R IV
4) Id., 442, 443.
5) Id., 443t et cf. 444.
6) Sur ce point, voy. N, II, 328, et cf. Satow, dans T, VII, part. 4, p. 440. — L'ancienneté de la divinisation des Vents nous semble résulter d'autres indices encore. C^est ainsi que les poètes chantent sans cesse le pays d'Icé, « au vent divin » (par ex., N, I, 122, 176, 225, 360, etc.) ; avant de devenir an makoura-hotobaj un a mot-oreiller », une épithôte banale, cette expression
100 LE SHIN.NTUÏSME
indication des motifs psychologiques qui, sur ce point, inspirèrent la religion primitive. Plus tard, les dieux du Vent allaient perdre, eux aussi, ce caractère matériel, si net au début, pour prendre une allure anthropomorphique et devenir de vagues divinités bienfaisantes*. C*est à eux qu'allait s*adresser, comme terme de cette évolution, la prière de Hirata : k Daignez me bénir en corrigeant les fautes involontaires que j'ai commises, vu et entendu par vous, en dispersant et balayant les calamités que peuvent infliger les mauvais dieux*, en me faisant vivre longtemps comme le dur et éternel rocher', et en répétant aux dieux célestes et aux dieux terrestres les requêtes que je leur présente chaque jour, par rintermédiaire de votre haleine, atin qu'ils puissent m'entendre avec la finesse d'oreille du coursier au rapide galop*. » Il n'en reste pas moins qu*à l'origine du Shinntù, les dieux du Vent furent de pures divinités naturistes, forces élémentaires qui chassaient les brouillards et qui contribuaient à l'harmonie du monde, tant que les hommes ne les négligaient pas au point de les irriter*; et si leur caractère invisible devait fatalement provoquer un jour certains développements de l'animisme, il n'était à coup sûr considéré, pour l'instant,
avtit dû répondre î. une croyance positive ; el en eiïel, nous trouvons un petit temple du Vent àlcé même, près du f^rand temple de la dv^esse du Soleil.
1) En 1806, un jeune garçon est enlevé par les mauvais (génies ; son père supplie Sbina-tsou-hiko et Shina-tsou-bimé d'intercéder auprès des autres dieux ; et Hirata nous dit que les dieux du Vent rendirent l'enfant à sa famille.
2) C'est-à-dire les dieux nés des souillures dont Izanaghi se purifia à son retour des Enfers. Notre théologien ne manque pas d'ajouter que le nombre de ces mauvais dieux augmenta ensuite singulièrement, surtout depuis l'introduction du bouddhisme*
3) En efîet, la vie tient au souffle, qui se rattache lui-môme au vent. Cf. la liturgie du baptême hindou : « Du vent, j'ai retiré ton souffle... » (Victor Henry, op. ci7., p. 83.) Mt^me notion dans un conte berbère qui est le mythe de Pankou renversé. (Basset, Nouveaux contes berbères, 1897, n* 89.)
4) Hirata, !'• prière du Tama-danouki ; voy. aussi T, 111, app.. p. 73, 74.
5) Même en ce cas, d'ailleurs, comme il semble résulter du R, IV, 413 et 444, les deux grands dieux ne paraissent pas agir de façon directs, mais plutôt lancer des Vents secondaires qui vont ravager les champ?.
qae comme l'expression normale de leurnature physique, de leur génération par un souffle et de leurs fonctions dans le TÎde des airs*.
Ces fonctions des Vents, dans un archipel dont le climat est surtout régi par les moussons, expliquent assez l'importance que leur accorde la mythologie indigène. En revanche, les autres phénomènes météorologiques semblent plutôt négligés. Sur les nuages, rien de précis dans nos textes % à l'exception pourtant d'une curieuse légende où je crois retroui^er le spectre du Brocken' ; et encore l'être surhumain qui s'y révèle n'est-il pas une personnification des nuées,
1) Remarquons, en effet» que ce qui est déifié, ce n'est pas, comme semble le croire M. Florenz (op. cit., p. 320), TAir lui-même, Tair tranquille ou faiblement agité, mais seulement les Vents, forces mystérieuses qui courent dans le vide. Comme l'a très justement observé Herbert Spencer {Sociologie^ I, 158), rhomme primitif n'avait pas la notion de Tair, de cette couche atmosphérique où nous vivons comme le poisson au fond de Teau ; il ne concevait qu*un espace vide, dans lequel se meuvent parfois des agents invisibles ; et telle est bien en effet la véritable idée japonaise, exprimée par le mot sora, (Voy. N, I, 4, 83, etc.)
2) Dans le N, I, 32, on nous parle d'un certain Amé-Kouma-bito (l'hommeours du ciel) que la déesse du Soleil envoie en mission sur la terre. M. Aston découvre ici le Nuage, messager des dieux, comme dans la mythologie hindoue. Par malheur, pour arriver à ce résultat, il faut changer kouma (ours) en koumo (nuage), ce qui nous paraît un peu audacieux. Cf. d'ailleurs le K, 220, où les nuages n'apparaissent à Yamato-daké expirant que comme les messagers du pays natal.
3) K, 319. « Un jour le céleste souverain (Youriakou) fit l'ascension du mont Kadzouraki ; et tous ses fonctionnaires avaient des vêtements verts, avec des cordons rouges. Or, pendant ce lemps, des gens montaient, sur la pente opposée, dans le même ordre que la suite du céleste empereur. Le genre des vêtements, les hommes eux-mêmes, tout était pareil. Le céleste souverain, qui les regardait, envoya aux informations, disant : « Comme il n'y a, sauf moi-même, aucun roi dans le Yamato» quel personnage peut bien s'avancer ainsi?» Mais la réponse fut tout à fait semblable au commandement du céleste souverain. Alors le céleste souverain, plein de colère, fixa sa flèche sur son arc, et tous ses fonctionnaires fixèrent également leurs flèches; mais ces gens aussi fixèrent leurs flèches sur leurs arcs. Etc.. » Finalement, le chef mystérieux se révèle comme le dieu de Kadzouraki, et l'empereur l'adore. Ces gestes si fidèlement imités, cet écho qui semble se moquer de celui qui le provoque, ne rappellentils pas exactement le phénomène que ilane observa, en 1797, sur la « montagne de la Sorcière >», quand il aperçut un spectre qui répétait tous ses mouvements»
102 LK SIIINNTOÏSME
mais un simple dieu local*. Pour la pluie, si abondante au Japon, nos documents sont un peu moins avares, et nous voyons apparaître, issu du sang du dieu du Feu*, un « Granddieu des sombres vallées' », qui lui-mOme se dédouble, devient tour à tour le « Grand producteur de la pluie dans les Vallées » et le (i Grand producteur de la pluie sur les Hauteurs ^ » Ce dieu de la pluie joue peut-filre aussi, en même temps, le rôle de dieu de la neige^; car en dépit de sa fréquence relative dans la région occupée par les Japonais primitifs, la neige ne semble pas avoir été déifiée par eux d*une manière spéciale*.
saluait lorsqu'il Titail son chapeau, etc.?... — Il y a une diiaine d'années, le Japan Mail relata l'histoire étrange d*un groupe de pèlerins qui prétendaient avoir vu devant eux, au sommet du Foujiyama, des dieux auréolés. C'est évidem* ment à la même illusion d'optique que se rattache ce nouveau miracle; et en effet, sur une montagne du Pérou, en 1744, le savant Bouguor, de l'Académie des sciences de Paris, avait assisté pareillement à sa propre apolhcose : à leur grand étonnement, lui et ses compagnons s'étaient aperçus, dans les nuages, la ti^le couronnée de cercles concentriques qui étincelaient des plus vives couleurs.
1) Cf. en effet K, 153.
2) K, 33. Le dieu de la pluie naît du sang accumulé sur le sabre d'izanagfai, et qui dégoutte entre les doigts de ce dieu.
3) Koura-ohkami. N, I, 23. — Koura signifie noir, mais aussi vallée, ravin des montagnes, et d'ailleurs les deux sens se trouvent réunis dans le Jfannydshiouj 17 {koura-dani; dani ou tant, vallée). — M. Florent regarde aussi comme dieu de la pluie un dieu de pierre du mont Kaminabi dont nous parle Vldzoumo ¥oudokif et qu'on invoquait dans les temps de sécheresse (voy. op. cit., p. 287, et cf. p. 334). Mais, dans ce même document, le dieu de pierre est identifié avec« l'&me de Taki-tsou-hiko », c'est-à-dire d'un « prince des cascades », ce qui n'est pas du tout la même chose. Il s*af;it donc ici, non d*un dieu de la pluie proprement dit, mais de quelque fétiche local qu'on priait pour obtenir la pluie, de même qu'on s'adressait aussi, dans le même dessein, aui dieux des rivières, par exemple (voy. N, II, 174, et cf. 175).
4) Koura-ohkami et Taka-ohkami. Voy. N, I, 29. — Une tradition voit en eux des dragons. Cf. plus bas, p. 196, n. 3.
5) C'est l'opinion de M. Florenz, fondée surtout sur un passage du Mannyoshiou, 2, 19, où une concubine deTemmou raconte qu'elle a prié le dieu Ohkami, qui réside sur une colline près de son village natal, de vouloir bien laisser tomber de la neige (op, ciï., p. 46, n. 26). Mais il est possible aussi que le « grand dieu » en question soit tout simplement une divinité locale quelconque.
6) La Femme des temps de neige, Youki-Onna, qu'on voit apparaître dans certaines légendes (voy. L. Hearn, op. ciL, II, 638), est un fantôme d'invention postérieure.
De même, rarc-en-ciel ne ne montre à nous que comme Forigine probable de ce fameux « Pont du ciel » qui (lotte, entre ciel et terre, dans nos légendes*. Reste alors la foudre qui, seule entre tous ces phénomènes secondaires, tient un certain rang parmi les dieux.
En effet, si les orages accompagnés de tonnerre sont rares et passagers dans l'ensemble du Japon, ils sont en revanche nombreux et dévastateurs dans certains pays de montagnes, notamment dans les vieilles provinces où se constituèrent nos récits'.On conçoit donc que,dans la légende sacrée, le dieu du Tonnerre' naisse, du corps du dieu Feu', en même temps que le dieu des Montagnes et le dieu de la Pluie sur les Hauteurs ^ Bientôt il apparaît^ multiplié, dans un des plus sombres
1) Voir au chap. du Séjour des dieux. — L'arc-en-ciel est signalé çà et là, dans nos documents, comme un phénomène naturel qui n*étonne guère (par ex., N, II, 357).
2) Six ou sept orages, en moyenne, par an, dans la région de Tokio; tous pendant l'été, et sans graves conséquences. Au contraire, dans Touest, orages fréquents, en aatomne, avec grêle, et même avec les premières neiges de Thiver; à tel point que, dans les villages qui longent la Mer Intérieure, on élève chaque année de hauts paravents de bois pour abriter les maisons.
3) Ikadzoutchi nokami. {îka, comme mika, grand, puissant, terrible; dzou, comme tsou, Tancienne particule du génitif; tchif terme honorifique, signifiant aîné, comme dans le redoublement tchitcki, père.) -^ Cf. les autres noms de ce dieu : Oh-ikadzoutchi no kami, « le grand dieu du tonnerre » ; Ama no Nariikadzoutchi no kami, u le dieu du tonnerre qui résonne au ciel » ; et enfln, les mots actuels qui le désignent : Raïdjinn, et Kaminari, « le dieu résonnant ». — Pour son temple, appelé Narou-kami-djinndja, voir le catal. du Ennghishiki, vol. 9. — Pour ridentification possible d'Ikadzoutchi avec le dieu Také-mikadzoutchi, qui revient assez souvent dans nos mythes et auquel est consacré en partie le R II, voy. Satow, dans T, VII, part. 4, p. 411 seq.; Chamberlain, sur K, 32; Aston, sur N, I^ 68, 115; Florenz, op. cit., p. 44, n. 20. En faveur du rapprochement, on peut invoquer surtout le nom de Také-ikadzoutchi, qui est aussi donné à ce dieu; mais d*autre part, il faut considérer que le mot ikadzoutchi a pu être appliqué à d'autres dieux que le Tonnerre, et même à des personnages humains (voy. parez., N, II, 334), pour exprimer leur caractère puissant.
4) Kagou-tsoutchi. N, I, 19.
5) N, I, 29 : « Izanaghi no Mikoto tira son sabre et coupa Kagou«tsoutchi en trois morceaux. L*un d*eux devint Ikadzoutchi no kami ; un autre Ohyamatsou-mi; et le dernier, Taka-ohkami ».
40i LE smi«?noï«;ME
mythos : ce sont les huit dieux de la foudre qui vont poursuivre Izanaghi aux Enfers ^ Plus tard, on le voit encore intervenir à divers moments de nos annales : c'est peut-être lui qui envoie, comme dans un éclair, a travers le toit d'un brave homme, le sabre destiné au premier des empereurs*; c'est lui encore qui, semble- t-i), sous la forme d*un serpent, vient épouvanter Youriakou lui-même"; c*est lui enfin qui,
1) K, 35-36 : « Il alluma une lumière, entra et regarda. Des vers pullulaient, et Izanami était en pourriture; et dans satiHe habitait le nrand-Tonnerre; dans sa poitrine, le Tonnerre d«» Feu; dans son ventre; le Tonnerre -Noir; dans ses parties intimes, le Tonnerre-Fendant: dans sa mainpauche, le Jeune-Tonnerre ; dans sa main droite, le Tonnerre de la Terre; dans son pied gauche, le Tonnerrf>-Grondant : dans son pied droit, le Tonnerre-Couchant: et ainsi huitdieuz du Tonnerre étaient n^'s et habitaient là ». Les noms particuliers de ces huit dieux, dans lesquels on retrouve toujours le nom générique Ikadsoutchi, sont : Oh-lkadzoutchi, Ho-no-ikadzoutchi, Kouro-ikadzoutcbi, Sakou-tkadxoutchi, Ouaki-ikadzoutrlii, Tsoutchi-ikadzoutcbi, Narou-ikadzoutchi, et Foushi-ikadzoutchi. ^ Cf. rénumération parallèle, et un peu différente, du N, I, 30, qui notamment ranpe parmi ces huit dieux le Tonnerre des Montafcnes et le Tonnerre de la Lande, au lieu du Tonnerro-Grondanl et du Tonnerre-Couchant. — Classification analogue des diverses foudres dans Tantiquité occidentale : voy. Bouché-Leclercq, op. cit., t. IV, p. 40.
