AGE D'OR
A la veille du xvir' siècle, le Serpent se réveille, un regain de célébrité s'annonce. Si toutes les pharmacopées louent les qualités merveilleuses de la Vipère, les charlatans, les « vendeurs de chimères » les mettent à profit. A Paris, les jours de foire et de marché, sur la place Dauphine et le Pont Neuf, un véritable commerce de Thériaques ou de drogues plus ou moins voisines s'organise, Mais la science médicale est trop précieuse pour être confiée en des mains aussi peu scrupuleuses.
Le Collège des Apothicaires veut éviter toute contrefaçon. I décide de garder l'exclusivité de la préparation de la Thériaque. En 1667, Moyse CHaRAs assume cette tâche.
Cet apothicaire parisien avait choisi pour enseigne de son officine : « Aux Vipères d’or ». Ainsi dévoilait-i] l'intérêt qu’il portait à tous ces animaux. Du Poitou ou du Dauphiné, il les accueille par douzaines et effectue sur. eux de nombreuses recherches. Très habile, il sait réaliser des expériences d’une remarquable précision. Il varie ses méthodes, tâte de nouveaux terrains ; en un mot, il se révèle un excellent physiologiste.
« Plusieurs personnes, dit-il, s’'étonneront sans doute, de ce qu'après tant d'auteurs célèbres, anciens et modernes, qui ont écrit de la Vipère, j’entreprenne encore de travailler sur une matière qu'apparemment ils doivent avoir épuisée, mais si on fait réflection sur tant de merveilles qui se trouvent dans le corps de cet animal, on demeure d’accord aisément qu’on n’en saurait faire la recherche avec trop d’exactitude. »
Nous ne saurions trop apprécier un tel souci de vérité, un tel désir de connaître toujours encore davantage. Nous ne mettons pas en doute qu’en de si bonnes mains, une aurore
nouvelle se lève et, d’un rayon lumineux, éclaire la pratique médicale de l’époque.
Ainsi, les Vipères, crues ou cuites, broyées vivantes, desséchées et pulvérisées, calcinées et incinérées, distillées ou macérées, subissent les traitements les plus inattendus.
Elles ne résistent à aucune forme : chair, bouillon, calaplasme, poudre, cendre, sel, huile, graisse, vin, vinaigre de Vipère ont tous raison d'exister et tous attendent de faire fortune.
Toutes les voies d'administration sont tentées. Les Anciens les utilisaient surtout pour l’usage externe. Nous remarquons une tentative de généralisation de ses propriétés. Voie interne et externe se disputent ses succès. Moyse CHARAS, convaincu de leur valeur, avec enthousiasme, nous en fait les éloges. « Il n’y a rien, dit-il, dans la nature à qui l’on puisse donner à meilleur droit le titre d’aliment et de médicament, puisqu'elle peut fournir également une très bonne nourriture et de très bons remèdes. Je ne doute pas que son usage en soit plus fréquent parmi nous, si les vertus de la Vipère estaient bien connues et si l’on pouvait oster de l'esprit de plusieurs personnes l'horreur et l’antipathie naturelle qu’elles ont contre cet animal. » ]
Le pouvoir nutritif des Serpents est en effet reconnu plausible. Certains amateurs mangent encore des Vipères sous le ‘nom d’Anguilles de Montagne. Mme Duser, du Dauphiné, en juillet 1946, signale qu’elle prépare des Vipères à la « piperade » et ne craint pas les restrictions de viande. Dites Anguilles de buisson, les Couleuvres aussi se consomment. En Chine, à Canton, il existerait une spécialité culinaire à base de Cobra.
Moyse CHARAS a nettement observé que l'animal cuit ne présentait plus aucun danger. Ce sont des petites remarques de ce genre qui orienteront plus tard les savants.
Mais la Vipère est surtout un médicament, et c’est en cela qu’elle est louable.
« Elle fait sortir par les pores de la peau toutes les superfluitez, d’où l’on peut conclure qu’elle est fort propre à guérir toutes sortes de gales, de dartres, d’érésipèle, de rougeole, de petite vérole et mesme de lèpre. Elle peut aussi, en ostant toutes les impuretés et tout l'embarras du corps et de la peau, en procurer la beauté, et c’est pour cela que plusieurs dames d'Italie s’en servent comme de leur nourriture ordinaire. Par la bonne nourriture qu’elle fournit, par la pureté qu’elle donne au sang et à toutes les parties et par la liberté qu’elle donne
aux esprits d'y faire leurs fonctions, elle donne un grand secours aux phtisiques et à ceux qui sont desséchés par de longues maladies et-consumés peu à peu par des fièvres lentes. Il y a mesme divers auteurs qui asseurent que Son usage est capable de guérir la maladie vénérienne, à laquelle nous ne pensons pas qu’elle ne puisse beaucoup servir, si elle ne la guérit tout à fait. Elle est propre à chasser du corps toutes sortes de venins ét mesme la peste et toutes les maladies contagieuses. Elle est aussi fort contraire à toute pourriture, qui est d'ordinaire la matière et la source de la plupart des maladies. »
Les Anciens voyaient en ses vertus surtout un topique. Elle semble avoir, au dire de CHARAS, des propriétés nombreuses et étonnantes. Aurait-elle même un rôle antiseptique ? Cest peut-être trop espérer.
