‹ Le sermon sur la montagneChapitre 4 sur 65 · LES BASES DUNE JUSTE [NTEKPRETAÏION II · texte numérisé non relu

LES BASES DUNE JUSTE [NTEKPRETAÏION II

cette locution caractéristique parmi les chrétiens: «.Je ne veux pas juger, mais... » suivie d'un verdict aussi tranchant que le glaive du justicier.

C'est ainsi que le Sermon sur la montagne, expression sublime dune vie toute nouvelle, a été abaissé au niveau de la médiocrité générale. Pour pouvoir l'appliquer à tous, il fallait le vulgariser. Au lieu le rompre avec le préjugé qui eu Taisait une loi morale universelle, on a écarté ou dissimulé les difficultés qu'entraînait cette interprétation. Et cela, tout en continuant à répéter que Jésus nous a affranchis de la loi ! On ne saurait vraiment trouver d'exemple plus criant de la façon dont un préjugé enraciné défie toutes les protestations de la réalité et de la logique, et exerce son action funeste.

L'absence complète de tout parti pris est donc la première condition nécessaire pour arriver à une intelligence certaine des paroles île Jésus, mais l'examen historique et philologique très exact de leur sens original n'est pas moins indispensable. Si donc nous saluons avec joie les travaux des laïques, nombreux à notre époque', qui s'efforcent de scruter le sens véritable du Sermon sur la montagne indépendamment des traditions de l'exégèse ecclésiastique, aussi bien (pie des préjugés théologiques, leur expérience même nous enseigne que nul ne saurait impunément s'affranchir de la recherche scientifique. Nous ne pouvons l'aii • abstraction des vingt siècles qui nous séparent du moment où Jésus a parlé. Impossible, par conséquent, de déterminer en quelque mesure ce qu'il a voulu dire, sans le secours de l'histoire et de la philologie. Car si nous ne dis-

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cernons jias même avec certitude ce qu'il a voulu dire alors, comment reconnaîtrons-nous ce que ses paroles signifient aujourd'hui pour nous ?

La critique littéraire et philologique du Nouveau Testament et les études historiques nous sont donc nécessaires en tant que sciences auxiliaires. Ce sont des outils : leur valeur dépend de l'emploi judicieux qu'on en l'ait. Elles peuvent nous renseigner avec exactitude sur la l'orme, et en même temps nous induire en erreur quant au fond. C'est le cas, par exemple, lorsqu'elles déterminent le sens des paroles de Jésus au moyen des notions que ses contemporains rattachaient aux expressions dont il s'est servi. C'est enlever à ces paroles, précisément ce qu'elles avaient de neuf et d'original. Jésus s'est servi de locutions courantes, mais il a versé dans ces moules un contenu nouveau qui les a fait voler en éclats, et ses débats avec ses adversaires roulaient précisément sur ce contenu différent renfermé dans des mots identiques. Qui songerait, en efïet. à demander à la théologie juive de son temps, ce que Jésus entendait par l'expression de « Royaume de Dieu »?

Toutefois, l'investigation scientifique n'est qu'une ciel'. Reste à ouvrir la porte. L'étude la plus approfondie ne nous procure qu'une connaissance théorique et documentaire. Seule l'identité de la vie établira entre nous e( l'Evangile le contact qui nous permettra de le pénétrer dune manière intuitive et originale.

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Les trois transpositions nécessaires.

Quand nous examinons les récits évangéliques sans parti pris et avec la perspicacité d'un coup d'œil exercé par la méthode scientifique, leur sens véritable ne tarde pas à nous apparaître. Cependant nous ne les saisissons dans toute leur réalité que lorsque notre esprit se les approprie d'une manière vivante et complète, par un acte de volonté. Dès qu'il s'y efforce, nous constatons que cette prise de possession implique trois transpositions préalables.

