NOS RELATIONS AVEC LE PROCHAIN I J
eux-mêmes. L'unité compromise, la vérité disparaît, et avec la vérité la force féconde- Il nous est impossible d'exécuter un travail tout en observant nos gestes dans un miroir. L'énergie de nos mouvements en est diminuée, notre attention se détourne de la chose elle-même pour se reporter sur nous, nos impressions influent sur l'exécution. Nous n'agissons plus ingénument et objectivement. Et quand, en outre, une fois l'oeuvre accomplie, nous nous retournons pour la considérer complaisamment, un arrêt se produit, le rythme de notre vie s'interrompt et le moment s'écoule en vain. Le temps est trop court pour que nous le perdions à fêter nos victoires. Il faut avancer ; la vie qui monte nous presse.
Les hommes qui « deviennent » ne sauraient se glorifier de leur vie nouvelle et de leurs œuvres. Car ce qui a du prix à leurs yeux, c'est ce qui est né et a grandi naturellement, ce qui n'est point le produit de leurs réflexions et de leurs efforts; aussi ne trouvent-ils île joie dans leur vie personnelle que lorsqu'elle est devenue le docile organe de l'action divine. Ils viennent en aide à ceux qui ont besoin d'eux, par un mouvement tout réflexe qui, en libérant leur énergie intérieure, leur procure une joie instinctive, mais exclut toute satisfaction d'eux-mêmes. Qui. en effet, se glorifierait d'aimer? Qui se croirait digne de reconnaissance parce qu'un autre, en se laissant secourir, l'aide à réaliser sa vocation'.' Y a-t-il quelque chose d'extraordinaire à administrer en faveur d'autrui, avec sagesse et fidélité les biens qui nous sont confiés, et à en faire part aux nécessiteux? Combien nous semblerait ridicule le caissier qui
l8<) LA VIE PERSONNELLE
tirei'ait vanité des grosses sommes qu'il aurait à débourser! Et cependant, lequel de nous reste tout à fait exempt de ce sentiment lorsqu'il accomplit un « sacrifice »? Nous ne parvenons point à l'étouffer, mais il disparaît tout naturellement quand nous avons pris une position normale en face de la vie et quand nous sommes devenus si différents que nous ressentons tout d'une manière immédiate.
Mais pour que notre vie personnelle s'écoule véritablement dans le secret, ignorée de nous-même et des autres, il faut qu'elle jaillisse directement de la profondeur. Nous ne vivrons d'une manière absolument naïve que lorsque toutes nos manifestations vitales émaneront non de la réflexion, mais de l'intuition, lorsqu'au lieu d'être préméditées, elles naîtront d'un contact vivant avec la situation donnée, avec les obligations du moment, avec les êtres qui sont placés sur notre chemin. Si notre vie ne s'alimente aux sources mystérieuses situées au-dessous du domaine de la conscience, nous ne connaîtrons jamais les impulsions originales et créatrices. Les racines de tout ce qui vit, de tout ce qui germe, plongent dans l'obscurité. C'est la loi de la nature comme de l'esprit humain. L'existence qui ne s'y conforme point n'est plus une vie, mais un pitoyable mécanisme. Les résultats de nos réflexions sont des produits artificiels dépourvus de toute vie originale et génératrice, non des phénomènes élémentaires, des révélations de notre nature, des fruits authentiques de notre devenir. Nous les avons fabriqués : ils n'ont pas mûri spontanément.
NOS RELATIONS AVEC LE PROCHAIN l8l
L'opposition entre ces deux ordres de faits est évidente. Dans l'un des cas, à la vue (Je notre prochain dans la peine, nous ressentons son angoisse aussi profondément que si c'était la nôtre et nous volons à son secours sans y songer, parce que nous ne saurions faire autrement. Sous la pression de sa détresse se dégage en nous une puissance de sympathie qui lui vient en aide « dans le secret ». Nous savons à peine après coup ce que nous avons fait pour lui. Dans l'autre cas, la détresse de notre prochain nous sollicite : « Sois noble, secourable et bon ! » Nous comprenons l'obligation qui nous incombe et nous obéissons. Nous l'assistons parce que le devoir nous ordonne de l'aimer, mais non parce que nous ne saurions ne pas l'aimer. Dans le premier cas, nous agissons en vertu d'une impulsion spontanée, dans le second sous l'empire d'une considération morale.
