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La nature des dieux

IMous venons d'étudier toute la mythologie japonaise, avec ses personnages divins ; nous avons analysé le monde desdieuXy puis reconstitué sa synthèse; et par suite, ayant vu sans cesse les divers acteurs du drame en mouvement, dans le décor même où ils s'agitent, nous connaissons déjà, par mille détails du récit, leur nature intime et leur séjour, leur histoire et leur genre de vie. Il ne nous reste plus qu'à préciser ces points essentiels d^une manière plus systématique.

Rassemblons d'abord nos observations sur la nature des dieux du Shinnlô. Nous savons que ce sont des êtres supérieurs, mais d'une prominence toute relative. Entre eux et nous, point de distinctions rigides, mais une insensible transitions Nous allons donc pouvoir constater en eux, soit au point de vue physique, soit au point de vue moral surtout, les caractères généraux de l'homme et, en particulier, les traits du Japonais primitif.

Au point de vue physique, on serait tenté de mettre à part les dieux qui ont pour corps une chose de la nature, comme un astre ou uu animal. Il ne faut pas oublier pourtant que tel objet céleste, comme le Soleil, est imaginé aussi sous les apparences d'une femme, et que, si un quadrupède n'est pas confondu avec le bipède humain, tous deux ont néanmoins le même don de la parole'. Mais laissons ces détails de la vaste évolution que nous avons déjà étudiée',

1) Elle apparaît bien dans les caractères employés pour écrire les noms divins, tels dieux authentiques étant comptés avec le suffixe numéral propre aux hommes (par ex., ftari : K, 112), tandis que des personnages humains reçoivent celui qui, d'ordinaire, est réservé aux dieux (K, 240 seq. 257, 260, etc. ; cf. supra^ p. 227, n. 1, et aussi T, II, 117).

2) P. 65 seq., 93 seq., etc. Voir aussi Aston, op. cit., p. 16 seq. ; et cf. H. Spencer, I, 550 seq.

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et qui conduit à ranthropomorphisme final. La plupart des dieux naturistes, assimilés aux dieux humains, sont alors conçus avec tous les caractères physiques de noire espèce*. Sans parler de certains dieux qui sont peutêtre des singes, mais que les documents nous donnent pour des hommes h queue % et sans nous arrêter non plus à quelques dieux nains', nous remarquons d*abord que nos kaniis ont Taspecl général de Thomme, avec une stature proportionnée h leur force : ce sont des géants^. D'une manière phis précise, nous pouvons constater qu'ils possèdent un corps pareil au nôtre, depuis la tête, avec ses cheveux et ^a ijurbe ', avec tous les organes des sens*,

1 II n'est pas mutile d'insisler |8ur ce point, en présence des théories ima^'iiiiVs par certains auteurs 'ri'/, sup,, p. 10, n. 1).

'J, K, 137, lil, qui nous les représente comme des « divinités terrestres m, tyint un nom, et devenant dieux ancoslraux de certains corps héréditaires. Cf., à ce propos, supra p. 140, n. 3 (le dieu Sarouta) et 144, n. 1. Voir aussi fiev. d'hist.iUs rt'iigi'jns,{,\W\\, pp. 87-8S. Cf. enlin les Cercopes «Ovide, Jfetam., XIV, HS-iOO).

:>) Certains t$outchi»yhoHmo^ « de courte stature, avec de longs bras et de lonf:iies jambes, comme les py^^mées >», sont pris dans des fîlets par les soldats de l)j;miiK>u (N, I, 121». 130, et K, 141). Cf. aussi K, 85, N, I, 62 {supra, p. lî^ii, !.. :■:).

\) iiirata soutient qu'ils doivent avotr dix pieds de haut (voy. Aston, op. ctf., p. VJ). Celle évaluation semble timide quand on songe à leurs exploits, qui, même en tenant compte des pouvoirs magiques qu*ils possédaient, supposent une force prodigieuse. Ils soulèvent des rochers qui exigeraient l'effort de mille hommes (supra, p. I9d, n. 5), etc. Plus tard, Yamato-daké a un sommelier nommô Nana*tsouka-haghi, c. à. d. <' Tibias longs de sept largeurs de main » (K. 223).

5) Supra, p. 93 (la chevelure d*Amatêras), p. 270, n. 1 (celle de Sxannoô). — P. 131, n. 5 (1& barbe de Szannoô) ; et cf. aussi K, 192. Je trouve dans un journal breton (le Moniteur des Côtes^du^Sord, 15 octobre 1904), Thisloire d'un enfant miraculeux qui serait né à cette t'poque, dans le pays de Guéméné, avec une barbe de sapeur, et qui serait devenu la terreur des habitants du village.

0; Douche (parfois vorace : K, 140, et supra, p. 138, n. 2). — Yeux (qu'on allonge encore, semble-t-il, par des taloua^res. Dans le K, 148, la princesse I-souké-yori reste iaterdite en apercevant les « yeux fendus perçants » (iokérouto-mc) d*un compagnon de Djimmou, Oh-koumé ; elle lui demande même la

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jusqu'aux membres % avec leurs doigts* et leurs ongles*. Nous observons aussi que ces êtres divins sont soumis aux lois naturelles, que leurs organes exercent toutes nos fonctions. Fonctions de nutrition : digestion ^, circulation % respiration*, excrétion'. Fonctions de relation : mouvement' et sensibilité*. Fonction de reproduction, surtout : car si

raison de cet aspect bizarre; à quoi Oh-koumé répond, comme le loup au petit Chaperon rouge : <c Mes yeux fendus perçants ? C'est pour trouver tout de suite la jeune fille ! » Or, le caractère que les commentateurs lisent sakou^ « fendre », signifie ici « tatouer, marquer » : cf. K, 113, 309, et supra, p. 142 n. 2). Voy. encore, pour les yeux divins, supra, p. 62, n. 3, etc. — Oreilles (d'autant plus estimées qu'elles sont plus grandes : voir Chamberlain, op» cU.^ 48, n. 18). — Nez (quelquefois exorbitant : le dieu Sarouta en avait un qui atteignait sept largeurs de main, N, I, 77. Voir aussi plus haut, p. 93, n. 2» etc.).

1) Les dieux ont bras et jambes (ci-dessus, pp. 65-66, etc.), ce qui, plus tard, embarrasse fort les théologiens. Nos apologistes d'Occident se tirent d'affaire en niant Tanthropomorphisme primitif : les passages de la Bible où Dieu a des pieds et des mains ne devraient pas èlre pris à la lettre (par ex., P. Zaplétal, Le rédt de la création dans la Genèse, 1904, critiqué par Ed. Montet, dans Rev. d^hist, des religions, t. L, p. 265). Les commentateurs japonais, plus hardis, admettent le fait et tirent argument de son absurdité même pour affermir leur foi : « qui aurait pu, dit Motoori, inventer une histoire aussi ridicule^ si elle n'était pas vraie? » (voy. Aston, Hist. of Jap. lit., 332).

