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Le séjour des dieux

Les dieux étant humains, on peut aisément prévoir que leur séjour aura le même caractère et qu'il reflétera, d'une manière générale, le milieu naturel où vivoiil nos Japonais primitifs. C'est ce qu'on observe en efiel : les dieux du Shinntô habitent trois mondes, la Terre, le Ciel, les Knfcrs; et les Enfers, le Ciel surtout sont conçus presque à l'image de la Terre.

Tout d'abord, constatons qu'un grand nombre de dieux ont eu ou ont encore pour résidence cette Terre, où ils coudoient rhumanité. Il en est qui» nés ici-bas*, sont aussitôt montés au Ciel : c'est le cas du Soleil, de la Lune, de Szannoô, bien que ce dernier, après son bannissement, ait eu de nouveau plus d'une aventure terrestre' avant de descendre aux Enfers. Mais il en est d'autres qui, nés au Ciel, sont au confondre sn un seul peuple anonyme (preuve, le R XXV) ; et cette foule démoniaque, loin d'être regardée comme absolument irréductible, est au contraire l'objet de rites propitiatoires qui nous la montrent sous un jour très humain (textes déjà cités; cf. aussi L. Hearn, Kokoro, 275-276, Glimpsas.,, 147, etc.) Or, une religion dualiste n'admet pas qu'il puisse y avoir du bon chez ses diables : c'est le critère certain auquel on la reconnaît (voy. A. Révilie, 1, 74 seq., 225, 229 seq., etc.). Le Shinntô primitif n'est donc pas diialiste.

1] Les commentateurs japonais sif^nalent ce peint avec orgueil, surtout en ce qui concerne Amatéras (vid, sup., p. 22, n. 2).

2) Exemple typique : Szannoô recevant l'hospitalité de Sutninn Shôraï, qui lui offre un plat de millet : ci-dessus, p. 95, n. 2, et p. 256, n. 3. (Cf. le dieu biblique et ses deux compagnons venant s'asseoir sous la tente d'Abraham, où tous les trois mangent de bon appétit les galettes de la ménagère : Uen,, XVIll, 1-8).

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traire venus ensuite sur la Terre pour y remplir quelque mission importante : par exemple, Izanaghi et Izanami, ou, plus tard, .Ninighi* et sa suite de « dieux célestes », qui enlèvent aux « dieux terrestres » la possession du pays*. A côté de ces hâtes plus ou moins transitoires, natifs qui Tabandonnent ou célestes qui viennent s'y installer, Tarchipel est peuplé d*une foule de dieux permanents : dieux de la terre elle-m^me, depuis le « dieu qui se tient éternellement sur la terre »* jusqu'aux diverses personnifications de la contrée *; dieux de la nature, depuis les cimes divines jusqu'aux habitants du merveilleux palais de la mer ; dieux végétaux, dieux animaux, dieux humains, à commencer par le dieu vivant qu*est le souverain lui-même. Knfin, les dieux du Ciel ne dédaignent nullement de laisser ici-bas un double spirituel, qui repose sur Toreiller sacré de leur temple*.

1) On raconte qu*à Tocctsion de st descente sur le pic de Ttkatchiho (ideii« tifié d'ordinaire avec le Kirishima-yama, dans Kioushiou), des grains de rii furent semés à la volée dans les airs pour «disperser les ténèbres du ciel ; c*est pourquoi, do nos jours, le riz croit encore à Tétai sauvage sur ceUe montagne (Taka-tchi-ho, haut-mille-épis : voy. T, III, app., p. 45, et cf. N, I, 83).

2) Puur le sens ordinaire qu'implique Tantafronisme de ces deux classes de diiMjx, voir ri-dessu5, p. 189. Les commentateurs discutent d'ailleurs à Tinfini sur Irs « dieux c«'*|pstes » et Ips « dieux t<*rrestres », sur les « temples célestes » (ama-isou-yaskirn) vi les • temples terrestres « [kouni'tsou'yashiro) : voy. T, m, app., p. 47, 56, VU, part. 2. p. 112, 120, et part. 4, p. 453-454.

3) K, 10; N, I, 3 seq. (supra, p. 242, n. D).