2) N, 1, 115. (Dans l'hypothèse de l'identification avec Také-mika-dzoutchi). — Cf. la conception finnoise de Téclair, épée du Ciel tonnant [\. Réville, op. cit., II. 182).
3) N, I, 3n. « Année 463 (après J.C.). — L'empereur commanda àSoukaro Tchihisato Bè-no Mouradji, disant : « Notre désir est de voir la forme de la divinité du mont Mimouro. Tu as une «[rande force corporelle. Vas-y. saisis-la, et amène-là ici ». Soukarou répondit : « J'essaierai, et je vais tA^^her de la prendre ». 11 fît donc Tascension du mont Mimouro, et prit un irrand serpent; et il vint le montrera l'empereur, qui n'avait pas observé le jeûne. Le tonnerre du monstre roulait; ses yeux tlamboyaient. L'empereur fut effrayé, et, se couvrant les yeux, il ne voulait pas regarder, mais il s'enfuit dans fintrrieur du palais. Puis il fît remettre le serpent en liberté sur la montagne, et donnant à ce dieu un nouveau nom, il Tappela Ikadzoutchi (c'est-à-dire : Tonnerre) ». D'après ce récit, il semble que nous ayons affaire à quelque dieu-serpent, et non au dieu du Tonnerre : l'empereur ne lui donne ce nom qu'àlafîn de l'aventurc, et d'ailleurs une glose du même l^xte identilie le dieu du mont Mimouro avec deux autres diviriit(*s. Mais, d'apn'^s une version que rapporte M. A. H. Lay (Japanese funeral riteUf dans T, XIX. part. 3, p. 519), le brave Soukarou aurait fait prisonnier le Tonnerre lui-même, et après sa m^rt, par ordre de l'empereur, une pierre tumulaire lui aurait été érigée, avec cette inscription : « Kaminari ouotorou Sougarou no haka nari », c'est-à-dire : « Ceci est la tombe de
LE SHIXNTOÏSME 105
SOUS l'impératrice Souïko, tente de foudroyer les constructeurs de nai^ires qui ont coupé un arbre à lui consacré'; bref, d'une manière plus ou moins vague, à travers toute l'épopée primitive^ on a le sentiment de sa terrible présence, et c'est seulement par degrés qu'on s'accoutume à ses caprices redoutés*. Malgré tout, aujourd'hui même, on le craint : le peuple a peur de cette Puissance fulgurante', et- les lettrés
Sougarou, le capteur du Tonnerre ». Cet exploit, que les chamans finnois euxmêmes regardent comme la seule chose impossible à accomplir (voy. A. RéTille, II, 182), allait pourtant sembler déplus en plus naturel à mesure que le tonnerre apparaîtrait davantage comme un phénomène régulier. Les traditions postérieures devaient admettre aisément que le Tonnerre, considéré comme un animal (R(iidjou)t avait pu un jour tomber dans un puits, s'embarrasser dans les cordes et les seaux, être enfin pris vivant; et les vieillards d*Idzoumo racontèrent à M. L. Hearn {op. cit., II, 501) comment l'Animal-Tonnerre, (sous la forme d'un blaireau), fut une fois exhibé, en cage, dans la cour d'un temple de Matsoué, où tout le monde put le voir pour un sou et admirer ses yeux, qui jetaient des éclairs par les temps d'orage.
2) On peut s'en rendre compte par le récit du N, II, 147 : « Cette année-là, (618 de notre ère), Kahabé no Omi fut envoyé dans la province d'Aki avec Tordre de construire des navires. Arrivé à la montagne, il chercha du bois approprié: l'ayant trouvé, il le marqua; et il était sur le point de le faire couper, quand un homme parut, qui lui dit : « Ceci est un arbre de Tonnerre, qui ne doit pas être abattu ». Kahabé répondit : a Le dieu du Tonnerre lui-même doitil s'opposer aux commandements impériaux? » Et après avoir fait de nombreuses offrandes d'étoffes (mitégoura), il envoya des ouvriers pour l'abattage. Mais aussitôt, une grande averse tomba, et il tonna, et les éclairs brillèrent. Kahabé tira son sabre, et dit : « 0 dieu du Tonnerre, ne fais point de mal à ces ouvriers; c'est ma personne seule que tu devrais atteindre ». Il regarda donc au ciel, et attendit. Mais bien que le dieu eût tonné plus de dix fois, il ne put jamais blesser Kahabé. Alors il se changea en un petit poisson, qui vint se fixer entre les branches de Tarbre. Kakabé le prit, et le brûla. Et ainsi, on put enfin construire les navires ».
3) Plus d'une fois, dans la montagne de Nikkô, à deux pas du temple où le dieu du Tonnerre est représenté, en face du dieu du Vont, debout sur les nuées, armé d'un foudre et auréolé des tambourins qui retentissent au-dessus de sa tète, j'ai entendu les gens du village parler de Kaminari avec une crainte respectueuse. Il n'est pas rare non plus de voir, en cas d'orage, toute une famille japonaise se réfugier sous la moustiquaire, qui, dit-on, est à l'épreuve de la foudre. Une curieuse légende explicative, notée par M. L. Hearn (op, cit., Il, 501), conseille d'éviter en pareil cas le voisinage des arbres, par cette raison que l'Animal-Tonnerre saute justement d*arbre en (arbre et pourrait ainsi
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classiques % aussi bien que les théologiens orthodoxes*, éprouvent quelque inquiétude lorsque sa voix gronde comme un avertissement mystérieux du ciel'.
Du dieu du Tonnerre au dieu du Feu, la transition est naturelle ; car, soit qu'on fasse venir le feu du tonnerre, comme chez d'autres peuples \ soit qu'à Tinversc on tire le tonnerre du feu, comme dans nos mythes, la parenté normale des deux éléments éclate toujours. DansTantique ShinntA^le dieu du Feu apparaît comme le dernier-né du couple créateur. Après qu*lzanaghi et Izanami ont engendré les lies et les dieux, leur suprême rapprochement donne naissance à Tètre redoutable que nos textes appellent tantôt « le Mftle qui brûle* », tantôt c le Vénérable qui brille »*, tantôt enfin <( le Producteur du feu»?. Mais cet enfantement, à la manière
descendre sur l'imprudent. Au demeurant, au Japon comme ailleurs, Farbre frappé de la foudre est regardé comme ayant acquis une vertu particulière, et on ne manque pas d'en recueillir les débris. (Cf. aussi, en sens inverse, dans le récit du N, II, 147, la crainte de toucher à Tarbre du Tonnerre, sans doute un arbre foudroyé.)
1) Voir par exemple les réflexions d'Okashi Djounnzô dans le Béki-djasho-ghenn^ publié en 1857 (T, XX, part I, p. 168).
2) Hirata, indigné contre les étudiants d'Kdo qui m<^prisent Téclair sous prétexte que les Hollandais ont pu le reproduire avec la machine électrique, leur rappelle qu'il y a dans l'histoire bien des exenoples de choses mauvaises ou d'hommes méchants que la foudre a utilement détruits. {KiMnn Shinnron^ 1805).
3) Cf. le fulmcn ostcntatorium des Romains ( Bouché- Leclercq, op. cit., IV, 44).
4) Voy. par ex. A. Réville, op. cil,, I, 216, II, 183, etc. Cf. Lubbock, op. cit., p. 310.
5) Hi-no-haya-yaghi-ouo-no-kami (feu, brûlant, rapide, mâle). K, 29. Remarquons que le vieux mot hi sert à désigner toute chose merveilleuse, par exemple le soleil ou le feu. Le feu n'est-il pas d'ailleurs « un petit soleil? » (V. Henry, op. dt,, p. 8.)
6) Hi-DO-Kaga-biko (feu, brillant, prince), ou Hi-no-Kagou-tsoutchi (feu, brillant, atné). K, ibid. Cf. N, I, 21, 28, 29, 122. En somme, c'est le nom de Kagou-tsoutchi qui domine dans nos textes (kagou, brHier, comme dans kaghé, lumière; tsou, particule du génitif; tchï, aîné, terme honoriOque ; et non pas, évidemment, tsoutchi, serpent, comme le voudraient certains commentateurs japonais).
7) Ho-mousoubi. N, 1, 21. R XII, pass. Ce dernier nom, qui ne se trouve pas
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humaine^ de la plus terrible des énergies physiques a les eonséquences qu'on pouvait prévoir : « tandis qu'Izanami mettait au monde cet enfant, ses augustes parties intimes furent brûlées; elle tomba malade, et, couchée, elle gisait^ ». De nouvelles divinités naissent alors, que le récit fait surgir des manifestations mêmes de sa fièvre : Métaux',
dans le K, et qui apparaît seulement dans le N, finit par prévaloir dans le culte, comme le prouve son emploi, non seulement dans le R XII, mais aussi dans le Ennghishiki, vol. 9, où le temple du dieu du Feu est appelé Ho-mousoubi no Mikoto no djinndja ; c'est d'ailleurs Ho-mousoubi qu on adore, à l'heure présente, dans les temples shinntoïstes (voy. Handbook, 269, 384) ; et on comprend en effet que les prêtres aient préféré cette dénomination, moins enfantine et plus significative que les précédentes.
1) Et non pas : « elle mourut », bien que le mot koyasout ici employé, puisse avoir les deux sens, à peu près comme, en français, le verbe « gésir ». La mort d'Izanami n'est indiquée, en effet, que quelques lignes plus loin (K, 30). A supposer même qu'on traduise par « elle mourut », il faudrait admettre que le K, après avoir annoncé brièvement sa mort, revient sur les détails de sa maladie, et conclut enfin en rappelant que le résultat de cette maladie fut la mort. (Cf. un mouvement d'idées analogue dans le N, I, 21). L'interprétation contraire n'en concorde pas moins avec une étrange légende, dont elle a pu d'ailleurs être l'origine, et d*après laquelle Izanami, descendue aux Enfers, serait ressuscitée, remontée sur la terre pour y créer les divinités nouvelles qui devaient s'opposer aux ravages du feu (voy. plus bas p. 178, n. 5).
2) K, 29 : couple formé de Kana-yama-biko et Kana-yama-bimé, le prince et la princesse des Montagnes de Métal. Dans le N; I, 21, le dieu mâle seulement. — Les Montagnes de Métal sont évidemment les mines de fer (cf. K, 55) qu'exploitaient déjà les Japonais primitifs. Mais pourquoi le Métal est-il ici opposé au Feu? Est-ce tout simplement parce qu'il lui résiste? Ou ne serait-ce pas pour un motif d'ordre religieux ? Chez les peuples qui aiment le dieu du Feu, on lui évite avec grand soin le contact du fer : soit qu'on craigne de le blesser avec un instrument trop tranchant, comme le pense M. Goblet d'Alviella {Histoire religieuse du Peu, et cf. Revue d'Hist. des Religions^ t. XV, p. 217), soit que plutôt, comme le soutient M. A. Réville {op, cit^, II, 189), on redoute de l'offenser en approchant de lui une matière impure, profane, étrangère à toutes les anciennes traditions. Ce vieux préjugé, répandu un peu partout dans le monde, et notamment chez les Mongols (voy. A. Réville, op, cit,^ II, 188), se traduit d'ordinaire par la prohibition des objets en fer, dans les rites religieux et les actes importants de la vie, longtemps après l'invention de ce métal ; et l'idée se retrouve dans le Japon primitif, où nous observons par exemple la coutume de couper avec un outil de bambou le cordon ombilical (voy. N, I, 85, 86). Mais précisément, les vieux shinntoïstes avaient le Feu en horreur; ils ne songeaient qu'à le repousser par tous les moyens possibles ; et cela étant,
108 LK SIIINNIUITMC
Argile', Kau% Gourde", Plante des rivières*, loul Tappareil magique que le shiDutoismc emploiera pour dompter le feu\
on conçoit très bien qu'ils lai aient opposé te m^tal, sMl Herait lui nuire, aa m^me titre que i eau et toutes les choses qui peuvent arrêter ses progrès. Or» on croyait certainement que io Feu est ami de la pureté (voy. plus bas. passade (lu B XII où, pour l'éloigner des habitations, on lui fait valoir la propret<'> des régions montagneuses) : et celte notion existe encore chex les shifintoïstes mo«lemes : Hirata nous dit, par exemple, [Tama no Jfi-AosAira, T, m, app., p. 65) que si Izanami fut retenue aux Enfers, c>st parce qu'elle y avait mangé des mets cuits sur un feu malpropre, et à Pappui de cette étrange opinion, il tire argument de la fonte des métaux, qui ne réussit jamais quand on emploie un feu souillé dVIéments impurs.
1) Dans le K, 29, encore un couple : Hani-ya«ou-biko et Hani-yasou-bimé, le prince et la princesse de TArgile visqueuse. Dans le N, I, 21 et dans le H XU, une déesse seulement, Hani-vama-himé. — L*ar4!ile résiste au feu ; et de très bonne heure, les Japonais s'en «M^rvin^nt pour protéger leurs mouro^ ou habitations creusées dans le sol (voy. K, 118, N, I, 71), pour construire leurs koura 01) rhambres à trésors (K, lifô), etc., sans parler m<Vne de ^on emploi comme matière des jarres sacrées (vizouU, N, I, 122, 131, 157).
