R VUI
302 LE SHIÏfNTOlSIfB
entrent en action, contrecarrent Tœuvre des premiers, redressent les déviations et rétablissent rhannonie. Il semble bien qu'ici nous ayons enfin un dualisme formel. Mais il faut remarquer que ces dieux du mal, si peu nombreux', si humbles, si effacés, ne jouent qu'un rôle minime, soit dans la légende, soit dans le culte*; que leur importance parait dérisoire, en comparaison de la foule immense et glorieuse des grands dieux ; vl que par conséquent on ne peut voir ici un«^ doctrine essentielle, générale, systématique*.
En réalité, le principe du mal n'est guère représenté, dans le shinntoïsme comme en bien d'autres religion8\ que par des esprits anonymes. Contre la hiérarchie des dieux proprement dils^ on ne voit pas se dresser une aristocratie diabolique ; on sent seulement errer autour d'elle, en contre-bas, une plebe d'êtres amorphes, honteux, perpétuellement viiincus : la masse grouillante de ces vagues rebelles <c qui, de jour, pullulaient comme les mouches pendant la cinquième lune, et qui, de nuit, brillaient comme des pots h feu' », mais qui furent toujours écrasés
1) Les deux (lieux du K, 41, sont même rMuits à un seul (Ya-so-magm-ttOQ-bi) dans le N, I, 26. (Florenz, dans T, XXVII, part. 1, pp. 103, 108, peote que Ya-so-mu^^a-tsou-bi et Oh-maga*tsou-l)i ne sont que les noms alternaUfs d*aiie seule divinilt^ vi que par consf'quent la meilleure tradition serait celle da N; mais alors, pourquoi le N maintient-il les deux divinités correctrices?)
2) H Vin, 194; H IX, 211. On identifie aussi Ya-so-maga-ttou-bi iTee la Sëori-tsouhimé du H X, 62 (supra, p. 125, n. 3). Cf. enflo (supra, p. 100) la prière, évidemment toute moderne, où Hirata ÎDyoque les dieux des Vents contre ces émanations infernales, et à Tappui de laquelle il cite un miracle étrange : en 1806, un jeune garçon ayant été enlevé par les diables, eon père pria les dieux des Vents avec tant d*ardeur que, par leur intercession, l'enfant lui fui reudu.
3 C'(*sl aussi l'opinion de M. Chauiberlain (Kojikif Introd., p. lti).
i) A.'-Miie FoSM'v, (./). i»r.,30, 40;, Inde antique (V. Henry, 158, 164 seq.), Chine Me Grool, 3-^1 seq. et pass., F. Farjenel, Ljs Esprits en Chine, Journal usinli'.jue, juillet-aoûl 1901), etc.; et (Tune manière plus générale, Lubbock, op. cit., p. 21S, Marinier, /o*:, cit., p. 5, etc.
5: U XXVII (voy. Aston, p. 275). iN*aurions-nous pas ici le souvenir de feux follo.U r«'iirontr(>s pur les conquérants dans les marais de la contrée primitive? Quant à la cinquième lune, le caractère malsain de oe mois d'été explique
par le cortège triomphant des divinités impériales. Ce sont de tels esprits, sans nom et sans gloire, qui tourmentent sans cesse le peuple divin, qui le harcèlent en se cachanl^ qui lui envoient, on ne sait d*où, le plus souvent sans doute de la région souterraine, les maladies et toutes les calamités^ Mais c'est contre eux aussi qu'il sait diriger les traits de sa magie victorieuse ; c'est contre eux qu'il prononce les infaillibles formules qui les écarteront du Palais, qui les banniront aux plus lointaines solitudes*; c'est contre eux enfin, contre leur peste infernale, qu'il fait intervenir les puissants dieux des Routes, les dieux de vie qui sauveront Kiôto de la mort'.
Ainsi, l'armée du mal, dans la mythologie japonaise, n^est qu'une foule inférieure, une bande ténébreuse rôdant autour du foyer où siègent, en^ pleine clarté, de douces figures divines\ Le Shinntô n'admet pas que ces esprits de l'ombre puissent tenir tête aux dieux brillants. C'est seulement plus tard, sous l'influence bouddhiste, qu'on verra s'introduire des démons précis, pourvus d'un nom
assez sa mauvaise réputatioD (cf., pour la même impression en Chine, de Groot, p. 320, n. 3; et supra, p. 50, n. 3).
1) Voir surtout R X, 60 seq. Nous y reviendrons au sujet de la Magie.
2) Tatari^gami ouo outsoushi-tatématsourou noritOf « Rituel pour le respectueux éloignement des divinités qui envoient des fléaux » (R XXV; Aston, 314). On rappelle à ces mauvais dieux Tantique victoire des envoyés impériaux sur leurs pareils, et on les prie d'aller jouir ailleurs des offrandes qu'on leur présente (cf. le rituel du Feu, supra, p. 114).