4] Le premier rituel nous dit que la prétresse d*Ikou-shima (rarchipel vivant) rend gloire à Jkou-kouni (le Pays vivant) et à Tarou-kouni [le Pays parfait)» u les dieux souverains qui gouvernent les iles partout où le crapaud des vallées trouve son chemin, partout où s'étend Técume de la mer» (B 1, 115). Aujourd'hui en<!ore, on cél>''hre le rite propitiatoire appelé dji-mai$ouri ou d;t-/cAiiiii.fai (f^l»' dp la terre, ou fête pour calmer la terre), avant d'édifier une construction ou (le défricher un terrain (cérémonie déjà signalée dans le Ennghishikî) ; et de même, lorsqu'il prépare son champ, le paysan japonais fait un saeriGce aa ta-nn-kami, le dieu delà rizière. Voir aussi plus haut, p. 121, et Aston, p. 143- 144, 283.

5; Celle coutume aurait, dit-on, pour objet de symboliser la présence du dieu, piirre que le fiiit de coucher «hns une maison constitue un signe de propriété (S.iliw, T, l.\, part. 2, p. i8i); mais n'esl-il pas plus naturel d'admettre tout simplement qu'on donne au dieu un oreiller parce qu'il en a besoin pour dormir?

Cette Terre, séjour de tant de dieux, n'est d'ailleurs séparée des autres mondes divins par aucun abtme infranchissable. Au Ciel, demeure normale des astres el des oiseaux, résidence favorite des plus puissants kamis% elle se rattache par des communications mystérieuses. On nous parle d'un « pilier du Ciel » quiy « au temps où le ciel et la terre n'étaient pas encore très éloignés l'un de l'autre* »9 fut employé par la déesse du Soleil pour s'élever au monde supérieur*. Ailleurs, ce sont les Vents qu'on nous donne comme a d'augustes piliers », de vagues et puissants soutiens sur lesquels repose la lourde Plaine des hauts cieux\ Si nous rapprochons ces

i) Sans parler môme du a maître de l'auguste centre du Ciel » et du t dieu qui se tient éternellement dans le Ciel » {supra, p. ^1-242), c'est dans ce monde supérieur que vivent le grand dieu Producteur, le dieu de la Ruse et tous les dieux majeurs qui dirigent Tinnombrable assemblée céleste.

3) Dans la variante où Amatéras naît d'Izanaghi et d'Izanami, et non d*Iza* naghi seul après la mort de sa compagne. Le texte ajoute que les deux dieux, ayant produit ensuite le dieu de la Lune, « l'envoyèrent aussi au Ciel », sans doute par le même moyen (N, 1, 18-19).

4) R IV, 443. — Comment le Ciel peut-il se tenir en équilibre? L'explication la plus simple, étant donnée surtout l'apparence convexe qu'il présente, consiste à le regarder comme un couvercle sphérique, appuyé sur la terre plate ; mais ce n*est pas Tidée de nos anciens Japonais, qui le considèrent comme une plaine (kara). On pourrait, il est vrai, concevoir le ciel comme un corps ayant une surface concave à Tintérieur, plane à l'extérieur : notion pareillement étran* gère à nos textes. Si le Ciel n'est pas une voûte, mais un plan horizontal, parallèle au plan terrestre, sur quoi donc peut-il reposer? Manifestement, sur des piliers ; et il semble bien en effet que la croyance à des piliers matériels soit entrée dans la mythologie indigène (voir plus bas). Mais, après tout, ces colonnes solides que la logique impose à Tesprit, oo ne les voit pas, on ne sait pas trop où elles peuvent être; et en revanche, qu'observe- t*on entre le Ciel et la Terre? L'action constante des Vents, de ces a dieux fameux » (natatarou kami, T, VII, part. 4, p. 436) dont la poussée se manifeste parfois avec une si formidable puissance. Dès lors, pourquoi ne pas admettre que ce sont eux qui, comme Atlas, portent le Ciel ? C'est ainsi que je crois pouvoir reconstituer ce point obscur de la cosmologie japonaise, et l'idée que se font du vent bien d'autres peuples (A. Réville, I, 115) semble fortifier cette impression. On objectera qu'il existe une certaine contradiction entre le caractère éthéré des vents et la densité d'une Plaine céleste où se trouvent, entre autres choses, des montagnes. A quoi je répondrai que, d'après Aristote (Traité du Ciel], le Ciel, avec ses astres, n'est ni pesant, ni léger, attendu que s'il était léger, il s'envolerait