Or si nous ne voulons pas étoufler la vie qui germe, il faut que ce que nous éprouvons spontanément se traduise immédiatement dans la pratique. Cela n'exclut point l'activité consciente qui s'exerce au contraire entièrement au profit de cette opération même. Car l'ingénuité ne consiste point à agir sans réflexion, mais à concentrer notre esprit sur l'action qui doit être accomplie, en sorte qu'il lui devienne impossible de l'analyser, de s'y mirer, de s'en applaudir. La naïveté n'est pas l'inconscience, mais la spontanéité candide qui ressent tout si profondément qu'elle s'ignore elle-même en agissant, et ne soupçonne point la grandeur et la beauté de l'œuvre accomplie.
Cette disposition n'exclut point, mais implique au
contraire la réflexion nécessaire en vue de l'action. Notre esprit perçoit par une intuition immédiate tous les appels que la vie nous adresse, comme aussi l'attitude que nous prenons instinctivement à leur égard, et il réagit sur le champ en portant un jugement qui met en branle notre volonté. Et cela d'autant plus que nos impressions sont vives et profondes. Plus notre génie propre, c'est-à-dire notre être originel, est actif, plus aussi ce qui se passe en nous se produit simplement, directement, involontairement et sans que nous nous en rendions compte dans le détail. Toutefois si nous n'obtenons pas d'emblée la clarté qui nous est nécessaire pour établit' notre jugement, nous devons certainement nous efforcer de l'acquérir par l'examen approfondi du cas donné. Cet examen pourra se prolonger, si les circonstances l'exigent, mais il restera toujours objectif, strictement au service de « la chose ». qui seule sera prise en considération.
Il est évident que dans une vie toute primesautière et jaillissante, passant ainsi directement de l'impulsion à l'action, il n'y a pas de place pour la préoccupation du mérite et de la récompense. Quand la main gauche ignore ce que fait la droite, la raison ne suppute point le bénéfice possible, soit dans la vie présente, soit dans la vie à venir. Aucun mobile étranger à la chose même n'intervient. Nul motif n'émanant pas du sentiment intuitif des nécessités du moment n'est pris en considération. C'est pourquoi nous affirmons que le commandement positif du v. 3 réduit à néant la notion juive d<récompense, à laquelle Jésus emprunte d'abord ses expressions en vue de ses auditeurs.
NOS RELATIONS AVEC LE PROCHAIN iS'i
Cependant si les manifestations de notre vie se produisent ainsi dans le secret, le Père qui voit dans le secret, s'y révélera. Dieu considère ce qui se cache, parce qu"il est un Dieu caché. Il agit dans les ténèbres: il créé du fond de L'obscurité. C'est dans le secret qu'il entre en contact avec l'homme,. c'est dans le tréfonds de notre être que nous percevons le flot de sa vie qui monte en nous. Nous le sentons vibrer dans l'inquiétude qui nous révèle nous-mème à nous-même et nous pousse à chercher sans répit. Dans cet émoi de tout notre être, les impressions et les sollicitations de la vie trouvent le milieu qui les reçoit et les transmet et d'où émane notre mouvement vital. C'est de cette source cachée que doit découler notre activité pour être vraiment née de Dieu. Tant qu'elle dérive de la surface, c'est-à-dire de notre vie consciente, de nos pensées et de nos résolutions, il lui manque le contact direct avec Dieu. Nous agissons, sans doute, avec la préoccupation de servir Dieu, mais nous cessons de vivre objectivement et c'en est fait de notre spontanéité. C'est l'état intérieur (pie l'apôtre Paul caractérise en ces termes : « Ce qu'on ne fait pas avec foi » — c'est-à-dire ce qui m- jaillit pas d'un contact avec Dieu ressenti spontanément — «est un péché».
Si au contraire notre vie jaillit directement des sources intérieures. Dieu la mettra en valeur. Nous n'aurons plus à nous préoccuper de Tellet. des résultats, des succès, car en elle se manifestera faction divine et créatrice. Quand Dieu donne le vouloir, il donne aussi l'exécution. Moins donc nous analysons notre manière d'agir, moins nous nous en inquiétons, plus nous vivons
l84 LA VIE PERSONNELLE
simplement et naïvement, plus aussi elle devient L'affaire de Dieu, car c'est lui qui s'y manifeste. Plus notre vie reste ignorée, plus elle se produit avec la spontanéité d'un phénomène naturel, mieux aussi il peut s'y révéler et en tirer parti. La disposition la plus propre à faire de nous ses organes, c'est une objectivité enfantine. Notre vie personnelle exercera donc une influence objective d'autant plus féconde qu'elle restera plus cachée subjectivement.