2) K, 29 : Mitsou-ha-no'iné, nom obscur qui cependant exprime sûrement ridée d'une déesse de Peau, clairement indiquée dans le N, I, 21 et dans le H XII. — A Tin verse, les peuples qui ont un vrai culte pour le Feu lui éviteront le contact de Peau ; et par <>xemple, cher, les Mongols, interdiction d'euiploy«»r P<îau pour Péteindre (voy. A. Héville, op. cit., II, 188).
8) N, I, 21 : Ama no yosadzoura, k la côleste gourde ». i/fsa«/^ dans le R XII. — La gourde est Pauxiliaire de Peau; c'est avec elle qu'on recueille et qu on déverse ensuite sur le Feu son éternelle ennemie. — Je. retrouve aussi, dans le K, mais parmi les divinités engendn^es avant le Feu. « le céleste dieu de la courde qui puise Peau >», et « le terrestre dieu de la gourde qui puise Peau ». (Voy. K. 27).
4) H XII : Kaha-na, (ou kawa-na-goiiçi). — Une comparaison frappante s'impose ici entre la magie japonaise et la magie hindoue. Dans notre rituel, qu'on récitait deux fois par an pour prévenir Pincendie, la plante kaha-na, (nuphar japonicnm), en usage contre les brûlures, était appelée à l'aide contre le feu : dans le rite védique contre Pincendie, Vavaka 'Myxa octandra\ plante aquatique aux feuilles charnues, pareillement employée contre les brûlures, était appliquée à la maison comme un rempart protecteur (voy. Victor Henry, op.cit.^ p. KX);. Ajoutons que, de nos jours mérDe,la plante aquatique japonaise est encore représentée sur les larges tuiles qui termi;ient les toits du pays.
5) En somme, le K cite seulement ici le Métal, PArgile et l'Hau ; le N y joint la Gourde; et le \\ XII néglige le Métal, mais ajoute la Plante des rivières. Voici d*ail-eurs ce dernier texte, où est bien indiquée Pidée générale : a Izanami daigna mettre au monde son cher enfant, le dernier-né de tous, lio-mousouhi... Et étant descendue aux basses collines des ténèbres, elle pensa : « Je suis venue ici, ayant procréé et laissé dans la région supérieure... un enfant au
Mais enfin, elle « se retire divinement * » : elle meurt; et Izanaghi, après s'être longtemps traîné en gémissant autour du cadavre, va l'ensevelir sur le mont Hiba, aux confins de la terre d'Idzoumo*. Comment expliquer ce mythe? La première idée qui se présente à l'esprit, c'est d'y voir le pendant de la légende hindoue qui compare aux organes de la génération les instruments de l'allume-feu primitif : Varani est comme la matrice où repose, caché, le principe ardent ; lepramantka est introduit, et de la conception qu'engendre son frottement, Agni sort en jetant des flammes; mais les bois se consument, et le dieu du feu a dévoré ses parents *. Lorsqu'on songe au caractère sacré de l'allume-feu' dans le shinn-
cœur mauvais. » Alors elle revint sur ses pas, et mit au monde d'autres enfants. Et ayant produit la déesse de feau, la gourde, la plante des rivières et la vierge de la colline d'argile, quatre sortes de choses, elles les instruisit par ses paroles et leur fit comprendre, disant : a Si le cœur de cet enfant aux méchants instincts devient violent, que la déesse de l'eau prenne la gourde, et'que la vierge de la colline d'argile prenne la plante des rivières, et qu'elles le pacifient. » Rien de plus évident, selon nous, que le caractère magique de tout ce passage.
2) K, 31. — Le N place la tombe d'izanami au village d'Ârima, dans Koumano, province de Ki (plus tard Kii), et indique ainsi le culte local qu'on ren* dait aux mânes de TÈve japonaise : « Les habitants adorent l'âme de la déesse en lui offrant des fleurs dans la saison où elles s'épanouissent, et ils la fêtent avec des tambours, des flûtes, des drapeaux, des chants et des danses. » (N, 1,21.) C'est dans le môme Ki no Kouni, le Pays des Arbres, qu'on adorait, a Nagouça, le dieu du Feu.
3) Remarquons qu'on trouve cet instrument, non seulement au Japon, mais aussi, comme l'a constaté Tylor, dans toute la région qui va, d'une part, de la Tasmanie et de l'Australie au Kamtchatka, et d'autre part, de Sumatra aux lies Carolines.
4) Rig-Véda, X, 7, 9.
5) On peut voir Tantique hi-kiri-ousou (feu, forer, mortier) au musée d'Ouéno, à Tokio. C'est un appareil eu bois de hi-no-ki (l'arbre à feu, chamX' eyparis obtusa), d'un système déjà très perfectionné, mais qui cependant peut exiger l'effort successif de trois ou quatre hommes pour arriver à l'incandescence ; et lorsqu'on songe à l'extrême humidité du pays, qui en certaines saisons ne permet de conserver nos modernes allumettes que dans des bocaux bouchés à l'émeri, on conçoit les difficultés que durent éprouver parfois les Japonais primitifs. Pour plus de détails sur le hi-kiri-ousou, voy. Satow, The use ofthe Pire-drillin Japan^ T, VI, part. ÏI, p. 223 seq. — Quant au pro-
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loïsme, depuis les plus lointaines origines' jusqu*à nos jours', le rapprochement semble assez plausible; et nous aurions ainsi une forme intéressante du culte phallique qui existait dans le Japon primitif. Une seconde interprétation possible consisterait h découvrir, dans la mort d*Izanami, le souvenir amplifié de quelque héroïne des temps anciens morte en couches'; et cette explication, qu'appuieraient for-
cédé, plus simple encore, du briquet, on le trouve signalé dans le K, 211 et dans le N, I. 205.
1) Avant même 1* appareil du musée d*Ouéno, (tiré du temple de Kaçougha, à Nara), on obtenait le feu, d'une manière encore plus primitive, avec des morceaux de bois brut, et Motoori constate la survivance de ce procédé «Mémentaire dans la pratique des temples de Ouataraî, à Icé {Kadjiki-denn^ vol. XIV, p. 61). Mais on peut reculer plus loin, remonter jusqu'au vieux texte du Kodjiki qui nous conte comment Kouslii-ya-tama (le dieu aux huit âmos prodigieuses, cf. plus haut, p. lil, n. i). préparant le feu pour le temple d'Oh-Kouni-nousbi, emploia comme morlier, chose assez bizarre d'ailleurs, des tiges d'algues marines, et comme pilon des tiges de Aomo (probablement Vhntochloa maerantha)^ puis fait jaillir la flamme qui doit brûler jusqu'à ce que, dans la plaine du ciel, la suie pende, longue de huit largeurs de main, du toit anceslral de Kami-mousoubi, et jusqu'à ce que, dans les entrailles du sol, les roches les plus profondes aient été calcinées. (Voy. K, 104, 105.) Cette légende elle-même n*est que le prélude de la descente du fils des dieux, dont le palais va devenir à son tour le centre religieux de ce genre de rites. {Niha-bi, le feu de la cour.) Kn souvenir de la première prise de possession de la résidence impériale, on célébrera toujours une fête nocturne où le chef des cuisiniers» après avoir allumé le feu par le frottement du bois, conduira le cortège en portant une torche ardente (Ghishiki^ vol. I, p. 26, décrivant la cérémonie au ix* siècle) ; et c'est de la même manière que, dans la cérémonie pour la Pacification du feu, les devins allumeront un feu «( aux quatre coins de Tenceinte du Palais » (Riyo nn Ghighâ^ ou Commentaire sur les lois administratives, de Tan 833). L'antiquité de ces usages ressort d'ailleurs d^ ce simple fait que Tallumage des feux se trouve déjà mentionné dans la légende de l'éclipsé (voy. N, I, 44).
2) Le hi'kiri'Ousou est resté d*usage quotidien dans la maison du grand* prêtre du Oh- Yasbiro d'Idzoumo. Â plus forte raison est*il employé d'une manière plus générale, dans les temples shinntoïsles, pour les rites sacrés proprement dits.
3) De même que la vision d'Izanaghi aux Enfers, ce tableau si positif qui rappelle le début de la Dame aux Camélias, a bien pu avoir son origine dans le fait d'une curiosité semblable à colle du héros de ce roman. Rien de plus réaliste, de plus humain que toute cette histoire japonaise du premier couple; et on s'expliquerait d'autant mieux Timportance donnée, par la légende, à la mort d'une héroïne dans les circonstances indiquées, que l'accouchement est d'habitude» pour les Japonaises, d'une extraordinaire facilité.
LE SHINNTOÏSME IH
lement certains détails de nos textes s serait un nouvel indice de Tantique croyance qui assimile Tardeur du feu ordinaire à la chaleur, normale ou pathologique^ du corps humain*. Mais, à la réflexion, ni Thypothèse symbolique^ ni Thypothèse évhémériste que nous d'indiquer ne nous paraissent assez sûres, et le mieux sera de nous en tenir à une solution intermédiaire, purement anthropomorphique, en considérant la fin de notre récit comme le simple résultat, logique et naïf, de ses prémisses : car, du moment que les dieux en général étaient produits par un couple, il n'y avait pas de raison pour que le dieu du feu fût engendré autrement; et fatalement, ce mode de génération d'un élément qui brûle tout ce qu'il touche devait amener l'accident final. Ainsi, le dieu du Feu est maudit dès sa naissance : il a tué sa mère, et bientôt Izanaghi, dans sa douleur furieuse, va l'égorger à son tour. C'est alors que, de ses membres épars, surgissent encore des divinités nouvelles, tandis que son sang, pareillement déifié, rejaillit jusqu'aux étoiles, ou s'épanche sur la terre où il infuse le principe igné aux herbes et aux arbres, aux pierres et aux rochers'. Le matricide a disparu, et il ne sera plus question
1) Une variante du N, I, 21 nous dit, très exactement, qu'Izanami « devint fiévreuse, tomba malade, et qu'en conséquence, elle vomit ». Le K, 29, signale aussi, avant toute autre chose, ces vomissements, qui donnent naissance aux premières divinités indiquées par Tun et l'autre texte. Or, la fièvre puerpérale est justement caractérisée par des vomissements bilieux.
2) Dans cette hypothèse, les divinités qui apparaissent pendant la maladie d*Izanami seraient plutôt les remèdes, réels ou magiques, qu'on lui aurait appli* qués pour tenter de la guérir : le métal froid, l'argile visqueuse, Feau fraîche, contre le feu de la fièvre (cf. l'emploi de la grenouille, en ce cas, dans l'Inde antique, V. Henry, op. cit., p. 181); la gourde, contre la soif ardente; la plante aquatique, contre les brûlures. — En somme, le sang humain contient de la chaleur, donc du feu. Si le corps se glace, il faut le réchauffer, l'ignifier : vieille coutume des Âïnous, qui allument un grand feu quelques instants avant ou après la mort d'un des leurs, dans l'espoir de le sauver ou même de le faire revivre (J. Batchelor, The Ainu of Japan, p. 203, et cf. p. 195). Si au contraire le corps brûle, il faut le refroidir, ce qui d'ailleurs n'est pas toujours si absurde : application possible dans notre mythe. Enfin, quand l'âme se sépare du corps, le feu s'échappe (voy. plus haut, p. 140, n. 1), quitte à reparaître parfois ensuite, au Japon comme ailleurs, sous les apparences d'un feu follet (hidama).
3) Une variante du N, 1, 29 est très nette sur ce point : « A ce moment, le sang
112 Lb SJIINM*oiS.MK
de lui dans nos légendes*. Mais ce qu'il laisse comme traces
qui jaillissait de ses blessures tacha les rocher9, les arbres et les herbes. C'est pour ce motif que les herbes, les arbres et it>s cailloux contiennent naturelleiDCut IVlt-nient du feu ». Il est intéressant de retrouver au Japon ce mythe ezpli* catif, qu'on a signalé déjà en bien d'autres pays; et en efTct, rien déplus rationnel que ce premier essai d'interprétation scientitique. ^)uand on frappe un silex, ou quand un frotte lon^'temps dt>ux morceaux de boi^, le feu apparaît : c'est donc qu'd était caciie dan> ces substances. I^our y exister ainsi d'une manière latente, il fallait qu'il y iùt entre. Mais comment? CVstici que la theo* rie se compliqua et que les hypothèses deviennent un peu diverfçentes. En Nouvelle-Zélande, Miioui a obtenu d'une vieille aïeule divine, Mahou-lka, un de ses ongles, qui, par la friction, donne du feu; seulement, il éteint tout de suite ce f(Mj, quitte à renouveler ensuite sa requête, de telle sorte que Mahou-Ika doit se dépouiller de tous ses ongles un à un; à la fin, courroucée, elle le poursuit de ses tlimmes, qui l'auraient consumé sans l'arrivée d'une pluie opportune; mais par bonheur, quelques étincelles se sontlogi'es dans certains arbres, d'où on peut les tirer de nouveau (Waitz, op. ri7., VI, 2ôo, 251 ; Turner, Aine/een l/tjars in Volynesia, 2j'i, 527; Shirren, hù- Wandcrsajen dcr yeu^cdandcr und dtn Mauimythos, 32; A. Heville, y/*, cit., II, 37, 22S). C'est manifestement l'évolution logique delà production du feu, d'abonl par le choc d'uni* pierre, puis par le frottement de certains bois durs. A cùlé de le Promcthée maori, on peut ranger le i^romethée des Tiinkits, qui va jouer, sur la côte nord-ouest du Pacifique, le même nilo civilisateur. Le héros Yelil, sous la forme d'un corbeau, a dérobé le feu célfbte, emportant dans son bec un tison entlammé : le feu est tombé sur des pierres et sur des morceaux de bois; et c'e»t de là i;iicj>c qu'on peut l'extraire aujourd'hui (Lang, op. ct^.309). Même idée cht^z les tisijuimaux, pour qui les rochers contiennent des esprits ignés, qui se montrent souvent tous les apparences du ieu follet (A. Heville, o/>. ci<.,I,2*J3); ciu^z les Peauz-iiouges, comme les Sioux, les Chippeways, qui croient que les siiex sont lances par la foudre (A. Heville» I, 210, 222) : chez les noirs d'Afrique, qui établissent le même lien entre le feu céleste et les pierres terrestres (Tvlor, op. cit., II, 343); chez les anciens Hindous, qui supposent des Agnis, apparemineni descendus du ciel, dans les pierres, les plantes et les arbres, comme lis en voient d'ailleurs dans la nature entière, dans l'homme, dans le nuage et jusque dans les eaux(V. Henry, op. cit., 218, 244; 183, 233, n. 4). A l'inverse, les indigènes d'Aualraiie admettront que le soleil, pour ahmenter sa tlamme quotidienne, doit venir faire chaque soir à l'horizon de la terre sa provision de boiS à brûler (Brough Smyth, A6oriyenes of Victoiia, i, 430}. ijuant à la notion que le sang d'un dieu peut, en s'epanchant, produire d'autres êtres, elle se retrouve aussi bien chez les sauvages modernes (Lang. op, cit., 278) que chez les anciens Hellènes, et peut-être pourrait-on entrevoir une certaiue ressemblance avec nos mythes dans la naissance de ces nymphes des frênes qu'engendre le sangd'Ouranos blesse ; Hésiode, TMoy., 187).