Il faut d'abord que nous transposions dans notre langage les discours de Jésus; car. issus du sol juif, ils ont été adressés à des Juifs, c'est-à-dire à un peuple appartenant à une race spéciale et ayant son histoire particulière. Nous savons aujourd'hui mieux qu'autrefois que ce qu'il y a de proprement humain chez tous les êtres plonge ses racines dans le caractère national et crée par conséquent dans chaque peuple une sensibilité et des habitudes de pensée différentes. Comparez par exemple la mentalité indo-germanique à la mentalité mongole, la pensée européenne à la pensée indoue. Plus on les étudie, plus les oppositions apparaissent entre elles irréductibles. Si. par contraste, la dillérence entre notre mentalité et la mentalité Israélite nous parait relativement insignifiante, cela tient à ce que, depuis îles siècles, la pensée juive nous a été inoculée, à notre insu, par le christianisme. Même lorsque, à maintes reprises, l'esprit germanique a réagi

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— chez Luther surtout — il l'a l'ait sans se rendre compte de cette antinomie. Tantôt il s'est révolté contre le christianisme en bloc, incapable qu'il était <le distinguer entre ses éléments proprement humains et ses conceptions juives, et surtout de les dissocier : tantôt il a combattu certains points de vue du christianisme dans lesquels se manifeste d'une façon symptomatique la fusion intellectuelle de plusieurs races différentes. — au lieu d'expulser l'apport étranger qui en était cause. Ce n'est que tout récemment que l'attention s'est éveillée sur les caractères spéciaux des diverses nationalités et leur influence sur la vie intérieure des individus, et c'est là ce qui nous incite aujourd'hui à transposer dans notre langage les expressions issues d'une mentalité étrangère, et aussi ce qui nous rend capables de le faire.

En voici un exemple. Pour faire pressentir à ses auditeurs la valeur, la signification d'un certain état intérieur ou L'effet d'une certaine manière d'agir, Jésus leur parle volontiers de la « récompense » qu'ils peuvent en attendre. Toutefois ce n'est là qu'une forme de langage israélite. marquant d'une part un rapport conforme aux lois naturelles de notre existence, d'autre pari l'importance des intérêts personnels en jeu. Jésus était loin de considérer les biens du salut comme un salaire que l'on peut mériter. Il s'est élevé positivement contre ce point de vue. par exemple dans la parabole l'apportée par- Luc. ch. 17, v. 7-10. Mais les Juifs employaient couramment ce terme, issu de leur conception de la vie. et qui exprimait à la fois l'idée d'un enchaînement de cause à effet et celle d'un intérêt 1res pressant. Il

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suffit en effel de jeter un coup d'œil dans l'Ancien Testament pour constater qu'il nous présente la relation de Dieu avec son peuple comme an perpétuel marché entre l'un et l'autre : c'est par des récompenses que Dieu l'ait l'éducation d'Israël, par des promesses qu'il le conduit.

Quant à nous. Occidentaux, l'idée d'escompter un bénéfice éventuel lorsque des intérêts supérieurs sont en jeu, est tout à t'ait étrangère à notre nature et nous répugne profondément. A nos yeux tout calcul de ce genre est honteux et vulgaire. Quiconque le nie a le sang vicié par une lymphe étrangère. L'illustre « fidélité germanique » de nos aïeux n'avait point pour fondement de l'or ou des terres, mais un attachement du cœur, et s'ils gardaient jusqu'à la mort la foi jurée, c était par pure loyauté et parce qu'ils ne pouvaient autrement. Aujourd'hui encore, partout où la foi chrétienne s'insurge contre une piété intéressée et contre une vie ecclésiastique pénétrée de judaïsme, retentit ce cri de L'âme croyante: «Je t'aimerai sans récompense. au sein même de la souffrance.»

Mais, diront les esprits soucieux qui n'osent croire ni à la puissance de la vérité, ni à la sincérité humaine. en nous engageant dans une interprétation semblable nous courons le risque de laisser perdre certains éléments essentiels de l'Evangile. Oui, certes, si les éléments juifs de l'Evangile eu font partie intégrante. Mais s'ils ne sont que des formes de représentation propres à une race, dans Lesquelles s'est traduit d'une façon particulière ce qu'il y a d'universellement humain dans l'Evangile, nous ne nous approprierons réellement la substance

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de l'Evangile que lorsque nous l'aurons dissociée de cet élément étranger pour nous l'assimiler selon notre génie propre.

