‹ Le service de santé de notre armée. Les réformes urgentes. Observations présentées... le 7 juillet 1915 à la Commission de l'armée du Sénat... et à la Commission d'hygiène de la Chambre des DéputésChapitre 3 sur 20 · LA RÉPARTITION DES BLESSÉS · texte numérisé non relu

LA RÉPARTITION DES BLESSÉS

La répartition des blessés, qui arrivaient chaque jour en nombre plus considérable que celui des lits disponibles était faite, au plus vite et sans qu’il soit possible de tenir compte de la gravité des blessui’es.

(1) La liqueur de Labarraque du Codex, à la dilutiou de 10 0/0 daus l’eau stérilisée, possède le même pouvoir ■microbicide que la solution aqueuse de biçhlorure de mercure à 1 pour 1000; mais elle n’est ni irritante ni toxique. CDn peut l’employer dans certains cas à la dose de 20 0/0, de 50 0/0 et même pure. Le pouvoir microbicide de la Hqueur de Labarraque pure est équivalent à celui de la solution aqueuse de biçhlorure de mercure à 1 0. 0.

Je visitais chaque jour plusieurs centres d’hospitalisation, ignorant au départ quel serait notre labeur journalier. Tantôt je ne trouvais que deux ou trois cas de blessures graves, tantôt j’arrivais dans un village de quelques centaines d’habitants, où il me fallait pratiquer dix ou quinze opérations urgentes, particulièrement des interventions pour plaie pénétrante du crâne, des ouvertures de phlegmons gazeux avec ablation d’esquilles osseuses de projectiles de guerre et de débris de vêtements, des arthrotomies, des ligatures d’artères pour anévrismes diffus et hémorragies secondaires, rarement une amputation.

Un matin, j’appris à la Direction de Rennes que trois cents blessés, gravement atteints, ^ avaient été envoyés pendant la nuit dans une nouvelle formation où on ne les attendait que trois jours plus tard et où il n’y avait que deux médecins, sans matériel chirurgical. Je m’y suis rendu avec le D‘’ Browne et nous avons pratiqué le jour même, avec les d’Hotel et de Tersannes, soixante et une opérations conservatrices dont quarante-neuf sous l’anesthésie, chloroformique. 1

Il n’y avait dans cette formation improvisée aucun matériel à pansements : seulement de ! l’eau bouillie et des vieux draps, coupés en rectangles de diverses dimensions. Heureusement, le pharmacien du village avait un peu de chloroforme. Les blessures anfractueuses ont été tamponnées avec cette toile bouillie, qui a servi également à faire les mèches pour le drainage et à recouvrir les plaies en guise de pansement.

Je fis immédiatement préparer de la liqueur de Labarraque pour assurer l’antisepsie de ces plaies suppurantes. Huit jours après, tous ces opérés étaient en voie de guérison. , Dans d’autres hôpitaux, très riches en objets de pansements, c’était au contraire un ^ gaspillage effréné de coton hydrophile, de gaze aseptique, d’eau oxygénée, d’alcool et d^’éther. '

Le Directeur régional, à l’activité et au zèle duquel je rends hommage, me chargea de ' visiter certaines localités où de jeunes chirurgiens et même des médecins auxiliaires, anciens internes d’hôpitaux de province, amputaient à tort et à travers des membres atteints de sphacèle localisé, de fracture ouverte ou de suppuration articulaire. Ailleurs, des oculistes, des dentistes, des spécialistes des maladies de l’estomac et de la nutrition avaient à traiter des blessés gravement atteints et ils se contentaient de les panser selon le profes- i seur Delorme, laissant la nature agir et attendant que la septicémie ou la gangrène fissent leur œuvre.

A chaque passage à Rennes, c’était un déluge de circulaires, contradictoires d’un jour à l’autre, émanant toutes de la 7® Direction, plus désorientée encore après sa fuite à Bordeaux et qui avait la prétention de régler, dans toute la France, les détails les plus infimes; tel un ministre de l’Intérieur qui aurait voulu diriger tous ses services, jusqu’à la moindre préfecture.