1) Dans la suite du récit, on voit apparaître des personnages qui, à première vue, pourraient être pris pour des dieux du feu. Le céleste prince Ni-
de sa brève existence, ce sont les germes terribles qu'il a semés, les principes latents du plus grand fléau que puissent redouter les habitants des frêles maisons indigènes. Dans ce pays où Tétincelle du foyer fail si vite flamber les cloisons de bois, où le tremblement de terre renverse tout à coup le brasero sur les nattes de paille, où les vents violents attisent Tincendie et couchent les flammes sur un village entier, le feu est l'ennemi*. C'est lui qu'on redoute partout, depuis la butte de pêcheurs jusqu'au palais impérial, jusqu'aux temples des dieux eux-mêmes. On oublie ses antiques bienfaits, ses
nighi a épousé Ko-no-baDa-sakou-ya-himé (la Princesse florissante comme les fleurs des arbres, c. à. d., brillante comme le cerisier en fleurs); mais une seule nuit a suffi pour la rendre enceinte, et le jeune époux s'en étonne; elle s'enferme alors dans une cbambre souterraine (un mouro, qui joue ici le rôle de l'oubou-ya ou butte d'accouchement, où la femme japonaise se retirait jadis pour sa délivrance); et elle Tincendie elle-même, au moment d'enfanter, pour établir son innocence par Tépreuve du feu. (Genre d'ordalie qui devait se perpétuer jusqu'à nos jours : voy. Percival Lowel, Esoteric Shinntô, dans T, XXI, 118 seq; et notre étude sur Hoksaï, p. 211). La princesse Gnit par sortir victorieuse de la fournaise, avec les trois enfants qu'elle y a mis au monde, et qui s'appellent : Ho-déri, Feu-brillant, Ho-souséri, Feu-croissant, et Ho-ouori, Feu-baissant (voy. K, 118; et cf. les versions du N, I, 73, 85 et 88). Nous avons ainsi, dans cette triade de dieux, la personniQcation des diverses phases par lesquelles passe un embrasement, ce qui pourrait faire croire à l'existence, dans le Shinntô, de nouvelles divinités pyriques. (Dans ce sens, Griffls, op. cit., 53, 55, qui découvre en cet endroit le mythe de Prométhée et d'Epimétbée.) Mais en réalité, il ne s'agit ici que de simples noms de circonstance : deux de ces frères, Feu-brillant et Feu-baissant, apparaissent dans la légende suivante (voy. plus bas p. 187, n. 3) comme un pécheur et un chasseur dont les actes n'ont aucune relation avec les qualificatifs qu'ils portent; et en somme, tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils furent appelés de la sorte parce qu'ils avaient reçu le baptême du feu. — Quant à Kagou-tsoutchi, on le voit encore signalé dans une fête religieuse organisée par Djimmou, qui lui décerne à cette occasion le titre de Idzou no Kagou tsoutchi (idzou, sacré) ; mais le dieu du Feu est ici perdu dans une énumération où se trouvent mis sur la même ligne, outre le bois à brûler (idzou no Yama-tsoutchi, le bois des montagnes sacré), les jarres de terre, l'eau, les aliments, le gazon. (N, I, 122. Cf. pour le bois à brûler, que plus tard tous les fonctionnaires viendront offrir à l'empereur en certaines circonstances, N, U, 326, 330, etc.).
1) C'est pourquoi, dans l'ancien droit pénal japonais, l'incendiaire subissait la peine la plus cruelle et d'ailleurs la mieux appropriée à son crime : on le brûlait vif.
servicos quotidiens : on ne voit plus que ses effrayantes fan* laisies*. Si on aJore le dieu du Feu, ce nVst pas qu'on Fadmire. qu^ou Taime. comme chez d'autres peuples' : c'est qu'on I(* craint: et tel est bien, dans le stîinnlcilsme primitif, le vrai caractère de son culte. Kcoutez le rituel du Feu : « Ou'il daigni' n'i^tre pas terriblement vif de cœur... Qu'il daigne n'ètn* pas turbulent, n't^tre pas cruel, ne pas nous faire de mal...Ou*il veuille bien se retirer aux régions solitaires et pures des torrents de la montagne, et, grâce à leur divinité, se tenir tranquille'... » Voilâtes seules priëresqu'on lui adresse, avec les offrandes qui doivent l'apaiser. C'est donc un dieu méchant, qu'on a en horreurà cause de son caractère fantasque : on cherche seulement h le séduire par des dons, à le calm(*r parla vertu des formules magiques, à l'écarter bien loin du palais impérial et des autres habitations humaines; mais on ne lui accorde aucune louange, el tout Fesprit du rituel se résume dans son titre : «^ ia Pacitication du
1) Pendant mon sôjour au Japon, nolro maison fu: un beau matin détniKe par un incendie. .Après le sinistre, comme l'afntV «le mes tiilettei consemit une attitude méditative, jp lui demandai à quoi elle pensait. La rêp(>nse fut : « Oli! ce Feu! qu*il est m»'chant! 11 a man^^é ma poupée! » C'est exactement dans cet état d'esprit que s** trouvaient nos vieux Jap«<nais lorsqu^ili songeaient à Kagou-tsoutchi» cet être puissant et mystérieux qui de temps en temps, sans nulle raison apparente et comme sous te coup d'une sombre fantaisie, dévorait leur hahitalion et tous leurs objets les plus précieux. Eux non plus ne s'étonnaient pas de ?oir le feu remplir ses fonctions normales, réchauffer leur corps, cuire leurs aliments : i.s ne le renian puaient que s*ii sortait de la règle pour se livrer à d'inexplicahles méfaits. Cf. à ce propos les remarques très justes de H. Sp<*ncer, S'iCio/oj/iV, 1, 610.
2) Aussi bien, mr*me dans les religions de cet ordre, on redoute ses mauTâis instincts. Jusque <ians l'Inde v^^dique, quand le feu du foyer pétille trop fort, on s*inquiète; et aussitôt, on couvre Agni dVioges pour l'amadouer : on l'appelle » l'immortel à Téclat resplendissant, 1»* pur, l'adorable! » Le feu qui couvait jettc-t-il spontanément une flamme? Bien vite, une libation et une stance propitiatoire (V. Henry, op, cit., 218).
3) H. XII, pusi. — Cf. Satow, The Mythoiogy ari'i rclifjious \Vor>hip of the ancient Japane$*', dans Westminster Revieu\ juillet 187^{; et aussi Griflis, op. cit,f p. 52 seq. — Lu lecture de ce rituel montre assez qu«' Kagou-tsoutchi ne saurait être, comme le pensait Satow (T, VII, part. 4, p. 411 et pass.), le dieu des Chaleurs de TËté.
Feu S. Cette haine pour le feu n'empêchera pas, sans doute, de lui denaander quelques services religieux : il brûlera toujours devant les aulels, publics ou privés, et sous son essence la plus pure ; mais c'est que les esprits, dieux ou mânes des morts, ont besoin de voir clair et qu'ils aiment la propreté*. En somme, le dieu du Feu ne sera jamais l'objet d'un culte idéal, et on ne cessera pas de le regarder, avant tout, comme un générateur de sinistres. A l'heure présente, lorsqu'on veut faire ses condoléances à un ami dont la maison a brûlé, on ne manque pas de lui écrire : « Vous avez eu le malheur
1) HO'Shidzoumé no Malsouri.
2) Il ne faul pas chercher ici Tidée que le feu serait un être saint et pur en lui-même. Le dieu du Feu aime la propreté, comme tous les dieux (voy. plus haut, p. 177, n. 2] ; mais le feu peut être malpropre. Or, les esprits sont des êtres frêles, délicats, qui se plaisent à Todeur subtile des mets bien préparés, qui ont horreur au contraire des choses sales, grossières, fétides. On doit donc prendre soin de cuire les offrandes sur un feu pvr, sur ce feu naturel qui existe dans le bois ou la pierre, qui ne sort d'aucune matière vile, qui n'a luimême aucune senteur. (Voy. application à la préparation du riz sacré, dans T, IX, part. 2, p. 184 ; du saké pour les dieux, dans T, VII, part. 4, p. 425). Pareillement, pour Téclairage des esprits, dans le culte domestique par exemple, on n'emploiera que des cierges de cire végétale, une petite lampe d'huile végétale encore : le pétrole, aux exhalaisons puantes, serait une abomination. Enfin, pour allumer ces luminaires eux-mêmes, on fera jaillir Tétincelle d'un silex, sous le choc du briquet, comme on fait encore pour le cierge pascal, le samedi saint, dans les églises catholiques : les allumettes chimiques, aux gaz étouffants et acres, seraient subodorées par les mânes, qui en seraient irrités; à tel point que, pour rassurer les orthodoxes d'Idzoumo, les fabricants d'allumettes ont dû inscrire sur leurs boîtes : « Pures, bonnes pour allumer les lampes des hamis et des hotokés. » (Noté par L. Hearn, op. cit., H, 4il.} — £n somme, nous n'avons là que des soins de pureté matérielle, et la sainteté du feu n'en ressort pas plus que la sainteté de l'eau ne résulte de l'exigence d'une eau limpide pour l'encre des écritures, à la fête de Tanabala (voy. Arrivet, loc. cit., 342). — Quant à l'antique allumage des feux aux quatre coins de l'enceinte impériale (voy. plus haut, p. 180, n. 1), il ne faudrait pas y voir davantage un rite en l'honneur du feu pur, et je serais tenté d'admettre, tout au contraire, qu'il s'agit là de contre-feux dressés pour écarter les menaces de l'incendie, de même que dans nos mythes Yamato-daké, enfermé par surprise, comme jadis Ohkouni-noushi (K, 73), dans un cercle d'herbes enflammées, tire de son vieux briquet un contre-feu magique qui met en fuite celui doses ennemis (K, 211; N, I, 205).
11 G LB SniPINTOÏSME
du dieu du Fou '»; phrase banale qui dit tout.Lo dieu du Feu est donc, dans le SliinntA actuel, ce qu*il Tut au temps lointain où s'élaboraient ses mythes et sa liturgie : un fils matricide, brutal, détesté; un Atre dévorant, producteur des pires calamités matérielles: une force de la nature contre laquelle il faut s'assurer, par des contrats magiques', pour sauvegarder sa maison; bref, bien moins un dieu du Feu, dans le grand sens du mol, que le dieu de l'incendie.
Le dieu du Feu, par son étroite parenté avec le dieu du Tonnerre, était le dernier des dieux qu'on peut rattacher aux phénomènes météorologiques. Nous arrivons donc enfin, après les divinités du ciel, après celles de l'atmosphère, aux divinités de la terre elle-même ; et cette terre étant un archipel, la mer qui l'enveloppe est la première chose qui s'impose à notre attention. Il semble bien d'ailb'urs qu^elle ait tenu colle placr dominante dans Timagination des Japonais primitifs'. Des trois kamis illustres qu'1/.anaghi désigne pour le gouvernement de Tunivers, l'un est le dieu qui doit régir rOcéan, Timmense « plaine bleue »>*. tandis que personne
1) On fait alors iiitorvonir, à lacliiiiiMSi'. le liii'U ShiMikotiyon ou Shikouyou ; ei si on veut que la leUre soit èlêjjaiile, on u'oublie p.is «l'ajouler : « Par surcroît, lo «iii'u (\n Vnnl lui a préh' son secours. »•
2) Ou par des amulettt's, i]u*on vrnd fmr exemple au temple d'Ataf^-Yama, pr«*s Kiôto, (ir*<lip au «lieu «lu Feu.