En outre ce qui se fait ainsi dans le secret ne restera point ignoré, ce II n'y a rien de caché qui ne doive être révélé. » Non par nous, il est vrai; c'est Dieu qui s'en chargera, mais seulement si nous n'y songeons pas. Il ne peut mettre en lumière que ce que nous laissons nousmème dans l'ombre. Mieux vaut donc ne pas nous en préoccuper.
En somme, cet enseignement de Jésus concernant l'aumône éclaire pour nous toute la vie personnelle des hommes nouveaux. Cette vie conserve toujours son caractère primitif: dans la suite, comme à son début, elle estime manifestation impulsive de la vie profonde, l'épanouissement et le déploiement spontanés de l'être originel qui a pris naissance en eux. mais non l'effet d'un travail moral entrepris sur eux-mêmes. Ils ne se façonnent pas volontairement sur une conception de la vie située en dehors d'eux, ils n'agissent plus en contradiction et en continuel désaccord avec eux-mêmes d'après un modèle digne d'être imité, mais la vérité invisible qui germe en eux s'actualise directement dans leur vie et c'est elle qui communique la lumière à leur pensée. Leur vie person-
NOS RELATIONS AVEC LK PROCHAIN l85
nelle repose sur une intuition immédiate et non sur des déductions de leur esprit. Elle est impulsive et non laborieuse, simple et jaillissante, et non point élaborée et apprêtée. C'est une création, non un produit artificiel, le fruit de la vie qui les presse, non le résultat de la réflexion et du surmenage. L'homme n'y peut collaborer qu'en lui procurant les conditions favorables à son développement et en laissant libre cours à la réalisation de ses intuitions immédiates. Il lui faut pour cela se dépouiller de toutes les considérations, de tous les sentiments qui le paralysent, éviter aussi tout ce qui compromet son ingénuité. Il faut que ce qu'il ressent spontanément se traduise en actes, et que ses impulsions créatrices s'extériorisent aussi franchement que possible.
Ce mode de vivre est propre à la nature nouvelle qui veut s'épanouir en nous, parce qu'il est spontané comme elle. La croissance et l'action d'un être sont toujours conformes à sa nature, car elles ne sont que l'être même entré dans le mouvement de la vie. Aussi la puissance et la netteté des manifestations de notre être originel dépendent-elles de l'intégrité des phénomènes de notre vie profonde ; et l'action divine et créatrice ne peut-elle se déployer pleinement en lui. que si cette vie est toute naïve et primesautière.
Là où apparaît la moralité nouvelle, le nouvel être existe en substance. Pareillement, là où la vie est toute spontanée, il déploie son caractère et s«. vie propre. Ces deux phénomènes sont inséparables. De même, la nouvelle moralité n'est l'épanouissement authentique de l'être originel que lorsqu'elle est întinctive et porte spontanément ses fruits : et d'autre part la vie instinc-
l86 LA VIE PERSONNELLE
tive n'est réellement une création de l'être originel que
lorsqu'elle se manifeste d'une manière qui lui est conforme. L'homme dont la moralité n'est qu'un principe, un idéal laborieusement poursuivi, ignore la transformation radicale de l'être, tout comme celui qui se donne tel qu'il est sans être guidé par les lois de la vie nouvelle. La vie originelle n'est donc une réalité personnelle que là où elle est devenue une seconde nature et où, en même temps, toutes les manifestations naïves et spontanées de la vie témoignent d'un renouvellement de l'être selon sa vérité.
