LA VIEILLE ET LE CARLIN
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Ia parole fatidique apportée du dehors ayant retenti dans le sanctuaire intérieur de la Mon- ^^^^^^ tagne, le Vieux à la Lampe est mystérieusement poussé vers Textérieur, dans le sens de TOccident.
Nous le retrouvons aussitôt dans sa maison, construite contre le flanc de la Montagne initiatique, et qu*un couloir, désormais comblé d'or, relie à la crypte centrale où attendent
les Rois.
Cette maison n'est plus une chétive cabane de planches comme la demeure du Passeur . Le logis du Vieux à la Lampe se compose de pierres solides extraites de la Montagne, qui elle-même est en opposition directe avec le Fleuve. Celui-ci représente ce qui s'écoule en s'adaptant aux circonstances, variant sans cesse, comme les modes et les opinions, selon
le caprice de Tactualité ; ce domaine, nous Tavons vu, est celui du Passeur.
La Montagne symbolise tout le contraire, donc ce qui est fixe et invariable. Sa masse rocheuse recouvre le Sanctuaire de Tésotérisme le plus profond, où les principes immuables (statues des Rois) se tiennent figés en une immobilité hiératique. Ténébreux par lui-même, ce centre est isolé de la lumière extérieure par toute la hauteur et Tépaisseur de la Montagne. Mais cet immense amas de minéraux est librement traversé par le Vieux à la Lampe, donc par Tesprit capable d'éclairer, autrement dit de discerner, de comprendre lui-même et de faire comprendre à autrui. Il s'agit bien du Maître, dont Thabitation s'appuie à l'extérieur de la Montagne, si bien qu'elle est, à ce point de vue, en opposition avec le Sanctuaire intérieur. Celui-ci correspond aux profondeurs que la pensée s'efforce d'atteindre en se repliant sur elle-même, en descendant jusqu'au fond de l'insondable puits où la vérité se cache. La maison du Vieux ne serait que la margelle de ce puits, ou, si l'on
préfère, la doctrine initiatique, formulée en système (construction) rendu accessible à l'intelligence humaine.
La demeure du Vieux est donc un édifice intellectuel, tout comme la cabane du Passeur. Mais celle-ci n'est qu'un échafaudage de connaissances pratiques, basées sur une observation superficielle, sur un empirisme le plus souvent grossier, alors que la maison est solidement bâtie, à l'aide de blocs taillés d'équerre. Il y a là une coordination méthodique de vérités éprouvées, autrement dit une philosophie durable, à l'épreuve des siècles et de toutes les variations de la fantaisie humaine.
Le Sage par excellence partage cette demeure avec une épouse qui se montre accessible à toutes les faiblesses féminines. Il la trouve en larmes parce que, durant l'absence du mari, les Feux Follets ont abusé de la confiance de l'excellente femme pour lécher les murs du logis et les dépouiller de tout leur or superficiel.
Cette espièglerie commise, les galantes
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Flammes, en trépignant de gratitude, s'étaient frénétiquement agitées. Comme les fruits tombent d'un arbre que Ton secoue, des pièces d'un or lumineux avaient aussitôt roulé sur le sol. Malheureusement, le chien de la maison s'était précipité sur le métal, dont l'absorption l'avait tué, d'où le chagrin de la compatissante Vieille, qui ne s'était pas immédiatement aperçue du méfait des Feux Follets, et, cajolée par eux, avait accepté d'acquitter leur dette envers le Passeur,
Refusant l'or, celui-ci réclamait trois choux, trois artichauts et trois oignons. Ces produits de la terre ont une valeur nutritive et représentent vraisemblablement un aliment spirituel répondant aux besoins de la foule qu'entraîne le Fleuve. Si nous comparons entre eux les trois légumes, nous remarquons que l'oignon se développe en terre, mais à très faible profondeur, alors que l'artichaut est un fruit nettement aérien et le chou un épanouissement végétal ne s'élevant guère au-dessus de la surface du sol. Le chou semble dès lors faire allusion aux notions utilitaires les plus
banales, l'artichaut, qui ne saurait croître dans le domaine de Lilia, pourrait figurer le goût faux dont procèdent les modes passagères. L'oignon, enfin, correspondrait aux sentences peu approfondies de la sagesse courante.
La ménagère du Sage possède tous ces légumes dans son potager, car elle personnifie rintelligence pratique, celle qui ne cherche pas à remonter aux principes abstraits et se contente de coordonner les observations qu'elle peut faire dans le domaine du concret.
La visite des Feux Follets s'explique par leur détresse : ils ont pris plaisir à se dépouiller de tout leur or en faveur du Serpent. Ayant extériorisé tout ce qu'ils possédaient, ils deviennent avides de connaissances nouvelles. La maison du Sage leur permet de se gorger de vérités d'un ordre plus élevé ; aussi trouvent-ils à l'or qu'ils y lèchent bien meilleur goût qu'à l'or commun.
Cet or supérieur n'en est que plus fatalement mortel pour le pauvre Carlin, bonne bête dévouée, qui, à l'encontre du Serpent
ne s'assimile pas le métal lumineux. C'est que le fidèle compagnon de la Vieille, animal ramassé sur lui-même, n'est pas initiable comme le Serpent, bête subtile, allongée, souple, insinuante. La fidélité du chien se rapporteraitelle donc à la crédulité, à la foi naïve qui admet sans comprendre et perpétue les pieux usages, à It routine, conservatrice des formes dont la signification s'est perdue ?
Après avoir soigneusement recouvert de cendre les braises encore ardentes du foyer et fait disparaître les pièces d'or lumineuses que le Carlin n'avait pas avalées, le Vieux exposa l'intérieur de sa demeure à la seule clarté de sa lampe. Rapidement les murs se recouvrirent alors d'un nouvel or non moins pur que le précédent. Qu'importe, en effet, que des vérités initiatiques tombent dans le domaine public, colportées par les beaux esprits ou les philosophes vulgarisateurs ? Le mystère est inépuisable ; ce que l'esprit en discerne devient Or philosophique.
Mais comment le Carlin, tout en conservant ses apparences extérieures, est-il pétrifié dans
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sa substance ? Si, réellement, à l'état vivant, sa fonction était d'accomplir les rites sacrés sans les comprendre, donc instinctivement, par piété superstitieuse, on conçoit qu'il n'ait pas pu supporter la lumière intérieure, absorbée avec l'or des Feux Follets. Ce rationalisme, qui veut se rendre compte du pourquoi des choses, tue la spontanéité. La forme extérieure tomberait désormais en décomposition sans le Vieux à la Lampe, qui en pénètre le sens, et la fixe par ce fait, en lui donnant la valeur d'un minéral précieux et translucide (onyx).