‹ Le sermon sur la montagneChapitre 10 sur 65 · CHAPITRE PREMIER LK POINT DE DÉPART · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LK POINT DE DÉPART

(Matthieu V, H-19.)

Jean se tenait au seuil du pays, sur les rives solitaires du Jourdain. Il frappait à la porte et proclamait son message : c< Voici venir le jour de Dieu ». A ce cri, le peuple tout entier s'émeut. Saisies d'une intense émotion, les foules accourent de toutes parts. Il s'agit de se préparer à cet événement inouï et de s'assurer le salut. Jean baptise et instruit, mais son action n'est que provisoire; il dirige tous les regards vers celui qui doit venir et qui reste encore ignoré.

dépendant les pouvoirs publics interviennent, et réduisent au silence l'importun Baptiste. C'est alors que Jésus paraît. Il se met à parcourir les villes et les villages en y faisant retentir la même proclamation : « Le royaume de Dieu est proche, convertissez-vous ». A l'ouïe de «es paroles, tous comprennent que les temps sont venus, car ce qu'ils attendaient, ils le voient apparaître eu sa personne. De lui émanent les

vertus bienfaisantes et libératrices dune vie nouvelle, inconnue jusqu'alors. Ils accourent, ils se pressent autour de lui, une même question dans le cœur et sur les lèvres : Que devons-nous faire ?

C'est dans ces circonstances que Jésus, s'adressant à la foule, s'écrie : « Heureux les pauvres en esprit ! » Comme le soleil perçant les nuages, cette parole dut illuminer les cœurs profondément troublés qui attendaient de lui le mot de leur destinée. Jésus ne leur prescrit aucune tâche, il les déclare heureux. L'impérieux : «. tu dois » fait place à une assurance riche de promesses et qui les investit du plus grand de tous les biens. Ils se tenaient aux pieds de Jésus, accablés déjà sous une infinité de devoirs, mais prêts à se charger encore jusqu'aux extrêmes limites de leurs forces : il les élève sans autre dans la sphère de la vie divine.

Ouand nous ignorerions tout de Jésus, cette seule parole suffirait à lui donner la prééminence sur tous les prophètes de la terre. En effet, tous ont imposé aux hommes des obligations ; lui seul a libéré ceux qui venaient à lui du poids du passé et de l'accablement de l'avenir en les plaçant au centre même du salut espéré.

Il en va de même, aujourd'hui encore, pour ceux qu'oppressent tant de fardeaux religieux et philosophiques, quand se déchire le brouillard des préjugés confessionnels ou matérialistes, et quand le Fils de l'homme leur apparaissant dans sa réalité, leur jette son appel à la vie en leur montrant le but de l'humanité. C'est un merveilleux affranchissement de tout lien, de tout fardeau et de tout préjugé. On se sent plongé dans les flots vivifiants d'un salut merveilleux duquel découle une vie

nouvelle. C'est là ce que la Bible appelle la grâce : elle entend par là ce puissant courant de vie qui jaillit de la source originelle et créatrice.

Le Sermon sue la montagne esl mie bonne nouvelle. et non pas une seconde loi. Les béatitudes ne sont j>as de fallacieuses promesses, suivies d'exigences rigoureuses. Leur cri de bonheur buit l'ois répété vibre au travers de toutes les instructions consécutives. Consolation, encouragement, révélation bienheureuse, le Sermon sur la montagne est 'Evangile même. Voilà la note toute nouvelle qu'il faut y percevoir d'un bout à l'autre pour le bien comprendre. Alors même (pie les mots disent : « tu dois ». leur sens profond et l'esprit qui les anime répètent : « heureux êtes- vous ». car vous pouvez accomplir ees choses, vous les accomplirez nécessairement, elles seront la manifestation naturelle du royaume des cieux en vous.

« Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux. »

Jésus déclare heureux les pauvres, ceux qui sont dans l'indigence et dans le besoin. Le mot de « pauvres» est pris ici dans son sens le plus étendu, mais Jésus lui donne une acception subjective: cou» esprit», ajoute-t-il. Il désigne donc ceux qui, conscients de leur pauvreté intérieure, pénétrés du sentiment de leur dénùment. en ressentent du malaise et un intense mécontentement.

Il est possible que Jésus ail dit simplement, comme le rapporte Luc (ebap. li. v. ao>: «Heureux les pauvres, malheur à vous, riches». Car on constatait sans doute

alors comme aujourd'hui, combien il est rare que les riches éprouvent spontanément soit la sensation de leur indigence, soit un intérêt profond pour un nouvel ordre de choses. S'ils participent, il est vrai, aux maux inhérents à la nature et à la vie humaines, ils sont cependant satisfaits des conditions d'existence qui leur garantissent le bien-être matériel. La version de Luc est donc peut-être la forme originale des paroles de Jésus, mais elle n'en donne pas le sens réel. Car pour Jésus, l'essentiel fut toujours l'état intérieur des hommes et non leurs circonstances extérieures.

A qui s'adressent aujourd'hui ces paroles ? Evidemment à ceux qu'animent des dispositions analogues. Les pauvres dont il s'agit ici, sont ceux qui ont le vif sentiment de leur superficialité. de leur indigence, de la vanité et du vide de leur vie; ceux qui. parmi tous les intérêts, tous les idéals qui embellissent leur existence, ne peuvent se défendre d'un profond besoin d'autre chose et ressentent douloureusement la distance à laquelle ils sont encore de leur véritable destination : tous ceux enfin chez lesquels se manifeste d'une manière quelconque l'élan intérieur vers le but suprême de l'humanité. Ce sont les chercheurs auxquels leur soif de vérité, de justice et de liberté, leur aspiration à une existence vraiment humaine et digne de ce nom. ne laissent pas de repos ; chez lesquels l'inquiétude et l'effort de l'humanité en travail se font jour dune façon personnelle et deviennent les forces motrices de la vie.

Peu importe, pour l'instant, de quelle manière leur inquiétude leur devient consciente et se manifeste, quels mouvements elle eut raine, quelles vagues elle roule. Qu'ils

CEUX QUI CHERCHENT Cp

aspirent à la rédemption, à la vie du surhomme, à une culture effective et authentique, à la création d'un état futur assurant à L'homme des conditions d'existence dignes de lui. — pourvu que ces aspirations soient réellement l'effet d'un profond mécontentement d'eux-mêmes, ils connaissent la pauvreté d'esprit que Jésus réclame.

Us existent aujourd'hui par milliers ces êtres qui aspirent et qui cherchent, ne se distinguant en rien extérieurement, et cependant partout répandus. Aucun mouvement, aucune tendance, aucune confession, aucun parti, aucune classe de la société, ne les englobe ni ne les exclut; au contraire, ils se rencontrent dans tous les milieux et ne se reconnaissent qu'à la passion pour la vie véritable dont ils sont consciemment ou inconsciemment enflammés.

Au pôle opposé sont les âmes rassasiées, les êtres pleins deux-mêmes, gonflés d'admiration pour les progrès accomplis par notre génération, et qui trouvent tranquillité et satisfaction dans la possession d'un bien quelconque, ne fût-ce que la mince considération dont ils jouissent, un point de vue douteux dans lequel ils s'encroûtent, un programme dont ils se glorifient, une foi qu'ils gardent comme un trésor inestimable, le bien-être mesquin d'un bonheur familial superficiel, la richesse, la puissance, ou les plaisirs. Ce sont les philistins de la culture, de l'Eglise ou de la libre-pensée, de la science ou de l'esthétique, adorateurs de la formule et. de la phrase, de la surface correcte et des situations bien assises hors desquelles il n'y a pas de salut.

Or Jésus n"a pas dit : Heureux les orthodoxes, heureux «eux qui font le sacrifice de leur raison, heureux

ceux qui m'appellent Seigneur ! mais : « Heureux les pauvres en esprit», sans condition ni restriction. Chrétiens ou juifs, athées, matérialistes, spirites, quoi que vous puissiez être par ailleurs, peu importe, le royaume «les cieux est à vous.

Que n'existe-t-il une expression qui. triomphant des malentendus et des apparences, orienterait aujourd'hui tous les chercheurs vers le hut unique auquel tendent tous ceux qui tâtonnent et qui luttent, — comme le faisait alors le terme de «royaume des cieux», ou « royaume de Dieu». Cette expression nous manque. Nous ne pouvons qu'essayer d'en formuler le sens en termes variés : règne de notre nature divine, ou. ce qui revient au même, réalisation de notre vocation originelle et de la véritable rédemption ; reconstitution libératrice et vivifiante de l'humanité — de chacun de ses membres comme de son ensemble — en un organisme composé de personnalités vivantes ; organisation nouvelle de la vie ; culture intégrale et réelle de l'être humain : en un mot. lin suprême de l'humanité. Sous quelque aspect que vous conceviez ce règne, ô chercheurs, il n'est pas seulement une espérance : vous le posséderez, car c'est en vousmêmes qu'il se1 réalisera.

Jésus dit expressément aux pauvres en esprit: «Le royaume des cieux est à vous». 11 ne les assure point qu'ils y entreront un jour, après être morts saintement ; car le règne de Dieu vient sur la terre, il appartient à ceux qui cherchent et il s'établit en eux. 11 commence à poindre dans leur âme dès l'instant où y retentit l'appel à la vie. Ce n'est point une promesse, mais un fait, aussi réel pour les chercheurs d'aujourd'hui que pour ceux

d'autrefois, car il se produit avec la nécessité d'un phénomène naturel, moyennant certaines conditions déterminées.

Lorsque cet appel nous atteint au cœur, La sourde inquiétude <jui couvait au tond de nous-même et qui cherchait en vain l'apaisement dans les spéculations abstraites, la piété. les jouissances intellectuelles ou une activité quelconque, jaillit soudain comme une flamme consumant tout ce qui n'a pas de valeur vitale. Quiconque traverse cette fournaise et voit s'y effondrer tout ce qui constituait la richesse et le repos de sa vie. se sent alors plus pauvre que le dernier des mendiants, et de son cœur s élève une ardente aspiration aux choses nouvelles qui sont en marche.

C'est la révolution intérieure qui commence, il ne s'agit, en efiet, de rien moins que de l'être originel qui veut naître et s'épanouir en nous1. Quiconque trouve son contentement dans ce qu'il est ou dans ce qu'il possède, est impropre à le concevoir, car le règne de Dieu consiste en vie véritable, en biens permanents, en forces eiï'ectives, aux prix desquels tout ce que nous croyons avoir, être et pouvoir, n'est que trompeuse apparence. Seul celui qui ressent profondément la vanité de toutes choses s'ouvre ;'i cette réalité vivante «'t. à mesure qu'il

1 Sons le nom Hêtre originel, je n'entends pas noire simplicité et notre originalité natives, non encore déformées on atrophiées; ni ce qne nous sommes réellement, en opposition à ce (pie la vie. la culture, les conventions et notre déchéance personnelle ont t'ait de nous. J'entends par l'être originel L'idée divine de l'homme, qui existe en tout être humain à l'état de puissance et de faculté latente, et qui al tend sa réalisation : le germe éternel, l'être véritable cache en nous, qui n'est pas de ce monde et qui, en venant au jour, fait de la créature animale un homme.

la poursuit, devient capable de la saisir. Au sein de ses aspirations inquiètes tressaille et s'éveille son être originel. Son véritable moi commence à germer en lui.

Dans les béatitudes suivantes, ceux que Jésus proclame heureux ne sont pas des hommes d'autre sorte auxquels il adresserait des promesses différentes ; il ne fait qu'y décrire sous leurs divers aspects les chercheurs et le lot qui leur est assuré, afin de nous en donner ainsi une idée toujours plus nette. Les traits qu'il relève et salue en eux sont des manifestations caractéristiques de la pauvreté d'esprit, qui nous en révèlent la vraie nature. Dans les âmes chez lesquelles le sentiment de la pauvreté est spontané, ces traits caracté ristiques apparaîtront tout naturellement, mais là où il n'est qu'un sentiment d'emprunt, ils feront défaut. L'étude des béatitudes suivantes nous permettra donc de mesurer la force, la profondeur, l'authenticité et la pureté de nos aspirations et de notre inquiétude.

