LA SIGNIFICATION DU SERMON SUR LA MONTAGNE T
ce Le diable emmena ensuite Jésus dans la ville sainte et l'ayant placé sur Le faîte du temple, il lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas. car il est écrit : Il a donné pour toi des ordres à ses anges, et ils te porteront dans leurs mains, de peur que ton pied ne heurte contre la pierre. Alors Jésus lui répondit : Il est aussi écrit: Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu.»
Jésus avait pris conscience de sa mission : établir la souveraineté divine au sein de l'humanité. Comment la pensée ne lui serait-elle pas venue de conquérir d'un seul coup l'attention générale et l'adhésion à son entreprise par une démonstration magique de puissance surnaturelle? Toutefois il repousse cette tentation. Les coups de théâtre sensationnels, les manifestations grandioses, l'eflet produit sur les masses, ne conduisent pas à son but. Le royaume de Dieu commence dans le secret, l'inapparent, le fragmentaire. Jeter la semence nouvelle au plus profond des âmes préparées à la recevoir, telle sera désormais sa méthode d'action. Car il sait qu'ccil n'y a rien de caché qui ne doive être révélé».
Le refus qu'il oppose à la suggestion du tentateur suffirait à nous éclairer sur ce point. Mais la teneur de sa réponse nous dévoile en outre la cause profonde de ce refus : « Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu ». «lit-il. Il eût tenté Dieu s'il se fût jeté du haut du temple, confiant dans la toute-puissance du Seigneur, s'il eût recouru à des tours de thaumaturge et cherché à établir de vive force l'ordre nouveau, par l'exploitation magique du pouvoir divin. Tenter Dieu, c'esl se lancer arbitrairement dans une entreprise et exiger ensuite que Dieu la légitime par les faits, réclamer des démons-
t ration s extraordinaires de sa puissance, compter sur des signes, des miracles et des « exaucements » au lieu de laisser son action s'exercer dans notre vie et d'attendre qu'il se révèle à nous.
Jésus rejette donc tous les procédés qui exigent une intervention directe de Dieu et une rupture des lois de la nature, qui changent la foi en superstition et la vertu de la vie nouvelle en sorcellerie, et qui rabaissent le Dieu vivant au rang de deus ex machina. Il acquiesce à la loi fondamentale de la venue du royaume de Dieu, qui est de laisser la mystérieuse puissance de vie qui anime tout l'univers éclater dans l'homme et s'y épanouir en une création nouvelle. Il reconnaît le principe d'une manifestation et d'une action naturelles, organiques, intérieures, de Dieu dans l'humanité.
Cette manifestation et cette action, il ne les mesurait pas. il est vrai, à notre connaissance incomplète des possibilités et des contingences humaines, mais à leur réalité objective qui nous est encore partiellement voilée. Il resta donc aussi fidèle à son attitude première en guérissant des malades qu'en renonçant à faire appel à la toute-puissance de Dieu pour le délivrer de la croix. Car ses œuvres de guérison n'étaient que l'exercice naturel de sa puissance de fils de l'homme, l'épanouissement de sa personnalité exceptionnelle.
« Le diable l'emmena enfin sur une très haute montagne. Il lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire et lui dit : Je te donnerai toutes ces choses, si. tombant à mes pieds, tu m'adores. Jésus lui répondit :
LA SIGNIFICATION DU SERMON SlUl LA MONTAGNE 35
Retire-toi, Satan, car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul.»
Jésus est ici tente de recourir pour atteindre son but, — la souveraineté universelle de Dieu et sa gloire. — aux éléments mondains sur lesquels s'étaient fondés jusqu'alors le développement et la culture de l'humanité, aux influences et aux moyens d'action dont le passé avait démontré l'efficacité. C'est l'exaltation de l'enthousiasme pour une grande idée ; c'est le recrutement de sectateurs dont la foule grandissante étoufle toutes les oppositions ; c'est l'exploitation de tous les instincts dépravés, tels que l'ambition et la cupidité, la crainte du châtiment et la soif de récompense, la superstition et la sensualité ; c'est la mainmise sur l'individu par le moyen de dogmes et de lois, de la puissance politique ou des institutions sociales, d'une éducation uniforme de la vie intérieure et d'une organisation systématique delà vie collective; bref, c'est l'asservissement de l'homme et la réorganisation tout extérieure de ses conditions d'existence. Au lieu de la souveraineté divine, c'est le règne d'une idée, d'une religion, d'un pouvoir politique, d'un principe social, d'une culture intellectuelle supérieure, qu'il eût ainsi établi et qui eût été proclamé règne de Dieu. Il ne faut point un grand elïort d'imagination pour nous le représenter, car la chrétienté n'a pas tardé à succomber à cette tentation et toute l'histoire du catholicisme nous la montre avançant dans cette voie avec une logique {■(frayante.
Jésus lui. l'a repoussée toni aussi catégoriquement. Servir Dieu seul, tel fut son mol d'ordre. C'est de l'es-
3ti INTRODUCTION
prit et de la puissance de Dieu, de son action et de son intervention seules qu'il attendait la venue de son règne. II opposait ainsi une résistance absolue et systématique à toute mondanisation grossière ou subtile de son but et de ses procédés, aussi bien qu'aux demi-mesures, aux compromis et aux contrefaçons possibles.
On voit quelle fut la portée de ces trois tentations pour l'accomplissement du dessein de Jésus. Or. le Sermon sur la montagne en est la contre-partie : aux voies trompeuses que Jésus discerna et désavoua dans le désert, il oppose le seul chemin qui conduise au but. La position que Jésus prit alors à l'égard des séductions du tentateur, est en principe à la base de toutes les instructions contenues dans ce discours.
