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LE FLEUVE ET SES DEUX RIVES

buR l'immense majorité des interprètes du conte de Goethe, le Fleuve n'est autre que le Rhin,

qiii sépare deux civilisations. Li-

lia, c*e8t Tidéalité française, fleur de beauté, suggestive de formes harmonieuses, mais incapable de produire quoi que ce soit de substantiel et de nutritif. Le contact de Lilia est mortel : la guillotine venait, en effet, de régler le sort des idéalistes français. Mais Lilia galvanise les êtres pétrifiés, comme les armées françaises en fournissaient la preuve. Dans le gentil serin qui divertit Lilia, on a voulu voir nos belles-lettres, tuées dans leur forme aimable par Tâpreté de a littérature révolutionnaire, symbolisée par 1 épervier. Messager des idées nouvelles, cet oiseau, empourpré par les derniers rayons du soleil couchant, guide la marche du Vieux à la Lampe et lui permet d'arriver à temps pour

opérer un sauvetage au moment critique. C'est Tépervier qui guettera le lever du jour, pour réveiller les trois dormeuses, en réfractant sur elles la lumière solaire. Or les trois belles suivantes de Lilia auraient nom Liberté^ Ega," lité^ Fraternité,

Sur la rive opposée, celle de Texpérience et du positivisme pratique, habite un étrange ménage : le Vieux à la Lampe et sa femme. Celle-ci, bonne personne très soucieuse des apparences, se montre accessible à la flatterie et devient le jouet des Feux Follets. Ces flammes légères et mobiles représentent la philosophie raisonneuse du xvni« siècle. Elles sont habiles à lécher Tor superficiel, quittes à le répandre ensuite sans discernement, au risque de soulever les eaux du Fleuve ou de tuer le carlin, âme vulgaire, incapable de s'assimiler les vérités émancipatrices.

Le Vieux est un sage instruit de toutes choses, surtout en ce qui concerne le passé. C'est lui qui, intervenant à l'heure voulue, dirigera tout en vue de la réalisation de l'Idéal et du bonheur universel.

Mais nous voici entraînés de plus en plus loin d'une interprétation tirée des événements de la fin du xvni® siècle. Goethe était forcément hanté par les idées de son époque et le symbolisme d'un conte composé pendant la Révolution se serait teinté, même malgré lui, d'allusions révolutionnaires. Ce n'est là, cependant, que le côté accidentel de la composition. Si séduisante qu'elle soit au début, l'exégèse politique ne mène pas très loin. Quand on veut la pousser, on ne tarde pas à tomber dans l'incohérence.

Oublions donc le Rhin, la France, l'Empire germanique effondré en la personne du roi composite, et prenons les choses à un point de vue beaucoup plus général.

Dans le large Fleuve, grossi par de récentes pluies, voyons le cours même de la vie, l'actualité en voie d'écoulement, par opposition aux deux rives immobiles, appartenant Tune au passé et l'autre à l'avenir. D'un côté se conserve tout ce qui n'est plus et de l'autre attend ce qui n'est pas encore. Au milieu, contenue entre les escarpements qui la domi-

LE SERPENT ^'ERT

nent, s'étale l'existence journalière, au cours régulier, prosaïque, mais comportant ses remous et ses tourbillons. L'individu qui se contente de se laisser vivre nage dans ces flots tumultueux et peu limpides. Il s'adapte aux coutumes, aux idées reçues, aux préjugés, évitant de se singulariser, de s'insurger contre la mode et le goût du jour. Faire comme tout le monde est la grande règle de la sagesse vul^ gaire. Si la société humaine était parfaite, la règle serait même absolue.

Mais, hélas 1 jamais le présent, le siècle, n'a réalisé l'idéal. Contraints de reconnaître les imperfections de la réalité pratique au milieu de laquelle ils vivaient, les hommes ont toujours placé leur âge d'or dans le passé ou dans l'avenir, donc sur l'une des rives du grand Fleuve de la vie agissante.

Cette vie est faite de luttes, de compétitions, de flots qui se heurtent, se pressent et se gonflent, semblent se révolter parfois contre eux-mêmes, mais se poussent irrésistiblement les uns les autres.

Le Fleuve coulera-t-il toujours, se hâtant

vers rOcéan, les flots succédant aux flots, au milieu des rives immobiles et indifférentes ? En d'autres termes, les nécessités de la vie pratique détermineront-elles seules les destinées humaines, en dehors de facteurs tirés de rexpérience du passé ou des aspirations de l'avenir ?

Goethe voit le salut dans la construction d'un pont, combinée avec le transport d'un sanctuaire soutvrain, qui, passant sous le Fleuve, surgit au grand jour, sur le sol de l'avenir. C'est nous montrer l'accomplissement du Grand Œuvre dans le rajeunissement des plus anciennes traditions. Les idées nouvelles, si séduisantes qu'elles soient, resteront frappées de stérilité, comme les arbres superbes du jardin de Lilia, tant que l'Homme à la Lampe, l'Initié instruit des choses cachées, n'aura pas conjuré le mauvais sort.

La vie humaine collective n'a d'ailleurs rien d'uniforme dans son écoulement. Le courant du Fleuve symbolique est plus ou moins rapide, le niveau plus ou moins élevé, selon l'abondance des eaux. Celles-ci tombent du

ciel et y retournent en s'évaporant, circulation perpétuelle, par laquelle s'affirme TUnité de la Vie, en dépit de Tinfinie multiplicité de ses manifestations.

Si nous ignorons la source du Fleuve, aussi bien que son embouchure, nous savons du moins que sa largeur est limitée, alors, qu'en partant des deux rives, la profondeur des terres est sans limites concevables : c'est d'une part le recul indéfini dans le passé, et, de l'autre, le champ à jamais ouvert sur l'avenir.

Les indications générales qui précèdent vont nous permettre de passer maintenant en revue chacun des personnages imaginés par Goethe et de préciser leur signification symbolique.

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