2) Les trois dieux primordiaux ayant a caché leurs personnes » (voy. plus haut, p. 242, n. 1), Motoori les déclarait incorporels, Hirata lui répond (T, III, app.,55) que, même pour ces êtres mystérieux, on ne saurait faire d'exception, aux dépens des textes; en effet, l'un des trois, Taka-mi-mousoubi, a proclamé lui-même, dans une histoire célèbre (N, I, 63, et cf. supra, p. 188, n. 3), que le méchant Soukouna-biko-na était le seul de ses quinze cents enfants qui eût « glissé entre ses doigts » ; donc il avait des doigts, donc des mains, donc un «orps d'homme.

é) K, 59 {supra, p. 70, n. 3), etc.

4) Ils le nourrissent, mangent, boivent jusqu'au vomissement (K, 53 : sup., p. 66; N, I, 83, R, 1, 114, etc.).

5) Voir ci-dessQs, p. 111, n. 3, et p. 199, n. 5.

6) Exemple : K, 123 [vid. sup., p. 117, n. 3).

7) Urine d'Izanaghi (N, I, 25; supra, p. 203, n. 6). Excréments de Szannoô (K, 53; supra, p. 66). Cf. aussi K, 29, etc.

8) L'épithète « rapide » est une de celles qui entrent le plus souvent dans le nom des dieux (K, 26, 43, 48, etc.).

9) De temps à autre, ils pleurent {sup., p. 93); mais, étant Japonais, ils rient plus souvent encore [supra, p. 70, p. 173, n. 4, et pass.; cf., à ce propos, une

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Certains ne paraissent guère avoir de sexe déterminés d*autres sont nettement mâles ou femelles*; nés de parents', ils aiment' et ils ont des enfants *"; et Tétemel dénombrement de leurs mariages, de leurs procréations, soit suivant le mode humain*, soit par des voies plus mystérieu-

chanson du Moyen- Ago, où L)icu, tombé malade à Arras, est guéri par un troafère qui Ta fait rire : II. Spencer, I, OlOj. Le culte de cet dieux reflète ceUe joie perpi'*luelle qui est leur émolion dominante : il vlève même le rire à la dignité d'un rite. A la ftHo dt: Nifou Miôdjinn, quand la procession arrire devant ie temple, le maire du village s'écrie : « Suivant notre coutume annuelle, rions tous ! H Un riro énorme est le répons de la foule. (C'est que ce dieu ne fait pas comme tous Ws autres, |»endant le kami-ntt'litouki, la visite annuelle à idzoumo : vuy. Aston, op. cit., p. Cet 145; L. Hcarn, op. cit., I, 176). — En6n, quand Jeurs réserves nerveuses sont «'-pui&i^es, les dieux s*endorment à la manière des houiiijes (voy. par t*x., ci-di-ssut. p. 270, n. 1 ; et cf. II. Spencer, 1,552). Ils ont d'ailluurs des coqs pour se rcveilicr (li I, 114).

1) Ce qui étonne un peu, à première vue, dans un pays où les poupées mêmes ont un sexe. Mais il no faui pas oublier que le langage contribue beaucoup à la formation profrressive des images divines; or, en japonais, 1& grammaire ne distinguo pas entre « lui » et «< elle » (voy, Aston, op. cit., 19, 22). Même les couples divins, que nous avons si souvent rencontrés, ne sont pat toujours composés d'un dieu et d'une déesse.

2) Cette détermination apparaît, non seulement dans leur rôle mythique eu général, mais parfois aussi dans leurs noms mêmes : nous avons, en effet, rencontré çà et là bien des divinités dont le nom se termine par ouo^ mile, ou par md, femelle. Exemple du premier cub : l'Océan -tempête, qui ravage tout (supra, p. 64, n. 3); du second : la deess;: féconde qui produit la Nourriture (p. 178, n. !')• L)'autres fois, le caractère masculin ou féminin d'une difiaité n'étant pas indiqué d'avance par la nature même des choses, le sexe qui lui est attribué dépend de circonstances variées : une montagne, par exemple, peut être m&le ou femelle (voy. p. 177, n. 1, etc.).

3) Exemple K, 00 (supra, p. 237).

4) K, 20, 66, 78, etc.

5) Parfois, de femmes humaines (K, 177 : supra, p. 263, n. 2; N, 1,73, ete.)« Cf. les flls de Dieu et les ûUes des hommes dans la Genèse (YI, 2), les dieux grecs (par ex.. Hymne homér, III, où Aphrodite se vante de les avoir « tous unis à des femmes mortelles », trad. Leconte de Lisle, p. 419), etc.

6) D'où résultent pour eux, en certains cas, des inquiétudes qu'on aurait pu croire propres aux hommes. Exemple : U légende déjà citée p. 112, o. fl. Quand la princesse Florissante Tient annoocer sa grossesse à rancètrs des empereurs : « Quoil s'écrie-t-il. Enceinte après un seul séjour! Ce ne peut être mon enfant : c'est sûrement celui de quelque dieu terrestrel » (K» 116- 117 ; N, 1, 71 seq.). Et dans toutes les variantes, oe refrain : « Bien que je soit

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ses S remplit toute la légende, où, sans relâche, de nouvelles générations s'ajoutent, en listes interminables', à la masse prodigieuse des dieux déjà existants*. Cette physiologie loute-puissante est cependant accompagnée d'une pathologie : les dieux sont parfois malades^; ils guérissent% ou ils succombent*. Bref, nombre d'entre eux nous appa« raissent comme mortels \ tandis que d'autres montent à l'immortalité*. Mais, malgré les misères auxquelles ils sont

enfant de la Céleste divinité (Àmatéras), bien que je sois un dieu Céleste, comment pourrais-je rendre enceinte une femme dans l'espace d'une seule nuit? » (N, I, 71, 85, 88). Cf., plus tard, une conversation de Youriakou avec rOh-mouradji Mé. L'empereur a des doutes sur sa paternité, pour la même raison que son illustre aïeul. <c Mais, dans cette seule nuit, combien de fois? > demande le courtisan, a Sept », répond Tempereur. Le courtisan le rassure. (N, I, 338).

i) Voir ci-dessus, p. 47, n. 2 (scissiparité); 62 (lustratipn d'Izanagbi); 66 (Amatéras et Szannoô) ; etc.

2) K, 21 seq. (quatorze îles), 25 seq. (trente-cinq divinités), 32 seq. (seize), 39 seq. (vingt-six), et ainsi de suite.

3) Supra, p. 50, n. 3. En dehors même des évaluations légendaires, le JSnnghishiki énumère déjà 3.132 cultes officiellement reconnus (voy. Aston, p. 66). Cf., pour la multiplicité des dieux chez d'autres peuples, H. Spencer, I, 569, 577, etc.