Mais on peut préciser davantage encore la place qu'occupe dans l'activité de Jésus le Sermon sur la montagne. Peu après son séjour dans le désert, lorsque Jean fut mis en prison. Jésus se rendit en Galilée et y proclama l'Evangile du royaume de Dieu, disant : ce Les temps sont accomplis et le règne de Dieu est proche. Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle.»
C'est, presque dans les mêmes termes, la proclamation de Jean-Baptiste, mais elle est empreinte d'un sens tout nouveau, car à l'ardeur orageuse et menaçante du jugement succède l'éclat rayonnant d'une délivrance prochaine. En effet, dans l'intervalle Jésus a traversé la crise intérieure du désert. Si les victoires et les clartés qu'il y conquit ne sont point restées stériles, sa parole doit en être toute pénétrée II a compris la venue du règne de Dieu, il en a reconnu le caractère plus distinctement que Jean qui était encore imprégné de l'Ancien Testament.
LA SIGNIFICATION l>l SERMON SUR LA MONTAGNE 3^
Preuve en est son altitude, si différente de celle de son précurseur, .lésus ne s'est poinl présenté comme le prédicateur ascétique de la repentance, exigeant de ses auditeurs la confession de leurs péchés et les en purifiant symboliquement par le baptême, mais comme «la consolation d'Israël ». Jean publiait un jeûne solennel, dans l'attente du jour divin. Il était le héraut qui préparait le chemin en frappant les cœurs dune frayeur salutaire. Jésus proclamait le jour du salut ; il inondait les hommes de sa lumière et les introduisait dans la terre nouvelle, la terre de Dieu.
La conversion à laquelle il les appelait dans les mêmes termes que Jean devait donc être quelque chose de tout différent. L'appel de Jean signifiait sans doute à peu près : faites pénitence. 11 s'agissait pour ses auditeurs de reconnaître leur corruption, de se tourner résolument vers le grand événement qui approchait et d'amender leur vie en vue de cet avenir. Ce n'était là qu'une attitude provisoire, en attendant le moment où «celui qui devait venir» leur apporterait l'enseignement définitif et l'accomplissement.
Mais alors quel pouvait être le sens de ces paroles dans la bouche de Jésus?
Nous ne trouvons nulle pari d'éclaircissement à ce sujet. Ton les les explications proposées ne sont que des hypothèses qui n'éclairent poinl le fond même de la question. La traduction: repentez - vous . est depuis longtemps considéré*' comme insuffisante. Mais les expressions par lesquelles on la remplace : changez de disposition, réformez vos pensées, convertissez-vous, amendez- vous , ne dépassent point une notion toute
formelle, celle d'un revirement complet; elles nous laissent dans l'obscurité quant à sa nature même. Admettons cependant que ces paroles se rapportent à une transformation intérieure et rapprochons-les de l'expression de' «nouvelle naissance » qui a certainement un sens analogue ; nous n'en serons pas plus avancés pour cela. Au contraire nous n'eu constaterons que mieux notre ignorance à l'égard de cette entrée dans la vie nouvelle à laquelle Jésus nous appelle, et nous devrons reconnaître que c'est précisément cette incompréhension qui nous incite à la qualifier de c<r mystère adorable » .
Qu'est-ce que ce changement qui doit se produire en nous ? — les termes d'enfant de Dieu, d'homme nouveau, etc., ne sont que des mots qui ne nous en donnent aucune notion concrète — et. comment y parviendrons-nous ? L'appel qui nous est adressé reste vain tant qu'on ne nous dit pas ce qui doit se passer et comment cela peut se produire. Impossible d'imaginer cette transformation sans en avoir été témoin, ni de la connaître avant de la posséder. Nous pouvons, il est vrai, nous proposer en échange un idéal moral quelconque et entreprendre un sérieux travail sur nous-même : mais ces eflorts nous laisseront dans l'ordre ancien, il ne nous introduiront jamais dans l'ordre nouveau. Or l'histoire de la tentation nous révèle les principes et les conditions d'un devenir entièrement nouveau. Comment en découvrir l'accès?
J'invoque ici le témoignage de tous ceux qui se sont efforcés, à l'instar de Jésus, de devenir des hommes nouveaux, qui ont cru, prié, lutté, espéré et attendu, incapables qu'ils étaient de se payer d'illusions ni de se
LA SIGNIFICATION DU SERMON SI H LA MONTAGNE 3y
contenter d'une édition revue et corrigée de leur personne. Tous ne se sont-ils pus retrouvés, en fin de compte, en face de cet appel mystérieux comme devant une porte fermée? Cette transformation de l'être est le pivot du nouveau devenir. Mais en quoi consiste-t-elle. comment se produira-t-elle?
Notre situation serait sans issue, si nous ne possédions une explication de Jésus lui-même à ce sujet. Il nous Ta donnée avec toute la précision désirable. Mais on en a méconnu le caractère et fait un usage faux et abusif. C'est le Sermon sur la montagne. Il nous révèle le secret de la conversion, en quoi elle consiste et comment nous y pouvons parvenir. Il nous dirige vers le pays inconnu que Dieu nous ouvre, et nous en indique l'entrée.
Cette conception du Sermon sur la montagne est justifiée par les faits : seule elle nous permet de comprendre ce discours, de lui attribuer son véritable sens et d'en mesurer la portée prodigieuse. Jésus a donné, au début de son ministère, les instructions les plus circonstanciées et les plus concrètes sur le changement qu'il réclame. Ce sont ces instructions — pour autant que les avait conservées la tradition apostolique — qui ont été réunies par Matthieu dans le Sermon sur la montagne.