« Heureux ceux qui mènent deuil, car ils seront consolés. »

L'expression de «consolation d'Israël» était fréquemment employée pour désigner le salut messianique. Si Jésus en use ici. il est évident qu'il fait allusion à une souffrance plus profonde et plus large que celle que nous apportent les contrariétés passagères de chaque jour et nos infortunes personnelles. Ses paroles évoquent bien plutôt le souvenir du serviteur de l'Eternel, de l'homme de douleur, qui incarnait aux yeux des prophètes le

CEIX QUI CHERCHENT &J

peuple croyant et fidèle accablé sons Le poids «les misères présentes, mais attendant le saint à venir, — le souvenir aussi du deuil des enfants d'Israël assis pleurant au bord des fleuves de Babylone.

La souffrance dont il s'agit ici est donc l'universelle souffrance humaine et la consolation promise ne consiste point seulement en un secours religieux, mais en une aide effective et libératrice.

Cette parole de Jésus éclaire d'une lumière nouvelle la détresse intérieure des chercheurs et la portée de la vie originelle qui germe en eux : à la conscience de leur misère s'ajoute la torture que leur fait éprouver le sort cruel de l'humanité, si infiniment divers et toujours d'une si poignante gravité. Ce n'est qu'aux âmes tourmentées chez lesquelles se confondent ces deux courants d'inquiétude que Jésus s'adresse ici.

L'humanité accablée de maux appelle à grands cris la délivrance. Son' infortune éveille une douleur poignante dans les cœurs qui aspirent et qui cherchent, mais ils n'essaient point d'endormir leur mal. Au contraire, prenant résolument sur eux le fardeau de la destinée humaine, ils consentent à souffrir, aux prises avec ce problème tragique. A ces âmes chargées, Jésus ouvre de merveilleuses perspectives : heureux tous ceux cpii ressentent personnellement et portent intérieurement la souffrance humaine, car la rédemption sera leur partage. La rénovation de l'humanité ver. laquelle nous marchons l'affranchira des maux dont elle souffre; ils en feront l'expérience. Car la manifestation de notre nature divine et la délivrance du mal sont, dans la

grande évolution qui est en marche, aussi intimement liées et aussi dépendantes l'une de l'autre que le sont, dans l'âme inquiète des chercheurs, la pauvreté d'esprit et le deuil causé par l'universelle souffrance.

Cette douleur intime revêt naturellement des formes et des nuances diverses selon les temps et les moments. Les disciples de Bouddha ne l'ont pas ressentie de la même façon que ceux du Christ et chez nous, chercheurs d'aujourd'hui, elle se manifeste autrement que chez ceux qui attendaient alors le royaume de Dieu. Ceux d'entre nous qui ne sauraient s'accommoder des conditions humaines actuelles, ni tolérer le désaccord intérieur, la faiblesse de volonté, la mentalité compliquée, raisonneuse et vieillotte de la génération présente, non plus que la stérilité de notre vie collective, ceux qu'épouvantent la vulgarité, la méchanceté, les passions qui ravagent les âmes et l'existence anormale qui les déforme. — ceux-là ressentent la soullrance dont parle Jésus, dune manière conforme à notre siècle. Or Jésus leur garantit expressément la rédemption et il leur donne ainsi la joyeuse assurance de voir un jour la vie humaine se dégager de l'état d'infériorité où elle végète actuellement. Telle est la perspective bienheureuse que nous ouvre la seconde béatitude. Ce n'est point par hasard que Jésus promet la rédemption précisément à ceux qui mènent deuil. Cette déclaration repose sur une loi naturelle fondamentale, celle de la relation intime existant entre la souffrance volontairement assumée et la puissance libératrice, loi confirmée par l'expérience de tous ceux qui se chargent intérieurement des douleurs humaines et qui les portent avec persévérance.

CEUX QUI CHERCHENT 5l

« Heureux les endurants, car ils hériteront de la terre. »

Hériter de La terre, de la terre promise, c'était en Israël

une expression courante pour désigner l'abondance des bénédictions divines et du bonheur messianique. C'est là ce que Jésus promet aux âmes patientes et résignées que leurs aspirations mêmes exposent à l'inimitié : car — nous en faisons encoi*e aujourd'hui l'expérience. — on opprime ceux qui cherchent, et cela inconsciemment, involontairement, comme sous l'action d'une force irrésistible. Gela aussi est une loi de nature.

Ceux qui s'efforcent de découvrir le chemin de la vie. dans une muette obéissance à leur impulsion intérieure, feront toujours sur les esprits inertes avec lesquels ils entrent en contact et en conflit l'impression de personnages incommodes, exaspérants, insensés, et ils se verront certainement malmenés. Plus ils seront sincères et résolus dans leur recherche de la vie nouvelle, plus ils devront apprendre à souffrir sans défense. Car cette hostilité n'est que la contre-pression exercée par le courant qu'ils remontent.

Mais ces opprimés sont des «endurants». Nos versions traduisent ce mot par « doux » ou « débonnaires» et en effacent ainsi la nuance d'héroïsme qu'il a dans le texte original. Les chercheurs ne sont ni des fanatiques, ni des exprits exclusifs, ergoteurs, tranchants ou aigris. Ils subissent la pression de l'élément contraire plutôt que de le Taire voler en éclats: ils supportent même les oppositions ies plus douloureuses. Ils reconnaissent le bien partout où ils l'aperçoivent et promènent

de tous cotés des yeux bien ouverts afin de découvrir le moindre indice de vie. Ils fouillent jusque dans les décombres pour y discerner les valeurs et les germes qui y sont ensevelis. Ils recbercbent le vrai sous tous les phénomènes et ne se donnent pas de repos qu'ils ne l'aient décelé. Ils saisissent les occasions d'approuver, non de désapprouver leur prochain. Ils vivent d'affirmation, non de négation; n'écrasent point, mais relèvent; n'importunent pei'sonne. mais vivifient ce qui dépérit, apportent la guérison à ce qui est malade, et la clarté dans la confusion. Absorbant ainsi tous les germes de vie et toutes les semences d'avenir, ils en alimentent leur propre croissance et collaborent du même coup à l'avènement de la grande vérité qui cherche à se réaliser.

C'est pourquoi l'avenir leur appartient, l'organisation nouvelle de la vie sera leur œuvre et portera leur caractère. Ils sont en route, ils atteindront le but. Il faut qu'ils le sachent et se cramponnent à cette certitude, quelque invraisemblable qu'elle puisse leur paraître, en face de l'opposition qui les accable.

C'est là une assurance stupéfiante. Elle ne nous garantit pas seulement un développement tout nouveau de l'être humain et une rédemption correspondante, mais une transformation complète de toutes choses, par la puissance organisatrice de la vie nouvelle qui commence à sourdre dans les profondeurs de la personnalité humaine. Il nous semble parfois impossible, insensé même, (jue ce que nous sentons germer en nous puisse jamais prévaloir et changer la face du monde. Il ne s'agit de

CEUX QT1 CHERCHENT

rien moins, en ellet. que d'une nouvelle création de l'humanité. Cependant l'affirmation «le Jésus est formelle. Le but sera atteint. Ce n'est qu'une question de temps.

« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasies. »

Le caractère «les chercheurs sincères auxquels s'adresse le Sermon sur la montagne se précise ; chaque béatitude le définit dune manière plus vivante et en éclaire tour à tour les diverses laces.

Que de gens s'enthousiasment pour de grandes choses et brûlent du désir de les atteindre! Mais leur propre personnalité reste stationnaire. A force de regarder au loin, ils ont perdu la faculté de s'apercevoir eux-mêmes. La préoccupation de l'avenir leur fait méconnaître et négliger le devoir présent et personnel. Heureux donc les allâmes pour lesquels tous les grands intérêts de l'existence s'enacent devant l'intense désir d'être délivrés du mal !

Ils sont allâmes de justice, nous dit Jésus. Ce terme de «justice» représentait une notion courante parmi les Juifs. L'apôtre Paul, dans sa lutte contre les ordonnances légales, lui donna une acception nouvelle conforme à la pensée chrétienne. Bien qu'usité encore dans la langue théologique, il n'a plus aujourd'hui de signification réelle que dans le domaine du droit et de la vie civile. Chez les Juifs, il impliquait la disposition intérieure et la conduite extérieure conformes à la loi, c'est-

à-dire à l'expression alors régnante de ce que tout homme doit être et pratiquer.

Aujourd'hui encore les vrais chercheurs ont Le sentiment vif et profond de leurs obligations, et cependant tous éprouvent également l'impossibilité de formuler en préceptes ce qui s'impose spontanément à leur conscience intime. Ils ont soif de réaliser, dans leur état intérieur et dans leur conduite, la vie véritable à laquelle ils sont destinés. Bienheureux celui qui connaît cet ellort incessant et passionné de l'âme vers la splendeur infinie et radieuse de l'être humain, car il sera rassasié. La vérité prendra vie en lui et le pénétrera, il sera façonné, entraîné et guidé par elle.

Ce courant d'aspiration à la vérité a acquis de nos jours une profondeur et une puissance extraordinaires. Nous comprenons enfin que l'être humain tel que nous le connaissons n'est qu'un être transitoire, inférieur à sa condition d'homme. « Ce que nous sommes n'a pas encore été manifesté ». nous ne faisons que le pressentir. Le travail créateur se poursuit en nous et son achèvement révélera chez la créature humaine une splendeur insoupçonnée. Cette intuition jaillit chez les uns de la contemplation du Christ, l'homme accompli, chez les autres du spectacle de ce qu'il y a d'inachevé et de chaotique dans notre existence actuelle. Mais les uns et les autres s'insurgent également contre l'indifférence satisfaite de ceux qui déclarent que cet état de médiocrité est inhérent à notre nature et qu'aucune évolution créatrice ne le tranformera jamais. Les uns et les autres soupirent après l'épanouissement grandiose de l'être intégral, qui portera à sa perfection tout

ce cjui n'est qu'ébauché en mous. L'organisation nouvelle

de la vie vers laquelle nous marchons, est inséparable de cette évolution intérieure : l'être véritable se révélant et se réalisant progressivement dans l'homme peut seul l'apporter au monde.

Aussi avons-nous soif de voir cet être de vérité s'épanouir en nous, car tout le reste demeure dans le chaos tant que l'ordre nouveau ne s'installe pas en nous-même. Si la vérité ne naît et ne grandit dans notre vie personnelle, toute notre activité n'est qu'agitation puérile, et notre proclamation de l'évolution rédemptrice n'est que le vain bavardage d'une imagination surexcitée.

« Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. »

Les gens contents deux-mêmes sont généralement impitoyables. Mais lorsque nous sentons notre indigence et plovons sous le faix des douleurs humainés. notre cœur déborde de pitié à la vue de tout être qui soutire. Rien ne nous coûte pour lui venir en aide, car sa détresse nous accable plus encore que la nôtre propre. Celui qui connaît la faim ne peut souffrir de voir son prochain manquer de pain ; aussi la miséricorde habite-t-elle toujours au cœur des chercheurs chez Lesquels l'effort vers la vie naît d'un besoin profond et spontané.

La compassion active résulte donc, en vertu d'une nécessité intérieure, de la soif de vie véritable. (les deux dispositions sont indissolublement liées, comme le sont le sentiment de la pauvreté et la participation à la

souffrance universelle. C'est la tension intérieure qui se traduit par un mouvement effectif. Gomme la faim et la soif de vérité ne consistent point en une vaine sensation de vide, mais en une aspiration douloureuse, un impétueux élan de l'âme, de même la miséricorde dont parle Jésus n'est point un simple sentiment de pitié, mais une aide positive et personnelle. Jésus ne dit pas : Heureux les cœurs sensibles ! Car ce qui ne se traduit pas en actes est sans valeur, ce qui se résout en états d'âme reste infructueux et ne peut qu'affaiblir et relâcher.