Les amputations se multipliant d’une manière inquiétante dans certaines localités, je ^ proposai au Directeur régional, qui m’avait chargé d'une enquête sur un cas d’amputation faite à la légère, un moyen très simple de prévenir de pareils abus : « Nulle opération grave, notamment les opérations sur le crâne, sur le thorax, sur l’abdomen et sur les articulations, nulle amputation, s’agirait-il d’un doigt, ne pourraient être faites sans une consultation entre le chirurgien traitant et les deux médecins militaires du plus haut grade qui seraient réunis en temps opportun; consultation dont le protocole, signé par les trois médecins, serait adressé à la Direction régionale du Service de Santé. »

Les conseils que je donnais dans mes visites hospitalières étaient très simples :

« Temporiser lorsque la plaie est aseptique, serait-elle compliquée de fracture.

« Inciser, drainer et tamponner tous les foyers purulents.

« Réserver les pansements secs et rares aux plaies aseptiques. Traiter les plaies suppurantes et infectées par les pansements humides antiseptiques non irritants, qu’il faut renouveler, dans les cas graves, deux ou trois fois par jour.

« Employer de préférence à tout autre antiseptique, pour le lavage des plaies et pour j les pansements humides, la liqueur de Laharraque du Codex, à la dilution de 5 p. 100 dans -^Feau bouillie.

« Pour les plaies pénétrantes du crâne : extraire les esquilles et les corps étrangers et s’abstenir de tenter des manœuvres profondes.

« Temporisation pour les plaies de l’intestin et des voies urinaires, la survie du blessé,

' pendant plusieurs jours (trois ou cinq jours en moyenne), témoignant que le cas était d’un I pronostic favorable.

‘ i « Ne faire aucune amputation en dehors des cas où la fonction du membre est irrémé- ’ diablement perdue ou bien où la vie du blessé se trouve en danger.

« Pour la main et des doigts, traiter les plaies déchiquetées par l’irrigation continue antiseptique, et ne sacrifier ultérieurement que les parties complètement sphacélées.

« S’abstenir de la recherche des projectiles profonds lorsqu’ils ne produisent aucun désordre.

« Remettre les opérations autoplastiques et les opérations sur les nerfs à une époque ultérieure, et les différer en général jusqu’à la cicatrisation de la plaie primitive. »

jf La désignation des médecins-chefs de beaucoup d’hôpitaux ayant été faite à la hâte et sans qu’il soit possible de vérifier leur compétence technique, il était indispensable de désigner, dans chaque centre chirurgical, un chirurgien consultant qui devait être appelé dans les cas graves et serait chargé des opérations délicates. Les instructions ministérielles autorisaient la nomination de chirurgiens consultants locaux, mais la 7^ Direction a refusé à ces chirurgiens consultants le droit de visiter les hôpitaux de leur circonscription, et ils devaient attendre l’appel de leurs confrères, trop souvent inexpérimentés.

Les meilleures volontés se heurtaient aux intérêts particuliers. La plupart des médecins exigeaient « de grands blessés » et c’est ainsi que la répartition avait lieu dans les conditions les plus contraires à l’intérêt de nos vaillants soldats.

Mes efforts pour réunir, dans chaque grand centre chirurgical, tous les blessés qui devaient subir une opéi*ation dans un ou plusieurs hôpitaux dotés de chirurgiens de carrière, demeurèrent presque stériles en présence des intrigues et des influences locales, et il me fallut constater que trop souvent l’intérêt particulier des médecins primait celui des \ malades. A Rennes particulièrement, les compétitions personnelles battirent leur plein ; jiun certain nombre de chirurgiens se prétendaient le droit de pratiquer à leur guise et sans contrôle les interventions les plus fantaisistes. L’un d’eux amputait l’avant-bras pour une plaie dorsale du poignet superficiellement sphacélée ; un autre sectionnait transversalement les deux muscles pectoraux pour chercher dans l’aisselle une halle aseptique et inoffensive, qu’il ne put découvrir, pas plus qu’il ne réussit à réparer les muscles maladroitement sectionnés ; un troisième provoquait des pleurésies purulentes chez des soldats atteints de plaies du thorax inoffensives et aseptiques, en leur injectant de l’azote, sans précautions antiseptiques. Un autre opérateur faisait des laparotomies à des soldats atteints de fistules

intestinales bénignes et il tuait des malheureux que les balles allemandes avaient épargnés.