3) L'neinjîenieuse théorie a «''té soiitimue p.ir M. «îustave Kouç«'»res. à propos des dieux frrecs. D'après lui, los dieux marins ne si<rit p:is des dieux primitifs, mais seiilfMnent des d"rivt'>s des «Iumix a<|uati(|ues conlinentaux ; el à Tappui, il eile notammt'nl l'extMnple de P«»8'''idon llippios. «{ui fui sans nul «ioule, à Tori- ^'ine, un dieu «les sources, n<»urriciéres di*s ciifvaux. (Muntiuf^c et VArcadie orientale, Paris, 1S'.)S. pp. 227, 231, 250, 2\>ô, elc.i S'il en était ainsi daDS la mythologie japonaise, on pourrait reiranler ses «lieux marins «xvnme l'adaptation d'emprunts faits par les navii;ateurs conquérants aux léi^tMides continentales; mais fimportam^e de rélêment marin dans nos récits («^.réation des Iles tirées de l'océan, mission tit* Szannoô, aveiitur(\< de Ho-ouori et la suite;, tend plut<M à montrer l'orifrine océanienne de ces pfrsonnages «lu vieux Shinnti*».
4> Ao-ouna-bara, comme dans N, I, H ; K I, lli, fie.... «-'est à-iiire, ex jctement, couleur d'in«li^»'o (de la plant»» <i/. ou polt/'j'Vium tiwt irium, '\u'\ donne un bleu analogu»* à «vlui «1«* rin«lif,'o pn»pn'ment dit^ Les .lapori:*i<, fu nlTet, n*oi:t pas de m«>t généri«]ue pour designer les diverses nuances «l'une couleur; ils emploient toujours une expression particulière et concrète (voy. A. Arrivet,
LE SHrNNTOÎSME 117
encore n'est indiqué pour l'empire des îles ; et s'il est vrai que Szannoô, dédaigneux de cette souveraineté, devient aussitôt rOcéan furieux qui s'élève contre le ciel et qui s'achève en tempête, la mer n'en garde pas moins ses dieux familiers, nés avant lui\ ses maîtres calmes et fidèles. C'est d'abord le « dieu du Grand Océan »', le suprême dieu marin, avec son merveilleux palais caché sous les profondeurs, qu'un mortel visita et où il connut l'amour d'une déesse'. Ce sont
La notation des couleurs au Japon, dans Revue française du Japon, déc. 1895). Satow 8*étonnait de voir le mot ao employé dans nos vieux documents pour dépeindre, non seulement la mer, mais aussi des chevaux, des nuages, des saules, des montagnes (voy. T. Vil, part. 2, p. 124) ; mais cette application du bleu violacé à tant d'objets naturels prouve simplement un sens très fin du coloris chez ces maîtres de Timpressionnisme.
1) Szannoô n*est engendré, en effet, qu'après la descente d'Izanaghi aux Enfers, tandis que les principaux dieux marins apparaissent dès le moment où Izanaghi et Izanami procréent l'ensemble des dieux de la nature (K, 26 et N, I, 18, 22).
2) Ob-ouata-tsou-mi {ouata, comme ouna, mot archaïque pour désigner l'océan, la mer). K, 26, 121. •» Appelé aussi Toyo-tama-hiko (riche, joyau, prince), dans N, I, 96, où sa fille s'appelle Toyo-tama-himé.
3) Le prince Ho-déri (Feu brillant) était pêcheur; son cadet Ho-ouori (Feu baissant) était chasseur. Un jour, Ho-ouori proposa à Ho-déri un échange mutuel, pour tenter à son tour la fortune de la mer ; mais il perdit le hameçon de son frère, qui l'accabla de reproches. Comme il se lamentait sur le rivage, le vieux dieu du Sel (Shiho-tsoutchi, aujourd'hui encore patron des salines), lui conseilla d'aller le demander à la fille du dieu de l'Océan. Ho-ouori partit donc sur les chemins de la mer, et finit par atteindre un palais dont l'architecture bizarre imitait des écailles de poisson. Près de la porte était un katsoura luxuriant : il y grimpa, et s^assit sur la plus haute branche. A côté se trouvait un puits : et quand les servantes de la princesse y vinrent tirer de Teau, elles aperçurent le beau jeune homme. Sur sa demande, elles lui offrirent à boire; mais lui, enlevant un joyau de son cou, le mit dans sa bouche et le cracha dans le vase précieux, d'où on ne pouvait le détacher. Devant ce miracle, les servantes allèrent chercher leur maîtresse, qui sortit, curieuse de voir le héros, et bientôt ramena son père. Le dieu de l'Océan offrit l'hospitalité au prince, puis lui donna sa fille. Après trois ans de bonheur, une certaine nuit, Ho-ouori poussa on profond soupir; et le lendemain, interrogé, il raconta enfin l'histoire du hameçon perdu. Le dieu de l'Océan, ayant convoqué tous les poissons, retrouva l'objet dans le gosier de la Femrae-rouf^'e [Aka-mé, un taï rouf^e, sans doute le pagrus cardinalis). Puis, il octroya au jeune prince deux talismans, Ui joyau qui lait monter les eaux et le joyau qui fait descendre les eaux, en lui enseignant les moyens de s'en servir pour se venger de son frère. EnGn, il l'installa
418 LE sin?rrroIsME
(Misuite, suivant lesprit de re(loublom«^nl habituel à nos
sur la t^tt* H'un crocodile, qui li* rpcomluisit au mond^ supérieur. (K» 119seq. ; et cf. les varianles «lu N, I,1M seq.). Ce mylhe fameux se relniuve austi dans la léfii^ende, également trî-s .-Lricienne, d'Ourasiiima no Ko. le jeune pécheur qui, ayant ram^ pendant sept jours jusqu'aux limites de rhorizon. épousa la fille du dieu de l'Océan : trois ans apri^^s» il remonta sur la terre, pour revoir sa butte et ses vieux parents ; mais tout avait disparu ; et lortqu il ouvrit la boite magique que la d/'ess^e lui avait confiée avec défense d'en dênnuer les cordons, il devint subitement vieux et rendit l'Ame, tandis qu*une fumée blanche s'échappait de la cassette vers le pays immortel. (Voy. la version du Tanngo-Foudoki^ dans Florenz, op. rit., p. 2*J3 seq. ; celle du M'innyoshinu^ dans Aston, HisL dtlû lUt.jap,, p. 35; et cf. aussi S'mcUe Rcitif. !•' fév. ISIK^, p. 128 seq.).
Si nous avons analyse avec quelque détail 1«* mythe de Ho-ouori,ce n*est pat seulement parce qu'il constitue le seul épisode ou intervienne, d*une maniera un peu vivante, notre dieu du (irand Océan : c'est surtout parce qu'il a inspiré les commentaires les plus inexacts aux philo!o/?ues oublieux de la méthode comparative, et que, d'après eux, nous serions, ici encore, en présence d*uo mythe chinois. Pour .M. Chamberlain, pas le moindre doute : légende chinoise, d'un bout à l'autre ; l'artire àatsmira est l<* cassier, i< qui joue un rôle dans la niytliolof;ie chinoise »> (cf. en ffTet de «iroot, o/>. rit., T>02 seq.\ et le crocodile (owmi), qu'on ne trouve pas au Japon, est pareillement chinois. {Kodjiki^ inlrod., pp. xxxiii, n. 41 et p. lxix; p. 1)5, n. iOet p. 121, n. 7,.. M. Aston approuTe cette manière de voir en ce qui concerne le katsourn, et pour le ouani^ va plus loin encore : d'après lui, ce monstre marin ne serait plus, ni un crocodile, comme l'indique pourtant le caractère idéographique, ni même un requin, comme TaTait pensé Satow (note sur le K VIII), mais un de ces dragons-rois qui demeurent dans les palais sous-marins de la légende continentale cf., pour l'Inde. Ander^ son, op, cit., p. 50 et pour la Chine, Mayers, op. n7.,p. 142): ounni serait alors le mot coréen ouanrjhi, roi, transformée la japonaise, comme dans le nom propre du Coréen Ouani qui fut précepteur d'un prince imp'?rial (.Aston, op. ri/., p. 61, n. 3.) M. Florenz, enfin, se range sans hésiter à cette opinion, et pour lui aussi, notre ouani est un dragon coréen, de même que le katsoura est un cassier encore [np. c*7., p. lis, n. 89. et p. 219). — (Jue le katsoura soit un cassier, c'est ce qui n'est nullement démontré : le mot étant écrit dans nos textes avec lei caractères chinois les plus différents, il en résulte pour nous une liberté d'interprétation complète ; or, l'arbre que les Japonais nomment aujourd'hui katsourn n'est pas un cassier, mais un arbre indigène, le o'rritiiphyllum jfViponir.um. D'autre part, quoi de plus naturel que l'apparition du crocodile dani notre mythe? Le cycle de légendes auquel il appartient (celui de Kioushiou), l'immigration ethnographique que fait supposer ce cycle < élément malais), la localisation même du palais de la mer (car le «< délicieux petit rivage >» que signale le N, I, 96, 105, pourrait bien être celui des îles Liou-kiou. et en tout cas, même si c'est au fond de la mer, par opposition avec Vouha'tsou-kouni, le « pays supérieur •» où remonte le héros, que se trouve le palais marin, on y arrive toujours en partant de liimouka, à l'extrême sud de Kiousliiou), tout
légeDdes, les u Maîtres de la Mer »*, dieux secondaires qui semblent obéir à ce chef, mais qui, comme lui, ont une fonction générale. Ce sont enfin les dieux plus particuliers du « Fond de la mer », du « Milieu de la mer », de la « Surface de la mer » '; les dieux des « Portes des eaux' », c'est-à-dire de l'embouchure des fleuves, avec leurs enfants les dieux de Técume, des bouillons de Teau, et la suite*; sans parler même des divinités locales qui, çà et là, hantent telle ou telle baie sur les rivages de Tarchipel '. Toute la mer vit ainsi, animée, spiritualisée, déifiée, et prenant en quelque sorte conscience d'elle-même dans son ensemble comme dans chacune de ses parties, dans les régions de sa masse comme
concourt à montrer ici l'influence malaise, l'action des légendes océaniennes, plutôt qu'un emprunt au continent. Or, précisément, le crocodile tient une place énorme dans les croyances de l'archipel indien et, d'une manière générale, dans toutes les religions d'origine malaise, depuis les Célèbes jusqu'à Madagascar (nombreux faits à l'appui dans Lang, op, cit., p. 56, n. 3, p. 67, p. 351, n. 2); on rencontre même, à Batavia, Tidée que les femmes enfantent souvent un petit crocodile {Hawkesworth's Voyages, III, 675), ce qui rappelle d'étrange manière l'histoire d'accouchement par laquelle se termine le mythe de Ho-ouori dans le K, 127 et dans le N, I, 95, 98, 104. Quant à l'ensemble de notre récit, il présente un caractère universel manifeste, comme on en verra plus d'une preuve quand nous le retrouverons au chapitre de la Magie.(CL d'ailleurs E. Gebhart, Réflexions sur les légendes relatives au Paradis terrestre, dans Comptes-rendus de VAcad. des se, mor. et po/., janvier 1904; Kuno Meyer et A. Nutt, The Voyage of Bran, 1895 ; L. Marillier, dans Rev, d*Hist. des reUgions, XXXIV, 111; etc.).
1) Ouata-tsou-mi. N, II, 22. —Pour les temples où ils étaient adorés, cf. le catal. du Ennghishiki, vol. X.
2) Soko-tsou-ouata-tsou-mi, et Soko-dzoutsou-no-ouo; Naka-tsou-ouata-tsoumi, et Naka-dzoutsou-no-ouo ; Ouha-tsou-ouata-tsou-mi, et Ouha-dzoutsou-nooao. Nés au moment de la purification d'Izanaghi : K, 41, 42. Cf. N, I, 27, qui nous signale le culte rendu à ces dieux.
3) Minato-no-kami-tatchi : à savoir Haya-aki-tsou-hiko, et Haya-aki-tsou-himé, le Prince et la Princesse de la Rapide ouverture. Couple engendré par Izanagbi etizanami : K, 26. Cf. N, I, 22, et aussi le rituel de la Grande Purification, où s'explique bien le nom de ces divinités du Tourbillon marin, dont l'énorme bouche engloutit, avec les eaux, les impuretés humaines (voy. R X, 62, 106).
4) Âwa-naghi (l'écume de la mer tranquille), et Awa-nami (l'écume des vagues) ; Tsoura-naghi (les bouillons de la mer tranquille), et Tsoura-nami (les bouillons des vagues) ; etc. K, 27.
5) Comme le dieu Oh-koura-noushi et la déesse Tsouboura-himé, qui empô-
120 LE smxTToîsvc
dans les loi?^ de son existence mouTânle, elle se transforme en un pullulleinent de dieux.
(Test de r«'lle vast«* mer que, suivant une conception bien or/»anienne\ l'ép/'e d*l/ana{:lii', du haut du pont céleste*, lire la pr^mièrr ilo dv rarrhipeP: puis, lorsquMzanaghi et Izanami sont descendus sur ce coin de terre pour y demeurer et pour y célébrer leur union, c*est tout le • pays des huit Iles»', qu'ils engendrent peu à peu, depuis Thumble Awadji* jusqu*à la grande Ile centrale", qui apparaît la dernière de toutes, suivant la loi de révolution*. Ces lies, enfantées par un couple bumain*, imaginées comme aycint un corps et des
clif>nt \f navire He Trhouaï d'entrer dans la baie d*Oka jusqu'à ce qu'il les ait adonis (N, 1^ 220 : le mauvais dieu il*' la haie de Segaha, qui faisait mourir ceux qui liu valent de Son eau (N. Il, 5l>> ; le dieu «le la baie d'Aïta, qu'invoqueiit, en C5H, les Kmishi poursuivis par les forces impériales (N, II, 252.) \) Le mythe de la terre f»^chée, étudié par M. de Charencey [Une i^endfco*moQnnitiUft Le Havre, 1884, mémoire réédité en 1894 sous le titre :f( Paik^ore dana les deux mondes), tsi représenté par unn version continentale, une version insulaire et une version hindoue où se combinent les d**ux autres. Comme on pouvait s'y attendre, le mythe japonais se rapproche surtout de la version insulaire (lies Tori^a, Tahiti, Nouvelle-Zélande : cf. Taylor, Svu^Zealand, 115 seq. ; Bastian, Ueilûje Sage dcrP'dynesier, 30 seq. ; A. Iléville, op. ni,^ H, 36, 46; LanK, op. cit., 178; etc.).