C'est à ceux qui cherchent que se font entendre les appels de notre vraie nature. Alors s'éveille en eux non seulement le désir de connaître et de réaliser la vérité, mais la vive sensation de leur communion de nature et de destinée avec leurs semblables. Ils prennent conscience de la solidarité qui les unit et de l'aide qu'ils leur doivent. Si donc quelqu'un n'exerce pas la miséricorde envers les malheureux que la vie place sur son chemin, c'est que la recherche de la vérité n'a pas encore ébranlé les profondeurs de son être : elles demeureront inertes et silencieuses jusqu'à ce que l'ardeur de ses aspirations finisse par triompher de son engourdissement et de son étroitesse.

Celui qui répand la miséricorde, obtiendra miséricorde. Secourir, c'est être secouru : tel est l'enchaînement intime des opérations profondes de la vie. Il serait faux et superficiel de considérer ee résultat comme une récompense émanant d'une puissance supérieure. Ici comme dans tout le Sermon sur la montagne, nous sommes sur le terrain des lois naturelles de l'être el de la vie. Nos actes de miséricorde ne sont que la répercussion des

témoignages de compassion que nous avons reçus nousmêmes et dont le plus merveilleux est de nous avoir rendus capables de compatir. Ainsi, dans la mesure où la vie véritable grandit en nous, se réalise notre destinée originelle, c'est-à-dire le triomphe sur toutes les détresses qui ne sont que L'effet de la contradiction entre elle et notre vie. Le royaume de Dieu extirpe le mal.

La béatitude précédente se rapportait à la constitution normale de la personnalité : elle affirmait que lorsque la vérité palpite dans une àme, elle y grandit et envahit l'être tout entier. Cette béatitude-ci nous montre que. lorsque s'éveille et s'affirme l'instinct de la solidarité, la communion conforme à leur vocation native s'établit entre les hommes, vivifiante et féconde. Celui qui vit non en individu isolé, mais comme membre d'un corps, prospérera comme tel. Il tirera de tous sa vie. parce que c'est pour tous qu'il vivra.

La miséricorde dont il s'agit n'est point cependant l'assistance arbitraire, effet d'un sentiment de pitié qui a été excité en nous et qui cherche à s'apaiser, mais la manifestation directe d'une solidarité spontanément resseulie. C'est l'instinct de conservation de la communauté tout entière qui se fait jour en nous. La « bienfaisance» est tout autre chose : elle est bonne, utile, indispensable, mais elle n'a rien ;i taire ici.

« Heureux ceux qui ont le cœur pur. car ils verront Dieu. »

.fésus n'a point en vue dans ces paroles une pureté morale absolue, ni une conduite irréprochable : il se fût servi,

dans ce cas. d'une expression différente. Il eût dit, par exemple : Heureux ceux qui sont parfaits, heureux ceux qui sont justes ! Prise dans ce sens-là. cette parole serait tout à fait étrangère à l'esprit des béatitudes et au terrain sur lequel Jésus se place là comme dans tous ses autres discours. Car il est venu appeler à la conversion non les justes mais les pécheurs.

Le mot « pur» est ici le contraire de trouble, mélangé, faux, menteur (comp. Matthieu, chap. (i. v. au ; chai), ro. v. 16 ; et Jean chap. i. v. ùq). Il désigne ceux dont le cœur est sincère. Or. si les chercheurs sont certainement sincères, ils ne sont point, pour la plupart, moralement irréprochables. Souvent même ils sont inférieurs, à cet égard, à d'autres qui. estimant avoir trouvé, peuvent appliquer toute leur énergie au polissage de leur âme. Le chemin des chercheurs se déroule par delà la notion courante du bien et du mal. et conduit à une appréciation nouvelle de toutes les valeurs. Les principes moraux traditionnels perdent pour eux sur bien des points leur caractère obligatoire. D'autres impératifs catégoriques se dressent devant eux. Or. pour ceux qui s'écartent ainsi des chemins battus, les erreurs sont presque inévitables. En outre, l'inquiétude intime commence par remuer et mettre au jour la fange qui. dans la quiétude de l'inertie antérieure, s'était déposée au fond obscur de l'âme, en sorlc qu'ils restent épouvantés à la vue de leur corruption, jusqu'à l'heure où ils se rendent compte que la purification commence dans les profondeurs, pour parvenir peu à peu jusqu'à la surface. Mais leur sincérité

ceux qui ciik.i5c.hknt 59

non est point compromise. Au contraire, elle est précisément le foyer de la crise intérieure qui l'ait émerger tous les éléments malsains qui sommeillaient en eux.

Jésus a donc en vue les natures honnêtes, droites, simples, sans parti [iris, dont la vie jaillit directement d'une impulsion spontanée, quoi qu'elle amène, d'ailleurs, à la lumière. C'est chez les enfants que nous rencontrons cette spontanéité réalisée au plus haut degré. Aussi Jésus les en loue-t-il à plusieurs reprises, et déclare-t-il ouvertement : « Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu», c'est-à-dire dans le règne de la sincérité primitive.

L'expression de «cœur pur» comprise ainsi, non comme une notion abstraite et affadie par l'usage, mais d'une manière concrète et vivante, et dans son l'apport avec les autres traits du caractère des chercheurs relevés par les béatitudes, nous révèle à l'arrière-plan de toutes leurs aspirations, hi disposition (pie Jésus indique en ces mots : «celui qui est de la vérité». Le cœur pur, c'est celui dont l'élan vers la vérité est tout impulsif et se manifeste directement dans la vie.

«Ils verront Dieu.» Car. sans le savoir, ils sont orientés vers lui. et ouverts à son influence. Le tréfonds obscur de leur être, demeuré jusqu'alors silencieux, s'éveillera à la vie. Lu eux s'affirmera, avec une certitude immédiate et spontanée, la présence de ce principe éternel et l'indestructible lien qui les unit à l'auteur de toute vie. Noir, c'est saisir. Comme notre «ùl perçoit les formes extérieures, leur regard intérieur percevra

clairement la réalisé vivante que nous désignons sous le nom de Dieu. Elle deviendra pour eux l'objet d'une expérience personnelle.

La sincérité intérieure que ne trouble aucun désir intéressé, que n'aveuglent ni préjugés, ni arrière-pensées, et qui conserve une attitude tout objective, voilà donc l'œil spirituel limpide, auquel l'universelle puissance de vie peut se découvrir et qui la distingue nettement. Car les vibrations incessantes de la vie divine trouvent dans cette intégrité d'une vie personnelle avide de vérité, l'organe qui les transmet à la conscience. Le contact personnel avec Dieu est rétabli : nous « voyons » Dieu. Saisis par lui. nous le saisissons intuitivement comme nous percevons tout ce qui ne tombe pas sous les sens, mais transparaît au travers, c'est-à-dire tout ce qui dans ce monde est du domaine de l'esprit. Alors, mais seulement alors, nous « croyons» en Dieu, s'il est vrai que la seule foi authentique soit l'intuition spontanée de la réalité du divin.

Cette affirmation que les cœurs purs verront Dieu, est vraiment pour notre génération «une parole dite à propos». Car le trait commun actuellement à d'innombrables chercheurs, c'est une répugnance instinctive pour le Dieu prêché et reconnu, et une aspiration inconsciente au Dieu inconnu. Entendre discourir sur son compte leur devient intolérable, et cependant toutes les les racines de leur être tendent vers ce sol éternel auquel nous appartenons tous. Ils nient Dieu, parce qu'ils mesurent profondément l'insuffisance grotesque de toutes les représentations qu'on se fait de lui. et parce que les explications les plus plausibles ne sauraient

CEUX QUI CHERCHENT 6l

remplacer pour <mi\ l'expérience, rondement, de toute certitude. Ils ont raison, sans aucun doute : toutes les dissertations sur l'existence de Dieu sont absolument vaines. Toutefois ils ont tort de conclure que ce qu'on est impuissant à formuler n'existe pas. Les limites de la réalité dépassent notre champ visuel, en éloignement comme en profondeur.

Or Jésus leur apporte la parole libératrice : il ne s'agit ni de croire, ni de reconnaître, ni de persuader, ni de démontrer, mais d'expérimenter. Jésus nous place sur le terrain de l'expérience, et nous en montre la condition préalable dans la sincérité du cœur. Une seule chose importe : entrer en contact vivant et personnel avec la source première de toute vie. afin de I» rendre par la vie possession de Dieu.

Cet enseignement est dune portée immense pour les croyants, comme pour les incroyants. Car il fait passer la connaissance de Dieu du domaine des idées dans celui de la vie. Il nous aflranchit à la fois de l'effroyable tourment qui obsédait notre esprit et de la fièvre intérieure qui nous consumait. Renonçant à nos vaines préoccupations, nous attendons en paix l'heure où nous connaîtrons quelque chose de la puissance de vie universelle et du contact personnel avec elle, qui répond à notre nature même.

Nous éprouvons, au reste, sa présence avant même de nous en douter. Notre inquiétude intérieure, d'autant plus intense et persistante que notre sincérité est plus complète, cette inquiétude qui nous arrache à notre inertie et nous pousse à chercher sans relâche, est déjà un pressentiment île Dieu. C'est un phénomène objectif

qui s'accomplit dans notre vie personnelle. Nous ne prenons clairement conscience de son origine et de sa véritable portée, que lorsqu'il a acquis un certain degré d'intensité. Alors nous comprenons soudain que c'est Dieu qui ébranle notre âme. Ceux que les apparences captivent et satisfont sont effleurés aussi par ces vibrations de la vie divine, mais elles ne les mettent point en mouvement, car il leur manque la sincérité qui seule est capable de discerner ce qui palpite sous les phénomènes. Seuls les cœurs purs en sont réellement ébranlés. Or plus ils sont intègres, plus il leur devient évident que ce qui les presse et travaille en eux, c'est Dieu. Et une l'ois les yeux ouverts, ils le découvrent partout. Cette expérience est une chose prodigieuse. Elle nous transporte au-delà de tout ce qui constitue la religion, jusque dans le domaine de la vie divine. Elle est la pierre angulaire de la constitution normale de l'être humain et de l'organisation nouvelle et complète de toutes ses conditions d'existence.

«Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés enfants de Dieu.»

Ceux dont il s'agit ici ne sont point des êtres pacifiques ne demandant qu'à éviter les conflits et à vivre en paix avec chacun, mais des créateurs de paix qui la répandent tout autour d'eux; non des conciliateurs insupportables qui croient devoir s'immiscer dans toutes les relations tendues, mais des êtres qui portent en euxmêmes la source «dune paix qui surpasse toute intelligence». Aussi la paix qu'ils apportent n'est -elle pas

le résultai de manœuvres habiles, mais l'effet d'une action involontaire exercée par ces véritables chercheurs.

Nous voyons ici la disposition décrite dans la béatitude précédente déployer ses effets dans la vie. L'intégrité intérieure qui veut la vérité, rétablit involontairement l'ordre dans toutes les relations et les circonstances ambiantes. La paix qu'elle procure ne consiste pas à ignorer les situations délicates, éluder les explications, éviter les frottements, étoufîer les antagonismes, en usant de compromis, en se résignant au lieu de combattre, en se jetant dans les bras les uns des autres au lieu de lutter héroïquement, en capitulant au lieu de prendre délibérément fait et cause pour la vérité. Tout cela n'est que faiblesse malsaine. C'est la défaite, et non le triomphe de la paix. Mais l'équilibre intérieur d'une âme fondée en soi. la fermeté et la droiture qui créent des situations nettes, le calme persistant au milieu des agitations du dehors, la supériorité de lame s'aflirmant parmi toutes les vicissitudes de la destinée, l'attitude vraie à l'égard de tous. bref, l'ordre régnant dans notre vie et dans notre activité, voilà la paix, voilà ce qui la répand.

