‹ Le serpent vert [microform];Chapitre 15 sur 28 · LE GÉANT ET SON OMBRE · texte numérisé non relu

LE GÉANT ET SON OMBRE

|e Vieux ne pouvant rendre la vie au Carlin, charge sa femme de porter le chien pétrifié à Lilia, qui a le pouvoir de le ranimer par son attouchement. A cette occasion, le Passeur doit recevoir les légumes qui lui sont dus. La Vieille transporte les divers objets dans une corbeille placée sur sa tête. Cette manne est un singulier réceptacle : il s'allège de tout ce qu'il contient de mort, comme le Carlin en onyx, mais s'alourdit à Texcès sous le moindre poids d'un objet vivant. A la longue, les quelques légumes fraîchement cueillis accablent la messagère. Elle n'en avançait pas moins, surmontant sa fatigue, lorsqu'elle aperçut le Géant, qui venait de se baigner dans le Fleuve, et dont le soleil levant renvoyait jusqu'à elle l'ombre redoutable. Sans qu'elle pût s'y opposer, cette ombre irrésistible prit dans la corbeille un chou, un arti-

it

chaut et un oignon, que le Géant dévora en s'esclaffant niaisement. La Vieille ne put ainsi fournir son compte au Passeur, qui Tastreignit à prendre envers le Fleuve rengagement d'achever d'acquitter la dette des Feux Follets dans les vingt-quatre heures.

La corbeille que la Vieille porte sur sa tête, parfois sans qu'il y ait contact, figure cette substance psychique extériorisable à l'aide de laquelle la Magie opère ses prodiges. Il s'agit d'une émanation fluidique connue des magnétiseurs et des occultistes, condensation plus ou moins dense de lumière astrale ou de substance psychique. Cette lumière animique s'obscurcit lorsqu'elle est concentrée ou coagulée, car elle se rapproche alors de la matière. Plus au contraire elle est distendue, donc éthérée ou spiritualisée, plus elle devient lumineuse. Ainsi s'explique l'augmentation du pouvoir lumineux de la corbeille au fur et à mesure de son étirement par le Vieux et la Vieille, qui, comme nous le verrons plus loin, l'allongeront pour arriver à y placer le cadavre du Prince.

Ce qui est mort, non seulement ne pèse rien dans cette corbeille, mais soulève encore légèrement celle-ci au-dessus de tout point d'appui. Cela ne peut se produire qu'en raison de la force ascensionnelle inhérente aux formes qui ne sont plus rattachées à la vie transitoire et grossière. Transmué en un merveilleux objet d'art, le Carlin d'onyx se trouve « astralisé » et la Vieille le transporte dans sa sphère imaginative (la corbeille) sans la moindre fatigue. Les légumes frais, au contraire, sont attirés vers le sol par la vie qu'ils ont en eux, vie inférieure, qui a ses racines dans le feu central, ardeur souterraine ou infernale.

L'ombre du Géant n'est puissante que le matin et le soir ; à midi elle est trop courte pour exercer une action efficace.

Il s'agit donc d'une force opposée à la pleine lumière de la raison, au positivisme qui éclaire crûment les choses et les montre telles qu'elles sont. Mais quel est ce « négativisme » capable de produire des effets, de jouer des tours désagréables aux uns et de

rendre des services, le cas échéant, à d^autres ?

L^ombre se rapporte ici à ce que la raison n^éclaire pas, donc à ce qui reste inexpliqué. Ce mystère devient agissant aux heures où l'intelligence est inquiète, soit qu'elle se réveille timorée (matin), sait qu'elle succombe à la lassitude (soir). L'ignorance alors exerce son empire, sous forme d'illusions, de chimères et de superstitions de mille sortes. Rien de surprenant à ce que la Vieille en soit victime, puisqu'elle personnifie surtout l'imagination. Mais Tombre du Géant peut aider aussi à traverser le Fleuve. En se berçant d'illusions, on arrive, en effet, à se faire transporter au-dessus du courant de la vie pratique, pour gagner la rive de l'Idéal, domaine de la belle Lilia. Il est à remarquer que les personnages du conte de Gœthe n'ont point recours à ce moyen connu, mais sans doute équivoque, de franchir l'onde mouvante de l'écoulement vulgaire des choses.

Le Géant se baigne dans le Fleuve et n'en quitte point les bords. Il est d'ailleurs confiné à la rive du passé, comme s'il en était le gar-

dien. La routine, les préjugés, les impulsions irraisonnées de l'atavisme exercent, en réalité, l'action irrésistible de l'ombre, alors que la foule, masse géante paralysée intellectuellement, est par elle-même d'une impuissance absolue pour soulever idéalement la moindre chose.

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