11 ne suffit pas, toutefois, de transposer l'Evangile dans notre langage, il faut aussi le transposer dans notre temps, car en l'étudiant, nous rencontrons une difficulté plus grave encore que celle qui résulte de la diversité des races, c'est celle que crée la différence des cultures. Cette seconde transposition n'a jamais été effectuée d'une manière indépendante et originale, et. à mon avis du moins, le christianisme en a constamment souffert. A toutes les époques de son histoire, la tradition a pesé comme un fardeau du passé sur les temps nouveaux. Quoi d'étonnant à ce qu'elle ait entravé le progrès de l'humanité ? On en éliminait, il est vrai, tantôt sans mot dire, tantôt après un rude combat intérieur, ce qu'il n'était plus possible d'en conserver. Mais on sacrifiait du même coup certains éléments essentiels du message divin. Ou bien, on laissait simplement les circonstances nouvelles déployer sans contrôle leur action naturelle et le plus souvent obscure, qui faisait dévier ou dépérir tout ce qui lui était contraire dans la tradition évangélique. Mais grâce à cette manière d'agir tout extérieure et impersonnelle, on perdait le contact vivant et fécond avec le sens original de l'Evangile, on n'en cherchait plus l'intelligence à sa source même, mais dans les bas-fonds où il s'ensablait. En sorte que son adaptation au temps présent n'était, à chaque étape nouvelle, qu'un misérable compromis et ne devenait

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point pour la génération contemporaine un événement vivifiant et créateur.

L'Evangile ne le deviendra que lorsque nous le comprendrons, délibérément et d"un bout à l'autre, dans son sens primitif, en toute liberté et à la lumière du temps présent, lorsqu'il renaîtra, en quelque sorte, du sein de l'époque contemporaine et sera pour notre génération l'objet dune expérience originale. Il est temps de renoncer à interpréter plus ou moins librement les paroles de Jésus en vue de l'heure actuelle, ou à copier plus ou moins servilement l'exemple qu'elles nous proposent. Il faut enfin que notre conscience intime s'approprie les vérités, les impulsions vitales, les critères, les principes directeurs quelles nous apportent, qu'elle laisse ces semences de vie jeter leurs racines dans notre mentalité actuelle, se développer parmi nos conditions présentes, s'épanouir dans nos conceptions modernes et porter spontanément des fruits de notre temps.

Les problèmes et les besoins de l'humanité ont comme elle leur histoire et leur destinée. Ceuxdu passé disparaissent, d'autres surgissent. Ce qui demeure se transforme en raison des circonstances qui leur imposent un aspect nouveau, et l'expérience que nous en faisons se traduit en une sensibilité et une mentalité différentes. Impossible pour nous de retourner, ni extérieurement, ni intérieurement, au degré de culture du premier siècle. Que nous servirait, du reste, de descendre dans les catacombes des âges révolus? Nous ne trouverons la vie que lorsque Jésus, sortant du tombeau du passé, se dressera

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devant nous, hommes d'aujourd'hui . Il ne prononcera pour notre temps le mot libérateur que lorsque, introduit dans nos perplexités et nos préoccupations présentes, il s'y manifestera, puissance de vie créatrice.

Toutefois pour entendre retentir sa voix, pour que notre vie en devienne le vivant écho, il faut qu'au lieu de nous arrêter aux dehors de son activité, nous entrions en contact direct avec la vie et la pensée qui apparurent en sa personne sous une forme particulière et dans un temps déterminé. Tant que nous ne saisissons que le vêtement qui couvrit autrefois ce qu'il y avait en lui de permanent et d'universel, nous ne nous approprions que les reliques de son existence terrestre, nous ne le saisissons pas lui-même, et nous restons incapables de le considérer sous l'aspect et avec la netteté qui correspondent à notre culture actuelle.

Cette actualisation de l'Evangile n'est point aussi nouvelle qu'elle peut le paraître. L'apôtre Paul Ta déjà pratiquée, aussi l'accuse-t-on parfois inconsidérément de s'être fait le fondateur d'un christianisme nouveau. En réalité, nul n'a compris Jésus aussi bien que lui, nul n'a donné de sa pensée une interprétation aussi juste et aussi pénétrante, jaillissant des profondeurs mêmes du sujet. C'est ainsi que l'Epître aux Galates nous offre le commentaire de Matthieu, ch. 5. v. 17, illuminé par une vivante compréhension de l'enseignement de Jésus. — mais adapté spécialement aux Galates cela va sans dire.

Enfin l'Evangile ainsi transposé dans notre langage et dans notre temps, doit devenir pour chacun de nous l'objet d'une expérience personnelle portant le caractère

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