Parmi les nombreuses préparations de Moyse CHARAS, si la Thériaque lui valut le nom « d’Apothicaire-Artiste », il en est une qu’il baptisa universelle, il s’agit du <« sel volatile ». Son enthousiasme pour ce remède nous émeut et nous nous faisons un devoir de le souligner tout particulièrement.
« Le sel volatile résume toutes les vertus de la Vipère. Et il le doit à la similitude de substances qu’il a avec les parties spiritueuses de nos corps, jointe à sa qualité subtile et pénétrante. Il guérit une fnfinité de maladies et des plus difficiles à guérir, comme les apoplexies, léthargies, convulsions, paralysies, syncopes, palpitations de cœur, les asthmes, les pleurésies, l’obstruction du foye, de la rate, du mésentère. Il emporte les douleurs secrètes et inconnues, dont l’origine est dans les esprits. Il est spécifique contre toutes les morsures et piqûres de bêtes venimeuses. Il a une vertu particulière contre la peste, contre toutes les maladies contagieuses et épidémiques. Ses vertus sont au delà de ce qui se peut exprimer. » Il s’ordonne seul ou avec quelque aliment, bouillon, jaune d'œuf, pommes cuites. Il ne doit pas se prescrire en présence d’acides, vitriol, soufre. [Il s’administre en sirops, potions, à tout sexe et à tout âge, en tout temps et à tout moment. La dose est de 4 grains à 1 dragme, suivant la nécessité.
Notons encore une fois ce souci de posologie qui se précise et cette notion d’incompatibilité. Nos spécialistes actuels n’ont pas moins de préoccupations.
Moyse CHARAS devint célèbre. En 1671, il était nommé A po-
thicaire-Artiste du Roy, Démonstrateur et Conservateur de la Pharmacopée galénique et chymique du Jardin Royal de plantes médicinales. CHARAS se voyait récompensé et fortement encouragé. D’un zèle infatigable, durant neuf ans, il remplit ses fonctions avec succès et poursuivit ses recherches favorites.
Ainsi CHARAS avait vu, avec raison, que les résultats ne sont pas toujours constants et écoutons son conseil : « Prenez, vers la fin d'avril ou le commencement de may, telle quantité de Vipères ; choisissez-les, grandes, grasses et bien agiles, n’employez pas les femelles dont les œufs sont déjà gros. Sans les fouetter, n’y irriter, coupez-leur avec des cizeaux la teste et la queue, écorchez le corps et le vuidez de toutes ses entrailles, séparez le corps et le foye et mettez à part la graisse pour les usages, lavez les troncs, les cœurs et les foyes dans de l’eau claire et ensuyte, dans du vin blanc, puis les essuyez dans un linge bien net, et ayant remis les cœurs et les foyes dans leur tronc, où ils adhéreront aisément, liez tous les troncs avec une petite ficelle, chacun par un bout, et pendez à Pair hors des rayons de soleil et les y laissez jusqu’à ce qu'ils soyent bien secs, ce qui arrivera dans trois ou quatre jours ; il faut après cela couper les trones en petits morceaux et les piler dans un grand mortier de bronze avec un pilon de fer, et passer le tout par un tamis bien délié et le garder pour s’en servir au besoin. Ce sera là une véritable poudre de Vipère qui en contient toutes les vertus et à laquelle on peut ajouter quelques gouttes d'huile de cannelle, pour luy donner bonne odeur. »
Moyse CHaras a le sens réel d’une préparation, il a le don de l'expliquer avec exactitude et netteté. Fac secundum artem, ainsi pensait-il, et le succès en dépendait.
Tel est encore son avis pour les Trochisques, ces petites pastilles qui chez les Anciens n’avaient pas eu tous les résultats attendus. Pour les médecins grecs et romains, la Vipère conservait son venin après la mort et, pour corriger sa prétendue malignité, ils flagellaient ces animaux dans une bassine chaude pour les irriter et exciter leur venin à couler vers les extrémités.
