‹ Le sermon sur la montagneChapitre 2 sur 65 · NOTRE DESARROI EN PRESENCE DES PAROLES DE JESUS · texte numérisé non relu

NOTRE DESARROI EN PRESENCE DES PAROLES DE JESUS

contact, (lune manière indépendante et personnelle, avec cette personnalité unique, .l'ai rencontré, au cours des années, beaucoup <le chercheurs sincères en quête d'un guide, auxquels j'ai montré Jésus ; je les ai presque tous entendus déclarer que, malgré de sérieux efforts, la tradition évangélique leur reste, en fin de compte. étrangère et inintelligible.

Si cet état de choses résultait uniquement du l'ait que l'Evangile a été défloré et affadi par l'enseignement religieux en usage, il serait possible d'y remédier dans une certaine mesure par l'emploi de traductions nouvelles. Mais cela ne suffirait point encore : il faut qu'il soit mis à notre portée.

Pour bien connus que nous paraissent les actes et les paroles de Jésus, en réalité ils restent lettre close, comme cela est d'ailleurs inévitable, étant donnée la difiérence des, temps et des milieux. Le texte des Evangiles l'end à nos oreilles un son familier ; mais nous ne parvenons pas à mettre leur contenu en relation avec notre vie. simplement et naturellement, et par conséquent, nous ne savons trop qu'en faire.

Cet embarras est évident en lace des œuvres de Jésus. Quant à ses paroles, la plupart des chrétiens se font illusion sur la valeur qu'elles ont pour eux jusqu'au moment où. irrésistiblement poussés par leur angoisse intérieure à chercher auprès de lui un secours personnel, ils s'aperçoivent qu'ils ne sauraient trouver aucun rapport direct entre ses déclarations et leur situation particulière. Cour que les chercheurs d'aujourd'hui entrent réellement en contael avec Jésus, il faut donc tout d'abord qu'il leur soi! rendu intelligible.

Il est un fait qui confirme ces observations : les hommes les plus marquants, ceux mêmes qui donnent une voix et fraient un chemin aux aspirations nouvelles, prêtent à Jésus plus qu'ils ne reçoivent de lui. Ils imprègnent ses discours des idées du jour et de leurs propres points de vue: théosophie, pessimisme bouddhique, par exemple. Ils ne nous le présentent pas lui-même sous un costume moderne, mais ils partagent entre eux ses vêtements pour s'en draper. On enlève et on ajoute avec un arbitraire illimité. On écarte sans façon les résultats certains de l* investigation scientifique qui. depuis un siècle, s'efforce avec une ardeur et une minutie incomparables de préciser le sens des paroles de Jésus au moyen de la philologie et de l'histoire. « Ce n'est que de la théologie ! » répète-t-on. Chacun découvre en Jésus ses propres trouvailles et invoque le témoignage du Christ en faveur de sa propre cause. Au lieu de s'approcher de lui pour l'interroger, prêt à l'écouter et à le suivre afin de se laisser instruire par lui. on verse sa propre sagesse dans cette source mystérieuse pour l'en retirer ensuite avec un geste prophétique.

Ces partis pris, ces opinions préconçues n'expliquent cependant pas complètement ce qu'il y a d'arbitraire dans les interprétations modernes. A mon avis, la cause principale en est ailleurs: notre temps n'a pas encore trouvé une méthode d'interprétation satisfaisante.

Serait-ce que les chercheurs contemporains émancipés de l'infiuence de l'Eglise ont. de ce fait, perdu la clef de la connaissance? Evidemment non. car dans ce cas l'Eglise, elle, devrait ouvrir aux siens la porte. Or il n'en est rien. Là comme ailleurs, on ne va pas au-delà

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d'une conception vieillie et ascétique «le l'Evangile. Le contact personnel et vivant avec les paroles île Jésus y fait défaut aussi bien cpie leur application pratique. Elles ne deviennent que trop rarement un événement <pii révolutionne la vie. un principe directeur de la conduite individuelle. La «justice supérieure» est encore un secret. S'il en était autrement, les gens d'Eglise, par leur seule présence, serviraient de flambeaux et de guides aux chercheurs contemporains.

Mais ce n'est pas tout. Dans l'Eglise même, les paroles de Jésus sont loin d'avoir, en général, l'importance capitale que se figurent les gens i\u dehors. On y attache peu de prix au Sermon sur la Montagne, sous prétexte qu'il ne traite pas de la loi et que la personne de Jésus n'y joue aucun rôle. Ceux qui font de ce discours le fondement de leur vie sont tenus pour suspects: et puis, on ne s.ait trop que faire «le certaines affirmations de Jésus, bon nombre de ses paroles tombent dans l'oubli, on préfère ne pas les entendre. Enfin, tandis ([n'en dehors de l'Eglise se manifeste depuis quelques années, chez les esprits les plus divers, une tendance à revenir aux enseignements du Christ, dans les cercles religieux, au contraire, on s'est demandé quelquefois si ces discours peuvent encore servir de base à la morale moderne, et quelques-uns l'ont nié. Ce fait que dans les milieux ecclésiastiques les déclarations de Jésus sont traitées de haut par les uns. font éprouver à d'autres du malaise, ou bien encore reslenl impénétrables et stériles.

prouve, me semble-t-il, que là aussi l'interprétation vivante et la véritable compréhension fonl défaut.

