‹ Le serpent vert [microform];Chapitre 16 sur 28 · LE PRINCE ET LA BELLE LILIA · texte numérisé non relu

LE PRINCE ET LA BELLE LILIA

[près une longue attente, la Vieille, qui avait à régler avec le Passeur le compte des Feux Follets, vit enfin approcher la barque fatidique. Un étrange passager, jeune homme de gracieuse tournure, devait alors Tintriguer au suprême degré. Revêtu d'une cuirasse brillante, qui n^entravait en rien la souplesse de ses mouvements, il portait un manteau de pourpre. Seule une chevelure brune, aux boucles légères, garantissait son visage des ardeurs du soleil; de ses pieds nus, il foulait le sable brûlant sans y prendre garde, les douleurs physiques semblant s'effacer pour lui devant Taccablement de peines morales. Privé de couronne, de sceptre et de glaive, ce Prince a perdu toute sa puissance d'action. Sorte de fantôme, il ne vit plus que pour aimer celle dont le regard lui a ravi toute énergie agissante.

Si nous cherchons un personnage analogue dans le Tarot, nous y rencontrons successive-

ment le Bateleur (IJ, V Amoureux (VI), le Maître du Chariot (VII) et le Pendu (XII). Sous ces multiples aspects, le principe conscient, destiné à gouverner nos actes et à régner sur le corps, est symbolisé à des points de vue différents. C'est ainsi que le Bateleur se rapporte à la cause pensante initiale, génératrice de nos idées, images factices, représentations purement mentales, avec lesquelles jongle à jamais notre intellect. En tant qu'Amoureux^ c*est l'arbitre moral, qui, sollicité en sens opposés par les attractions qu'il subit, fixe son choix, pour arrêter les désirs d'après lesquels se détermineront ses actes. Quant au Maître du Chariot^ qu'une cuirasse protège tout comme le fiancé de Lilia, il représente le principe d'autonomie, coordinateur des forces qui s'associent dans Tindividualité. Mais, pour diriger le char de l'organisme, l'esprit animique doit porter le diadème de l'intelligence et tenir le sceptre de la volonté.

Or, le Prince déchu n'a plus rien de ce qu'il faut pour gouverner ; à peine capable de se diriger lui-même, il chemine péniblement à

pied, sans chaussures, perdu dans un rêve, qu'il est impuissant à réaliser. Son état est, en réalité, celui du Pendu^ qui, les bras liés, se balance entre ciel et terre, accroché par un pied au gibet de l'idéalité. La Mort initiatique (XIII) peut seule mettre un terme à l'impuissance de ce supplicié ; il est donc nécessaire que le Prince consente à mourir. Le dépit de voir Lilia prodiguer ses caresses au Carlin d*onyx *, qu'elle vient de ranimer par son contact, provoque la catastrophe.

La Beauté parfaite fait vivre, en effet, d'une vie particulière, ce qui est mort ; elle immortalise les formes dont la vitalité grossière s'est retirée. Dans son jardin, tout est beau, mais rien n'est fécond ; les arbres y sont splendides de feuillage, mais ils ne portent pas le

1. Ce chien fidèle, dont l'or des Feux Follets provoqua la mort et que pétrifia la lumière initiatique, représente la piété conservatrice des rites incompris. Par son contact, Lilia ranime la forme figée: elle lui donne une âme, une vie esthétique; mais elle ne peut communiquer la chaleur vitale, comme le Prince, qui, en portant le Carlin, l'avait réchauffé.

moindre fruit. Lldéal, c^est l'irréel, que l'Art cependant doit réaliser. Il faut que TArtiste, le Prince, épouse Lilia, et, puisque celle-ci donne la mort, il ne doit pas craindre de mourir, en se jetant résolument dans les bras de sa bien-aimée.

Savoir mourir, tel est, en effet, le suprême secret de toutes les initiations. Pour se relever de sa déchéance et reconquérir toutes ses prérogatives d'être divin, il faut que Thomme meure à tout égoïsme, même légitime. Renonçant à lui-même, à son moi et à tout ce qui s'y rattache, l'individu doit s'évanouir en se fondant dans l'universalité, qui, s'il revient à la vie, se réfractera désormais en lui.

La mort du Prince plonge tout d'abord Lilia dans une consternation muette : tout semble irrémédiablement perdu pour elle qui ne conçoit aucun remède à la situation. Pétrifiée de douleur, elle est incapable fût-ce de pleurer ou de se lamenter. L'intervention des trois gracieuses jeunes filles qui servent la Beauté suprême met fin, cependant, à ce premier état de stupeur. L'une d'elles apporte le pliant

d'ivoire, trône portatif, qui permet à Lilia de s'asseoir, donc de se reposer et de se recueillir. Or, la fiancée du Prince, lequel personnifie l'Esprit animique, se saurait être que l'Ame spirituelle, à laquelle se rapporte Vlmpératrice, Arcane III du Tarot. Cette essence lumineuse, source de nos inspirations les plus élevées, doit se marier au feu vital intérieur (Soufre des Alchimistes) représenté par l'jE'mpereur (IV), en qui ressuscitera le Prince.

S'étant assise, donc immobilisée, apaisée, calmée, ramenée pour ainsi dire à elle-même, Lilia-Psyché reçoit un voile couleur de feu, parure qui rehausse encore son irrésistible charme. Une ambiance ignée stimule désormais sa pensée, et va mettre ses doigts d'euxmêmes en mouvement, dès que la harpe lui aura été remise. La première des trois Grâces revient alors avec le miroir, où Lilia se contemplera dans sa douloureuse, mais d'autant plus poignante et adorable beauté. S'exaltant à sa propre vue, l'âme souffrante trouve les plus sublimes accents de l'art. Le rationalisme étant mort en la personne du Prince, la senti-

mentalité pure s'épanche en une musique impressionnante qui transmet aux auditeurs l'émotion éprouvée. Par le fait de cette transmission, une détente se produit : Texaltation tombe et les larmes coulent ; il y a retour sur soi-même et à la réalité.

Hélas ! le jour baisse et, dès que le soleil aura disparu, le cadavre du Prince ne sera plus préservé de la putréfaction, si THomme à la Lampe n'intervient pas à temps. Apollon s'oppose, en effet, à toute corruption. Pour empêcher celle-ci de s'attaquer au corps d'Hector, il envoie son Serpent planer au-dessus du cadavre qu'Achille traîne ignominieusement sous les murs de Troie. Le Serpent Vert protège d'une manière analogue le Prince inanimé, autour duquel il s'est hâté de former le cercle ; mais cette protection n'est efficace que tant que le soleil reste au-dessus de l'horizon. Si la nuit survient avant que la lumière de la Lampe magique ne se substitue à celle du jour, rœuvre de la décomposition commencera, sans qu'il puisse désormais y être porté remède. Le Soleil est ici considéré comme le vivifî-

cateur universel. Tout ce qui est vivant est en rapport avec lui ; il préside à la croissance des êtres, à leur construction organique. Son influence constructive s'oppose donc à la dislocation des composés. Sa chaude lumière est synthétique : elle unit et maintient l'harmonie. Le Serpent solaire n'est autre que le fluide vital imprégné de lumière constructive, donc de forces s'opposant à la putréfaction. En absorbant l'or des Feux Follets, le Serpent Vert (couleur de Vénus, déesse de la génération et de l'exubérance vitale) est devenu lumineux. Il s'est donc mis au service d'Apollon et n'hésitera pas à se sacrifier, l'heure venue, à la revivification du Prince.

.•— ^-.^ -jf' ■

Page 1