C'est des profondeurs de notre être que jaillit l'harmonie. Celui qui a trouvé Dieu acquiert la paix, il la procure dans la mesure où il l'incarne. De ceux quelle anime, émanent des puissances tangibles d'ordre et d'apaisement, des possibilités denleutt et de compréhension mutuelles, une influence qui élève au-dessus des petitesses et des contradictions, une vision de la véritable union intérieure qui réside, comme la vérité, plus profond que toutes les oppositions apparentes. Ils

agissent sans paroles, souvent même sans rien connaître des mésintelligences qu'ils côtoient. Ils créent la paix par leur être même. Ils éveillent le goût de ce qui devrait être, et le malaise de vivre dans le désaccord personnel et la désunion générale. C'est extraordinaire combien souvent, à leur seule apparition, les situations les plus embrouillées s'éclaircissent d'elles-mêmes. Quiconque se livre à leur influence pénètre dans leur atmosphère sereine ; quiconque leur résiste, au contraire, ne peut que s'enfoncer davantage dans le chaos.

C'est l'harmonie divine et créatrice qui se manifeste dans ces artisans de paix. Ils en sont les instruments. Ils sont les cellules vivantes qui par leur action organique attirent tous ceux avec lesquels elles entrent en contact dans l'ordonnance hai'monieuse de l'êti'e et de la vie originels. Par eux se constitue l'unité de l'humanité en Dieu. Ils seront appelés enfants de Dieu, car ils le sont. A leur caractère et à leur action se reconnaît leur race.

Jetons maintenant un regard en arrière sur le prologue du Sermon sur la montagne ; il nous donne la clef de toutes les instructions qui suivront. Qui concernentelles? A qui sont-elles destinées? Voilà ce que nous révèlent les béatitudes.

Les théologiens discutent la question de savoir si elles s'adressent aux seuls disciples de Jésus ou à toute la foule qui l'écoutait. Question inconcevable, discussion oiseuse, qui partent d'un point de vue tout à fait étranger à l'esprit même de ce discours. Comment, à lecture de ce début si précis, se demander encore quels sont

ceux que Jésus a en vue? Il ne pouvait l'indiquer plus clairement que par le portrait que tracent d'eux les béatitudes : c'est pour ceux qui cherchent qu'il a prononcé le Sermon sue la montagne. Qu'ils soient pour l'instant en rapport plus ou moins personnel avec lui, cela n'a pas d'importance et il n'y fait allusion nulle part.

Il est évident qu'en réalité le Sermon sur la montagne s'adresse à tous, puisqu'il indique l'unique voie d'un devenir véritablement humain et qu'il renferme les principes et les lois de cette évolution créatrice, principes et lois dont la portée est universelle. Mais les chercheurs seuls sont aptes à recevoir ces enseignements, et préparés à accomplir cette évolution et à saisir cette vie. Pour tous les autres le Sermon sur la montagne reste incompréhensible et impraticable. Il faut qu'ils deviennent à leur tour des chercheurs afin d'en trouver l'accès. Ce n'est qu'à ce prix qu'ils en pénétreront le sens et qu'il opéara en eux une transformation.

lela peut paraître dur ; ce n'est cependant qu'une

cessité de nature. Notre vie intérieure, aussi bien que notre vie extérieure, est régie par les lois de la causalité dont nous croirions à tort pouvoir nous affranchir. Pas de phénomène sans conditions préalables déterminées, pas de résultat sans cause efficiente. Il est donc parfaitement naturel que le règne de Dieu ne puisse s'établir dans un être humain sous l'impulsion vivifiante de Jésus, que moyennant un certain état de la personnalité. Les béatitudes nous décrivent cet état intérieur sans lequel il est impossible de participer à l'évolution <pii cherche à se réaliser.

Cette austère vérité ne cadre point avec la conception

t>6 LE POINT DE DÉPAKT

sentimentale (l'un bonheur final universel, ni avec 1" affirmation courante dans les cercles religieux : il suffit de croire. Comme si chacun pouvait croire ! L'éveil de la foi suppose certaines conditions inéluctables, et là comme ailleurs l'action silencieuse des lois naturelles se révèle dans leur etïet. Aussi sont-ils rares ceux qui connaissent l'intuition spontanée de Dieu, le vivant.

L'Evangile est sans aucun doute destiné à tous, et il tend à la création dune nouvelle humanité. Mais il n'est encore accessible qu'à un petit nombre. Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus chez lesquels puisse actuellement naître et grandir l'être originel. Et cela, non pas en conséquence d'une prédestination divine, mais bien dune prédisposition créée par la vie. Aussi s'en faut-il de beaucoup que tous les chercheurs qui entendent l'appel de Jésus soient du nombre de ceux qu'il proclame heureux. Il y en a tant dont la recherche est superficielle, intermittente, apparente ! Elles sont si rares, les natures sérieuses, profondes, persévérantes et honnêtes, chez lesquelles rien n'est voulu ni emprunté, niais tout procède involontairement dune impulsion spontanée. 11 y a de nos jours, il est vrai, beaucoup de pauvres en esprit convaincus de leur indigence. Mais qui donc mène deuil sur les souflrances de l'humanité et se charge réellement de ce redoutable fardeau? Où sont les endurants assez optimistes et assez clairvoyants pour découvrir partout des vestiges de beauté, de bien et de vérité. et pour leur rendre hommage, si chétifs qu'ils leur apparaissent auprès de ce que réclament leurs aspiralions?

Toutefois si Jésus semble, à chaque béatitude nou-

velle, restreindre le cercle de ceux auxquels il s'adresse, ce n'est là qu'une apparence qui ne doit décourager aucun chercheur sincère. En réalité, ces paroles ne l'ont que décrire le développement qui s'accomplit en eux et leur tracer ainsi la voie. C'est une inarche, un devenir. Les béatitudes nous en montrent le point <le départ ; la suite du discours nous en révélera la portée et les effets. De là l'importance capitale «le ces huit paroles : elles découvrent à nos regards les origines mystérieuses de la vie nouvelle.

Résumons ce qu'elles nous en font connaître : Dans les cœurs sincères chez lesquels le choc de la vie journalière ne provoque pas seulement des impressions superficielles, mais des émotions profondes, naît une agitation intérieure qui devient toujours plus intense. C'est le irémissement inconscient de l'âme ébranlée par les vibrations divines qui émanent de tous les phénomènes, de tous les événements. Plus ces hommes au cœur droit multiplient leurs efforts, plus ils luttent intrépidement avec la vie, plus aussi augmentent leur malaise et leur mécontentement intérieur. En vain se replient-ils sur eux-mêmes pour échapper à la vanité de l'existence : la faiblesse, le désarroi, le mystère de leur propre moi ne l'ont qu'augmenter le sentiment cruel de leur indigence sans bornes.

Mais soudain retentit l'appel à la vie. venu de n'importe où. modulé dans n'importe quel ton. C'est un ébranlement intérieur qui éveille en eux l'instinct de leur vocation native, un écho de la vérité dont leur temps est l'interprète qui retentit fortement en eux. une révélation de la vie personnelle authentique qu'ils voient

fi8 f<K POINT DE DÉPART

réalisée par un autre et qui leur ouvre les yeux sur euxmêmes, un élan vers le but imprimé à leur àme par les grands courants qui entraînent notre siècle, une catastrophe qui leur fait entrevoir dans la vie des profondeurs ignorées, la bonne nouvelle de l'Evangile qui les bouleverse. De quelque nature que soit cet appel, ils ignorent encore où il les mènera, néanmoins il a coordonné leurs impulsions. Ils chercheront désormais, car ils comprennent que ce qu'il leur faut existe quelque part. Mais de la profondeur de leur sincérité dépendra l'intensité de leur inquiétude, du degré de leur droiture dépendra l'énergie de leur recherche. Or la sincérité et la droiture ne sont que les deux faces de l'immédiateté de la vie intérieure, dans sa conscience intime, comme dans ses manifestations, les deux éléments de la candeur enfantine sur laquelle repose toute vérité humaine.

Lorsque retentit au fond de ces âmes d'enfant l'appel de Jésus à une reconstitution normale de l'être et à une organisation nouvelle de la vie, leur recherche acquiert du même coup un objet, une direction, un but. Cette «vivante parole de Dieu », cette manifestation précise de la volonté créatrice qui poursuit le développement intégral de l'humanité, transforme leur élan intérieur en un mouvement positif. L'être originel prend vie. l'évolution nouvelle commence.

Alors aussi s'éveille en eux une vive compassion poulies souffrances de leurs semblables. L'énigme de leur propre destinée devient le problème de l'humanité. C'est comme membres d'un corps qu'ils souffriront désormais. L'énergie qui les anime prend un caractère d'objectivité.

CEUX on CHERCHENT fa)

II ne s'agit [»lns pour eux de leur salut personnel seulement, mais de la rédemption universelle.

Cette expérience a une importance capitale, car elle nous affranchit du coup de l'étroitesse et de l'isolement égoïstes qui entravent le développement de notre nature originelle. L'élargissement qu'elle nous apporte est la condition de notre productivité. Notre vie prend alors le caractère de solidarité qui est conforme à notre vraie nature, et s'effectue au profit de la grande muté à laquelle nous appartenons. Gela seul assure le développement harmonieux de notre personnalité naissante, car elle est ainsi préservée de toutes les déformations et de toutes les excroissances de l'égoïsme.

Le chercheur chez lequel s'opère cette transformation ne se rend compte ni de ces phénomènes, ni de leur enchaînement. Souvent même il ignore au début ce qui se passe en lui. Sa tension intérieure subsiste, malgré ce commencement de réalisation et il faut les effets de ce nouvel état de choses pour lui révéler que, sous la surface de sa vie. vient de poindre ce qu'appelaient ses désirs.

Cependant dès que notre être originel commence à vivre et à s'exprimer selon sa nature, il rencontre la résistance que lui oppose l'inertie ambiante. Sa croissance n'en est pas ralentie, mais stimulée au contraire : cette opposition ne fait qu'accroître sa vigueur- et renforcer son originalité. Se heurte-t-il à un obstacle? Il se tourne vers la profondeur ci y puise la force victorieuse. C'est ainsi qu'il apprend l'endurance, première expérience édueatriee et. en tout temps, la plus précieuse, à condition (pie ce soit l'authentique endurance

simple et sincère dans Laquelle se manifeste et s'accroît l'héroïsme caché.

L'héroïsme, nous le trouvons ailleurs aussi. Mais ici, et c'est ce qui prouve qu'il est un eftet de l'épanouissement de la vie nouvelle, il s'unit à la patience qui supporte. Ailleurs la souffrance endurée aigrit et rend injuste, aveugle, exclusif. Ici. elle développe non seulement la puissance de la vérité, mais le goût rigoureux et délicat qui recherche la vérité dans tout ce qui est humain, le flair subtil qui discerne, parmi la multitude des phénomènes ambiants, tous les éléments de vie et toutes les semences d'avenir.

Ainsi la vie de l'être originel se manifeste d'emblée, tant activement que passivement, dans toutes les directions. L'endurance que relève la troisième béatitude, n'en est qu'un exemple. L'affirmation île nous-même contre le courant contraire, l'élaboration de toutes nos expériences, nécessaire à notre éducation personnelle, ont des modes aussi variés que la vie elle-même. Cependant, de cette action et de cette réaction, de cet effort et de cette résistance, résulte une orientation nouvelle de la vie. Désormais l'aiguillon de notre vie personnelle et consciente, c'est la soif de vérité, qui augmente dans la proportion même où elle s'assouvit. La vérité s'instaure en nous.