4) Vid, sup.^ p. 66 (intoxication par le saké); 69 (hystérie : et cf. p. 46, n. 2); p. 111 (6èvre, puerpérale sans doute); p. 236, n. 3 et p. 265, n. 2 (refroidissement, qui paraît suivi d'une crise de rhumatisme articulaire aigu) ; etc. — Les dieux peuvent aussi être blessés : contusions, fractures et plaies de toute sorte (p. 67, p. 111, n. 3, p. 199, n. 5, p. 255,n. 1, p. 265, n. 1, et cf. également K, 70), brûlures (pp. 107, 158, n. 7), etc. — Enfin, les dieux peuvent se noyer (p. 163, p. 210, n. 3).

5) Voir p. 67, n. 4; p. 153.

6) P. 67, p. 109. p. 255, n. 1, p. 265, n. 1, etc.

7) Dans certains cas, on se contente de nous signaler leur mort (exemple : supra, p. 67). D'autres fois, on nous les montre aux Enfers (exemple : p. 94).

8) M. Aston dit (op. cit., p. 74) que les dieux du Shinntô « ne sont pas immortels. « M. Chamberlain écrit, avec plus de raison, que « quelques-uns d'entre eux moururent » {Kojiki, Introd., p. lvi). En effet, dans la grande majorité des cas, les textes ne nous parlent pas de leur fin. La plupart des dieux de la nature subsistent : Amatéras, par exemple. Ceux mêmes qui sont taés se survivent sous d*autres formes : la déesse de la Nourriture, dans la perpétuité des moissons; le dieu du Feu, dans l'élément igné que recèleront le bois et la pierre. Tout ce qu'on peut dire, c'est que les dieux japonais, comme

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presque tous sujets, malgré leurs lieps terrestres' et leurs pouvoirs limités', malgré toutes les faiblesses qu'implique leur nature finie, leur qualité se reconnaît quelquefois à des marques surhumaines : de leurs corps glorieux émane une lumière sacrée, où éclate la divinité*. Déjà Ton entrevoit, à travers cette clarté, une conception plus haute et plus raffinée : peu à peu, beaucoup vont se libérer et, dégagés de leur enveloppe visible, entrer au monde des purs esprits \

presque tous les dieux primitifs (H. Spencer, I, 561), ne sont pas des « Immortels M au même titre que les dieux grecs, pir exemple; et encore le grand Pan fut-il soumis à la mort.

1) Pas d'omniprésence. Cette notion plus moderne se troave seulement en germe dans Tidée que l'esprit (mt-tomc) d*une divinité peut agir à une grande distance du lieu où réside sa personne (son oicIsousAî-nit-mî, Téritaûle auguste corps) : par exemple, que la déesse du Soleil, tout en restant dans les cieax, peut entendre à Icé les prières de ses fîdèles (yov. Aston, p. 27, 31, 74). Cf., dans le Judaïsme, le Shekinah, a ce qui habite » dans le temple, comme une émanation brillante du dieu (Hastiogs, Dict, of the Bible),

2) Pas d'omnipotence. Ils sont très supérieurs aox hommes par leur force et leur adresse, comme par leurs dons de magiciens; mais ils n*ont éTidemment rien de commun avec la conception d'une puissance inflnie.

3) Supra, p. 47, n. 1 (le double d*Oh-kouni-noushi) ; p. 140, n. 3 (le diea Sarouia : voir détails dans le N, 1, 77); p. 268, n. 3 (Ho-ouori : et cf. K, 137, Oui-hika, « Lumière de la fontaine », un des dieux à queue que rencontra Djimmou); K, 197, N, I, 75. etc. — La beauté d'une déesse suffit à lui don* ner ce resplendissement : K, 82. Shita-térou-himé, « la Princesse rajonnanta d'en-dessous », sans doute pour la raison indiquée dans une glose da K, 203, où la déesse de la Poésie, So-tohori-no-iratsoumé, m. à m., « la Jeane femme passant à travers ses vt^tements », est appelée ainsi, d*après le eommentateor parce que IVclat de son corps brillant étincelait à travers sa Téture. — Quant aux autres dieux, le rayonnement qu'on leur attribue ne serait-il pas, pour une bonne part, un reflet d'Amatéras et de la nature solaire du Shinntd en général? Il est possible d'ailleurs que cette croyance ait été fayorisée par des visions lumineuses comme celles qu'on rencontre si souvent ches les bal* lucinés religieux (voy. A. Marie, Mysticisme et Folie, 1907, pp. 258, 259, 262, 263, t?64, 298, etc.).

4) Par exemple, la déesse de la Nourriture deviendra l'Esprit de la Nourriture [supra, p. 178, n. 2). Celte évolution est bien marquée par la distinction qu'on arrive à faire entre les « choses publiques » (araha-goto) et les « choses cachées » (kakouré»goto), c. li d. entre les affaires temporelles et les affaires spirituelles, qui concernent les dieux invisibles (voy. Aston, op, cit,^ p. 31).

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En attendant, et quelle que soit la nature plus ou moins spirituelle de ces dieux, ils possèdent des qualités psychiques qui, pour n'être pas étrangères aux hommes % n'en sont pas moins merveilleuses. Us peuvent projeter à l'extérieur leur esprit», l'attacher à un fétiche* ; ils peuvent, en dehors même de cette émanation générale, se dédoubler en plusieurs esprits distincts^; ils peuvent enfin produire, par scissiparité, de nouveaux esprits, indépendants ^ Toutes ces

1) Vid. stip., p. 47, n. 2 et p. 193, n. 4.

2) Leur mi-tamaf a auguste esprit ». {Tamay d'abord un don : même racine que les verbes tabou et tamafouj donner ; puis, chose précieuse, comme un joyau, ou, par extension, comme l'âme d*un homme ou d*undieu : cf. a mine eternal je« wel)),dans Shakespeare, Macbeth^ acte lUySCône i, et le vers japonais cité plus haut, p. 48, n., in fine). L'idée que Ténergie intime d*un homme peut se delà* cher de lui pour prendre forme au dehors est une croyance primitive très répandue (voy. Lang, 38, 47; Frazer, 196 seq.; Marillier, dans Rev, (Thist. des religions f t. XXXVII, p. 216; etc.). Cf., plus tard, dans les superstitions populaires, la croyance aux Rokouro-koubi, ou Cous tournants, êtres humains dont le cou peut s'allonger à l'infini, pour faire apparaître la tête en des lieux éloignés (Anderson, Catal,,ip. 170, pi. 18j; conception qui d'ailleurs se retrouve aussi chez certains fous (A. Marie, op cit,, p. 233).

3) C'est ce qu'on appellera le tama-shiro (représentation de l'esprit), ou, plus souvent, iQshinntaï (corps du dieu), bien que ce fétiche soit regardé, en principe, comme distinct de la personne réelle (Motoori, Sakitaké no Benn^ 21 ; Aston, 32, 34, 70 seq. et pass. ; et voir ci-dessus, pp. 212 seq., en particulier 221 seq.).