2) L*idée de Tlle péchée ne s*oppose pas à ce qu'on adopte ici, en même temps, une interprétation phallique dont nous parlerons plus loin. Les deux notions, en effet, se combinent dans nos textes iK, 19; N, I, 11, 14, etc.)«
3) Cf., dans une des légendes indiquées par M. de Charencey, Thomme et la femme suspendus au-dessus des eaux, dans un berceau d'argent (/iert^ue de philolofjie et d*€thn"yraphir^ 1K74, 1, p. 10).
4) Ono-ghoro-shima, « Tile spontanément condensée ». K, 19 ; N, 1, 12. Identifiée avec une petite tlepr«>s d'Awadji. Cf. le mythe cosmogonique imaginé par une petite fille dont parle Lang : u Dieu fit d*abord une petite place pour s*y tenir ; ensuite il créa le reste du monde. »
f)) Oh-ya-shima-kouni. K,24;N, I, i4, 16, II, Z^S; R IV, 442; etc. — Pour la liste de ces huit Iles, qui n*est pas tout à fait la même dans le K et dans les six variantes du N, consulter Satow, dans T, VH, part. 4, p. 4^5, n. 3.
6) Voy. K, 21, et cf. N, 1,13, 17.
7) Oh-yamato no Toyo-aki-tsr.u-shima, « Tlle aux luxuriants automnes du grand pays montagneux. » K, 23 ; N, 1, 13.
s Constamment observée dans la cosmogonie japonaise, ce qui d^ailleurs est un trait général dans les vieux mythes des peuples que notre jeune philosophie regarde comme sauvages. (Exemples frappants dans Lang, op. ci'r, 232 seq.).
9) Dans le N, I, 13, 17, Tile d'Awadji est regardée comme le placent %
visages s semblent si vivantes qu'on croit volontiers que, nées toutes petites, elles grandirent comme des personnes*. Pourtant, elles ne sont pas élevées au rang des dieux' : on ne les adore pas, d'une manière individuelle, dans des temples. Mais en revanche, nous trouvons la terre japonaise déifiée sous des formes plus générales : une divinité s'appelle « l'auguste Esprit du Grand Pays* »; une autre, le « dieu de la Grande Terre' », ou encore « l'auguste ancêtre de la Terre »•; et à ces dieux-là, on rend un culte profond \ de même qu'on honore aussi, dans un sanctuaire du Yamato*, les divinités de l'Argile que nous avons déjà rencontrées'. Tous ces dieux de la Terre sont d'ailleurs trop vagues, trop abstraits pour frapper vivement les esprits : ce qu'il faut à l'imagination religieuse, ce sont des visions concrètes et particulières; et c'est pourquoi, entre les dieux terrestres, les dieux des montagnes vont paraître au premier plan.
Rien de plus naturel dans un pays dominé par son système orographique, dans une contrée dont l'aspect général rappelle surtout celui de la Suisse et dont tout le pittoresque tient au jeu perpétuel des montagnes et des vallées, des
de la déesse ; une autre variante (I, 17) représente Oki et Sado comme des jumelles ; etc.
1) lyo (cVst-à-dire Shikokou) a un corps et quatre faces; Tsoukoushi (Kioushiou), un corps et quatre ou cinq faces. (K» 22).
2) Cette opinion, que n'hésite pas à soutenir Hattori (voy. T, III, app., p. 64), se retrouve dans les mythes hindous (Çatapatha-Brahmanay XIV, 1, 2, 11) aussi bien que dans les mythes sauvages (Lang, op, cit., 231).
3) On leur donne des noms divins ; mais le K n*en distingue pas moins nettement entre la création des îles (20 seq.), et celle des dieux proprement dits (25 seq.).
4) Oh-Kouni-mi-tama. K, 89.
5) Oh-tsoutchi-no-Kami. K, 91.
6) Tsoutchi-no-Mi-oya-no-Kami. K, ibid,
7) Dans le N, 1, 151 seq., Yamato no Oh-Kouni-tama est adoré sur le même pied qu*Amatéras.
8) Au Také-bani-yasou no djinndja. {Ennghishikif catal. des temples du vol. IX).
9) Voy. p. 178, n. 1. Ne pas confondre ces divinités de TArgile avec les dieux de la Terre proprement dits, bien qu'elles soient appelées aussi «tsoutchi no Kami » dans le N, I, 21.
122 Lt snnrrroisvï
f^ombres gorgos qui descendenl des haoteors et des collines gracieuses qui s*inclinent en ondulant vers les plaines, des cimes s/fvèresel des paysages souriants. Tous ces reliefs du sol vont se relliHer au fond de Time primitive, qui en fera Tobjet d*une divinisation gt'-nérale. Nous aurons d*abord le «' seigneur des Grandes montagnes' », le dieu suprême autour duquel viennent se grouper les «* seigneurs de la montagne ' » accessoires, dieux secondaires, il est Trai, mais personnifications encore très larges , qu*on vénère comme lui en do nombreux temples', et que le bûcheron adore toujours avec crainte au moment d*abattre un arbre de leurs forèts\ Ce sont là les dieux primitifs, ceux que le couple créateur engendra lorsqu'il voulut établir les grandes lignes de la contrée V Mais nous avons aussi des dieux plus spéciaux, qui correspondent aux diverses parties de la montagne, et qui naquirent, suivant les légendes, soit des membres du dieu du Feu décapité par son père*, soit, plus exactement encore, des morceaux de son corps taillé en pièces comme le poisson de Maoui\ D*après la première version, la télé de Kagou-tsoutchi devient « le seigneur des escarpements »; sa poitrine, « le seigneur de la descente »; son ventre, « le seigneur de la montagne profonde » ; ses organes génitaux, « le seigneur de la noire montagne » ; son bras gauche, « le seigneur des épaisses forêts »; son bras droit, « le seigneur des premières pentes » ; sa jambe gauche ,
1) Oh-yama-tsou-mi. K, 27. N, 1, 29.
2) Yama-tsou-mi. N, 1, 22.
3) Oh-yama-tsou-mi no djinndja, dans lyo; Idzou-mi-shima-djinndja, dani Idzou; etc. On ne Toil pas toujours très bien, dVilleurs, si ces temples soot d/'diés au dieu principal ou à un dieu secondaire.
4) Voy. R VIII, 193, 194.
7) N, I. 28, 29. — Maoui ayant péché le gros poisson qui est une des Iles de la Nouvelle-Z«'*lnnde, ses frères y firent, arec leurs couteaux, des entailles profondes qui constituèrent les montagnes et les vallées. (Taylor, op, d/., 115 seq. ; Baslian, op. cit., 36 seq. ; et cf. aussi lePundjel australien découpant de pareille manière les Talions et lei ravins : Lang, op. ci/., 155, 179).
LE SHINirrOÏSME 123
« le seigneur des hautes prairies » ; sa jambe droite, « le seigneur des portes de la montagne*. » La seconde version, à son tour^ se divise en deux variantes : tantôt le corps du dieu est coupé en trois morceaux, dont Tun seulement produit un dieu montagnard, le « seigneur des Grandes montagnes » luimême'; tantôt au contraire on nous indique cinq morceaux : la tête devient « le seigneur des sommets » ; le tronc, « le seigneur des versants » ; les mains, « le seigneur des premières pentes » ; les reins, « le seigneur des escarpements » ; et les pieds, « le seigneur des épaisses forêts'. » Les deux versions, comme on voit, s'éclairent Tune l'autre, et nous sommes en présence d'un de ces mythes précis où le monde divin a été pour ainsi dire moulé, aussi fidèlement que possible, sur la réalité des objets naturels/ Mais il y a plus : par surcroît, nos vieux Japonais imaginent un mariage entre le « seigneur des Grandes montagnes » d'une part, et d'autre part la déesse des régions basses, la « Princesse des champs où pousse le chaume pour les toits' »; cette union des ex-
1) K, 33 : Ma-saka-yama-tsou-mi {ma-sakat versants escarpés, et non pas, évidemment, masa-katsou, vraiment -conquérir ou exceller, comme traduit M. Aston sur N, I, 29); Odo-yama-tsou-mi ; Okou-yama-tsou-mi;Koura-yamatsou-mi; Shighi-yama-tsou-mi ; Ha-yama-tsou-mi; Hara-yama-tsou-mi ; et Toyama-tsou-mi (je crois devoir traduire ici /o, non par « extérieur », comme fait M. Chamberlain, mais par « porte »; 1-idée des « portes de la montagne » est une conception bien japonaise, qu'on retrouve dans les anciens documents comme dans le langage actuel, et dans le cas présent elle répond mieux au sens général du texte).
3) N, I, 29 : Oh-yama-tsou-mi (employé ici, évidemment, dans un sens particulier, par opposition avec les parties suivantes) ; Naka-yama-tsou-mi (M. Florenz fait remarquer avec raison, op. cit , p. 64, n. 77, qu'on emploie aujourd'hui encore Texpression yama-no-naka-hara, m. à m., moyen ventre de la montagne ; ajoutons que hara désigne en même temps les prairies de la montagne japonaise); Ha-yama-tsou-mi ; Ma-saka-yama-tsou-mi; et Shighi-yama-tsou-mi.
4) Ce caractère systématique n'indique nullement, comme le croit M. Florenz {op. cit.f p. 63, n. 76), un mythe d'origine plutôt récente. L'homme est souvent moins raisonnable que raisonneur, et dans les mythes les plus primitifs, quelle que soit Tabsurdité des prémisses, les conséquences sont déduites en général avec une rigueur scolastique digne des meilleurs théologiens.
5) Kaya-nou-himé, ou encore Nou-dzoutchi. K, 27 et N, 1, 18. (Kaya, le jonc
124 LE SHTNTTOÎSn
trèmes nous donne toute la 8<^rie des accidents intermédiaire8<« et comme enfants des deux divinités, nous voyons paraître les dieux des IliWilés. les dieux des« Limites des défilés », les dif'ux des » Sombres portes >• et les » princes des Vallrrs'. » Ailleurs encore. lt*s « augustes Pentes des collines »' sonl déifiées, comme le sont aussi, nous Tavons vu, les » montagnes de MélaP », comme le seront enfin de plus en plus, à un point de vue moins général, toutes les montagnes particulières où on pourra supposer une divinité locale ^ Ainsi, toute la montagne s'achèvera dans la région des esprits, depuis les vieux maîtres qui la dominaient autrefois jusqu'aux dieux plus récents qu'accueillera peu à peu son culte '^; en attendant que le bouddhisme à son tour vienne compléter r(puvre shinntoïste et qut* le mont Fouji, sacré déjà pour Tantique Japon, dressi' au ciel ses huit cimes comme huit pétales sans lâche et s*épanouisse en un prodigieux lotus.
Cette importance des montagnes dans le vieux Shinnlô
dont on couvrait les huttes, et par suite, toute espace de chaume en içènénl).
1) Ue mêmt! que Ip mariaf^ede Ilaya-aki-dzou-hiko et de Haya-aki-dzou-himé, dominant l'un la rivii'^re, l'autn* la mer, et r«»prèsentant en conséquence par leur union î'emhoucliure des fleuves, avait produit les divinités de Técume, des bouillons de Teau, etc. (Voir plus haut, p. iN9, n. 3 et 4).
2) Am^-no-sa-dzou-lchi et Koimi-no-sa-dzou-tchi; Am/'-no-sa-ghiri et Kounîno-sa-frhiri; Ami'*-no-Koura-do et Kouni-no-Kuura-do; enfin, un couple : Ohtomalo-hiko et Oh-tonialo-hime (K, 2S\
\i) Saka-no-mi-ouo-no-Kami. K, 177.
A) Cf. p. 177, n. ■>.
5) Dans l<' K, 115 et le N, 1, 71 Ja princesse Florissante, qu*épou8e le prince Niniglii (voy. plus haut p. 1S2, n. 1), se donne elle-mrmc comme la fille du « dieu maître de la (Irande montag^ne ». Faut-il voir dans ce <t Oh-yama-tsoumi-no-Kami » un dieu ^énéri<)ue des monta^rnes quelconque, comme le pense M. Aston (p. 71, n. 1 1, ou le dieu suprt^me d^s montagnes, comme le soutiennent M. Chamberlain (p. 115. n. 1) et M. Fiorenz (p. 174, n. 18)? La seconde opinion est à coup sûr préfi-rable, en raison du Oh initial ; mais je serais aussi tente de croire que, sous ce litre pompeux, il dut y avoir ;i l'on^nne un simple (lirMi l«>c?il, m:illre d'une monti^'ae parliculi»'*re où le héros v«*nail d'arriver.