Mais comme l'être nouveau a été affranchi définitivement d'un individualisme exclusif et ne se sent plus exister qu'avec et pour les autres, à cette orientation nouvelle de la vie s'ajoute une impulsion nouvelle : le besoin de vivre pour autrui. Car la vérité et la miséricorde sont indissolublement unies et se conditionnent

CEUX QUI CHERCHENT ?l

réciproquement. La soif de vérité conduit à la miséricorde, et L'élan de L'amour secourable conduit à la vérité. «Si quelqu'un aspire à s'élever parmi vous, qu'il se fasse le serviteur de tous, et si quelqu'un aspire à être grand, qu'il se fasse l'esclave de tous ».

Quand notre être originel s'accroît ainsi en hauteur, en étendue et en profondeur, quand il se déploie dans notre vie d'une manière toujours plus nette et plus puissante, le moment vient où nous comprenons que ce qui se passe en nous est le résultat d'une impulsion divine et créatrice. Alors se lève le grand jour de la vie nouvelle. Désormais notre vie personnelle s'organise clairement et solidement selon un principe nouveau, non seulement en elle-même, mais dans son rapport avec son principe éternel et avec la structure générale de L'humanité. Les sources des profondeurs jaillissent et débordent. De l'expérience du divin découle une harmonie féconde. Une influence vivifiante se déploie. L'énergie plastique des vibrations divines crée et modèle la vie par L'intermédiaire de l'homme. Le royaume de Dieu se réalise.

Tel est. pour autant que je le comprends et que je réussis à le formuler, Le secret de la transformation radicale de L'être, à ses débuts du moins, depuis les premières douleurs de L'enfantemenl jusqu'à la naissance de la vie nouvelle. Les béatitudes n'en donnent ni une description détaillée, ni surtout une explication circonstanciée. Elles ne contiennent que des indications fortuites, suffisantes néanmoins pour nous donner une idée de cette transformation et du moyen d'y parvenir.

Chacun comprendra que ce changement radical est le

fruit d'un devenir et non le résultat d'un travail. 11 s'agit ici d'expériences spontanées, d'opérations créatrices qu'on ne peut contrefaire et auxquelles on ne saurait s'entraîner. D'un pareil eftort, en elï'et, ne résulterait point une vie originale, mais une construction artificielle, non une nouvelle création, mais de la piété seulement. Nos pratiques et nos eflorts nous laissent dans notre état ancien, jamais ils ne nous introduiront dans un monde nouveau. Gomme le dit l'Ecriture : « Un homme ne peut prendre que ce qui lui a été donné, » et : « Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu. » Il faut que la puissance de vie universelle nous imprime un mouvement créateur, que du germe de vie enseveli au fond de nousmême, elle fasse éclore et s'épanouir notre être originel. Or, de cette impulsion première née de notre inquiétude intérieure, jusqu'au terme parfait de notre évolution, tout échappe à notre action.

La seule chose qui dépende de nous, c'est de nous placer autant que possible dans les conditions favorables à la croissance de cette vie mystérieuse, conditions que reconnaît certainement, en une faible mesure au moins, chacun de ceux qui lisent ces lignes avec un sincère désir de les découvrir. Jamais sans elles la légère inquiétude qui frémit en nous ne deviendra une énergie créatrice capable de toutes les victoires. Jésus l'a marqué dans une de ses paraboles : il faut un terrain propice pour que le grain de semence lève et porte du fruit en abondance. La fertilité des terrains varie. Qu'elle soit suffisante, du moins, pour permettre

à la semence de lever, de grandir et de porter du fruit !

Là première condition nécessaire à réclusion et à la croissance de la vie nouvelle en nous, c'est la sincérité, la simplicité de la conscience et de la conduite, c'est-àdire une spontanéité complète dans l'assimilation et les manifestations de la vie. Jésus a dit : « Si vous ne devenez comme des entants, vous ne pouvez entrer dans le royaume de Dieu. » Du même coup, il confie à notre eflort ce qu'il nous présente cependant comme un devenir.

Et telle est bien en effet la situation. 11 ne dépend pas de nous d'être spontanés. Cependant la spontanéité est un des éléments de notre nature, puisqu'elle est un des caractères de l'enfant. Il nous est donc possible de découvrir les causes qui l'ont détruite en nous et. par conséquent, les moyens de recouvrer cette faculté atrophiée.

Soyons bien décidés, tout d'abord, à ne plus jamais avoir honte de notre naïveté, mais à la respecter au contraire comme le milieu favorable aux vibrations de la vie divine. Puis affranchissons-nous de tout ce qu'il y a de raisonné et de voulu dans notre manière d'être et dans notre vie. car c'est cela qui a tué en nous la spontanéité. Donnons-nous, en tout et partout, comme le cœur nous en dit. Débarrassons notre existence de tout ce qu'elle a de compliqué, de façonnier, d'affecté. Cherchons à simplifier notre train de vie. Soyons naturels et sans malice afin de pouvoir agir simplement et sans contrainte. Ayons une horreur vigoureuse des clichés et des plagiats. Bannissons de notre être et A^

notre vie les vaincs apparences, visons à l'honnêteté et à la loyauté dans nos opinions, nos jugements et nos entreprises, acquérons la droiture et la rectitude physique et morale. Alors renaîtra en nous notre nature d'enfant.

Mais il ne suffit pas de tendre à ce but, il faut encore agir en conséquence. Il y aura des liens à briser, des résolutions inusitées à accomplir, une révolution à opérer dans notre vie extérieure. Nous ne pourrons plus, par exemple, laisser envahir notre terrain par les mauvaises herbes de la culture moderne. Nous devrons nous soustraire à maint devoir conventionnel et à mainte considération secondaire pour que l'enfant revive et prospère en nous.

Persévérons cependant. Non seulement nous recouvrerons ainsi notre spontanéité perdue, mais la vie dont témoignent les béatitudes deviendra peu à peu pour nous une réalité. Elle naîtra et s'affirmera d'elle-même au contact des impressions et des événements journaliers, car (die possède une énergie créatrice qui garantit son développement ultérieur. Ressentir ce que nous vivons, vivre ce que nous ressentons, voilà tout ce que nous avons à faire. C'est ce vivant ressentir qui fait prospérer notre être originel. Or. plus nous serons simples et sincères, plus nos émotions seront puissantes, nettes et profondes.

Mais ce que nous n'éprouvons et n'expérimentons point encore, il faut savoir l'attendre. Il faut que la patience bride notre zèle, afin qu'il ne se laisse pas tenter d'imaginer ou de remplacer par autre chose ce qui n'a pas encore grandi spontanément. Ou'il nous suffise d'atti-

ser toujours à nouveau nos aspirations. Elles seules créent en nous la réceptivité nécessaire. La volonté qui s'applique au détail de ce que nous voudrions éprouver, vient du malin. Au contraire, l'aspiration qui ne précise rien, mais qui attend avec ferveur, verra la réalisation. Tout ce qui doit naître en nous naît du sein de nos aspirations, et ce qui doit croître, croit par ces aspirations jamais assouvies, bien que constamment exaucées.

Impossible d'en dire plus. C'est à chacun de découvrir l'accès à la vie nouvelle. Il n'existe aucune formule magique qui nous l'indique et qui nous l'ouvre. 11 faut le chercher et « il y en a peu qui le trouvent. »

La vocation des chercheurs.

La dernière béatitude traite, non plus du développement intérieur des chercheurs, dont les premières ont suivi les étapes, mais des expériences et des devoirs qui les attendent.

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux esi à eux. »

Ce qui signifie, transposé dans notre langage: Heureux ceux qui souffrent la persécution à cause de la vérité qui germe en eux. car en eux vit l'être originel. Que ceux qui procurent la paix ne s'étonnent point d'être persécutés, bien que le rapprochement de ces deux termes semble paradoxal. On a souvent trouvé contradictoire et incompréhensible cette parole adressée

à ses disciples par Celui qui est venu apporter au monde la paix divine : « Ne supposez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre, je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée. » Et pourtant, il est impossible qu'il en soit autrement. Car la paix qu'apportent Jésus et les siens consiste dans une organisation normale et naturelle de toutes choses, dans l'harmonie de nos facultés natives, dans la vérité rédemptrice de l'être et de la vie. Elle doit donc, de ce fait, se trouver en conflit et en contradiction flagrante avec toutes les déformations de l'humanité dégénérée et avec son organisation défectueuse et artificielle, qu'elles se présentent sous la forme de traditions ou de conventions, de morale ou de religion, de mœurs ou d'institutions sociales. Aussi les créateurs de la véritable paix seront-ils toujours traités de mécontents et de révolutionnaires, et considérés comme des fanatiques dangereux livrés à l'arbitraire des opinions les plus subjectives.

Si l'éclosion de notre vie originelle est l'avènement de la paix, elle est en même temps un élan vital irrésistible, une puissante montée de sève, qui. parmi les lâchetés, les compromis et les ménagements ambiants, fait l'effet d'un désordre et d'une révolte. Cela est inévitable. Entre les chercheurs et les satisfaits, l'équilibre est impossible. Du mouvement vital, d'une part, et de la force d'inertie de l'autre, résulte forcément un frottement, et de ce frottement procède la persécution.

Four les âmes rassasiées et routinières. les chercheurs sont parfaitement insupportables, car ils sont leur mauvaise conscience même et ils troublent par leur seule apparition le bien-être jouisseur des uns.

comme L'affairement intéressé des autres ou lotir fièvre de se dépenser pour le bien publie. Leur regard avide de vérité met tout en question avant même qu'ils aient exprimé le moindre doute, qu'il s'agisse d'une opinion scientifique dûment patentée, d'un paisible bonheur familial, ou encore de « l'assurance du salut par Christ. » Aussi ont-ils contre eux tous les partis.

Si donc nous ne sommes pas persécutés, c'est que notre recherche n'est pas encore une puissance de vie active et pénétrante. Elle est compatible avec la routine;, supportable, par conséquent : elle est une disposition intermittente, non la force motrice de notre vie. Ou bien elle se consume en aspirations, mais elle n'a pas encore été fécondée par l'action divine éveillant dans 1 àme réceptive la puissance de germination. Car notre mécontentement de nous-mème, s'il reste infructueux, excite tout au plus la compassion, la moquerie, on un sentiment de supériorité satisfaite : seule l'irruption de la vie nouvelle provoque le scandale, l'inimitié, la persécution.

Aussi Jésus dit-il : Heureux ceux qui sont persécutés «pour la justice», pour la vérité réalisée dans leur conduite et dans leur vie. Quant à ceux dont l'attitude agressive, la maladresse ou les manquements attirent la persécution, il est juste de les plaindre, mais non de les déclarer heureux. Car ce qui les atteint dans ce cas, ce n'est point réellement la persécution, mais une critique justifiée, des jugements mérités, bref, un désaveu inspiré par le sentiment du bien en face de sa caricature. Mais si nous sommes opprimés à eause de la vérité que nous incarnons, nous sommes heureux, car le

royaume des cieux est à nous. C'est lui qu'on attaque eu notre personne, et la persécution qui nous atteint n'est que la réaction provoquée par son avènement dans notre vie. Elle en est. par conséquent, la garantie.

« Le royaume des cieux est à vous. » Cette assurance finale, toute pareille à celle de la première béatitude, n'est pas plus que les précédentes la promesse d'une récompense ; elle met simplement en évidence un enchaînement naturel et logique : la persécution ne fait qu'attester la croissance obscure de l'être originel, qui provoque inévitablement l'hostilité de toutes les natures dégénérées. C'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue dans l'étude «les paroles suivantes qui renforcent et précisent celles que nous venons de considérer.

« Heureux serez-vous lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera et qu'on dira faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes avant vous. »

Tout ce (pie nous avons à souffrir à cause de Jésus. ne saurait éveiller en nous qu'une joie débordante, puisque la vie divine qui palpite en nous s'accroît en proportion. En employant l'expression de « grande récompense ». Jésus formule simplement ce rapport de réciprocité dans un langage familier à ses auditeurs juifs. Il détourne ainsi nos regards des contre-

coups douloureux que notre transformation ne peut manquer de provoquer, et les dirige vers l'avenir. Non pas cependant vers un but lointain, ou même relégué dans l'au-delà, mais vers un avenir qui sans cesse devient présent. Car parmi les outrages, les persécutions et les calomnies, grandit notre être originel. et son action rénovatrice nous ouvre des perspectives infinies. c< Virescit vulnere virtus ». c'est dans l'affliction que s'épanouit la vertu.