4) Tantôt deux {ara-mi'tama et nighi-mi-tama), tantôt trois (en y ajoutant le saki-mi-tamay que M. Aston, pp. 30, 145, et M. Florenz, p. 145, n, 83, identiÛent au nighi-mi'tama, mais qui semble bien constituer un troisième esprit : voy. en effet Satow, T. III, app., p. 78) : supra, p. 47, n. 2. Si l'on admet, avec Hirata, que ces esprits sont eux-mêmes diiïérents du dzeiintat nomi^tama^ c. à d. de « l'esprit du corps entier », on pourra arriver à un total de quatre esprits (cf. les quatre ftmes que les Indiens de la rivière Fraser attribuent à Fhomme : J. G. Frazer, op, cit., p. 218). Au demeurant, la théologie shinntoïste ne pose aucune limite k ces subdivisions, puisque, d'après Hirata encore, la divinité serait pareille à un feu qui peut être communiqué à plusieurs lampes sans que le premier foyer subisse aucun changement (voy. Aston, p. 34). En tout cas, dans le Shinntô primitif, nous trouvons déjà trois dédoublements possibles : l'âpre esprit et le doux esprit (par ex., N, I, 237), puis l'esprit bienveillant (N, I, 61).

5) Voir plus haut, p. 47, n. 2. Ce procédé, qui tend à multiplier les personnifications d'un même phénomène, est encore aggravé par les conditions particulières d'une langue où l'on néglige le plus souvent d'indiquer s'il

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proueAse!^ magiques ne les empêchent pas de resler, au point de vue moral, ce qu^ils étaient déjà au point de vue physique : l'image agrandie, mais toujours fidèle, des cerveaux qui les ont créés. Dans l'ordre intellectuel, ils n'ont pas Tomniscience : toujours embarrassés, il leur faut, pour s*éclairer, les lumières d'une assemblée générale', et le dieu de la Ruse qui les conseille alors ne se montre guère infaillihle': ils ne savent pas, dans leur céleste séjour, les chosffs qui se passent sur la terre': ils ignorent le passé, le présent, l'avenir ^ par suite/ ils ont recours à la divina-

s'agit d'un «lieu ou de plusieurs. L)« c«s divers faetoars résulte, dans bien des cas, une incertitude embarrassante qaant au nombre des dieox qai remplissent une même fonction. Par exemple, la notion de force génératrice est représentée d'abord par un ou deux dieux Producteurs, puis par cmq ou davantage (vid. M/;»., p. 241. II. 5 t?t 6, p. 282, n. 2). Le dieu du Vent est tantAt un, tantôt rlouble {impra, pp. 97-98j. Plus taril, l'évolution se poursuit encore, d'une manière f>lus artincielle, et c'est alors qu*on en vient à concevoir, sous l'inlluence bouddhiste, des triniles qu'ignorait la religion primitive (voy. en effet, p. 244, n. 1/. On fera une triuitè de Szannoû (dans le Shinntù Minmt'kou, 1699 : Astun, np, f*i(., lU, 139.. Des divinités de la Cuisine, on extraira un dieu hindou à trois télés {supra, p. 182; et .\slon, 160). Les dieux, b\ naturels, du Fond de la mer, du Milieu de la mi*r, de la Surface de la mer senmt ramenés à l'unité, de vive force, afin qu'ils rejaillissent, par suite, en trinité (stipra, p. 119; et Aston, 22, ll'J)- ^^^^U ^^ expliquera toutes les dinicultt'*8 par la théorie «les /louri-j/iinn, ou «• corps fractionnaires », c'est-àdire de l'unité en une .<eule esscnci^ de plusieurs personnes divines (voy. Aston, p. 21/; <t ainsi, l'écoie de Motoori deviendra l'émule involontaire des thpoloL'iens occi'lentaux.

1 K. 20-21 (supra, p. 201, n. i-; K, 54 {supra, p. 07^); K, 93 seq.; elr.

2) Oijand les dieux délihërcnl sur les moyens de «< pacifier » le psys que doit r«>nr le futur t'iii[)ereur, Omoi-Kané propose l'envoi d'un ambassadeur, qu'il (ir-si^Mie lui-m^me, et qui ne revient pas; il en choisit un second, qui ne reparaît pas davanta^^^e; il en fait expédier un troisième, qui est tué; et c*e8t seulement après ces trois essais malheureux qu'une quatrième mission aboutit (K, 93-105;.

3) S'ils apprennent la mort du Faisan [^upra, p. 263, n. 2), c'est uniquement parce, que la fl^chn ensauf^Iantêe, arrivant jusqu'à la IMaine des hauts rieux, ehl venue tomber à leurs pieds iK, IHj).

4) L<'ur [tremier ambassadeur, Amé no ho-hi, s'est mis au mieux avec Ohkouniiioushi, lîonl il devait obtenir la 8oumis?inn : ilsii^^norenl ce fait. Au bout de trois ans, inquiets do n'avoir point de nouvf'Je?, ils eiivi)ient Amé-ouaka-

1ion% qui les rabaisse au niveau des hommes et fait planer sur tous un même Destin'. Dans l'ordre moral proprement dit, leur supériorité n'est pas plus manifeste : la naïveté de leurs sentiments reflète la médiocrité de leurs pensées; ils ont toutes les vertus, mais aussi tous les vices, de nos Japonais primitifs« Laissons de côté, pour l'instant, ces traits particuliers de leur vie morale', et contentons-nous d'examiner une question qui intéresse le fond même de leur nature : celle de savoir si le caractère de ces dieux, tantôt bons, tantôt méchants, a conduit leurs fidèles à imaginer la lutte générale de deux principes; en d'autres termes, si la conception dualiste se retrouve dans le Shinntô.

hiko, qui aussitôt épouse Shita-térou-himé,fine d^Oh-kouni-noushi, et ne songe plus qu'à faire la conquête pour lui-môme : ils ne savent rien de cette trahison. C'est huit ans après seulement qu'ils se décident à expédier le Faisan pour tAcher d'apprendre quelque chose. Et ils n'ont pas plus la prescience de l'accident dont ce dernier va être victime qu'ils n'ont eu celle des événements antérieurs (K, 94-95). Si leur connaissance des faits matériels est limitée de la sorte, à plus forte raison ne sauraient-ils se douter de ce qui se passe dans les cœurs : lorsqu'ils maudissent le meurtrier du Faisan, leur formule est conditionnelle, parce qu'ils ne savent pas quelles pouvaient être ses véritables intentions (voy. K, 96). Cf. le Dieu de la Bible, qui, ayant entendu parler des crimes de Sodome et de Gomorrhe, descend lui-même du ciel pour faire sa petite enquête (Gen., XVIII, 21 ; voir aussi XI, 5, 7, etc.). 1} Suprdt p. 68; p. 251, n. 4; etc.