Moyse CHaRAS indique sa méthode : « On prendra un peu de gomme arabique bien blanche et bien pure, qu’on mettra en poudre et qu’on fera infuser dans de bonne malvoisie tant qu’elle y soit dissoute et que le vin en soit légèrement chargé.
Vous prendrez ensuite de la poudre de Vipère, vous la pisterez et l’incorporerez avec une quantité suffisante de cette malvoisie gommée dans un mortier de marbre, avec un pilon de bois, et réduirez le tout en une partie un peu solide dont vous ferez des Trochisques de la grandeur et de la force que bon vous sembléra, que vous ferez sécher à l'ombre dans un tamis. »
Cette méthode est ainsi fructueuse et a l’avantage de conserver tous ses principes actifs.
Les Trochisques de Padoue et de Montpellier sont les plus réputés. Un Sieur de la Violette, à Paris, en a la spécialité. Il est recommandé de les pulvériser au moment de leur emploi. Leur dose est d’un scrupule à une dragme ou deux, on peut les donner sans distinction d'âge, ni de sexe, ni de temps.
Bien d’autres préparations existaient encore. Toute la Haute Société estime ces remèdes « exquis » et traduit sa grosse influence sur les idées de son temps. La Marquise de Sévigné est ravie des résultats obtenus et conseille avec conviction leur usage : « Mme de La Fayette, écrivait-elle à sa fille, le 6 -octobre 1679, prend des bouillons de Vipères qui lui redonnent une âme et lui donnent des forces à vue d’æil, elle croit que cela vous serait admirable. » Le 8 juillet 1685, Mme de Sévigné, dans une lettre à Mme de Grignan, écrivait encore : « Cest aux Vipères que je dois la pleine santé dont je jouis et que je ne connaissais plus depuis les temps si funestes pour moi... Elles tempèrent le sang, elles ‘le purifient.. Mais il faut que ce soit de véritables Vipères en chair «et en os, et non de la poudre, car la poudre échauffe, à moins qu’on ne la prenne dans de la bouillie ou de la crème cuite, ou quelqu’autre chose de rafraichissant. »
Enfin, c’étaient les Vipères du Poitou qui étaient le plus en vogue. Mme de Sévigné demande à M. de Boissy un envoi de dix douzaines du Bas-Poitou.
Résumons, à la fin de l’âge d’or de la Vipère, les résultats intéressants obtenus sur le plan scientifique et mettons en évidence celte étape heureuse de pair avec l’étape galénique.
La source de venin est le souci premier. CHARAS, systémätiquement, expérimente sur toutes les parties. Il avale du fiel et le trouve seulement très âcre : « Il y en a qui ont cru que le fiel de Vipère appliqué peut guérir la morsure, nous ne le croyons pas non plus que par l’application de la tête écrasée, mais nous estimons qu'il est propre seulement à la playe’ de
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la morsure, de même qu’à toutes les autres playes et même .aux ulcères et qu’il a une grande vertu pour les déterger, modifier et cicatricer. Il est aussi très propre aux maladies des yeux, surtout aux suffusions et aux tayes, bien loin de nuire, étant pris intérieurement ou appliqué par dehors. »
Le fiel est efficace, mais ne contient pas le poison. CHARAS, avec tous ses moyens d'investigation, persévère et le devine présent dans la salive jaune. À son avis, « elle est seulement venimeuse et dangereuse si l’animal est irritez ».
CHARAS tenait compte du fait que les morsures ne sont pas toujours mortelles. RÉDI, de Florence, un de ses contemporains, est plus affirmatif. Pour lui, le venin existe en tout temps dans le suc jaune qui sort des crochets. Seule, cette salive est responsable.
Enfin, des multiples expériences en cours, le xvr° siècle nous livre les résultats suivants observés et démontrés :
1° le suc jaune est seul venimeux ;
2° Je venin est inoffensif par voie buccale ou externe, les autres voies sont dangereuses ;
3° la bile n’a qu’un pouvoir balsamique ; 4° la Vipère résiste à son propre venin et à celui des individus de son espèce ;
5° des relations possibles de la Vipère et de la rage sont observées.
La science médicale a fait un pas de géant. Moyse CHARAS d’une ardeur passionnée a contribué à la dégager de l’empirisme. Pour lui rendre hommage, nous clôturons ce chapitre en citant le poème composé par Moyse CHARAS lui-même, alors à la mode dans toute la Haute Société :
ECHIOSOPHIUM
« Ille ego, qui veterum mores vitare, parando Theriacam, studui nuper ; qui coepta peregi ; Quiqui modu docui, quo non modo Vipera summas Singula sed proprias conferrent Pharmaca vires : Jam majora peto ; nova nam mihi nota voluntas Scribendi, toto quid vipera corpore condat. »