0 Par ex., au temps d«? l'empereur Soiiujinn, pour fane cesM^r la peste, ofTran<li'S (!«• sabres et de boucliers rouges ou noirs à la divinité <\** >oumisaka et à la divinité d'Ohsaka (saka, coUinej. K, 177. Cf. aussi R I, 116; elc
LB SHINNTOÏSME 125
forme un contrast frappant avec le peu d'attention qu'y obtiennent les rivières. C'est que le système hydrographique du pays est aussi modeste que son système orographique était prépondérant. Ces rivières qui sont plutôt des torrents, ces fleuves qui, dans leur cours trop bref, ne peuvent se développer et ressemblent plutôt à des rivières, n'éveilleront pas dans les esprits cette impression de grandeur que pouvaient évoquer les montagnes et les volcans*. On peut donc constater sans en être surpris que, si les dieux des fleuves sont mentionnés dans nos textes*, ils n'y sont pas nommés'. Ils ne reçoivent aucun de ces titres personnels dont nos mythes illustraient les autres dieux naturistes; ils ne sont pas classés en une hiérarchie logique, comme les dieux marins ou comme ces dieux des montagnes qui reproduisaient, avec tant de minutie, tous les détails de l'ossature du pays; et flnalement, si vous apercevez des dieux aquatiques pourvus d'un nom individuel, ce ne seront pas des divinités fluviales véritables : ce seront les « Portes des eaux », les embouchures, qui avoisinent la mer et qui, en quelque mesure, participent de sa majesté *. Quant aux cours d'eau proprement dits,
1) Pour le culte des volcans, voir T, XXII, part, i, p. 44, et part. 3, p. vu. 2] Kaba-no-kami. N, I, 281 ; II, 174 (parlant de prières aux dieux fluviaux, mais dans un passage déjà entaché d'idées chinoises).
3) Dans le K, 177, il est question de Kaha-sé no kami, ou « dieux des courants rapides », auxquels un culte est rendu; maison ne peut accorder grande importance à ce texte isolé, qui se réfère à une époque plutôt récente, et qui ne s'appuie sur aucune indication antérieure. Si les dieux des rivières avaient dû avoir une importance réelle, c'est au K, 26, avant les divinités des embouchures, qu*ils auraient été signalés. — Ces Kaha-sé no kami pourraient faire songer, par la ressemblance des noms comme par celle des fonctions remplies, à la déesse Sé-ori-tsou-himé (Princesse de la descente des courants rapides), qui, d'après le R X, 62, « habite les torrents qui tombent, en bouillonnant par les ravins, du haut des montagnes et des collines ». Mais en réalité, Sé-oritsou-himé ne paraît être qu'une divinité infernale : Ya-so-maga-tsou-bi (la Prodigieuse divinité des quatre-vingts maux), née des souillures dont Izanaghi se puri6a à son retour du monde souterrain (cf. K, 41 et N, I, 26). Dans un autre rituel, d'ailleurs, on nous parle des mêmes torrents, a que daignent envoyer les dieux souverains », sans nommer aucune divinité particulière (voy. R III, 434).
4) Voir plus haut, p. 189, n. 3 et 4. — Deux noms caractéristiques qui ioter-
126 LE SUINRTOÎSMB
après l'indication sommaire de leur genèse par le couple créateurs on ne les voit pas se peupler d*ëtres anlhropomorphiques, de princes ou de seigneurs de leurs flots : ils ne sont dominés que par des esprits impersonnels, anonymes, par de vagues déités qui tantôt n*ont aucune forme visible', tantôt prennent Tapparonce d'un animal, d'un serpent', comme il était naturel dans les sauvages régions delà contrée primitive. Mais en somme, ce ne sont pas là des Puissances physiques organisées \ et au demeurant, nous ne rencontrons ici aucun de ces mythes célèbres qui indiquent rapproche des grandes divinités*. Reste alors seulement un dernier
Tiennent ici (K, 27) sont ceux des dieux Amê-no-mi-Koumari et Kouni-DO-mi- Koumari (le céleste Diviseur des eaux, et le terrestre Diviseur des eaux, au sujet desquels cf. aussi le B 1, 116.) — Quant aux divinités de la Gourde que le texte du K indique ensuite et que nous avons déjà rencontrées (p. 178 D. Z), il serait évidemment difficile de les classer comme dieux des cours d>au.
3) Midxoutchi, serpent d*eau. N, I, 29ÎK
4) On en peut dire autant des dieux du Puits, qui sont invoqués dans le H I, 114, et dont le culte était assuré, d*aprt>s ce rituel, par la prêtresse de Oui-gha-souri (m. à m. : Prés du puits), à savoir : Ikou-oui (Puits-vivitiant), Sakou-oui (Puits bienfaisant), Tsounaghou-oui (Puits à la longue corde), Haïghi (Place du pied), et Asouka (Limite de rentrée). C étaient d'ailleurs peutêtre les dieux du Puits en général, plutAt que ceux d'un puits renommé pour l'excellence de son eau et pour ses fraîches profondeurs, comme le pense Satow (T, VII, part. 2, p. 12H).
5) Tout au contraire, dans les récils du N, les dieux fluviaux jouent un rôle pluldt ridicule. Dans le .N, I, 281 (qui ittlribue IVpisode à Tan 323 de notre ère), la digue qu'on elovait contre une rivit-re s'est effondrée en deux endroits. L'empereur iNinntokou décide le sacrifice de deux hommes. L'un d'eux se jette à l'eau en gémissant, et se noie : lu première bn'che peut «Hre heureusement réparée. L'autre, plus malin, place dans Ii* courant deux calebasses, puis, publiquement, défie le dieu, qui n'arrive pas à les submerger : et la seconde brèche est pareillement réparée. Chez les peuples qui ont un véritable culte pour les dieux fluviaux, non seulement un homme qui leur est ofl'ert en sacrifice ne doit pas tenter de se sauver, mais souvent le malheureux qui tombe à l'eau par accident n*est pas secouru (Grant Allen, The évolution of tha idea vf Godf p. 205), ou bien même on le repousse loin du bord par crainte der'prendre au dieu la victime qu'il s'est choisie ^A. B. Guppy, The iî'»/».»!».» Islawis, p. 70). Nos vieux Japonais ne songent à rien de (lareil : ils se oonlentenl d'admirer, tout simplement, l'ingéniosité de la seconde victime (N, 1, 282. Cf. aussi 1, 299).
groupe de dieux, qui viendront compléter l'ensemble des divinités répandues à la surface du pays : les « dieux des Routes « », ou du voyage. Ils sont trois, bien connus, populaires, familiers : le « Prince des Carrefours », la « Princesse des Carrefours », et « Halte-là* », le solide bâton de montagnard qui sauva Izanaghi poursuivi par les divinités infernales. Fidèles à cette légende, ils resteront toujours des dieux amis, secourables, protecteurs des vivants contre les mauvais esprits^; et de même qu'on les adorait pieusement dans les sanctuaires antiques^, c'est à eux, aujourd'hui encore, que le croyant a recours avant de se mettre en chemin.
Avec ces dieux voyageurs, bien caractéristiques d'un peuple qui est toujours par monts et par vaux, toujours en pèlerinages, en voyages d'agrément, en mouvement perpétuel^, nous avons achevé de parcourir la série des dieux qui vivent sur la terre. Après eux, et sous cette terre même, il n'y a plus qu'un dernier dieu naturiste, un dieu farouche caché dans les entrailles du sol : le dieu du Tremblement de terre*. Celui-là obtient, par la terreur, une adoration d'autant plus profonde que ses formidables convulsions, pires que l'inondation, la peste ou l'incendie, sont le seul fléau contre lequel l'homme ne puisse pas lutter. Lorsqu'on songe que, dans l'histoire de l'empire, on a noté en moyenne une catastrophe tous les dix ans, tous les cinq ans même au cours du XIX* siècle % on comprend que nos vieilles annales soient
1) Milchi no Kami. K, 39, 40; N, I, 25, 26, etc.
2) Ya-tchimata-hiko, Ya-tcbimata-himé (exactement : le prince et la princesse des Carrefours aux huit embranchements, c'est-à-dire aux embranchements multiples); et Kounado ou Founado (de Aourot/, venir, ou fourou, dépasser, na, négation prohibitive et ^o, endroit ; donc, dans les deux cas, « Halte-là » me paraît être la meilleure expression française de Tidée contenue dans les noms japonais). Nous y reviendrons au sujet des Dieux-esprits,
3) C'est ce qui ressort surtout du R XIII {Mitchi-ahé no-malsouri)^ où les dieux des Routes sont invoqués contre les démons de la région souterraine.
4) Pour leurs temples, Enngàishiki, vol. VIII.
5) Voir notre étude sur Hoksaï, p. 152, 202 et pass,
6) Clairement désigné comme un dieu personnel dans le N, II, 124.
7) I. Hattori, Destructive Earthquakes in Japan, dans T, VI, part. 2, p. 271 ;
128 LE SII1>XTUÎSXE
pleiues d'observations de ce geure\ parfois de récits effrayiints où on entend encore retentir les cris d*épouvante du peuple*. On s*expliqu<% pur exemple, i*étonneinent de ces hommes du vn* siècle qui, une nuit, écoutent d'une oreille inquiète un roulement de tambours du côté de Torient : au réveil, ils apprennent qu'un** lit» <»st soudainement émergée des flots; qu(* peuvtMit-iis conclun». sinon que ce bruit sinistre était celui du travail des dieux, bâtissant cette lie dans les ténèbres'? On conçoit dès lors que le dieu du Tremblement de terre ait eu des temples dans les sept provinces*; qu*après tel grand cataclysme, Tempereurait ordonné de toutes parts des sacrifices solennels*; et qu'enfin, entre toutes les croyances issues de cette terreur*, la plus populaire soil celle qui supplie Takc-mika-dzoutchi, le dieu puissant et redoutable, de maintenir le monstre sous son sabre magique comme sous Técrasement d'un rocber'. Ainsi, toutes les
cf. aussi Y. Wa'la, Les trembiemnits de terre au Japon, dans An*, franr» du Japon, avril 1K95, p. 163 seq.
1) N, I, 317; II, 124. 170 (trois en un seul m-ùs , 282, 33i», 336, 339, 343, 344. :îiH, 351, 353, 351, :tô6, 357. :565. 373,3:5, 3Si. — En général, le rédacteur constate simplement, avec un fatalisme laconique, qu'il y a eu un tremblement de terre, ou un grand tremblement de terre; mais parfois aussi, il en note les elTets bizarres (II, 339, 340] ou les coD>équences lamentables (II, 124, 339, 365).
2) Comme dans N, II, 365.
A) M. Aston (p. 121) relève cet iHat *l^ clio<«»s, d'apri'S le ShokoU'Sihonn*jhi^ sous le rii'f^ue tie Shôinou (sprotid quart du vinc siiVle).
5) N, II, 124. — Il est d<in<: inexact d** soutenir, comme l'ait M. Chamberlain (K, Inlrod., p. Lx), qu'on iic trouve dans les anciennes croyanivs des Japonais aurun indice d*un elTet quelconque produit par le tremblement de terre sur leur imagination.
0; Pour les divers essais d'explication légendaire «lu plieiiomt'ne, voir I. Hattori, up, ci7., p. 250 seq., 27 i. La plus inti rossante, au point de vut' de la mythologie compan'*e, est celle qui suppose la présence, sous l'archipel, d'un monstrueux poisson dont les mouvements produisent les secousses sismiques. Même idée chez les Aïnous, où on admet l'action du « poisson fpine-dorsale du monde » (Batchelor, op, cit., 278;; chez N's naturels des Iles Tonga, où le père des poissons, Tangaroa, joue le même rôie (\V. .Mariner, An account of the nature nf the Tnwja hUmU, II, 12i»; A. K«îvillt', II, 45}; etc.
7j Cette conception est poétiquement résumée dans une tannka du xu* siècle,
forces de la nature ont leur place dans le panthéon japonais. Tout est divinisé, de la cime à la base du monde; et depuis Téclatant soleil jusqu'aux étoiles, depuis la tempête jusqu'au feu, père de la foudre, depuis la mer et les montagnes jusqu'au sombre ouvrier des bouleversements souterrains, tous les astres du ciel, tous les phénomènes de l'atmosphère, tous les objets de la terre s'étagent comme un vaste amphithéâtre où s'agite en rumeur l'immense peuple des dieux.
Dans ce tableau d'ensemble, où nous venons de voir se ranger toute la série des choses et des énergies physiques, nous avons observé, du règne sidéral au règne minéral terrestre \ le monde inorganique tout entier ; mais pour achever ce dénombrement des dieux primitifs, il nous reste encore à signaler les êtres du monde organique, c'est-à-dire les plantes et les animaux.
Le culte des plantes s'explique assez par la richesse de la végétation japonaise. Aux causes d'ordre général qui, partout ailleurs, ont fait de l'adoration des arbres une des plus antiques croyances humaines', venait s'ajouter ici l'envahissement d'une flore qui s'imposait aux esprits par sa grandeur, en même temps qu'elle fournissait presque tous les matériaux de la civilisation indigène. De la montagne puissante, avec ses noires forêts, à la plaine féconde où pullulaient toutes les espèces sauvages ou cultivées*, les anciens Japonais ne
qa'oD trouvera dans I. Hattori, op, c^^, p. 250, 251. — Cf., aux lies Tonga, la coutume de frapper le sol avec des b&tons, en criant à Tangaroa de se tenir tranquille (W. Mariner, loe. cit.),
\) Nous avons déjà rencontré, en effet, les dieux du minerai (p. 177, n. 2), de l'argile (p. 178, n. 1). Le culte des pierres, il est vrai, n'est pas très développé dans le vieux Shinntô, et c'est ainsi qu'on n'y découvre point de dieu des pierres en général, tandis qu'on y trouve, par exemple, un dieu des arbres. Mais les pierres n'en sont pas moins animées (p. 130, n. 2), sans doute parce qu'elles recèlent le feu (p. 181, n. 3) ; et de là un germe de fétichisme dont nous observerons Tépanouissement aux Dieux -esprits.
2) J. G. Frazer, The Golden Bough (le t. III de la trad. française par R. Sliébel et J. Toutain contiendra les Cultes agraires et sylvestres); J. H. Philpot, The saered Tree, 1897; Mannhardt, Baumkultus der Qermawin und ihrer Nachbarstâmme; Mariilier, dans Rev. d'Hisl. des religionSt XXXV, 340; etc.