2) En d'autres termes, le Shinntô primitif admet, sans la nommer, une vague Puissance impersonnelle, pareille à la Moîra d'Homère, au temps où Zeus n'était pas encore le « Moiragétès », le dieu qui dirige le Destin (voy. P. Decbarme, dans Rev, d'hist, des religions, t. IV, p. 344-346; J. Girard, U sentiment religieux en Grêcey d^ Homère à Eschyle; A. Croiset, op. ci7., 183). Plus tard, les théologiens japonais, comme les poètes grecs, seront fort embarrassés par cette conception ancienne, aussi peu flatteuse pour la sagesse que pour la puissance de leurs dieux. Comment ne pas trouver étran<^e. par exemple, que, consultés par le premier couple, les plus grands dieux se voient incapables de répondre sans avoir fait appel, de leur côté, à on ne sait quelle intelligence supérieure? Hirata, toujours ingénieux, croit se tirer d'affaire en les comparant à un prince qui a conûé à chacun de ses serviteurs une fonction particulière, et qui, lorsqu'on lui demande des renseignements sur un point quelconque, prie l'interrogateur de s'adresser à celui qui est le mieux au courant de la question (T, III, app., p. 62-63).

3) Nous y reviendrons à la Vie des dieux.

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La première obsorvalion qui se présente à l'esprit, avant ni(>mc qu*on examine sur ce point la mythologie indigène, c'est que le peuple japonais, pris en masse, est foncièrement bon '; que ses heureuses dispositions, prouvées à la fois par son histoire' et par Texpérience directe'» durent

i) Vieille question, souvent agitée en Extrême-Orient comme dans TExtrAme- Occident, que cplle de savoir si, de nature, l'homme est bon ou maoTais (roir par ex. Tontrctien de Menciusetde Kokoushi.dans le Jffndus, li?. V^l, pari, t, cliap. 1 et 2]. Lorsqu'on vit dans un des petits cercles étroits où 8*ezaspère l'individualisme occidental, on est volontiers enclin au pessimisme ; mais lorsqu'on voyage un peu à travers le monde, on constate avec bonheur que la mo3^nn6 humaine est excellente. Je n*en veux pour preuve que lopinion de Livingstone déclarant que, de toutes ses d<'couvertes, la plus précieuse à ses reuz était d*avoir observé l'omhien de braves gens existent sur la terre. Nul pays, mieux que le Japon, ne peut donner cette impression. « En dépit, dit Lafcadio Heam, de tout»'S les misères, de tous les vices et fie tous les crimes, qui ne sont nulle part aussi développes qu(* d.ins notre civilisation dite chrétienne, c'est un fait évident, pour quiconque a beaucoup vécu, beaucoup voyagé et beaucoup pensé, que la masse de l'humanité osi bunne • ; et res lignes lui sont inspirées surtout parle vieux JafK)n (KoAon), 277,2^)9}. <r(>sl«]ireneffet, là-bas, la bonté humaine semble vraiment innée. « Au point de vue moral, le Japonais moyen est franc, honnête, fidrle, hou, doux, courtois, confiant, affectueux, Glial, loyal. » (W. E. (îriflis, The Mikadi/s /w/ipirri. Hien d'étonnant si, pour ce peuple aimable, rhomme ost bon de naissance. Quand j'étais h Tokio, un de mes étudiants, ayant ru vent de la théorie contraire, vint me voir un jour, de grand matin, pour me consulter sur cette idée nouvelle qui rinquit'>tait fort et qu'il avait besoin d'entendre réfuter, niielques mois auparavant, un autre Japonais était venu inter* rogerM. Hoissonado sur le même point (voir sa réponse, « L'homme est-il naturellemeiit bon ou mauvais ». dans linw: française du Japon^ 1892, p. fô-73). Si Jenn-.lacqiii's était allé au Jipon, il n*y eût trouvé que des disciples. Cest une disposition à ne pas penlre de vu(* si Ton veut comprendre le Shinntô.

2; La vi(> populaire sous ran<M(*n n*ginip, en particuher celle de Timmense classe agricole, nous révèle une or^ranihation fonilée, dans la plus large mesure possible, sur l'amour mutuel (voir notre leçon d'ouverture sur La civilisatitm jajumnisr^ 1899, p. 16 seq.). 11 est vrai que les Japonais avaient subi, durant iiiillp ans, les influences combinées de la douceur bouddhique et de la sagesse chinoise. Mais s'ils n'avaient pas été bons de nature, comment expliquer que ces principes étrangers aient produit chez eux des résultats que ni la morale chrétienne, ni la culture antique n'ont pu obtenir chez nous? L'orgueil nationaliste des philosophes indigènes {supra, p. 12, n. 1) ne suffit pas à compromettre entièrement leur thèse, et si nous ne pouvons accepter leurs exagérations, la justice nous oblige à reconnaître pourtant les vertus natives d'un peuple qui, depuis des siècles, obéit si joyeusement à sa conscience.

3) Il suffira de donner ici l'opinion du premier missionnaire chrétien qui, au

fatalement se refléter sur le monde des dieux qu*il fit à son image ; et que par conséquent, si celte foule divine comprend des bons et des méchants tout ensemble, les premiers doivent dominer les seconds. L'étude de la légende sacrée confirme aussitôt cette impression. La plupart des dieux qu'on y rencontre sont des êtres bienfaisants : déesse du Soleil, dont la lumière verse au cœur de ses fidèles un véritable ravissement '; déesse de la Nourriture, qui éveille en eux une perpétuelle reconnaissance'; dieux Producteurs, sources bénies de la vie universelle' ; dieux de la nature de

milieu du xvi« siècle, essaya de convertir les Japonais, et celle du premier homme de science qui, à la fin du siècle suivant, s'efforça de les comprendre. « Ce peuple, dit saint François-Xavier, est les délices de mon âme ». <c ... Il scroit assez naturel de conclure, dit Kaempfer, qu'ils doivent s'abandonner à toute sorte d'excès et de débauche, et se livrer sans contrainte à tout ce qui peut satisfaire leurs désirs et leurs passions, puisqu'ils ne sont point retenus par la crainte d^ofîenser leurs Dieux et d'encourir leur indignation et leur colère. Et peut-être seroit-ce Tétat malheureux de ces Peuples, s'il n'y avolt pas quelque chose de plus puissant gravé dans leur cœur; je veux dire la Raison naturelle, qui règne ici dans toute sa force, et qui seule suffit pour détourner du vice et pour ramener à la vertu ceux qui veulent bien se conduire par ses lumières.. • Et certainement la Nation japonnoise, considérée en général, nous fournit une preuve évidente que les lumières de la Raison naturelle... peuvent sûrement diriger et conduire tous ceux qui veulent pratiquer la vertu et conserver la pureté de leur cœur. » (Uist, du Japon, II, 17-18. Ailleurs, Kaempfer se déclare en mesure d'affirmer que, pour la pratique de la vertu et la pureté de la vie, les Japonaif surpassent de beaucoup les chrétiens). Pour ma part, après avoir observé de près, pendant sept ans, ce peuple si doux, si bon, si amical, si délicat en toutes choses, je pense qu'il représente, tout bien considéré, un type d'humanité meilleur que le nôtre, et, malgré les traits encore barbares qu'on retrouve fatalement dans certains mythes de la période primitive, il me paraît difficile de croire que la culture présente soit l'œuvre miraculeuse des seuls enseignements chinois.