3) Mitchi-ahc no matsouri (R XIII). Nous avons déjà rencontré (p. 127) les dieux invoqués dans ce rituel, et nous les retrouverons encore. Remarquons seulement ici qu'ils ont un caractère phallique (voir Aston, 186 seq.); que dès loirs, étant données les vieilles idées japonaises, la vie puissante qu^ils recèlent doit être le préservatif le plus sûr contre la maladie meurtrière ; et que par con« séquent ces « dieux préventifs » (Sa/te no Kami) étaient tout désignés pour garder la capitale contre les épidémies qu*envoient, suivant notre rituel, u les êtres sauvages et malveillants de la région profonde ». (Cf., à propos de Founado, remploi de bâtons, chez les Peaux-Rouges, pour éloigner les esprits des morts, A. Réville, I, 259).
4) Exemple : Oh-miya-no-mé, la Femme protectrice du Palais, qui a corrige et adoucit le grondement et la sauvagerie des dieux » (R Vlll, 195; cf. supra, p. 282, n. 2, et Satow, T, VII, part. 2, p. 127).
304 LE SIIII«?iTObMB
OU tout au moins d'une Torme', et c'est alors aussi qu*il faudra employer des exorcismes nouveaux pour chasser ces sombres pt»rsoiinases% parce qu'ils auront pris dans la vie du peuple une importance que n'avaient jamais connue leurs dt'vaiicicrs*.
Kn allcndaiit, dans le ShinntA primitif nous ne trouvons point de dualisme absolu, parce que nous n*y voyons pas plus de dieux personnifiant la perversité infmie que de dieux incarnant uno bonté sans limites, et que, faute de ces deux éléments essentiels, U* .système ne peut se constituer. La plupart d«'s grands dieux sont bons: les esprits anonymes sont très souvent mauvais: mais, en somme, le type moyen est représenté par un mélange de passions enchevëtrées\
1) D'abord uru* mii.liluh', anonyme encoret (ie ilèmons populaires (oui) tu corps velu, à la rnu;:t.* iv^rurr suniioiitée de cornes, aux membres souveol dif* formes ou afllifcés 'ii.' nK>(ibtrui.i>iti6 p.irliou.it'n's (cf. les démons hindous, V. Ib'nry, li<», ir>s S'î-j., lOÔ, i'ic.\ puis oTliims friunds démons indÎTiduets, empruntt'S à la mylliuluL'n- du rontinenl (voy. Wdliam Andei'son, ^''dlaioj^iK.... pp. 5'J seq., 13H, 4(U L'i p.iss.).
"2) Voir uu chrip. de la Magie.
\i) On en irouvt; r.-clio 1 ms Ifs ouvraires des lettrés. Non contents de disscrt'T sur l.i L'ilun- d •."» «{..'ux, comme Cicéron, A fnrand renfort de théories d'tM!'»le, li'S idiilns');»:. ■:■ in i. rnps di'- Tokoucawas 8*inquiètent du caractère des di'miMis (•: ]• .•« loiii r- iiid rt'SM* i[ii»TVf ii:r dnns leurs systèmes philosophiques. Ni *•:, A '/<•{;,'«'•'. 'N^'. j, iii !i s W'i/.iA'iris/ifi ii*i'«'hHppi>ntâ celle obsession : un sage coiitii' i\:o.^ > >•• :i.«>- T»', siii ti- [»>in!, presque aussi superstitieux qu'un Uirata (vo;r !"• ^'i .uïiii t'ii /. if^-'iu a, T, XX. pàrl. 1, p. HîS;. Nous arons ici un phèno:ittMir .i'..tlnj^iic :« r"lui i:u>' presciiti- ruiiuquité classique, où la croyance aux d)[iin;u^ iiiiiiv.;.h lu- |>ir.'iit sVHro dfV'iu;>pce i^ue vers le déclin de l'hellénisme (Ihii, h> htîh'tm 'i'ins U littcnUurt tl lartii'jion des Grecs; P. Decharme» /k». .r/i/sf. 'i'js rt'/iyi'mv, t. iV, p. 340 seq.; etc.).
î; \h' même que les dieux mécitants, comme le Feu, ne représentent pas 1^ m<'il moral, mais seulement des pliennm«Mies redoutables par nature, de même les mauvais e8[»rils, teis que les cont^uil le Japonais primitif, ne sont que 8e0 adversaires normaux. Les uns apparaissent comme des rebelles, révoltés contre le pouvoir im{>éridi : c'est l'ori^iiie des démons chez un grand nombre de peu[des (Lubbock, op. rit,^ p. *J1S;. b\iutr'>s sont les agents inconnus des maladies : croyance universelle (t /., t6('/., p. 221 seq., il. Spencer, I, 311 seq., etc.). Mais les Français qui n'aiment pas les Allemands et les hommes qui craif:^nent les microbes sont-ils par cela même dualistes? Ces deux éléments antipathiques, ennemis de la nation, ennemis de la santé, Gnissent par se coQ*
Nous revenons ainsi à noire point de départ, et la nature morale des dieux, complétant et confirmant tout l'ensemble de leurs caractères physiques, intellectuels, émotifs, ne nous apparaît que comme la nature humaine élevée à une puissance supérieure par l'imagination mesurée d'un peuple qui n'a jamais compris que le relatif.