‹ Le sermon sur la montagneChapitre 28 sur 65 · NOS RELATIONS A.VEC LE PROCHAIN · texte numérisé non relu

NOS RELATIONS A.VEC LE PROCHAIN

plus il a besoin pour vivre de la considération d'autrui. C'est là sa richesse, il en jouit, il l'exploite, il l'entretient d'instinct a lin d'échapper au sentiment de sa misère et «le ne pas laisser s'éveiller en lui la soif de vie et de

vérité.

Il y a donc un symptôme du caractère encore barbare de notre culture dans le fait qu'elle est toute pénétrée de l'aspiration à la vaine gloire, qu'elle en vit, en tire parti et s'est organisée en conséquence. Le inonde des apparences y compte plus que celui de la réalité. Les honneurs, la considération, le renom, la célébrité y sont les mobiles directeurs, du moindre cercle villageois aux plus hautes sphères de fart, de la science et de la politique. La notion courante de l'honneur même témoigne du prix que l'on attache communément à l'opinion des autres, car si une oflense publique est considérée comme une atteinte à notre honneur, il est évident que celui-ci est censé résider dans l'opinion qu'on a de nous, dans notre réputation, qui sont à la merci d'autrui. et non dans la valeur indélébile de notre personnalité qui ne peut être compromise que par notre infidélité envers nous-mêmes.

Ces vaines préoccupations sont étrangères à la vie nouvelle. Quiconque a fait de cette vie son unique ambition ne peut souflrir que le reflet changeant de son milieu se projette sur sa vie intérieure ; celui même qui ne ne fait encore qu'y aspirer, se désintéresse de l'eflet qu'il produit. Pénétré du sentiment de son indigence, il ne songe plus à se faire remarquer; tout ce qu'il accomplit lui semble sans valeur: il ne peut tolérer qu'on en lasse grand bruit. Comment agirait-il en vue de la

considération? Plus il vit en profondeur, plus il devient indifférent à ce qui se passe à la surface. Comment celui qui porte les souflrances de ses semblables se sentirait-il stimulé parleur approbation? Gomment celui qui poursuit la vérité se demanderait-il en quelle estime on le tient? Il n'y trouverait ni consolation, ni soutien, ni confirmation de sa conscience personnelle. Et quant à celui qui a déjà en quelque mesure trouvé la vérité, il a totalement perdu le goût des apparences. Plus il s'ennoblit, plus il aspire à demeurer dans l'ombre. Il y a de la vulgarité à prêter l'oreille aux applaudissements, et à chercher dans le verdict de la foule le critère de nos actions. D'ailleurs l'approbation des masses est suspecte, car elle est le plus souvent de nature à nous inspirer quelque défiance à l'égard de notre conduite. Nous agissons certainement sur les autres par l'impression que nous produisons ; jamais toutefois par l'impression calculée, mais uniquement par un effet involontaire. Le devoir des chercheurs est de luire inconsciemment, grâce aux vibrations de la vie qui les anime, mais jamais de projeter volontairement leur éclat, ni de se mettre euxmêmes en lumière.

La préoccupation de l'eflet trouble la vue. Elle nous éblouit, elle altère la pureté de notre regard. Elle nous détourne du but; elle éparpille nos énergies; elle corrompt notre jugement et aflecte à notre insu notre conduite. Des considérations étrangères entrent en jeu et compromettent la droiture et l'impulsivité de notre vie. L'incertitude intérieure commence, la spontanéité disparaît. Là est le nerf de l'avertissement de Jésus : Vous, chercheurs, nous dit-il, qui sentez monter

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en vous !a sève d'une vie nouvelle, veillez à ce que rien ne trouble la spontanéité de vos manifestations: votre vie originelle dépérirait infailliblement. Mais il va plus loin encore : Que ce que vous accomplissez, ajoute-t-il, ne reste pas seulement ignoré des autres, mais de vousmême : « Quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache pas ce qu'accomplit ta main droite ! »

La relation de la main gauche avec la main droite exprime chez les Orientaux la communion la plus étroite et la plus intime. Si donc l'une doit ignorer absolument l'acte accompli par l'autre, cela signifie que les manifestations de notre vie ne doivent en aucune façon occuper notre esprit, mais se produire sans qu'il s'y arrête, sans qu'il y intervienne, sans qu'il les raisonne. Nous devons vivre ingénument, c'est-à-dire sans y songer, d'une manière immédiate et primesautière. Quand l'impulsion intérieure se réalise involontairement, la main gauche elle-même ignore le mouvement de la main droite, parce qu'il s'est accompli d'instinct.

Quoi donc que nous fassions, ne nous y attardons pas en pensée, ni au moment même, ni dans la suite. Les réflexions qui accompagnent, soupèsent, discutent nos actions troublent et compromettent la spontanéité de nos manifestations tout autant que les réflexions de notre entourage. Notre conduite en est défraîchie, le fruit perd son duvet. La lumière que nous projetons sur nousmême nous ternit. Elle ôte à notre vie l'originalité qui en fait le charme, la fraîcheur, la Limpidité, la force jaillissante et la certitude intuitive. Le déploiement de notre génie propre est inséparable de la spontanéité des phénomènes intimes qui seule permet à notre être

la

nouveau de rayonner dans toute sa pureté et de se manifester par une activité créatrice.

Il ne suffit donc point de laisser ignorer le bien que nous faisons ; il faut l'ignorer, nous aussi. Certes, nous devons nous y plonger tout entiers, mais sans aucun retour sur nous-mêmes. Ce que nous accomplissons doit passer inaperçu pour nous comme pour autrui. Peu de gens le comprennent : la plupart s'applaudissent de leurs bonnes actions, s'y complaisent, y reviennent avec une satisfaction infinie ; leur pensée ne peut s'en détacher. Cet état d'esprit est incompatible avec la pureté et la simplicité de la vie originelle. Les impulsions impérieuses de notre vie profonde sont d'une chasteté farouche ; aussi ne saurions-nous, fût-ce devant nousmème. nous prévaloir de nos œuvres. Nous avons au contraire à faire si naïvement ce que nous impose une nécessité intérieure que nous n'ayons plus même à imposer silence au plus léger mouvement de suffisance, en nous répétant que nous n'avons rien fait d'extraordinaire.

Notre esprit ne doit s'arrêter à nos actions qu'autant qu'il y collabore ; et encore doit-il y collaborer sans jamais les contempler. 11 ne faut point qu'il y assiste en observateur, il faut qu'il s'y absorbe assez complètement pour n'en être point impressionné. Nous constituer spectateurs en face de nos propres actions est aussi coupable que de réclamer pour elles des spectateurs. En outre, nous compromettons ainsi l'intégrité de notre mouvement : nous réunissons en une seule personne héros et admirateurs. Or dans la mesure où nous devenons admirateurs, nous cessons d'être héros. Nous sommes des acteurs qui jouent un rôle, ne fût-ce que devant

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