1) Exemple : la joie des dieux à la fin de Téclipse, indiquée déjà dans le N, I, 49, mais décrite surtout dans leKogoshioui {de Tan 807) : « Enfin le ciel s'éclaircit et tous pouvaient voir distinctement leurs visages. Ils étendirent les mains, et dansèrent, et chantèrent ensemble, en s'écriant : a Oh ! que c'est délicieux I que c'est charmant I que c'est pur! » (voy. Aston, op. cit., p. 6, 129; et cf. les exclamations des indigènes brésiliens devant la lune, A. Réville, I, 366).

2) Supra, p. 39 seq., p. 178, n. 2.

3) On les adore, en effet, à la fois comme dieux de la fécondité dans la nature et comme dieux de la génération chez l'homme (supra, p. 170, n. 1).

296 LE 9HI5!ITO!8lfl

toute espèce, qui Tout le bonheur de celte race amoureuse de son pays*: tous aim^s, regardés comme d* « augustes parents », invoqués comme de « chers ancêtres»*. Auprès d'eux, il est vrai, on trouve quelques mauvais dieux: mais leur méchanceté, empruntée simplement au caractère fâcheux de leurs fonctions normales, n*implique point de pessimisme voulu ; comment ne pas redouter le dieu du Feu, dévoraleur des maisons de bois*, ou le terrible dieu des Tremblements do terre'? Le pire de tous, c'est Szannoô, dont les dévastations, comme dieu de la Tempête S se prolongent par des crimes où nos vieux shinntolstes voient les suprêmes abominations *; si bien que, peu à peu, ils tendent à le noircir, à Taire de lui une personnification du mal\ Hais ils ne vont pas loin dans cette direction; tout au contraire, ils linissent par lui attribuer des exploits généreux ou de précieux bienfaits : le salut trinada-himé', la création des plantes utiles*. Bref, de même que les dieux bons peuvent

1^ Pot'me du viii* siècle : « Tout tiomine vivant peut enchanter set yeux des léînoijrnau'*»» ii*> leur amour. >» (Voy. AbIoii, o;). cit., p. 6; Hisi. of iop. Ui,, 38; Ch.imhTlain, Classienl poHry nf the Japanese^ 1C<.); etc.).

2) H I. 113, H X. 5«, etc. (cf. Aston, 6. 19).

3j Voir plus haut, p. 113 seq. Ménoe observation pour le dieo du Tonnerre (ibi'i., p. 1(5- lOi, et cr. Aston, p. 158).

4) Ci-riessus, pp. 127-128. (^.f. cf^pendant los Caraïbes, qui, en pareil ca», d.insonl joypusefn»»nl pour imiter la Terre maternelle (A. Hérille, ï, 350). — Autres kamis re< toutes, Mi;>., p. 20, n. 1; et aussi Ko -</ama, TEcho (roir pp. i:n et 134. et cf. Astun, p. «).

5) Sa lutte contre Amatéras rappelle tous les vieux mythes qui donnent aux dieux bons d*<':t<Tnels antagonistes : par exemple, Osiris et Typhon, dont la haine contre les yeux d'Horus, qu'il éteint et qui se rallument, pourrait bien se rapporter «'fralnment au ph»'»nomène des éclipses (voy. P. Pierret, Uict, (TorcA. éijypt,^ et rf. Lang, 425, 433). Cf. aussi la lutte du dieu-tourbillon Lono et de la déesse Pelé, aux lies Sandwich (A. Réville, II, 49-50).

(>) Vid, 8up., p. 05-67 ; et cf. le R X, 60 seq.

7) Supra, p. 33, n. 1, et p. U5, n. 3. Lorsqu'on le transformera en trinité(ci« dessus, p. 291, n. 5), on rappellera SampO Kw^djinn (le dieu rude des trois trésors).

Hj Voir plus haut, p. Oi, et p. 268, n. '».

y- P. 131 seq. — De nos jours, Szannoô est l'objet d'un culte bruyant (procession qui se précipite avec Timpêtuosité légendaire du dieu) ; mais en même

LE SHINiNtOÏSME 2Ô7

nuire quelquefois^ les dieux méchants ont leurs côtés favorables. La société divine, comme son prototype humain, est un mélange d'individus où les meilleurs, sans être toujours parfaits, l'emportent cependant sur les autres, qui eux^ mêmes ne sont pas absolument pervers \

Cette complexité n'est-elle pas l'image agrandie, mais fidèle, de la diversité môme de nos instincts? Chez les sages, une certaine pondération d'esprit fait de la raison une habi^ tude; et pourtant, chaque jour, il faut un petit effort. Chez les exaltés^ cette sereine tendance au bien devient une tension violente, qui produit des réactions en sens contraire : l'individu croit sentir en lui l'éternel combat de deux principes ennemis. Chez les fous, enfin, ce déchirement intime aboutit souvent à une véritable dissociation mentale : l'unité psychique achève de se perdre et le moi se désagrège en plusieurs personnalités'. Si nous considérons que, dans ces états spéciaux, les profondeurs dormantes de la conscience semblent remonter à la surface, et qu'ainsi les psychoses morbides actuelles peuvent constituer un retour à de lointaines idées ancestrales, nous ne serons pas surpris de constater la ressemblance qui existe entre les impressions de cerveaux modernes arrêtés dans leur développement normal et certaines notions primitives*. Nous verrons alors s'éclairer tout un côté de cet antique Shinntô où d'ailleurs les

temps, lui et sa femme sont adorés comme divinités protectrices de Tamour et du mariage (voy. Âston, 140-141).

1) Exemple : les Vents, dans le R IV, 442-444 {sup., p. 99). C'est pourquoi, bien que la confiance tienne une très large place dans le Shinntô (M. Aston, p. 6, le définit « une religion de gratitude et d'amour »), nos Japonais n'en éprouvent pas moins, même lorsquMIs s'adressent aux dieux bienfaisants, un sentiment de crainte respectueuse (voir ci-dessus, p. 20-27).

2) Remarquons que» sur ce point, le shinntoïsme est d*accord avec la plupart des religions primitives. Voy. A. Réville, op. cU,, I, 74, 225, 229, II, 227, et Prolég., 97.

3) Voir A. Marie, op. cit,^ pp. 138 seq. (exemples de fous qui, en dehors même de l'idée de possession proprement dite, s*imaginent avoir deux ou trois Ames).

4) Sur ces régressions mentales, A. Marie, op. cit., 119 seq.

