CHAPITRE DEUXIEME
Crainte et respect
Comme l'enfant, l’homme primitif à regardé avec crainte, respect et sympathie, l'animal souvent mieux apte à se défendre dé la nature. De cette attitude, jaillit un sentiment nouveau, très proche de Pidolâtrie : celui du culte des animaux ; ainsi s’ouvrit l’ère florissante des tabous et des totems.
Menacçant et dangéreux, le Serpent ne devait pas échapper à cette faveur. Un prémier mystère s’attachait à lui. Comment cét être rampant, sans pattes et sans ailes, pouvait-il se déplacer avec rapidité, grimper et nager, se détendre et bondir, attaquer et mordre, enlacer et tuer ? Les cerveaux frustres des premiers hommes durent en vain étudier ce phénomène et, faute d'explication, ils le classèrent parmi les forces mystérieuses de la nature, doué de pouvoirs extraordinaires.
Les Ophiogènes de Parium, les Psylles de la Marmarique, les Marses de l'Italie se croyaient fils des Héros-Serpents et, comme tels, à l’abri du venin. Insensibles au poison, ils prétendaient guérir eux-mêmes les plaies envenimées au seul contact de leurs mains.
Les Psylles demandaient même au Serpent de contrôler par sa morsure la légitimité de leurs nouveau-nés. Ainsi en témoigne ce passage de la Pharsale de LUCAIN cité par LANDOUZY dans son Livre de Sérothérapie :
« La Nation des Psylles seule au monde se rit des venins des reptiles, Leur langue a la vertu des herbages puissants,
Leur sang même est intact quand se taisent leurs Chants.
I1 n’admet nul venin. La nature l’ordonne,
Ils touchent sans danger ses germes de Gorgone.
Heureux de vivre ainsi, grâce aux bienfaits du sort,
Au milieu des poisons en paix avec la mort ;
Telle est leur confiance en ce don tutélaire,
Que sitôt qu’un enfant sort du sein de sa mère,
Ron pee
S'ils craignent l’œuvre impure d’un amour étranger, Par la dent de l’Aspic ils osent en juger. »
Serait-ce déjà le premier soupçon d’une immunité héréditaire ?
A Travancore, les funérailles du Cobra mort accidentellement étaient aussi solennelles que celles d’un membre du clan.
Adopté en ami par plusieurs tribus, le Serpent devient peu à peu plus que leur emblème. La vie de société s'organise et se discipline ; parallèlement, une hiérarchie s’établit, tant sur le plan politique que religieux. L'animal n’était protégé, jusque-là, que pour mieux éloigner ses pouvoirs néfastes. Aux yeux de l’homme, il devient, dès lors, l'instrument de la colère ou des desseins secrets des dieux protecteurs ou ennemis de la Cité ou de la « Gens ». La légende s'empare de lui. Il entre dans le monde mystérieux de la Mythologie. Dans les religions antiques, il occupera toujours une place importante. Le climat chaud et humide des pays riverains de la Méditerranée lui sied à merveille et il y régnera en maître. Quelques animaux, la vache Hathor, le bœuf Apis en Egypte, le taureau et l'aigle en Chaldée, bénéficiaient des prières des hommes, le Serpent plus privilégié trouvera une place d'honneur chez les Grecs comme chez les Egyptiens, chez les Chaldéens comme chez les Assyriens. Fait étrange, il jouera tous les rôles.
Les Egyptiens, tantôt l’adoreront en Raninit, divinité toute maternelle et humaine, capable d’écarter la mauvaise fortune, tantôt le craindront ou le haïront, l’accusant d’incarner le génie monstrueux du Nil qui produit de nombreux éboulements et dévore des champs entiers.
D’après la traduction de CHAMPOLLION, de Figeac en Quercy, c’est encore Apôpi, le Serpent gigantesque, qui, en lutte avec Räà, symbolisera par sa victoire les éclipses solaires.
Insigne officiel, il parera le diadème du pharaon. Une Vipère en métal ou en bois doré redressée sur son front sera son protecteur.
La Grèce, après l'Egypte, rend son tribu d’hommages au Serpent.
Surgi de la terre fertile, hôte des cavernes et des eaux, dieu des maisons et génie des tombeaux, soutien des vivants et réincarnation des morts, omniscient, il est l’animal mystérieux aux vertus surnaturelles et aux souffles magiques.
Voici qu'Apollon enfant ose le blesser mortellement et
dédaigneux lui dit: « Pourris, maintenant, la où 2 tures, "Pytho”. » Le serpent Python aurait-il pour ancêtre, le « Pytho >» d’Apollon ?
Mais déjà, le Serpent acquiert une qualité suprême : le don de guérir. Après la guérison, le malade recouvre son énergie comme le Serpent recouvre après la mue sa vitalité. Et, c’est à Esculape, fils d’Apollon Alexicacos, que le Serpent confiera le secret d’une plante merveilleuse, qui rendrait même les morts à la vie. Ces guérisons étonnantes valent à Esculape le qualificatif élogieux de « Dieu de la Santé », Le divin « guérisseur » aura toujours, enroulé autour de son bâton, le fidèle compagnon de sa science. Ainsi, pour la première fois, la Mythologie l’admet dans la thérapeutique. Des sanctuaires s'élèvent dans des sites favorables ; des prêtres pendant des années monopolisent le pouvoir de guérir.
Si l’Hellade a donné à cet animal sacré le maximum d’attributs, s’il a eu le mérite de contribuer à la naissance des premières connaissances médicales, il n’en est pas moins vrai que, dans toutes les civilisations, nous retrouverons son empreinte.
Aux Indes, nous devons signaler le sens hautement métaphysique apporté au culte de Takchaka, le roi des Nagas : Serpents fabuleux et rusés, ancêtres des dynasties, ils sont à la source de séduisantes légendes et, déjà, Krichna nous apprend que la danse dompte le Serpent.
A travers le monde, tous les Panthéons notent sa présence.
En Nouvelle-Zélande, Ngendi Figien, Serpent, est l'être fantastique.
En Amérique même, Quetzalcoalt, Serpent-Oiseau, est le Maître de la vie.
Plus près de nous, la Gaule nous-parlera de ses Serpents cornus.
Reflet de la Mythologie, les Arts greffent l’âge d’or du « reptile-symbole ».
Ici, l'artiste représente l'enfer assyrien : une plaque de bronze, où s’incruste une: tête de reptile, se charge de jeter l’effroi dans les âmes.
Là, la sculpture chaldéenne nous offre le « Caillou de Michaux » où est gravé l'animal sacré : emblème des rois.
Plus tard, dans la « stèle de Chrysapha », le ciseau laco-. nien le donne pour attribut aux divinités infernales.
Enfin, il se glisse partout: cratères, hydries, amphores,
oi
lécythes, coupes, assiettes et même monnaies et bijoux se font un devoir de ne pas l’oublier.
Telle est la puissance d’un animal redouté et vénéré.