NOS RELATIONS AVEC DIEU U
blés désirs. Car il les saisit dans leur réalité, dégagée des voiles dont la recouvre notre nature bornée.
Ce n'est donc pas pour lui que les paroles sont nécessaires, mais bien pour nous ; car si ce qui monte de notre cœur ne nous devient pas conscient, il est difficile que nous entrions en un contact personnel avec Dieu, et si nous ne lui parlons pas clairement, nous ne percevons pas non plus clairement sa réponse. Il parait donc impossible que les impulsions qui nous viennent de lui se transforment en vie personnelle si nous ne nous rendons pas nettement compte de cet échange réciproque. Or le moyen de nous en rendre compte et la preuve qu'il s'effectue véritablement, c'est la représentation concrète, l'expression distincte. Nous parlons avec Dieu, parce que pour nous, êtres humains, la parole est l'organe par lequel nous communiquons ce qui est en nous. Et quand notre contact avec lui arrive à son expression parfaite, nous discernons aussi en toutes choses la «parole» qu'il nous adresse.
L'essentiel cependant, c'est que tout ce que formule notre prière vive en nous personnellement, si peu qu'il soit d'ailleurs possible et nécessaire de l'épuiser en mots. Il faut que la parole naisse et découle de nos émotions spontanées. Si elle énonce autre chose que ce qui déborde naturellement de notre âme, elle devient mensongère Nous taisons des phrases. La bouche seule parle, le contact avec Dieu cesse. Nous jouons un rôle et notre être intime renie notre prière au lieu d'y ajouter son amen. Nous prenons le nom de Dieu en vain, nous profanons le sanctuaire, nous nous rendons coupables d'hypocrisie intime.
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Aussi Jésus dit-il : «Quand vous priez, ne multipliez pas les paroles comme les païens qui s'imaginent qu'à force de prononcer des mots, ils seront exaucés.» Peutêtre dirait-il aujourd'hui: « comme les chrétiens», car leurs prières, soit libres, soit prescrites, sont tout aussi prolixes, et ils nous tiennent de plus près que les païens que nous ne connaissons guère que par ouï-dire. Aujourd'hui encore on croit pouvoir remplacer l'émotion jaillissante par une ferveur artificielle qui se grise de paroles entraînantes, et provoquer l'exaucement par une verbosité infatigable. Tout cela est païen. Car ce n'est pas filial.
Ne les imitez donc pas. Votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez, il n'est point nécessaire de le mettre laborieusement au courant de la situation. Un mot suffit [tour lui donner à entendre ce qui se passe en vous. Il connaît alors mieux que vous-même votre véritable désir. Quand nous nous adressons aux hommes, nous sommes obligés pour être compris de nous expliquer en détail et sous diverses formes. Car, dans ce cas, l'intelligence dépend de l'expression, de nos paroles qui sont trop souvent défectueuses . Mais quand il s'agit de Dieu, les mots ne sont point nécessaires, à proprement parler. Son contact personnel avec nous lui révèle nos pensées. Quand donc l'élan de notre cœur nous pousse vers lui, adressons-nous à lui comme des enfants à leur père, simplement, brièvement, directement, sans circonlocutions et sans verbiage. Gardons-nous du pathos et de la rhétorique pieuse. Ne nous écoutons point parler. La prière doit être le murmure d'une source cachée qu'on ne perçoit qu'en y
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prêtant l'oreille, et non le tapage indiscret d'un jet d'eau.
A cet enseignement, Jésus joint le modèle :
« Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié : que ton règne vienne ; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien ; et re mets-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs ; et ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du mal. »
Peu importe pour nous que Jésus ait réellement ajouté à ee moment-là l'oraison dominicale à ses instructions sur la prière, ou qu'il l'ait prononcée en réponse à la demande de ses disciples : a Seigneur, apprends-nous a prier », puisqu'elle est en tous cas une requête conforme à sa volonté et une illustration de la manière dont nous devons prier. Non qu'il nous en impose les termes ou la l'orme : en le taisant, il se contredirait lui-même. Nous n'avons le droit de la répéter après lui que s'il nous est réellement possible de le faire, c'est-à-dire si elle est l'expression exacte de ce que nous ressentons spontanément. L'oraison dominicale qu'on récite en s'eflorçant de vibrer à l'unisson est un jargon pieux, semblable à celui des païens, et qui s'en distingue tout au plus par la brièveté. Il importe donc de nous rendre compte de ce qu'elle signifie.
Il le faut pour une autre raison encore. Jésus l'a enseignée aux chercheurs, à ceux qui marchent sur ses
traces. Si elle est, comme elle doit l'être, l'expression de leurs émotions spontanées, elle nous permet de jeter un coup d'œil dans leur âme et de reconnaître ce qui s'y passe. Elle acquiert pour nous, de ce fait, une importance extraordinaire, car elle devient le miroir qui nous révèle le point auquel nous sommes parvenus dans notre recherche et sur le chemin de la vérité.
Elle complète ainsi les béatitudes. Celles-ci nous avaient fait connaître les expériences intimes des chercheurs et la transformation qui commence à s'opérer en eux lorsque, ébranlés par l'annonce du royaume de Dieu, ils entrent dans le cornant de la vie. L'oraison dominicale nous découvre le flot des émotions et des aspirations que la vie nouvelle fait éclore en nous en s'y épanouissant. Cette vie en est-elle à ses débuts, elles seront faibles et intermittentes : mais à mesure quelle se développera, elles deviendront de plus en plus intenses, abondantes et fructueuses.
L'emploi de l'oraison dominicale en esprit et en vérité ne dépend donc pas d'un certain degré d'épanouissement de la vie nouvelle dans une Ame. mais seulement du fait cpie cette vie nous anime réellement. Que ne pouvons-nous l'entendre comme pour la première fois, afin d'en recevoir une impression neuve et originale ! Elle a été si déflorée par l'usage, et nous sommes si insensibilisés par l'habitude! Et cependant, cela ne suffirait point encore ;i nous la faire saisir dans sa réalité vivante. Nous ne le pourrons que lorsque les désirs qu'elle a formulés auront en quelque mesure pris vie en nous. Nous ne saurons ce quelle signifie que lorsque ses requêtes exprimeront nos propres aspirations.