Insultés, les chercheurs le seront comme tels. L'inquiétude qui les anime, l'élan qui les presse sont antipathiques à l'inertie générale, aussi les traite-t-on faussement d'éléments de désordre, de novateurs dangereux, d'ergoteurs tracassiers et importuns qui troublent la paix du monde et qui, dans leur présomption, se figurent sottement être capables de le réformer. On passe par toutes les nuances du dénigrement : du haussement d'épaules compatissant et du hochement de tète narquois, aux plus viles accusations publiquement formulées. Ces outrages sont la justification des âmes satisfaites et de leur lâche inertie : pour se sentir dans leur droit, il faut qu'elles taxent d'aberrations toutes les nobles tentatives inspirées par un profond sentiment de ce qu'il y a d'intolérable dans nos conditions actuelles.

Calomniés, les chercheurs le seront toutes les fois que leur vie nouvelle se manifestera d'une façon originale. Ils sont différents des autres, chose tout à fait inconvenante au gré de la foule indolente. Aussi chacun s'accorde à condamner leur vie qui n'est cependant que le résultat non prémédité de leur évolution. Parfois à la réprobation se mêle le dépit de ne pouvoir leur

ressembler : ailleurs, l'irritation grandit du fait qu'on pressent obscurément qu'ils pourraient bien avoir raison. Surtout ils ont contre eux tous les propres justes qui, convaincus de leur infaillibilité, se regardent comme les gardiens attitrés de la tradition et des usages consacrés, et qui sans se faire aucune idée des mobiles qui inspirent ces hommes nouveaux, ni du sens que peut avoir leur conduite insolite, suspectent ou calomnient avec une vertueuse indignation tous leurs gestes et toutes leurs pai*oles.

Il n'y a pas envers eux d'attitude intermédiaire : ou ils font sur leur entourage l'effet d'un jugement mérité et alors il faut sortir de son inertie, ce qui implique l'abandon de toute satisfaction propre et de toute confiance en soi : ou leur appel à la vie est repoussé comme une révolte contre toutes les routines religieuses, morales et sociales, et alors il faut les dénigrer pour ne pas se mépriser soi-même.

On n'y éprouve d'ailleurs aucune difficulté. On ne saurait même en agir autrement, car on les juge d'après soi et on leur impute les intentions et les mobiles qu'on trouve en soi. Leur individualisme est taxé d'orgueil, leur fidélité envers eux-mêmes de manque d'égards pour les autres, leur droiture de brutalité, leur liberté d'immoralité, leur mobilité et leur capacité d'évolution de légèreté et de manque de caractère, leur irrésistible élan d'irrévérence, et leur naturel de frivolité et d'impudence.

De là à la persécution proprement dite, il n'y a qu'un pas. Des êtres aussi dangereux doivent être mis hors d'état de nuire. Toutes les tendances et tous les partis

LA VOCATION DES CHERCHEURS 8l

sont unanimes sur ce noint. Orthodoxes, libres-penseurs, socialistes, aristocrates, bourgeois et demi-savants. Etat, société, famille, tous s'accordent pour annihiler, si possible, les éléments éruptifs qui s'efforcent de s'élever à une vie plus haute.

Tel est le sort des véritables chercheurs. Chacun d'eux en aurait long à conter sur ce sujet. C'est dans la vie de famille qu'éclate tout d'abord l'inimitié, car c'est là que la disparité se fait sentir le plus vivement: « L'homme aura pour ennemis les gens de sa propre maison». L'esprit de famille est souvent d'une longanimité étonnante : il supporte, excuse, ignore les accrocs les plus flagrants à la morale, il accomplit les plus grands sacrifices pour remettre sur pied les enfants prodigues, il tolère les opinions et les tendances les plus opposées aux traditions familiales. Mais quand l'inquiétude et l'élan du devenir s'éveillent chez un fils ou une lille. et les entraînent sur des voies nouvelles à la poursuite de la vérité, alors l'amour de leurs parents tourne à la tyrannie ; de leur impuissance naît un zèle amer, une passion de destruction qui ne reculent pas devant les imputations les plus cruelles. Les rebelles se voient mis à l'index, et dans le chœur des parents et des amis ce sont les plus proches qui embouchent la trompette de la ealomnie. Suivent les collègues et les camarades. Tout ce que fait le suspect est qualifié d'autocentrie, d'indiscipline, d'incapacité de se contenter de sa vocation et de son milieu, et les commérages vont leur train.

Jamais l'opinion publique n'en a usé autrement, si du moins celui qui s'aventure sur la route de la terre

promise, reste fidèle à lui-même jusqu'au bout. Il est vrai que, dans la suite, on ne met que plus d'empressement à accommoder son héritage spirituel au profit des masses. Ainsi en est-il allé de Jésus et de tous ceux qui. insoucieux des opinions et des habitudes courantes, n'ont cherché qu'à discerner et à suivre le chemin de la vérité, ce C'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes avant vous. » Tous les témoins de la vérité, tous ceux qui ont désiré son avènement et se sont efîbrcés de lui frayer la voie, ont connu ce destin, aussi bien que le moindre d'entre les chercheurs d'aujourd'hui.

Cependant tous les persécutés et tous ceux qui se qualifient de chercheurs n'ont pas également le droit de se compter au nombre des heureux célébrés par Jésus. Celui-ci ajoute expressément aux mots : «lorsqu'on dira de vous toute sorte de mal », l'épithète de «faussement». Si les accusations des gens bien pensants et des représentants de la tradition sont justifiées par les faits, si notre conduite procède en effet de nos instincts bas et impurs, si elle est troublée et corrompue par nos caprices, nos vues intéressées, notre orgueil ou notre légèreté, par la soif des sensations, le dégoût des devoirs prosaïques et journaliers, si ce sont l'insubordination, la recherche de l'effet, ou une sorte de coquetterie de la vie intime qui nous inspirent ce que nous donnons pour l'expression spontanée d'une impulsion intérieure irrésistible, alors c'est nous qui mentons et non nos détracteurs. Il se peut que leur jugement tombe à faux dans le détail, parce qu'ils ne pénètrent point les arrière-plans obscurs de notre conduite. Mais ils ont raison quant au fond : nous

sommes des hypocrites, notre conduite est réellement basse et fausse.

Jésus fait encore une restriction : «à cause de moi». ajoute-t-il. (."est la première fois qu'il se met lui-même

en cause, et fait de sa personne le poids déterminant sur la balance. Qu'est-ce à dire? Cette restriction correspond sans aucun doute au «pour la justice» du verset précédent et ne fait qu'exprimer la même pensée sous une forme différente. Jésus est la vérité. Pour ses auditeurs de jadis comme pour nous, il est l'incarnation du royaume de Dieu et de la vérité humaine, il est le nouvel ordre de choses personnifié. la cellule primitive de la vie naissante. Ceci, non dans un sens théologique ou dogmatique, mais au sens historique et culturel.

Si donc on nous calomnie parce que la vie de Jésus veut s'actualiser en nous, et son dessein se réaliser par nous, on nous persécute à cause de lui. Mais combien n'a-t-on pas abusé de cet «à cause de moi»? Chacun de ceux qui croyaient pouvoir se réclamer de .lé s us l'a fait valoir à son profit. Il a été la consolation de tous ceux auxquels leur piété et leur profession de christianisme ont valu quelque déboire. Et néanmoins la plupart étaient aussi étrangers à son caractère, à son inspiration et à son dessein que ceux qui lui disent : «Seigneur, Seigneur», et dont il déclare qu'il ne les a jamais connus. Que n'a-t-on pas justifié par ses parons, couvert de son pavillon ! Que de grossières falsifications, de piteuses caricatures, de manœuvres hypocrites se sont glorifiées de l'exaspération qu'elles soulevaient chez les honnêtes adeptes de la vérité

comme d'une persécution subie à cause de lui! En faut-il «les exemples? Un grand nombre d'hommes qui restent ttgés dans leur bien-être ne se croient-ils pas aujourd'hui persécutés «h cause de Jésus», par ceux qui ne peuvent prendre leur parti de l'arrêt de l'évolution humaine dans la chrétienté, et dont la seule ambition est d'en découvrir à nouveau le secret?

11 faut le répéter bien haut : si ce ne sont pas les effets de la vie nouvelle qui provoquent l'inimitié de la foule incompréhensive, si le caractère des persécutés n'est pas celui que Jésus a incarné et qu'il crée chez les siens, il a beau exciter l'opposition, il n'est pas authentique et «pur sang», et on ne saurait par conséquent les proclamer heureux, car l'être nouveau ne grandit point en eux en proportion des persécutions qu'ils subissent.

Peu importent nos sensations ou notre opinion de nous-mêmes ; tout dépend de ce que nous sommes en réalité. Si la constitution normale de l'être humain s'élabore en nous, si ce sont ses manifestations qui déchaînent l'animosité de toutes les existences chaotiques décorées d'une étiquette quelconque, chrétienne ou autre, nous sommes persécutés à cause de Jésus, soit que nous suivions consciemment ses traces, soit que, poussés par un obscur besoin de vérité, nous cherchions encore inconsciemment notre chemin dans La direction où il a marché lui-même. C'est pourquoi, aujourd'hui comme dans tous les temps, plusieurs peuvent être persécutés «à cause de lui», tandis que leurs lèvres le nient, parce que «rieurs yeux sont encore retenus, en sorte qu'ils ne le voient point tel qu'il est». Bien qu'adversaires du Christ que le monde adore, ils font, sans

le savoir, sa volonté et souffrent par conséquent à cause de lui.

Les paroles de Jésus sont d'une clarté qui ne laisse rien à désirer: elles caractérisent strictement et exclusivement les persécutés qu'il proclame heureux : pureté «le leurs mobiles intimes (quand on dira faussement contre vous, etc.), authenticité de leurs expériences personnelles témoignant de la vie nouvelle qui agit en eux (à cause <le moi), c'est-à-dire sincérité subjective et objective, telles sont les conditions que suppose la dernière béatitude. Alors, mais alors seulement, les persécutés sont vraiment des heureux, car c'est la présence de l'être originel en eux qui provoque la persécution, et qui, <\u même coup, détermine leur vocation.

« Vous êtes le sel de la terre. »

Les béatitudes découvrent successivement aux yeux des chercheurs une série de perspectives merveilleuses: tandis qu'ils ploient sous le sentiment de leur néant, elles les proclament heureux paire que l'être nouveau palpite en eux : au sein de leur détresse, elles leur signalent leurs privilèges et leur annoncent l'exaucement de leurs désirs: elles leur révèlent dans leur inquiétude intime une vibration divine et dans l'hostilité de la multitude indolente une réaction inévitable contre la vie nouvelle qui germe dans leur âme. Mais quelle surprise plus grande encore, quelle révélation de la gloire de l'Evangile dans cette déclaration : «Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du momie. »

Cette parole définit leur fonction dans le monde.