Le seul centre chirurgical qu’il m’ait été possible d’organiser dès ma première visite, grâce à la collaboration du D‘' Noblet, médecin délégué de la circonscription, et du D'' Le Pionnier, médecin-chef de l’Hôpital 37, a été celui de Granville où toutes les opérations des blessés français ont été pratiquées à l’hôpital le mieux organisé, installé dam les bâtiments luxueux de l’Hôtel Normandy.

Les blessés légèrement atteints et les convalescents étaient répartis dans les autres formations et dans les bourgades voisines. |

Les blessés allemands étaient opérés à Lhôpital mixte, où ils étaient internés.

Le service chirurgical de l’Hôpital 37 fonctionnait dans d’excellentes conditions J ainsi le Jour même et le lendeTiiain de l’arrivée de 725 blessés, nous avons opéré, dans une seule salle d’opérations munie de deux tables, avec deux séries d’instruments, le premier jour|, 68 blessés et le deuxième jour 48 blessés, soit en tout 116 blessés atteints de grands fracasl osseux et articulaires, de plaies pénétrantes du crâne et du thorax, dont un soldat atteint’ de péricardite purulente avec plaie du cœur, que j’ai revu récemment, guéri avec quelques, adhérences péricardiques.

La répartition des blessés doit être remaniée après le premier examen : il y a en effet, à l’arrivée des trains, des blessés couchés qui ne sont pas très atteints ; au contraire, j’ai vu un certain nombre de soldats atteints de plaies pénétrantes du crâne avec début d’encéphalite et infection streptococcique qui arrivaient sans pansement, les cheveux collés suri l’orifice, se plaignant à peine et sans symptômes extérieurs.

11 me semblait indispensable de réunir : 1° les plaies du crâne et de la tête; 2 ° les plaies du cou et du thorax; 3° les plaies de l’abdomen et du bassin; 4° les plaies des^ membres sans fracture ; 5° les fractures aseptiques ; 6® les fractures infectées.

Chaque blessé peut être ainsi mieux surveillé que si le chirurgien traite côte à côte des plaies pénétrantes du crâne, des plaies superficielles et aseptiques, des fractures compliquées, des fistules intestinales ou vésicales, des phlegmons gazeux, des gangrènes superficielles et des gangrènes gazeuses.

Cette confusion a été grande dans toute la France et, lorsque la 7' Direction a ordonné! d’opérer les appendicites ou les cures radicales de hernie, des hommes en pleine santé ont] succombé à la gangrène gazeuse, parce que ces opérations ne pouvaient pas être faites sans danger dans des milieux infectés.

Je constatai presque partout l’incompétence la plus notoire et l’inobservance des précautions antiseptiques les plus élémentaires.

C’est à Granville que j’ai observé les premiers cas de mutilations volontaires de la main. Ces blessures étaient d’un type uniforme : petit orifice palmaire et grand éclatement dorsal. <

Après mes premières constatations, je me suis fait présenter un certain nombre de j. blessés atteints de plaies de la main ou du pied et je suis arrivé à des conclusions précises, qui permettent de reconnaître, même après guérison, les coupables.

Parmi les visites navrantes qu’il m’est arrivé de faire dans mes tournées journalières, je dois citer une formation d’une petite ville de la 10® région, où la stricte observance des règles formulées par Delorme pour des plaies graves des membres avait provoqué des désordres incroyables, notamment des phlegmons putrides et éléphantiasiques, nécessitant l’amputation.

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