298 LK 5iii.^%Toîsm

phénomèoes nerveux jouent un si grand rôle, et nous comprendrons mieux ses mystérieuses doctrines : d^abord, la distinction de Tespril rude et du doux esprit cohabitant chez un seul dieu'; puis, quand ces esprits eux^nèmes abandonnent leur point d'attache antérieur, le déchaînement de nouveaux dieux favorables ou terribles*. Étranges conceptions, qui peu à peu vont se développer dans le culte*, en attendant que la théologie les amène à leur plein épanouissement^ mais dont le germe vivant se trooTc déjà dans la plus ancienne mythologie. G*est ainsi qu'une légende

1) Vid. svp.p p. ^i, D. 4. Dans VIdzouimo P^udoM, qq Bdèle priant pour obtenir une rengeance demande au doux esprit du dieu de rester tranquiUe et à son rude esphl d exaucer ses vœux. Plus tard, Hirata, embarrassé par le double caractère de SzanaoO, résout la contradiction en expliquant que ce dieu est tantôt bon, tantôt mecbant, suivant que son doux esprit remporte ou qu'en reyanche son esprit rude prend le dessus (yoy. Aston, 31, 140).

2) Waki'tama, « esprit de côté », double distinct, séparé (finira, p. 291, n. 5). — Cf.» chez les Aînous, l'opposition de deux dieux marias, frères ennemis : Mo^atcha, « l'Oncle de paix », être bienveillant qui fiût souffler les brises &fOrables, et Shi-atcha, « TOncle rude n, Tatné sauvage elmécbant, qui pourchasse son cadet et installe la tempête (J. Batcbelor, Tke Atnai of Japon, 92-03). On remarquera que, d'après le Hé? • Batcbelor, les offrandes religieuses ne sont laites qu'à Mo-atcka; c^est donc que Shirateha^ foncièrement cruel, ne peut être apaisé ; et par conséquent nous aurions ici un véritable dualisme.

3) Les doubles se précisent alors en se Gxant sur des fétiches bien distincts. Par exemple, adoration du collier de joyaux qui représente l'esprit collectif d'O-kouni-noushi, de la lance qui représente son esprit rude, du miroir qui représente son esprit doux, ou peut-être son esprit bienveillant (R XXYII, et Aston, 146, 275).

4) Non contents de tirer une théorie générale des divers cas épars dans les anciens recueils, les commentateurs appliquent cette doctrine, d'une manière factice, À tous les dieux et à tous les mythes possibles. Par exemple, Stannod» comme dieu des Enfers, a une fille, Souséri, qui, malgré sa fuite, lussen toujours rimpression d'une divinité infernale [supra, p. 270, n. 1). On iden* tifio bien vite Souséri avec Uaya-Sasoura-himé, la « Princesse du rapide bannissement », déesse souterraine .dont la fonction, dans le R X, 63, consiste à bannir toutes les souillures du peuple (assimilation qui, à mon sens, dut avoir surtout son origine dans une vague confusion entre le « bannissement • précipité dont fut victime Ssannoô, appelé ailleurs, lui aussi, Haya-Sasoura no towî, et le • bannissement • rituel des calamités, pour lequel cf. V. Henry, op, cil., 168). Finalement, Hirata transforme cette déesse en un uxM^tama de Sxannoô (voy. Aston, pp. 139-140).

LE SHINNTOÏSHE 299

fameuse nous montre Oh-kouni-noushi face à face avec un de ses doubles^; et c'est ain^i encore qu'au départ de Djinn-

1) Nous y avons déjà fait allusion : voici maintenant les textes. « Le dieu Oh-kouni-noushi se lamentait (après la disparition de Soukouna-biko-na, ci-dessus, p. 188, n. 3 : cf. situation analogue dans un mythe californien, A. Réville, I, 275) ; et il dit : « Gomment serai-je capable, à moi seul, de faire ce pays? Avec quel dieu puis-je faire ce pays? * A ce moment arriva un dieu qui illuminait la mer. Ce dieu dit : « Si tu veux me bien mettre en repos, je puis le faire avec toi. Sinon, le pays ne peut être fait. » Alors le dieu Oh-kouninoushi : u S'il en est ainsi, quelle est la manière de te mettre respectueusement en repos? » Il répondit : « Adore-moi respectueusement sur la verte barrière du Yamato, le sommet de la montagne de Test. » C'est le dieu qui habite au sommet du mont Mimoro. (Mimoro, plus tard Mimouro, <c Auguste maison », sans doute en raison même du temple érigé à cet endroit) » (K, 88). Nous allons voir maintenant qui était ce dieu, u Ensuite (c'est-à-dire, encore, après que son compagnon l'eut laissé seul), partout où il se trouvait, dans le pays, une place imparfaite, le dieu Oh-na-motchi (cf. supra, p. 270, n. 1) la visitait par lui-même et la réparait. Arrivant enfin à la province d'Idzoumo, il parla et dit : u Cette Terre centrale des plaines de joncs a toujours été perdue et sauvage. Même les rochers, les herbes et les arbres y étaient tous adonnés à la violence. Mais je les ai maintenant réduits en sujétion, et il n'y en a aucun qui ne soit soumis. » Aussi dit-il enfin : « C*est moi, et moi seul, qui maintenant gouverne ce pays, Y a-t-il par hasard quelqu*un qui puisse se joindre à moi pour gouverner le monde?» Sur quoi, un divin rayonnement illumina la mer, et soudain, quelque chose flottait vers lui, et disait : « Si je n'étais pas là, comment pourrais-tu soumettre cette terre ? C'est parce que je suis là que tu as été à même d'accomplir [celte tâche puissante. » Alors, le dieu Oh-na-motchi s'informa, disant : a Qui donc es-tu? » Il répondit : « Je suis ton auguste Esprit bienveillant, l'auguste esprit merveilleux. » Le dieu Oh-na-motchi reprit : a En vérité, je sais donc que tu es mon Esprit bienveillant, l'auguste esprit merveilleux. Où désires-tu maintenant demeurer? » L'esprit répondit : a Je désire demeurer sur le mont Mimoro, dans la province de Yamato. » En conséquence, il bâtit un temple en ce Heu, et y fit aller et demeurer l'Esprit., C'est le dieu d'Oh-Miwa » (N, I, 61 ; et cf. supra, p. 263, n. 2). Sakimi'tama signifie, d'après les commentateurs indigènes : esprit qui procure le bonheur, ou esprit qui protège (cf. Dictionnaire d'Hepburn : c a spirit tbat bestows blessings or favors »; Chamberlain, KojikU 233, n. 9, « luck** spirit »; Aston, Nihongi, I, 61, « guardian spirit », et Shinto, p. 30, « spirit of good-luck »; Florenz, p. 145, « Schutzgeist »); en somme, Esprit bienveillant. Quant à Koushi-mi-tama (l'auguste esprit merveilleux), ce n'est évidemment qu'une épithète, par apposition, de Saki-mi-tama. Pour la relation du 9aki*mi'tama au nighUmi-tama, vid. sup,, p. 333, n. 4. Lorsqu'on lit la variante, si proche de ce récit, où Soukouna-biko*na nous est représenté comme venant de la mer vers Oh-kouni-nousbi dans des conditions analogues (N, I, 62), on peut 86 demander s'il n'y aurait pas eu confusion entre les deux légendes et si

300 LK SniPINTOÎSSfE

ghô pour la Corée, les dieux de Tanse de Soumi accompagnent la conquéraiile : leurs doux esprits planent sur la jonque impériale pour la protéger, et leurs esprits rudes, après avoir conduit son armée, maintiennent finalement son pouvoir sur le pays*.