Ils sont l'élément qui y maintient et y crée la vie. Sans eux l'humanité serait depuis longtemps la proie de la corruption. Ils arrêtent la décomposition de la masse inerte : grâce à eux. elle reste utilisable et susceptible de s'élever à la vie véritable. C'est de ceux qui cherchent que les satisfaits tirent leur subsistance. Toute l'histoire spirituelle de l'humanité en témoigne. La foule parasite a toujours vécu des vérités et des valeurs vitales découvertes ou créées par les chercheurs. Mais jamais elle ne les a mises en œuvre sans les dénaturer, en les dépouillant de leur puissance créatrice pour les accommoder à son usage. Elle laissait perdre la véritable vie ; elle conservait les formes, les idées, les coutumes et les foi-mules, afin de s'en alimenter. Elle tuait les prophètes, mais elle leur bâtissait des tombeaux et rendait un culte à leurs reliques. «La lumière a lui dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point reçue ». aussi les ténèbres sont-elles restées ténèbres, quelque lueur qu'elle y ait jetée. Il en fut ainsi avant Jésus. Il en a été de même après lui. Le christianisme, c'est l'obscurité éclairée, mais non le plein jour. Cependant la vie émanant des âmes chrétiennes qui cherchent sans trêve la terre nouvelle, le maintient et fait de lui une bénédiction | «unies millions d'êtres «rassis dans l'ombre de la mort».

Ces chercheurs cachés et disséminés dans la masse, ne se bornent pas à la conserver : par leur vibration continue, ils mettent en mouvement quelques-unes des parcelles qui la composent. Comme le levain qui fait lever la pâte, ils travaillent l'humanité engourdie jusqu'à ce qu'ils l'aient entièrement pénétrée. Leur contact qui irrite les endormis, exrite l'inquiétude des âmes

mobiles et les arrache à leur paresse et à Leur inertie. Ainsi la vie allume la vie. et l'évolution créatrice de l'humanité agrège cellule à cellule.

En «lisant : ce Vous êtes le sel de la terre ». Jésus ne prononce pas un jugement de valeur, il ne formule aucune prétention, n'impose aucun devoir. Il constate simplement un état de fait qui nous révèle une loi fondamentale et permanente de l'évolution humaine. Il ne «lit pas aux chercheurs : Vous devez être le sel et la lumière, mais : Vous l'êtes, en tant que chercheurs, et par le seul fait de votre existence. Point n'est besoin d'entreprendre ou d'exécuter quoi <]ue ce soit en vue de ce résultat : de votre vie comme telle, et quel que soit le stade de votre évolution, émane une force agissante, tant que vous restez des chercheurs sincères.

Cette loi de la vie nouvelle est d'une importance capitale. Jésus n'a point dit : Parlez, enseignez, convertissez, faites des prosélytes ; mais : Vous êtes ; votre mission s'accomplit par votre seule existence <l<chercheurs, de devenants, de vivants. C'est sur le fait «le votre être et l'action de votre vie que repose l'avenir de L'humanité. Soyez des chercheurs de bon aloi et le règne de Dieu viendra nécessairement. One l'histoire «le la création «le l'humanité véritable nous présente «les vocations extraordinaires et «les instruments spéciaux, comme les apôtres, par exemple, là n'est pas la question. Il ne s'agit ici «pu- de la l'onction les chercheurs dans l'avènement «le l'ordre nouveau, et cette fonction se résume eu deux mois : être et vivre.

Le royaume de Dieu s'établit naturellement, par les manifestations vitales involontaires de ceux chez lesquels

germe et s'épanouit la vie originelle. Toute action volontaire . préméditée, forcée, en vue de ce résultat, ne peut que lui nuire, parce qu'elle ne procède pas d'un mouvement spontané. Les intentions les plus pures n'y sauraient rien changer ; c'est là une loi de nature inllexible, inéluctable. Rien ne retarde davantage la venue des choses nouvelles que la fièvre d'action de ceux qui ne savent pas les attendre. Le seul efïet de l'ardeur qui nous entraine vers le terme de l'évolution humaine doit être d'attiser constamment notre flamme : les ondes lumineuses s'en dégageront d'elles-mêmes. Mieux la lampe brûle, plus elle éclaire.

Cette déclaration de Jésus ne concerne naturellement que les heureux qu'il a caractérisés d'une manière concrète et vivante dans le cours des béatitudes, mais elle s'adresse à eux tous. sans réserve et sans condition. Peu importe leur point de départ, la nuance de leur religion ou de leur culture, la valeur qu'ils assignent aux institutions traditionnelles, la manière dont leur vie nouvelle se formule dans leur esprit et se traduit dans leurs opinions, la portée que la personne de Jésus a acquise à leurs yeux, pourvu que leur caractère soit en vérité celui des vrais chercheurs décrits par Jésus. Mais ce caractère spécial, rien ne saurait en tenir lieu, ni convictions chrétiennes, ni vie religieuse et morale, ni point de vue quelconque. Les croyants cristallisés cl figés dans leur foi chrétienne ne sont certainement, dans la pensée de Jésus, ni sel. ni lumière.

Le refus ipie Jésus a opposé aux tentations du désert, nous a montré de quelle manière le royaume de Dieu ne doit pas se fonder : l'instruction positive qu'il nous

LA VOCATION l)KS CHERCHEURS &)

donne ici complète cet enseignement négatif. Le règne de Dieu s'établit dans le secret et par l'action «le la vie personnelle. Mêlés à la masse, comme Le sel, dissémines, isolés les uns des autres, les chercheurs ne forment point une puissance compacte. Le seul lien qui les unisse, c'est le nouvel élément de vie qui les pénètre et établit entre eux. parmi ceux qui les entourent, un contact immédiat et vivant. Toute association exclut. Tout groupement isolerait les chercheurs de ceux qui restent stationnaires et entraverait ainsi l'action directe de leur nouvelle nature. Il ne faut point que les éveilleurs de vie s'encapsulent, sous peine d'interrompre aussitôt le progrès de la vie.

« Mais si le sel s'affadit, avec quoi lui i-emlra-t-on sa saveur? Il n'es! plus bon à rien, sinon à être jelé dehors et'foulé aux pieds par les hommes. »

Nous l'avons vu, les chercheurs sont un fermenl dont l'énergie active réside uniquement dans leur vie personnelle. Il y a là un processus vital, non une action préméditée ou une entreprise spéciale. Là où ce processus se poursuit avec la nécessité interne et la spontanéité d'un phénomène naturel, la vie originelle se propage et l'organisation nouvelle des choses s'instaure. Mais pour que le royaume de Dieu s'étende ainsi par son moyen, il Tant que le ferment dv vie conserve sa nature propre, car en la perdant il perd (\u même coup sa vertu vi\ iliante.

Rester fidèle en toul et partout ;'i leur caractère, tel

est donc le devoir des chercheurs. Qu'ils se gardent de se laisser affadir en se mélangeant d'éléments étrangers, de s'accommoder au goût d'autrui en atténuant leur âpreté originale. Ils perdraient leur saveur saline, il ne leur resterait qu'un goût de moisi. Ils deviendraient impropres aux opérations vitales, parce qu'ils tomheraient eux-mêmes en décomposition.

Surtout qu'ils restent des chercheurs ! L'éveil rie la vie dans un être humain est quelque chose de si grand que celui qui en t'ait la merveilleuse expérience peut être tenté de se croire au but. Il lui semble avoir trouvé tout ce qu'il lui faut pour vivre et pour mourir, son élan intérieur se ralentit. Mais il cesse par là même d'être un chercheur, il devient un sel insipide. Or il nous faut persévérer dans la recherche si nous voulons vivre, — car le germe qui ne se développe pas périt, — et si nous voulons agir, — car autrement nous nous ankylosons fatalement. Chercher, c'est rester dans le mouvement de la vie ; rester dans le mouvement de la vie, c'est demeurer capables de la transmettre, car c'est notre inquiétude qui se communique à notre entourage, c'est sous ses vibrations répétées que l'inertie ambiante se met à frémir.

Cependant combien de chercheurs s'enlisent dans un point de vue. une opinion, une œuvre, un programme ou un « mouvement » ! Chez combien d'entre eux les ardentes pulsations de la vie intérieure s'alTaiblissent peu à peu et s'arrêtent enfin, étouffées par les travaux ou les plaisirs de l'existence ! Combien s'accommodent de l'état de choses actuel, estiment que son développement historique en garantit le droit et la vérité, et

finissent par s'en déclarer satisfaits, puisqu'il est impossible d'v rien changer.

Il est un autre danger encore, c'est i[iie notre recherche porte exclusivement sur la connaissance, et que l'élan intérieur qu'elle nous imprime reste théorique au lieu de se manifeste!- dans notre vie. Souvent tout se passe en pensée seulement. L'illusion tient lieu de réalité, et ne produit rien de vivant. Les chercheurs n'exercent, en conséquence, aucune action vivifiante. Car les théories n'ont jamais réveillé personne. Sans doute on s'aperçoit que ceux qui les proclament s'etïoreent d'en tirer pour eux-mêmes des éléments de vie nouvelle, mais comme ils continuent, en somme, à vivre exactement comme les autres, on les tient pour des poseurs. et on a raison.

D'autres ressentent très distinctement les impulsions de la vie nouvelle qui palpite en eux. Mais, soit timidité, soit indolence, soit égard pour autrui, ils ne les laissent point s'actualiser. J'ai connu beaucoup de chercheurs qui se figurent qu'il suffit de revêtir des dispositions nouvelles, d'acquérir des intérêts supérieurs et d'orienter vers le but leur vie intérieure. Ce sont là. pensent-ils. des éléments de progrès et d'action parfaitement compatibles avec la dévotion. îa moralité, la ligne de conduite ordinaires. C'est là une erreur funeste que l'expérience de vi*ait dissiper, car ceux qui en agissent ainsi piétinent sur place. Ils deviennent un sel insipide.

Enfin plusieurs manquent de fidélité envers euxmêmes dans la crainte de nuire à la « bonne cause ». Ils mesurent leur attitude au de^rr de compréhension de ceux sur Lesquels ils ont l'intention d'agir. Car ils

tiennent à être appréciés des satisfaits. Aussi leur vie entière est-elle dominée pat' la préoccupation «le l'effet persuasif et entraînant qu'il leur importe de produire. Ils en tuent ainsi, à leur insu, la spontanéité, la vigueur et l'originalité. Us croient ne pouvoir qu'à ce prix être le sel de la terre, et peut-être acquièrent-ils en effet de l'influence sur les masses. Mais ils ont perdu leur saveur, et le nouveau devenir cesse de

grandir en eux et par eux.

Notre élan intérieur, notre évolution et notre vie personnelles, la modalité particulière de notre recherche et de notre conduite, doivent s'affirmer et se déployer. Les contenir, c'est les étouffer. On ne saurait interrompre à volonté la relation entre la vie intime et la vie extérieure sans détruire la vie originelle qui veut s'accroître. Elle se résout alors en états d'âme, en réflexions édiliantes mais stériles, et c'en est tait de s;i vertu. Combien se figurent que l'affection, l'obéissance, la vénération leur ordonnent de se montrer différents de ce que les ferait leur instinct profond, afin de ne pas scandaliser ceux qui leur sont le plus chers. Ils craignent de nuire à la bonne cause et à sa propagation en obéissant envers et contre tous aux impulsions et aux impératifs de la vie nouvelle. Alors commencent les marchandages, les accommodements, les combinaisons prudentes. Ils deviennent infidèles à leur caractère, renient la nature enfantine qui renaissait en eux. trahissent l'être origine] qui laisail valoir ses droits, et détruisent la spontanéité des opérations vitales de laquelle tout dépend, leur évolution personnelle aussi bien que celle de l'humanité.

!i ne nous appartient ni de diminuer, ni d'augmenter intentionnellement le frottement qui résulte du contact entre ceux qui marchenl et ceux qui restent stationnaires. I! ne nous est pas pins Loisible, dans ce domaine, d'équilibrer, d'atténuer, de concilier, que d'accentuer, de renchérir, d'intensifier. Laissons s'exprimer involontairement et directement ce qui surgit en nous: que notre influence ne soit jamais voulue, mais immédiate et involontaire. Sinon, c'en est fait de nous et de notre action sur le monde.