Ce n'est pas seulement dans le domaine de l'action morale que s'exprime d'une manière naïve et originale la vie personnelle des hommes nouveaux. C'est dans tous les domaines. Leur commerce journalier avec leur prochain, par exemple, découle directement du contact qui s'établit tout naturellement entre eux. Leur sensibilité délicate leur communique le sûr instinct qui les fait toujours toucher juste. La diversité de leur attitude personnelle, le ton et le rythme de leur vie en commun, la nuance de leur maintien i-ésultent îles rapports invisibles établis et vivifiés par un échange mutuel immédiat. Us rayonnent d'une spontanéité exquise qui prête à tous les mouvements de leur vie leur couleur spéciale et leur charme particulier : ils sont aux antipodes de toute pose, de toute manière raisonnée. des précautions diplomatiques comme des subtilités artificieuses. 11 est clair qu'un commerce pareil constitue seul la vie authentique, l'entraide en vue du progrès, et la communion véritable. C'est ainsi que nous nous rendons maîtres de la vie. trouvant dans l'intuition directe des grands et des petits
Nos RELATIONS AVEC LE PROCHAIN 187
problèmes de chaque jour leur solution réelle et complète, Taisant droit avec une aisance tranquille aux devoirs qui nous incombent, parce1 que nos actions et nos démarches sont l'expression primesautière de notre personnalité et de notre vie profonde. Tant qu'il faut commencer par nous battre les flancs, rien ne nous réussit. L'activité réfléchie n'est que du sabotage. Ce qui ne marche pas de soi-même, marche de travers. Toute imperfection résulte dune intuition insuffisante et d'une spontanéité contrariée.
Nous avons déjà constaté le même fait à propos de la confession et de la propagation de la vie nouvelle. En fin de compte, nous le retrouvons à la base de toutes les relations humaines, dans lesquelles la vérité doit s'incarner, qu'il s'agisse du mariage ou de l'éducation, du travail en commun ou des droits du prochain ; et notre mal consiste précisément en ce que toute vie spontanée, immédiate et jaillissante est étoufïée en nous par le raisonnement et l'analyse, l'affectation et les procédés artificiels.
Mais il ne nous est possible de vivre eu toute naïveté que lorsque notre nouvelle nature est devenue une puissance. Tant que la source de nos intuitions immédiates est obstruée, notre vie n'en saurait découler. Vous donc ô chercheurs, qui l'entendez sourdre en vous, laissez-la monter et déborder de toutes parts, avec une force créatrice.
l88 LA VIE PERSONNELLE
•i. Nos relations avec Dieu.
« Lorsque vous priez, ne faites pas comme les hypocrites, car ils aiment à prier debout dans les synagogues et au coin des rues, afin d'être vus de tous les hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont leur récompense. Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre et, la porte close, prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père qui voit dans le secret, te le rendra. »
Ce qui est vrai de nos relations avec notre prochain, l'est aussi de nos relations avec Dieu. Les unes et les autres doivent porter le même caractère. Que les hommes qui ce deviennent » se gardent de faire état de la vie qui leur vient de Dieu, et de poursuivre par son moyen quelque but étranger à l'impulsion personnelle qui en est la seule raison d'être. C'est dans le secret qu'ils ont à chercher Dieu ; ce qui se passe dans l'intimité de l'âme ne doit point sortir de cette chambre close. Que les païens et les hypocrites en agissent à leur gré ; ceux qui suivent la voie de la vérité ne sauraient les imiter.
Jésus nous en donne un exemple dans ce qu'il nous dit de la prière. La prière authentique est la vivante expression du contact personnel avec Dieu qui s'établit chez tout homme qui cherche, et dont il prend tôt ou tard clairement conscience. La vie universelle, créatrice, stimulante et façonnante, vient battre de ses flots puissants le seuil de notre être et devient pour nous
Nos RELATIONS A.VEC DIEU lHy
une réalité vécue. Si nous lui ouvrons l'accès de notre être intime, elle nous communique son élan. Les vibrations dune vie nouvelle nous ébranlent, un esprit nouveau nous envahit. Nous nous sentons en son pouvoir et percevons distinctement ses impulsions. Dans cette expérience, c'est Dieu qui parle, agit sur nous et nous conduit. Tous les événements, toutes les obligations de l'existence, nous apportent un message divin, une l'ois que nous avons appris, comme des enfants attentifs, à comprendre le langage de la puissance paternelle qui récrit notre vie.
Quand Dieu nous parle, il est impossible que nous ne lui parlions pas à notre tour. Une réaction succède à son action : à ses communications, notre réponse. Lorsqu'il s'ouvre à nous, nous nous ouvrons à lui et tout ce qui surgit en nous, reflue vers lui. A sa confiance, dont chacune de nos afflictions nous apporte le témoignage, répond notre confiance : comme il compte sur nous pour les faire concourir à notre vie, nous comptons sur lui [pour nous secourir miséricordieusement. Son désir de nous voir le glorifier en toutes choses appelle sur nos lèvres les souhaits qui surgissent en nous au choc de la vie.