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textes d*un passage oii llaya-dji, « le Vent rapide »« enlève dans son tourbillon le corps d'Amé-ouaka-hiko et le porte jusqu'au Ciel', peut-élre serons-nous conduits h expliquer aussi par l'action du venirascensiond'Amatéras*. Cependant, un autre document vient nous dire qu'une lie est « Tunique pilier du Ciel' ». Puis, c'est « TÉchelle du ciel m qui paraît dans la kigendo', et dont on fait plus tard une sorte d embarcadère pour le a Céleste bateau dur comme le roc », le vaisseau aérien que les dieux « abandonnèrent aux vents* » lorsqu'ils y eurent délaissé rEnfant-sangsue, mais qui n'en devait pas moins servir ensuite à la navigation des conquérants*. Enfm, le « Pont flottant du ciel » étend dans l'atmosphère sa courbe éclatante et offre aux dieux célestes une dernière ressource pour descendre dans l'archipeP. Comment concilier

comme le feu, et que, s*il était j»e?Ant. il tomberait. Oo ne nurait exiger une •cicncc plus parfuile dioz les n.iïrg auteurs de nos mythes primitife.

1) N, I, GO, et Vlthnimff Foudoki, tra<l. Floreni. 286. Le spectacle des ¥ queues de typhon n qui, là-has, soulèvent non seulement la poussière, les f cuilU'H mortes et autrns cliofes lé^èrrs, mais parfois aussi des objets fort lourds, •uffll h expliquer IVxistence de ce dieu particulier et le tour de force qu'on lui attribue. Cf. la montée (*■ Szannoô (supraj p. 93 .

2) Chez li's Tiinkits, c*cst le vent qui pousse les astres dans leur marche au firmaniml (Wailz, 111, 330).

3) I/ile «riki est a:»pclôc en effet Amé-hitolsou-hanhira (K, 23). Cf. la concoplion n('o-z>'Iand . se des hautes ilos boisées soulevant le ciel (A. Rérille, II 20).

V Ama lio hasliidatt'. On désigne aujourd'hui sous ce nom une étroite langue i\(* sal)I(>, d'environ une lieue de long sur soixante mètres de large, située près (]f Miyndzou, dans la province de Tango (un des san-héi^ ou trois plus beaux pay5afrcs du Ja^ion). D*après une ancienne tradition, qu'adopte Motoori, ce Eeniicnt l^s ruines du Ponl du ciel écroulé (cf. une conception analogue dans le i\, I, 74i; d'aulre part, Ilirala soutient que cette échelle légendaire na rien de couimun avec le Pilier du ciel ; il semble cependant qu*ello se rapproche davantage du IMur que «lu Puni. Voirie Tango FoufiAi, dans Florenz, p. 13, n. 1; Satow, T, II!, îiPi.., pp., .r)-40, 59, Ci\ YII, pari. \, p. 439; Aslon, 95-96; etc.

f') h.iî:s uni' vaiiiinle du N, I, i9. Cf. ci-dessus, p. 132, n. 1, p. 251, n. 1.

(■'} Navi.aliv»!) aérienne nvee Niglii liaya-hi (« doux-rapide-soleil », le dieu c«'''.r>le (|ui pn'oè»l.i l>jinimou dans le Yamato : N, I, 110 seq., et *u;>., p. 189, n. 1); puis, maritime avec Djinimou lui-même (N, 1, 114).

7) Ama (ou Amé) no^ouki hashi. (K, 19, 111, etc.). C'est le ponl dont Parche

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tous ces mythes? C'est bien en vain que les commentateurs Font tenté. En réalité, nous sommes sans doute en présence de procédés divers, vaguement conçus d'abord, puis obscurément entremêlés dans Tesprit comme dans la langue des hommes du viii® siècle^, mais qui demeurent toujours des témoignages curieux de la façon matérielle dont on comprenait, à l'origine, les communications entre la Terre et le Ciel\