Tout devient si simple quand nous consentons à ne rien forcer et à ne jouer aucun rôle, et nous bornons à nous placer dans les conditions voulues pour que l'évolution décrite dans les béatitudes s'accomplisse d'elle-même en nous ! Tout devient si simple dès que nous vivons directement de nos impulsions '. Tout se gâte, au contraire, dès que notre vie procède de notre raisonnement. fût-il fondé sur une connaissance parfaite : « Si vous ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez point dans le royaume de Dieu.»

a Vous èles la lumière du monde. »

Par leur seule présence, par leur vie qui rayonne au dehors, les chercheurs apportent tout naturellement au

monde la véritable clarté, car en eux se révèle la vérité cachée sous les formes et les phénomènes, par eux est démasqué le monde des apparences dans lequel restent emprisonnées les âmes satisfaites. A. la lumière de la vie nouvelle qui émane de ceux qui marchent, les veux des endormis s'entrouvrent : ils apen-ohenl ce

qu'il y a d'anormal dans la vie où s'étiole leur être véritable, et dans les conditions d'existence qui entravent l'évolution de l'humanité. L'intuition du véritable état des choses, de la vocation réelle de l'homme, du sens et du but de révolution, de la puissance créatrice qui pousse l'humanité vers sa perfection, cette intuition vivante qu'aucune parole ne saurait produire, et de laquelle jaillissent aussitôt une aspiration, un élan vers le but. elle leur est communiquée directement par le spectacle de la vie des chercheurs, et par l'expérience personnelle de l'ordre de choses nouveau chez les hommes qui l'incarnent.

Cette démonstration est seule efficace ; toute autre insensibilise et obscurcit. Tout ce qu'on nous enseigne est nuisible, tant qu'on ne nous en communique pas l'impression spontanée. 11 faut que les hommes voient la lumière, pour constater qu'ils sont dans les ténèbres et pour se tourner vers la lumière. La sensation immédiate de la vie nouvelle peut seule créer la réceptivité qui y rend accessible. C'est sur cette loi de nature que repose la vocation universelle des chercheurs, dont la vie témoigne de ce qui naît et grandit en eux.

c Une ville située sur le sommet d'une montagne ne peut rester cachée. On n'allume pas une lumière pour la mettre sous le boisseau, mais on la pose sur un chandelier, aiin qu'elle éclaire Ions ceux qui sont dans la maison. »

Si le royaume de Dieu ne s'établit pas au moyen d'institutions extérieures, mais par l'ellel de ta vie per-

sonnelle, s'il ae se manifeste pas avec éclat, mais dans le secret, au sein de la vie quotidienne, « il n'y a rien de secret qui ne se découvre » cependant. Le ressort de notre vie ne peut rester ignoré, surtout lorsque nous occupons une position en vue. Or tous ceux qui se distinguent de la foule par un caractère spécial, se trouvent bon gré, mal gré, mis en évidence. Tel est le cas <les chercheurs. Par le fait seul qu'ils se donnent ingénument pour ce qu'ils sont, et en dépit de leur réserve naturelle, ils attirent l'attention sur eux.

Cela est nécessaire, du reste, bien que cela ne doive jamais être intentionnel. Leur action sur le inonde résulte précisément de l'impression particulière qu'ils produisent en raison de ce qu'ils sont, de la qualité spéciale de toutes leurs manifestations vitales.

Puis donc que leur action vivifiante dépend du rayonnement de leur être, il ne leur est point permis de le dérober aux regards. S'ils fuient le monde, le monde demeure dans les ténèbres. Combien d'entre eux cependant mettent leur lumière sous le boisseau au lieu de la faire luire dans la vie ! Leur vie intérieure constitue un domaine à part ; elle se dépense dans une activité déterminée, en vue d'intérêts particuliers, et s'y épuise tout entière. Pour les uns, c'est la religion ; tous les élans provoqués en eux par leurs aspirations nouvelles, se concentrent dans la culture de leur vie intérieure, les exercices de piété et d'édification, la préoccupation de questions religieuses, la participation à la vie de l'Eglise : fonctions du cœur auxquelles manque la circulation du sang, dilettantisme religieux. Pour d'autres, le boisseau qui cache la lumière, c'est une méthode nouvelle de

t)(> LE POINT DK DÉPART

retour à la nature, une réforme d'un genre quelconque. Cette activité les absorbe, leur élan intérieur s'y épuise et reste sans action sur leur vie. Us sont nombreux ces boisseaux sous lesquels se cache la lumière.

La place de notre lumière n'est pas sous le boisseau, mais sur le chandelier. Le chandelier, c'est la position particulière que chacun de nous occupe dans la vie : position familiale, professionnelle, mondaine, sociale, intellectuelle. C'est là notre sphère lumineuse, l'espace illimité dans lequel la force éclairante de notre être nouveau doit rayonner sans obstacles. Ceci ne concerne point uniquement ceux qu'on appelle communément les gens haut placés. Dans ce domaine, toute situation est importante, et le plus humble des travailleurs peut avoir parmi les milliers de compagnons qui sont les témoins de sa vie une sphère d'influence plus considérable qu'un savant illustre dont la vie personnelle n'exerce son action que dans un milieu restreint.

Si chacun est, à sa place, une manifestation vivante du nouveau devenir, la grande évolution qui s'accomplit chez les chercheurs ne peut, rester cachée. Elle rayonne au dehors et allume dans les âmes un pressentiment qui les pousse à chercher à leur tour. Ce mode de dirtusion de la vie nouvelle en garantit l'influence permanente aussi bien que le succès réeJ. Quand on l'a compris, on s'explique pourquoi Jésus a considéré toute méthode extérieure de propagande comme une tentation qui devait être repoussée, et dans l'intérêt même de l'intégrité de la nouvelle création, a limité l'action des chercheurs au seul rayonnement de l'être nouveau.

-( Que votre lumière luise donc devant les hommes, afin (mils voient vos bonnes œuvres et louent votre Père qui est aux eieux. »

Si nous laissons transluire ce qui brûle en nous, on percevra Dieu dans notre personne et dans l'œuvre de notre vie. Car du premier éveil de notre inquiétude jusqu'à i'éclosion de la vie nouvelle en nous, tout n'est que vibration, impulsion, opération de la puissance créatrice qui pousse l'humanité vers son achèvement. Si donc Dieu est manifesté par notre être et par notre vie, l'humanité prend conscience de sa présence qui lui devient sensible dans la personne de quelques-uns de ses membres. La gloire du Dieu invisible transparait dans ses créatures en sorte que ceux qui en sont témoins rendent hommage au Père de toute vie originelle.

Si c'est à nous que s'adressent leurs louanges et non à Dieu, cela tient évidemment à ce que nous ne l'avons pas mis en lumière nettement et pleinement. Il est évident que cela aussi dépend de la spontanéité avec laquelle la vie nouvelle se manifeste en nous et par nous. Pour peu que cette spontanéité soit compromise, le divin s'obscurcit dans notre âme. Quand nous essayons de remplacer par quelque chose d'analogue ce qui ne surgit pas spontanément en nous, nous « profanons le nom de Dieu» et nous ne faisons ainsi que gâcher et détruire. Aussi n'y a-t-il qu'un conseil à donner à tous ceux qui sentent combien insuffisamment luit leur lumière : Brûle/. ; veillez à entretenir en vous la flamme intérieure, ne fût-ce (pie l'ardeur obsédante qui aspire à

!a vérité, et la douleur <!c ne rien trouver en vous qui vous satisfasse.

Il serait temps de reconnaître cette loi de révolution nouvelle et de comprendre combien est illusoire notre méthode actuelle de propager et de soutenir la loi chrétienne. Elle diffère absolument de celle que Jésus nous indique ici. On défend un point de vue, on lutte pour une croyance, on se meut dans les ténèbres des notions théoriques, tandis que le seul moyen de prouver Dieu, c'est de le faire éprouver. N'apprendrons-nous pas enfin à garder le silence au sujet de notre Dieu pour le laisser parler lui-même par ses créations de vie?

En tout cas, la méthode courante est étrangère à l'esprit de Jésus : elle n'est en efïet qu'un elïort stérile pour suppléer à notre incapacité de faire naître chez les autres l'expérience de Dieu ; elle est donc fausse en soi. Aussi ne peut-elle que blaser ceux auxquels elle s'adresse, en même temps qu'égarer ceux qui la pratiquent. Le fait que cette manière de « rendre témoignage » à notre foi a reçu la sanction de l'histoire et même de l'organisation ecclésiastique, n'en modifie point le résultat funeste. La sincérité et le zèle de ceux qui s'y livrent n'y changent rien non plus. Car nous sommes en présence de la loi de nature qui veut que nous ne puissions saisir aucune vérité en dehors dune expérience correspondante. C'est pourquoi la vie divine éclatant dans la personnalité humaine avec la spontanéité d'une force de la nature est l'unique argument qui convaincra les hommes de notre temps ; et ceux-là seuls qui en ont fait l'expérience ont le droit de s'en faire les interprètes.

Les deux similitudes du sel et de la lumière ne nous

indiquent pas seulement Le vrai mode de propagation du règne de Dieu dans L'humanité, elles nous montrent du même coup le mole de croissance de L'être nouveau chez les chercheurs. L'un n'est que L'envers <le L'autre.

Ce qui ne fonctionne pas normalement ne saurait pas non plus croître normalement. Ce ne sont pas seulement les obstacles extérieurs qui portent atteinte à la croissance de l'être originel. 11 s'étiole et dépérit aussi lorsqu'il doit supporter Le poids artificiel d'une activité voulue qui ne procède pas directement de lui. Dans le premier cas. son développement est arrêté par le manque d'espace ; en conséquence, il s'affaiblit et dégénère, sa sève s'épuise en états d'âme malsains, en réflexions, en rêveries, pour se retirer enfin et tarir. Dans le second cas, c'est un élément de fausseté qui s'insinue en lui et le corrompt; un désaccord se produit entre le vouloir et le pouvoir, entre L'opinion que l'on se l'ait de soi-même et ce qu'on est en réalité. On succombe à la tentation de chercher à remplacer par des efforts de volonté la puissance qui fait défaut; on perd le sens délicat de la contradiction entre l'original et L'artificiel : on cesse d'éprouver du malaise à paraître ce qu'on n'est pas et une répugnance instinctive pour tout ce qui est le produit d'un zèle factice, d'un raisonnement. Le levain de l'hypocrisie pénétre ainsi toujours plus profond et tue la vie originelle.

La meilleure volonté, les intentions les plus sincères, La piété la [dus fervente n'y changent rien. Dans ce domaine aussi règne la rigueur inflexible de la nature, le la vérité, de la sainteté divine. Gardez-vous donc ô chercheurs, de devenir un sel affadi et de perdre

toute action sur le monde en vous perdant vous-mêmes. Gardez-vous de la méthode que préconisent les satisfaits et qui est. à leurs yeux, la seule bonne, et restez fidèles à votre caractère de franche spontanéité, à la vie impulsive qui procède directement et nécessairement de votre évolution nouvelle.

'5. La ligne de conduite des chercheurs.

« Ne pensez pas que je sois venu abolir la loi ou les prophètes: je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Car, en vérité, jusqu'à ce que passent le ciel et la terre, il ne disparaîtra de la loi ni un iota, ni un seul trait que tout ne soit accompli. »

La critique a contesté à maintes reprises l'authenticité de ce passage, pour des raisons d'ordre interne, Elle y a vu l'expression de la fidélité à la loi qui régnait dans l'Eglise primitive. Cette opinion ne serait justifiée que si cette déclaration de Jésus était en contradiction avec sa conduite personnelle ou si elle n'était pas motivée par les nécessités de son ministère. Or, tel n'est point le cas. Jésus n'a jamais cherché à abolir la loi ; il a toujours conservé à son égard une attitude parfaitement respectueuse. D'autre part, sa déclaration fait l'efïet d'une prise de position catégorique et inévitable. En eftet, du moment que le but qu'il poursuivait se précisait aux yeux de tous, elle devenait obligatoire, et pour ses disciples en particulier, indispensable. Si la critique s'achoppe à ces paroles, cela tient à ce qu'elle les comprend machinalement. Dès que nous les considé-

Page 1