‹ Le service de santé de notre armée. Les réformes urgentes. Observations présentées... le 7 juillet 1915 à la Commission de l'armée du Sénat... et à la Commission d'hygiène de la Chambre des DéputésChapitre 2 sur 20 · LES FAITS · texte numérisé non relu

LES FAITS

Vers le 20 août 1914, justement ému des mauvaises nouvelles qui nous parvenaient du ' front, je me suis mis à la disposition du Service de Santé pour combattre les maladies infectieuses médicales et chirurgicales, notamment celles dues aux microbes pyogènes.

Je pouvais me rendre utile en inspectant les formations chirurgicales, dont l’insuffisance i était notoire, et en organisant, conformément aux résultats enregistrés dans plusieurs ' rapports officiels, la lutte contre les complications infectieuses des plaies de guerre.

Le 28 août, je reçus un ordre de mission comme chirurgien consultant de la 10® région (Rennes).

Je demandai à la 7® Direction pourquoi on n’utilisait pas ma compétence au front.

« Votre présence, me fut-il répondu, n’est pas indiquée au front, oû l’on opère très peu; . vous rendrez plus de services dans la 10® région, qui est une de celles oû seront évacués le plus grand nombre de blessés gravement atteints. »

Je fus autorisé à me faire accompagner par un de mes assistants, le D’’ Spencer ' Browne, chirurgien anglais. i

Arrivé le 30 août à Rennes, le directeur du Service de Santé de la 10® région m’envoya immédiatement à Saint-Brieuc, d’oû il venait de recevoir des nouvelles inquiétantes. Je trouvai de nombreux blessés atteints de complications graves, arthrites purulentes ou phlegmons gazeux, que les chirurgiens n’avaient pas opérés parce qu’ils avaient reçu des instructions formelles du professeur Delorme, leur ordonnant de panser à plat, et de s’abstenir de toute exploration, sous le prétexte que les plaies de guerre étaient aseptiques. Les médecins-chefs des formations chirurgicales avaient été d’autant plus impressionnés " que les instructions du professeur Delorme avaient reçu la haute approbation de l’Académie des Sciences, cette Société ayant pris le soin de les éditer et de les adresser à tous les médecins militaires.

Je fis immédiatement transporter les blessés en danger dans l’hôpital local le mieux installé pour la chirurgie, et je fis les opérations nécessaires : incisions articulaires et débridement de foyers purulents suivis de tamponnement antiseptique et de drainage.

La plupart des médecins, improvisés chirurgiens, n’osaient pas intervenir à temps ; d’autres, incapables de différencier la mortification superficielle d’une plaie sanieuse et la gangrène progressive, voulaient amputer des membres qu’il était possible de conserver grâce à des pansements antiseptiques humides et souvent renouvelés.

Ces médecins avaient été désorientés non seulement par les affirmations catégoriques de Delorme, mais aussi par celles de plusieurs conférenciers militaires, lesquels étaient venus leur enseigner que la chirurgie de guerre était toute différente de la pratique civile, en temps de paix. Ils m’ont regardé avec étonnement ouvrir des articulations suppurées et ’ les bourrer de compresses antiseptiques; quelques jours après, ils m’ont montré ces opérés hors de danger.

Le mal causé par la vulgarisation intempestive des instructions de Delorme s’était tellement répandu qu’il me fallait répéter les mêmes démonstrations dans chacun des hôpitaux que je visitais. De retour à Rennes, je fis part de mes observations au directeur régional : trois cas de tétanos et un cas de gangrène foudroyante venaient de se déclarer; la situation pouvait devenir grave d’un moment à l’autre en raison de l’afflux considérable des blessés et de l’insuffisance des moyens de traitement dont on disposait.

J’appris alors qu’aux gares d’évacuation, lorsque le nombre de blessés était insuffisant jioup remplir les wagons, la formation restait en gare et les blessés demeuraient dans les agons pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures, jusqu’à ce que le train fût complet, pendant ce long calvaire, ils n’étaient pas pansés et ils n’étaient ravitaillés que par la charité publique. La plupart des trains n’étaient pas convoyés par des médecins, et les blessés, incapables de se lever, arrivaient après deux, trois, quatre et cinq jours de voyage, souillés par leurs déjections.

Ces trains, qui se multipliaient, arrivaient avec des retards de six, dix et même quinze heures, que les commissaires des gares ne prenaient pas soin d’annoncer, de telle sorte que les personnes de bonne volonté qui assuraient la répartition des blessés dans les hôpitaux attendaient souvent d’heure en heure jusqu’à minuit ou 1 heure du matin. Chacun rentrait chez lui, fatigué et découragé; le train arrivait deux heures plus tard et les blessés attendaient jusqu’au matin le retour des voitures. Le nombre des blessés dépassant toutes les disponibilités, on renvoyait des trains entiers vers d’autres villes où ces malheureux ne parvenaient, exténués, que vingt-quatre ou quarante-huit heures plus tard. Parmi les blessés s’étaient trop souvent glissés des simulateurs, portant un pansement sur une plaie imaginaire.

Le 3 septembre, le Directeur régional de Rennes, ne recevant aucune réponse à ses obseivations télégraphiques, m’envoya en mission à Paris pour mettre la 7® Direction au courant des desiderata les plus graves et pour prendre à ma clinique le matériel chirurgical qui m’était indispensable.

Les pansements étaient déjà très rares et les médecins n’étaient pas fixés sur l’emploi des antiseptiques. J’ai recommandé, comme pouvant remplacer avantageusement les •antiseptiques en usage, la liqueur de Labarraque du codex, préparation chlorurée alcaline non irritante, non toxique et dont le prix de revient est infime (1).

Le directeur du Service de Santé venant de partir pour Bordeaux à la suite du ministre, j’ai trouvé le sous-directeur qui a reçu mes observations écrites et m’a autorisé à emmener avec moi un autre de mes assistants, le D‘‘ Yamanouchi, bactériologiste japonais, élève du professeur Metchnikofî, pour me seconder dans les recherches bactériologiques que je voulais entreprendre sur la flore microbienne des plaies de guerre.

De retour à Rennes, je recommençai avec le D’’ Browne l’inspection des blessés militaires dans les trois départements de mon ressort et je confiai au D'’ Yamanouchi les recherches bactériologiques.

Je fis partout les mêmes constatations qu’à ma première visite à Saint-Brieuc ; on traitait des blessés atteints de phlegmons et de foyers septiques par les pansements secs, sans incision et sans drainage.

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