Au-dessus des palais qui, par hyperbole, dressent jusqu'au monde supérieur leurs toits audacieux'; au-dessus du Grandimmense planait sur les eaux aux premières origines du monde, et d*où le couple créateur descendit sur la petite île d'Ono-gboro (mpra, p. 103, 171, 250). Ce pont légendaire est resté fameux dans la poésie japonaise (par ex., Chamberlain, Classical poetry,.., p. 89). De nos jours encore, il est représenté dans le culte par le sori-bashi (pont arqué) ou taïko-bashi (pont-tambour) qu*on peut voir, sur Tétang sacré, devant certains temples shinntoïstes, et dont la pente très raide n*est gravie d*ailleurs que par le dieu ou le prélre, en quelques occasions solennelles (voy. Aston, 87, 232). On trouverait des ponts analogues dans bien d*autres mythologies (par exemple, pour la l(^gende germanique, Florenz, op. cit , p. 13, n. 1} ; mais le cas !e plus curieux, par sa ressemblance avec le récit japonais, est assurément celui du mythe de Tahiti qui nous conte comment Oro, le dieu de la mer, voulant épouser une femme terrestre, descendit le long d'un arc-en-ciel dont il fixa la base sur le sol pour assurer ses communications, puis, après s'étie marié dans l'île Borabora avec la belle Baïraumati, remonta au monde supérieur en ramenant derrière lui le pont céleste (voir A. Réville, II, p. 83, et p. 49, où nous voyons qu'en souvenir de ces voyages entre ciel et terre, le vaisseau royal de Ttle s'appelait « i'Arc-en-ciel » : d'où un rapprochement non moins légitime entre les interprétations mêmes de ces mythes, puisqu*au Japon aussi certains commentateurs assimilent le navire céleste au pont flottant).

1) Remarquons en effet la parenté évidente des mois' hashi (pont), hashidnté (échelle, synonyme de hashigo, composé lui-noôme de hashif pont, et de /ro, forme archaïque de A;i, arbre ou bois, matière première de Téchelle qui sert d'escalier à la maison indigène), et enfin hashira (pilier). Satow voit dans ces expressions une idée commune : « anything which fills up and bridges over a gap » ; et pour lui, Amé no mi hashira est la ctiose « that bridged over the distance from heaven », c'est-à-dire le vent (part. 4, pp. 438, 439).

2) Une tradition locale nous montre aussi t.n dieu montant au Ciel sur un nuage blanc {supra, p. 184, n. 7). Enfin, en dehors môme de ces voies et moyens de transport, les nouvelles sont transmises, soit par le vent encore (K, 97), soit par les oiseaux {sup,, p. 153, et cf. au faisan de nos légendes le faucon de plusieurs autres mytholoi^nc.^, Lang, 188).

3) K, 75, 103, 113, 311 ; N, I, 132; R I, 114, II, 426, V, 187, X, 60, etc.

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Vide où les Vents promènent leur force invisible et prodigieuse': au-dessus de Foctuple entassement* des bleus nuages amoncelés* que l'ancèlre des empereurs traversa. Tendit comme iYclairdans sa terrible descente*; au faite de TuniverSy la Plaine des hauts cieux s'étend enfin, comme une immense terre massive, solide*, comme un vaste plancher que foulent les dieux souverains. Toutes les légendes concourent h mettre en relief le caractère matériel de cette plaine : une flèche vibrante, lancée de la région inférieure par Tare puissant d'un dieu, y fait un trou, vient étonner les célestes *; et quand la nudité d*Oudzoumé suscite le rire formidable des huit cents myriades divines, tout le Ciel tremble comme une demeure ébranlée \ Ce Ciel est un pays, dont la géographie reproduit naturellement celle du Japon. Il présente donc, de toute nécessité, un caractère montagneux, et le mont Kagou, qui le domine, correspond si bien à son homonyme du Yamato qu'on se demande parfois, en lisant un récit, s1l s'agit de la montagne d'ici-bas ou de sa contrepartie céleste'. Le système orographique du Japon ayant

(voir p.ir ex., ci-dessus, p. 270, n. 1). CeUe image, si louveot employée daoi nos textes, suflil à détruire la thèse évhémèriste {vid, iup., p- 73) qui Toulait fairi' (le « Takama no hara » une simple région terrestre. Cf. le nom méUpbori<]ue (le Takama no hara hiro-no no himé, * princesse de la vaite plaine des hauts cieux », dunnè à Timpératrice Djitô (N, II, 382).

1) Puur la ditftitiction entre le Grand Vide (Oh^sora) et le Ciel proprement dit, voir p. 101, n. 1.

2)N, 1, 70, VX); H X, 60; elr.

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