C'est en cela que consiste la prière. Elle est un élan spontané et involontaire répondant au Dieu qui se fait entendre à nous. C'est quand nous éprouvons sa présence que nous nous tournons vers lui. A son appel mystérieux qui se traduit dans notre inquiétude intime, tout notre être reflue vers les profondeurs obscures d'où nous sentons monter en nous cette impulsion indéfinis-
i()o i.a vie personnelle
sable. S'il nous devient assez proche pour que nous entendions son langage dans tous les détails de notre vie. nous lui ouvrons à notre tour librement notre cœur : et à mesure que nous Taisons l'expérience toujours plus merveilleuse de son amour paternel qui nous dispense toutes choses, nous nous adressons à lui « comme des enfants chéris à leur père bien-aimé ». Alors tout ce que Jésus nous a révélé de notre Père céleste nous devient sensible et familier et son invitation à lui présenter toutes nos requêtes nous inspire une confiance de plus en plus simple.
Mais si la prière est essentiellement une émotion toute spontanée, un élan du cœur qui se tourne vers Dieu lorsqu'il éprouve consciemment ou inconsciemment son attrait, elle réclame, de ce fait même, le secret le plus absolu. Car elle est le courant mystérieux qui, de lame, remonte au principe de toute vie. l'opération la plus intime qui puisse se produire dans les profondeurs cachées de l'être humain.
La prière est la révélation de l'homme à Dieu répondant à la révélation de Dieu dans l'homme. Cette action réciproque du principe métaphysique en nous et du principe métaphysique de l'univers, en vertu de laquelle la puissance de la vie divine devient l'énergie motrice de notre vie personnelle, repose sur la spontanéité de nos impressions intimes qui nous ouvre à son influence. L'élément qui la transmet, c'est la sensibilité de notre être nouveau qui. dans tout ce qui l'émeut, perçoit une vibration divine et est ainsi constamment sollicité de réagir. Aussi notre prière ne saurait-elle ren-
NOS RELATIONS A.VBC DIEU l<|I
dre un son clair el puissant que si elle retentit spontanément et avec une candeur absolue.
Plus la prière est et demeure ainsi un mouvement involontaire, une manifestation impulsive de notée vie profonde, plus elle est vivante, sincère, objective. Tous les enseignements de Jésus sur la nécessité de voiler aux autres et à nous-mêmes les phénomènes originaux de la vie personnelle s'appliquent donc [dus directement encore, si possible, à nos relations avec Dieu. Aussi Jésus dit-il à ceux qui « deviennent » : Quand vous cherchez la face de Dieu, faites-le dans le secret.
Toute perturbation de la spontanéité fait cesser le contact avec Dieu. Ici. comme dans tous les domaines, intervenir dans les phénomènes vitaux, c'est causer la mort. Les méditations, les états d'âme dans lesquels ne se traduit pas d'une façon directe et sommaire ce que nous éprouvons spontanément, les réflexions, les sentiments, les appréciations, les arrière-pensées qui se mêlent à notre prière la paralysent. L'élan de notre cœur doit nous absorber tout entiers. Mais cela n'est possible que si nous avons coupé toutes les autres communications. Pour nous ouvrir à Dieu, il faut donc nous fermer à tout le reste.
Mais si l'intégrité de la prière dépend du secret qui l'enveloppe, il en est de même de l'exaucement. C'est dans les profondeurs de notre sensibilité spontanée que Dieu entre en contact avec nous. S'il y trouve un écho vibrant, il s'y manifestera. Alors notre prière libérera les énergies et les clartés qui émanent de l'être éternel et acquerra la portée que mesurent seuls ceux qui en
ont fait L'expérience. Car elle sera un véritable dégagement de vie, un phénomène naturel élémentaire qui, en vertu d'une nécessité interne, mettra en mouvement la puissance de vie universelle, au service de la vie humaine et personnelle. Que notre prière reste donc ignorée, préservons-en à tout prix la pudeur. Ne livrons en proie ni à nous-même, ni aux autres, l'émoi divin dans lequel monte vers Dieu ce qui palpite au plus profond de notre être.
