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LE PASSEUR, SA BARQUE, SA RAME ET SA CABANE

Il est un homme qui sait dompter le Fleuve, c'est le Passeur, vieux nocher faisant songer à Caron, sauf qu*il n'est pas au service des morts, et que sa barque fend une onde essentiellement vivante. Manœuvrant la rame avec une habileté consommée, il se dirige à son gré au milieu des vagues, sans se laisser entraîner par le courant ou détourner de sa route par les tourbillons. Il maîtrise les flots, mais il est lié envers le Fleuve par un contrat mystérieux, qui l'oblige à lui abandonner le tiers des fruits de la terre exigés en guise de péage de tous les passagers.

Ce pacte avec la vie pratique semble se rapporter aux concessions que le sage est tenu de faire à son siècle, s'il veut exercer utilement son action sur ses contemporains. Le Passeur ne partage pas les illusions de son temps, mais il les utilise pour influencer les masses qu'il domine. C'est un moralisateur, un pas-

leur d*âmes, un éducateur qui se base sur les idées reçues, fussent-elles superstitieuses à ses propres yeux. Le bois dont se compose sa barque, sa rame et sa cabane est mort, mais il est le produit d^une construction vitale. A ce titre, il est bien le symbole des superstitions, formes qui survivent à Pidée oubliée qui les a fait naître. La barque figure admirablement ainsi la religion en vigueur, les mœurs admises et les préjugés sociaux entourés de respect. C'est un frêle esquif, qui se briserait s41 heurtait un rocher, et dont la durée est éphémère, car le bois se pourrit peu à peu ou tombe en poussière. Mais le nautonier prend soin de sa barque ; il la gouverne avec dextérité, évitant les écueils et parant aux secousses des vagues dangereuses.

Sa rame, qu'il conservera plus tard, alors même qu'il n'aura plus de barque, est l'instrument indispensable de tout gouvernement. Gouverner, en efifet, ne veut pas dire imposer une volonté. Une armée demande à être commandée, mais une nation a besoin d'être gouvernée, et ce n'est aucunement la même chose.

Pour commander, la brutalité peut suffire; pour gouverner, il est nécessaire que le tact intervienne. Le gouvernement s'adresse à l'âme, le commandement avant tout au corps. L'art du gouvernement est donc un art subtil, dont le vieux Passeur possède admirablement le secret.

Bâtie en bois, sa demeure s'élève à proximité du Fleuve, sur la rive de l'avenir. Il faut y voir, non plus la religion faite pour être ballottée à la surface des flots, mais tout l'édifice de la science humaine, érigé en terre ferme, hors du domaine que peuvent atteindre les eaux. Que nos connaissances soient de bois, au même titre que la religion, c'est ce qui ne sera contesté par aucun philosophe ayant médité sur l'infinie vanité des choses. Le Passeur, sans doute, sait à quoi s'en tenir; mais un abri, même en planches, n'est pas à dédaigner, et le repos qu'on y goûte la nuit permet d'affronter les fatigues du jour.

Préposé à tout ce qui passe pour vrai, tant dans le domaine du savoir (cabane), que dans celui de la croyance (barque), le Passeur fait

traverser le Fleuve à qui veut bien se confier à lui. Grâce à son expérience, on peut en sécurité s'embarquer dans sa nacelle, autrement dit se mettre à son école, bénéficier de son enseignement. Mais ce maître ne conduit que vers le passé (histoire, archéologie, connaissance des systèmes philosophiques et des religions anciennes); il lui est interdit de ramener ensuite ses passagers vers Tavenir. Sa mission n'est donc pas celle d'un prophète, d'un novateur, d'un rêveur préoccupé de ce qui n'est pas encore. Le Passeur est réaliste en toutes choses, et c'est pourquoi il n'accepte en péage que des fruits de la terre, c'està-dire des résulUts pratiques, immédiatement utilitaires.

Cependant, il n'a pas le droit de toucher à ces fruits avant que neuf heures ne se soient écoulées. Ce délai passé, il faut qu'il abandonne au Fleuve un tiers de ce qu'il a reçu ; le reste lui appartient ensuite.

A quelle gestation ce chiffre neuf fait-il allusion? Veut-il dire qu'un enseignement, une règle ne doit se tirer des faits, des résultats

obtenus, qu'au bout d'un certain temps et après abstraction de ce qui revient aux contingences fortuites?

Pourquoi les fruits exigés sont-ils trois choux, trois artichauts et trois oignons? Ces légumes ont-ils été choisis en raison des enveloppes multiples qui les constituent? Il serait téméraire de vouloir préciser sur ce point un symbolisme qui reste énigmatique.

Mais n'oublions pas que la cabane du Passeur, donc sa science, ses connaissances positives, occupera la place d'honneur dans le grand Temple qui surgira de terre quand les temps seront révolus. Le bois, alors, aura été transmué en argent impérissable, mystère que nous expliquerons en son lieu.

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