Une interprétation grossièrement arbitraire de l'Evan-

gilè est impossible, sans doute, à ceux qui se sentent liés par la méthode philologique et historique. Toutefois L'investigation scientifique elle-même ne conduit qu'aux confins de la vérité, elle n'y fait point pénétrer. 11 en est de même des méditations pieuses dans lesquelles le cœur croyant cherche son édification et qui laissent le champ libre à l'arbitraire plus subtil de la réflexion individuelle. Elles enfouissent les grains de semence, au lieu de les laisser germer et croître. Elles nous parlent de l'Evangile, au lieu de le laisser retentir lui-même en nous.

Dans ces conditions, une question préliminaire s'impose à ceux qui cherchent à établir un contact intime et réel entre nous et notre temps, d'une part, et le Sermon sur la montagne, de l'autre. Quelle est la voie à suivre pour en découvrir la signification certaine et vivante ?

Les bases d'une juste interprétation.

La vérité ne saurait se refléter fidèlement que dans un esprit parfaitement limpide, c'est-à-dire exempt de toute idée préconçue. Seule une ingénuité absolue nous permet de discerner exactement ce que nous considérons, car pour que la réalité se révèle à nous, il faut lui prêter une attention respectueuse. C'est donc sans parti pris et en iaisant abstraction de nos préjugés, de nos désirs, de notre conception du monde et de la vie, que nous devons aborder les enseignements de Jésus et les laisser agir sur nous. Alors seulement nous pourrons espérer voir les voiles du passé se déchirer, et la

r.Ks BASES D'UNE JUSTE INTERPRÉTATION

vérité qu'ils recouvrent nous apparaître, à nous, hommes d'aujourd'hui. Ceux-là donc y parviendront le plus sûremenl qui, dans tous les domaines, ne sont encore que des chercheurs et qui, par conséquent, s'approcheront du Christ en interrogateurs, pour trouver, si possible, auprès de lui des solutions et des directions.

Malheureusement, ce ne sont pas seulement les préjugés personnels qui troublent notre entendement à l'égard de Jésus, mais encore les opinions préconçues générales et traditionnelles. A dire vrai, il nous est impossible, dans l'état de choses actuel, de nous approcher d'emblée de Jésus sans parti pris. Tous nous avons à nous libérer d'abord de nos opinions, quelles qu'elles soient.

Jésus est généralement envisagé comme le fondateur et le centre d'une religion. C'est bien ce qu'on a l'ait de lui. Reste à, savoir s'il l'a été et s'il a voulu l'être. Cette manière de le considérer se justifie peut-être par le rôle que Jésus a joué dans l'histoire des vingt derniers siècles, mais en ce qui concerne sa personnalité historique et concrète et l'œuvre de sa vie. elle n'est qu'un préjugé qui projette sur toutes choses un jour taux et incomplet. Il s'agit donc de nous en affranchir.

Il est plus facile, c'est vrai, de le dire que de le faire, et bien îles gens n'y réussiront peut-être jamais. Efforçons-nous y cependant par tous les moyens. Contraienons-nous à considérer Jésus sous un aspect différent. Il n'y a là rien d'impossible. N'a-t-il pas été persécuté et crucifié comme blasphémateur et comme ennemi de la religion? D'ailleurs, le mouvement dont il fut l'initiateur n'a pas élé désigné à l'origine sous le nom

d'église ou de religion, mais seulement comme « la voie » (Actes des Apôtres, ch. at\, v. i4), et peut-être Jésus a-t-il précisément cherché à affranchir la foi — en tant qu'intuition spontanée de Dieu — de la religion.

Essayons donc d'envisager le Christ soit comme l'initiateur d'une culture absolument nouvelle, soit comme l'apôtre d'une réforme sociale et d'une transformation radicale de toutes les relations humaines, soit comme le prophète visionnaire de la fin du monde auquel l'histoire a donné le démenti, soit comme celui qui est venu éclairer les profondeurs du problème humain, soit encore comme le révélateur de sources de vie ignorées avant lui, et de puissances de guérison pour l'humanité décrépite. Il se peut que l'un ou l'autre de ces points de vue soit aussi correct, ou aussi faux, que le point de vue religieux habituel. Je ne dis point, du reste, que nous devions nous arrêter à l'un ou à l'autre ; ce serait tomber de Charvbde en Scvlla. Il s'agit simplement de contempler la personne du Christ sous un angle nouveau, de le considérer en dehors de la catégorie des fondateurs de religion et des moralistes, à laquelle il appartient à peu près aussi exactement que Goethe à celle des ministres d'Etat. Pour subir ingénument son influence, prenons en face de son génie propre une attitude toute réceptive, et débarrassons-nous complètement de toute opinion courante à son sujet. Envisageons-le provisoirement comme une personnalité à part, unique en son genre, jusqu'à ce que nous ayons compris ce qu'il a été en réalité. Alors il

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