Les croyances que nous venons d'observer semblent reposer plutôt sur une distinction entre la mansuétude et la colère* que sur un antagonisme entre le bien et le mal proie (lieu mystérieux ne serait pas une apparition de Soukouna-bikona lui-même venant reprocher à Oh-Kouni-noushi Toubli de tes services anb'Tieurs? Mais le texte est là, fort intéressant d'ailleurs, puisqu'il vient illustrer aussi clairement que possible l'antique notion des dédoublements divins. D*aprè8 Motoori, le seul esprit rude aurait clé présent chez Ohkouni-noushi alors qu'il soumettait leb divinités rebelles; mais cet esprit rude, nécessaire au moment de la conquête, ne puuvait sufliro ensuite au couver ne ment pacifique du pays; et voilà pourquoi, sans doute, le <liou Kami-mousoubi lui aurait fait apparaître son double. C'est ainsi qu'un philologue ingénieux peut tirer d'un mythe primitif une sage leçun de politique.

1) Ce sont les trois dieux Suko-dzoutsou-no-ouo, Naka-dzoutsou*no-ouo et Ouha-dzoutsou-no-ouo, c'est-à-dire les trois dieux mâles du Fond, du Milieu et de la Surface de la mer, nés au moment de la puriÛcation d'Izanagbi (à'iipra, p. 119), et adorés au temple de Soumi*uo-yé ou Soumiyoshi, près K6be (K, 42, N, I, 27; et cf. aussi le R XXVI, Aston, 315, ou l'on s'adresse à eux à propos de l'envoi d'ambassadeurs en Chine). Dans leK (231), ces dieux marins se révèlent â l'impératrice et lui ordonnent, entre autres choses obscures, de « fixer leurs augustes esprits au sommet de son vaisseau » 'jdée qui poarrait bien avoir pris naissance dans l'observation de feux Saint-Elme}. Le même recueil nous dit (233) qu'après sa conquête, u ayant fait des augustes Esprits rudes des grandes divinités de l'anse de Soumi les divinités gardiennes du pays, elle les installa et adora, puis refit la traversée », ce qui supposerait, chose impossible aux yeux de .Motoori (Ko'Jjiki'dcnn, vol. XXX, p. 72 seq.)f que des dieux japonais auraient daii^ne se fixer sur une terre étrangère. Le N, qui distingue d'abord très nettement, à deux reprises, le caractère doux ou rude des dieux en question (I, 22 J), nous donne ensuite leurs noms (235, 237), et nous signale enfin l'intronisation des esprits rudes à Yamada (235-23Ô), celle des esprits doux à iNaga\vo2(Soumiyoshi, 237-238). Remarquons enBn que, dans ce dernier texte, le rude esprit dWmatéras réclame, lui aussi, un culte; on s'expliquerait ainsi son intervention antérieure, qui avait paru étrange à Chamberlain, dans le récit du K, 231.

2) C'est le sens des mots niykiei ara; et les interprétations des commentateurs viennent bien à l'appui de cette idée. Pour Hirata, une divinité bienveillante peut, lorsqu'elle est irritée, lancer une malédiction, et une divinité méchante, à l'occasion, peut dispenser des grâces. De plus, l'action d'un dieu.

LB SHINNTOÏSMB 301

premenl dits. Mais^ ailleurs, Topposilion se précise, et on aboutit, en dernier lieu, à la conception si répandue* qui met aux prises, d*une part les esprits infernaux, d'autre part des forces libératrices. Ce nouveau mythe se place, comme on pouvait s'y attendre, au moment où Izanaghi, remonté des Enfers, procède à la purification de sa personne. « Et comme il faisait ses ablutions, naquirent : d'abord le dieu Ya-so-maga-lsou-bi, puis le dieu Oh-maga-tsou-bi. Ces deux divinités sont celles qu'engendrèrent les souillures contractées par lui en visitant cette sale et hideuse région. Les noms des divinités qui naquirent ensuite pour rectifier ces maux furent : le dieu Kamou-naho-bi, puis le dieu Oh-nahobi*. » Ainsi, des dieux s'élèvent, incarnant les innombrables maux, d'ordre physique ou moral, qui peuvent surgir en ce monde, et en particulier, comme il appert du vieux rituel où leurs adversaires sont invoqués, les erreurs ou omissions liturgiques*; et à leur tour, les dieux correcteurs

iadiCTérenle à son point de vue subjectif, peut être bonne ou mauvaise au point de vue objectif : Tardeur du soleil charme la cigale et brûle le ver (voy. Aston, Hist. of Jap, Lit.^ 338), EnQn, si le rude esprit ch&tie le pécheur sous Timpulsion d'une vertueuse colère, si le doux esprit ensuite pardonne au pénitent, si Tesprit bienveillant confère des bénédictions (T, Ilf, app.,78, et cf. 66- 67), n'est-ce pas que, dans la théorie artificielle, mais significative, de notre théologien, le bien et le mal absolus n*ont rien à voir avec la nature des dieux indigènes?

1) M. A. Réville fait observer que la mythologie finnoise, optimiste en ce qui touche les dieux oélestes, plus dualiste pour les dieux du sol et de la forêt, puis pour ceux des eaux et de la mer, devient enfin tout à fait pessimiste lorsqu'elle arrive aux dieux du monde souterrain {op, c(7«, il, 202; voir aussi I, 77, II, 227 et pass.)* Cf., dans le parsisme, Abriman a plein de mort »; dans le védisme, Nirrti, la terre aux effluves omineux (V. Henry, op. cit., 160 seq.) ; etc.

2) K, 41; et cf. N, I, 26-27. — La u Merveilleuse divinité de quatre-vingts maux i> et la <c Merveilleuse divinité des grands maux »; la « Merveilleuse divinité du divin redressement », et la «c Merveilleuse divinité du grand redressement. M Maga, élément essentiel des deux premiers noms, veut dire tortu, et noKOt droit, reclus, — Notre texte indique encore, aussitôt après les deux divinités correctrices, une certaine déesse Idzou-no-mé, la « Femme d*Idzou », dont le nom est incompréhensible, et qui d'ailleurs ne reparaît, ni dans le N, ni dans les rituels où sont invoquées les deux divinités précédentes.

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