Telle est l'instante recommandation que Jésus adresse à ceux qui aspirent et qui cherchent. Il ne le fait pas sans motif, car cette manière de prier n'est point ordinaire. La religiosité des âmes satisfaites s'exprime d'autre sorte. La révélation de Dieu n'est pas devenue pour elles un événement personnel. Elles ne le perçoivent pas intuitivement, mais théoriquement, sans que leur àme frémisse sous les vibrations de sa vie. Sinon, comment persisteraient-elles dans leur inertie ? L'idée seule de Dieu n'émeut personne, elle tranquillise au contraire. C'est pourquoi leur croyance les imprègne de religion, mais non de Dieu. Dans la mesure où Dieu s'est révélé à nous, nous nous révélons à lui. Notre prière est ce qu'est notre foi. Aussi leur prière estelle une cérémonie religieuse, un culte, un effort pour entretenir leur « communion avec Dieu », une œuvre, mais non une vie. Car elle ne procède pas de l'expérience immédiate de Dieu, mais d'enseignements sur lui et sur ses relations avec nous, devenus artieles de foi. Elle est stimulée par des exhortations et entretenue par des considérations et des motifs intéres-
NOS RELATIONS A.VEC DIEl I()'i
ses. Elle est un acte de piété, un recours en cas de détresse, donc corrompue dans son essence et destinée à dégénérer fatalement, en superstition d'abord, et en ce qui s'appelle « tenter Dieu ». Toutefois Jésus ne relève pas ici ce coté de la question. Il ne nous signale que la perversion qui se produit lorsque la prière cesse d'avoir son but en elle-même et n'est plus qu'un moyen de parvenir à des tins résidant en dehors d'elle ; lorsque celui qui prie cesse d'être seul avec son Dieu dans le secret du cœur, se tàte et se contemple au lieu de se plonger en Dieu : lorsqu'il prie, non parce qu'il ne saurail l'aire autrement, mais parce qu'il veut prier, soit en vue d'un auditoire, soit afin de gagner Dieu à sa cause: lorsqu'il nourrit des intentions accessoires ou poursuit des ellets secondaires.
Jésus nous met en garde contre la prière qui dégénère en mise en scène. Mais ce n'est là qu'une des conséquences naturelles de son manque de spontanéité. Les désordres qui résultent de l'atteinte portée à l'intimité et à la candeur de la prière, sont aussi complexes que l'être humain, car une fois dépouillée du secrel qui l'enveloppe et la protège, elle se trouve livrée à l'arbitraire de tous les instincts dénaturés.
Dès que la prière cesse d'être une manifestation tout impulsive, l'expression instinctive d'un mouvement de l'âme, elle tourne à l'hypocrisie. S'en servir pour produire une impression sur soi-même ou sur autrui, c'est souiller l'expérience du divin : en faire un procédé d'édification, c'est la prostituer. Peu importe qu'il s'agisse d'exercer une influence religieuse sur autrui, ou seulement de s'édifier soi-même, d'imprimer un élan
It)4 LA VIE PERSONNELLE
pieux à d'autres âmes, ou seulement à la sienne propre, dans l'un et l'autre cas. on profane le contact de l'âme avec Dieu, et Ion fait vibrer intentionnellement la corde la plus intime de la vie personnelle, afin d'en tirer parti, au lieu de l'abandonner au rythme naturel de ses oscillations involontaires. La prière passée au rang d'institution, de démonstration publique, de profession de foi et de protestation contre l'impiété, la prière devenue un exercice religieux ou ascétique, un instrument d'édification, de conversion ou de or réveil», attente à sa vérité et à son essence même. Elle peut, il est vrai, lorsqu'elle est sincère, produire l'ellet que l'on cherche à provoquer abusivement par son moyen, mais ce n'est pas à cette fin que nous devons prier. Certes, il est des instants où. sous l'empire d'une impulsion intérieure irrésistible, le cœur déborde et se répand au dehors, comme lorsque Jésus s'écria, transporté : a Je te loue, Père. Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et les a révélées aux enfants. » Sans doute aussi, l'émotion collective de quelques âmes intimement unies peut, à un moment donné, s'exprimer tout haut. Mais la prière inscrite au programme, partie intégrante du service divin, appartient certainement à la tendance que Jésus réprouve *.
Si donc il n'y a pas de prière véritable là où manque
1 Elle n'est exempte d'hypocrisie, au sens où l'entend Jésus, (pie lorsqu'orateur et auditeurs se rendent compte qu'il ne s'agit point en réalité d'une prière, mais d'un discours sous forme de prière. Est-elle, même alors, compatible avec le sens délicat de la vérité et de la spontanéité? Cela dépend de la mesure où on le possède.