3) Dans le K, qui n'est pourtant, en majeure partie, qu'un recueil d'annales Irèe sec, on peut identifier déjà environ 70 espèces diverses.
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Toyaieul de tous côléi^ qu'une v^^étalion exubérante: et lorsqu'ils cherchèrent d*iDslincl une image pour baptiser leur archipel, ils choisirent tout de suite ses deux aspects verdoyants, terres agrestes et champs de riz, pour les résumer dans ce nom typique : a la luxuriante contrée de la prairie de roseaux, et des jeunes épis frais »*. On ne s^étonnera donc pas de trouver, entre les premières divinités engendrées par le couple créateur, d*une part « la Princesse des champs où pousse le chaume pour les toits' »>, c'est-à-dire la déesse de toutes les plantes herbacées', et d'autre part a le Père des arbres »\ le patriarche des forêts. Ce dernier se multiplie à son tour en plusieurs êtres pareils à lui*. 11 se diversifie aussi, et h côté de ce dieu fondamental, qui personnifie sur-
1) Toyo-ashi-hara no midxou-ho no Kouni K» iOl; K V[II, 191; etc. (Toyo. luxuriant; ajsAi, «spèce de roseau, peut-être le Pkra»jmites R'yxhurffii: hara^ prairie; midzou, employé dans les mots composés pour dêsi^oer toute chose d'apparence jeune et fraîche; Ao, épi]. Cf. aussi IVxpresston Athi-hara no naka-tsou Kouni (K, 37, 94, 101. Ii.i3, 105. 106. etc. , c est-à-dire, ioit « le Pays central des prairies d»* roseaux ». suivant la notion patriotique en rerta de laquelle chaque peuple, en proportion même de 9a saurafçerie ou de mu isolement, se croit le vrai centre du monde, soit «< le Pays situé au milieu des prairies de roseaux », ce qui rendrait bien l'impression des premiers eoloDisateurs, jetés en pleine nature inculte (cf. K, 149). A l'inverse, pour un développement plus marqué du côté cultivé de la rt'*fçion, nous avons TexpreasioD : Ashi-hara uo tchi-i-ho-aki no midzou-ho no Kouni {tchi-i-hoahi^ de quinxo cents automnes. N, I, 77). Dans tous les cas, cestàlaflore que sont empruntées les épilhétes descriptives du pays.
2) Voir plus haut, p. 193, n. 5. Son autre nom, Noudzoutchi {nou, champ; liou, gén. ; tchi, le terme hooorifîque], montre assez qu'il s*agit d'une divinité des campagnes en général. Cf. d'ailleurs le K, 27, et Je EnnghishikU toL 7« qui nous signale son culte.
3) Cette large fonction, nettement indiquée par le N, I, 18, se précisa mieux encore dans le nom de Kousa-kaya-himé (princesse des chaumes et des plantes herbacées), que donne à la déesse un chant du Poubokouwakashô (voy. FloreDS« op. cit., p. 315).
4) Koukou-no-tchi. K, 27; N» I, 18, qui le caractérise comme « l'aneétre des arbres » {Ki no oya).
5) N, I, 22, qui, à la différence de N, I, 18, emploie expressément le sufllzv du pluriel, tatchi. Il faut donc admettre plusieurs grands dieux des arbres, malgré les efforts des commentateurs pour ramener de rive force le second texte au premier. Cette multiplicité est d'ailleurs conforme à ce que nous avions déjà constaté pour les dieux de la mer et des montagnes.
tout le Tronc des arbres *, nous voyons apparaître le dieu de la Fourche des branches' ou le dieu prolecteur des Feuilles', en même temps que telle espèce, comme le chène^ devient Tobjet d'une adoration spéciale, au moins dans certaines régions du pays\ Une curieuse légende nous conte enfin comment Szannoô, arrachant et dispersant les poils de son corps*, produisit les cèdres* et les camphriers^ pour la cons-
1) Koukou vient sans doute de koukij tige, tronc, bien qu*on puisse y voir aussi une transformation de ki-ki ou kO'kOj redoublement de ki ou kOf arbre.
2) Ki no mata no Kami. K, 75.
3} Ha-mori no Kami. Mentionné dans le Ohghi'sMy dans le Makoura-no-sôshi, dans le Méi-tokou-ki; cf. noie suivante.
A) K, 3l4 : « Combien terrible est le chône sacré!... » Cf. aussi K, 220, 235, 312; N, I, 176» 199, 296. etc. — Aux fêtes d*Icé, une barque allait aborder, en profitant de la marée haute, file escarpée de Sasara, à Test de Foutami; là, on coupait des feuilles de chêne, qui tombaient sur les vagues ; celles qui surnageaient étaient appelées Kashika no kami, le dieu du Chêne (Méi-tokou-ki, trad. Florenz, op. dL, p. 315). — Le kashika (ou kashiwa) est le quercus dentata. On employait d'ailleurs ce mot pour désigner toutes les espèces de feuilles dont on se servait comme de coupes pour boire le vin de riz (voy. K, 248,283, etc., et cf. T^XX!!, part. 1, p. 44). Pour les autres espèces de chênes connues des Japonais primitifs, voir Chamberlain, Kojiki^ introd., pp. xxxiv et zxxv. (Dans le N, I, 296, histoire merveilleuse de deux kounoughit quer^ eus serratat qui s*élèvent soudainement et entrecroisent leurs rameaux sur la route). Quant au culte du chêne en général, qui s'explique assez par la majesté de cet arbre, en même temps que par la persistance des feuilles de certaines espèces en hiver, cf. Frazer, op. cit., I, 58, 64, II, 285, 286, 291, 202; Lubbock, op. cit., 291 ; P. Decharme, Mythologie de la Grèce antique, 44; Boucbé-Leclerq, op. cit., Il, 279, 349; C. Bôtticher, Der Baumkultus der Hellenen, 111 sef\. ; Preiler, Rômische Mythologie, I, 108; Lang, op. cit., 522; Marinier, dans Aev. d'Hist. des religions, XXXVII, 372-373; etc.
5) Ny I, 58. Il commence par se dépouiller de cette barbe fabuleuse qui, dès le moment de sa naissance, descendait « en face de son cœur », (K, 44), et qoi maintenant va engendrer les cèdres géants de la contrée. — D'après une autre version (N, ibid.), c'est son fils Itakérou qui, descendant du ciel, apporte avec lui les graines des arbres, les sème à travers les îles, en commençant par Ttoukoushi, et fait ainsi verdoyer toutes les montagnes de l'archipel. D'où le nom de « dieu méritoire » (Isaoshi no Kami), sous lequel il était adoré dans le pays de Ki. Au reste, la variante qui attribue ce bienfait à Szannoô ajoute aussi que ses divers enfants ensemencèrent pareillement la terre, puia qu'ils passèrent dans ce même pays des Arbres, sur ie/i'«al cf. p. 179, n. 2.
6) Soughi (Cryptomeria japonica).
7) Kousou'tuhki {Cinnamomum camphora\
132 LB SHiIfTrOÎSMB
truclion des « richesses flollantes »', les thuyas* pour Térection des « beaux palais » ', les podocarpes^ pour la fabrication des « réceptacles où la race des hommes visibles défait reposer dans les lointaines sépultures »>*, tandis que, pour la
1) OakoU'tnkara; c'est à-dire des vaisseaui. — On s'attendrait plutôt à foir apparaître ici le chêne, préféré depuis piiur les constructions navales, et dont le bois est aussi dur que celui du camphrier est fragile; mais il semble bien que les Japonais primitifs employaient cette dernière essence, à en juger par le vieux mythe où intervient un « céleste bateau de camphrier dur oamme le roc I» (ama no iha-kousou-bouné. K, 28 et N, 1, 19).
2) Hinoki. Voir plus haut, p. 179, n. 5.
3) Ou des temples, le root tniya ayant les deux sens. M. Floreni îdcIîm pour la seconde interprétation, à cause de l'emploi du AinoAi dans les bâtioieats shinntoïstes {op. ri'r, p. 137, n. 60); la première cependant nous semble préférable, car il serait étrange que, dans cette énumération, on eût justement omis le point le plus important, c'est-à-dire les habitations humaines.
4) Maki {Poilocarpus macrophylla). — Four le rôle économique de tous eet arbres, cf. ticerls, Catahyue of the japanese kinds ofwoods, T, IV, p. i seq.; J. J. Hein, Japan, II, p. 276 seq.; F. V. Dickins, dans le Handbook^ inirod.^ p. 57; etc.
3} Remarquons que le bois, dur et incorruptible, de diverses espèces de podocarpes était employé, en Nouvele-Zélande notamment, pour faire les pirogues, et que, d'autre part, chez les peuples émigrés d outre-mer, les pirogues servent souvent de cercueils (H. Spencer, Sociologie^ 1, 290, en donne la raisoo probable, qui était de fournir aux morts le moyen de rejoindre leurs aîeux dans l'ancienne patrie; et il cite justement le cas des Maoris, qui avaient eoateme de mettre, tantôt un canot, ou des voiles et des rames, ou une partie de canot dans le tombeau du défunt, tantôt le corps d'un chef dans un coffre eo forme de canot. Cf. d'ailleurs le m^me usage de la pi rogue -cercueil ehezd*aatree peuples oct'aniens, depuis les Moros des Philippines, Japan Mail^ 8 cet. 1901, p. 407, jusqu'à diverses tribus de Madagascar. E. F. Gautier, MadagoMCÊBr^ 369). L'emploi funèbre du po'locarpe ne serait-il pas, chez les Japonais prinîtifs, une survivance de» vieux souvenirs attachés à leurs origines océaniennes? En particulier, n'aurions-nous pas ici l'explication du mystérieux « vaiseeaa de deuil » qui joue le rôle du cheval de Troie ou, plus exactement, du cercueil d'Hastings, dausla légende de Djinnghô?(K, 235; et cf., tout près de là, I6i^., 231, la mention du podocarpe, dont la fameuse impératrice emploie les ceodrei & titre magique). Enfin, ne pourrions-nous pas voir un dernier vestige de oetle coutume dans le lancement des petits bateauz illuminés qui, après la fête des morts, reconduisent les Ames à leurs lointaines demeures? (Sur ce rite, auquel j'ai assisté il y a une dizaine d'années, voy. L. Hearn, op, cit., I, 109 seq.).
Au dernier moment, je trouve mon hypothèse confirmée par le témoignage d'un voyageur chinois qui, visitant le Japon en Tan 600, donc plus d'un iîècle avant la publication de nos anciens documents, note ce trait décisif : « Au moment des funérailles, le corps est placé dans un bateau qu'on traîne iur In
nourrir, il semait et faisait croître ^ les quatre-vingts espèces de fruits »*. A ce mythe, ajoutez le récit fameux où Ton voit naître^ du cadavre d'Ouké-motchi', le millet', le panic*, le riz% les blés% les diverses espèces de haricots^, et vous aurez en somme tous les éléments utiles delà culture indigène. Ces légendes nous permettent aussi de découvrir les vrais molifs de la phytolâtrie shinntoïste. Le monde végétal, animé d'abord parce que la plante est un être vivant, qui germe, grandit et meurt sous les yeux de Thomme, parce que le bois contient Tétincelle du feu, parce que le vent et Técho donnent aux forêts une voix mystérieuse % a été adoré surtout parce qu'il représentait la nourriture essentielle du
terre ferme; ou bien, parfois, on se sert d'un petit cbar. » (E. H. Parker, Ma Twan-Lin* s Account of Japan up to A. D. 1200, T, XXII, part. I, p. 44).
1) Litt., ho-dané, « graines d^arbres ». — On pourra se rendre compte de ee qu'étaient ces fruits en consultant les deux listes de plantes primitives données par M. Chamberlain, Kojiki, introd., pp. zxxiii-xzxv.
2) Cf. plus haut, p. 134, n. 8.
3) Atoa {panicum italicum), notre « millet des oiseaux ».
4) Hiwé, aujourd'hui hiyé, le panic pied-de-coq {panicum crus-galli),
5) îné, -^ Précieux à un double titre, puisqu'il donne aussi u l'auguste liqueur » si souvent célébrée dans nos documents (K, 81, 238-239, 253,287,
323, 325, etc.).
6) Moughiy nom collectif pour le froment (ko-moughi) et l*orge {oh-moughi),
7) A savoir le gros haricot appelé marné (soja hispida)^ et le petit haricot mppelè adzouki (phaseolus radiatus). — Cette énumération n'en constitue pas moins le groupe des « cinq céréales >» traditionnelles (N, I, 21, 27, etc.). Cf. E. Kinch, Lût of plants used for food in Japan^ T, XI, part. 1, pp. 1 seq. et 31 seq.; Rein, op. cit., II, 58 seq.; Chamberlain, Thingsjapanese, 20, n. 1; Handbook^ Introd., 57; Satow. dans T, VII, part. 4, p. 444, n. 1; etc.
8) Voy. plus haut, p. 181, n. 3 et p. 130, n. 2. Pour les arbres, en particulier, d'autres motifs encore interviennent, depuis la simple impression produite ptr leur grandeur (K, 274, 322, 323, etc., et notamment N, 1, 199, où cette raison est bien indiquée), jusqu'à la reconnaissance qu'ils éveillent chez l'homme en le sauvant des bétes féroces ou des guerriers (N, I, 114 et 344, où le motif est aussi donné très nettement); et le tout aboutit souvent à un véritable senliaeot filial (N, I, 114) ou fraternel (N, I, 209, 344). — Cet état de choses dans le Shinntô contribue à prouver l'inexactitude des théories qui donnent au culte des plantes une origine funéraire (H. Spencer, op. cit., 495 et pass., Grant Allen, op. dt., 127 seq., 272 seq., etc.; pour ce dernier auteur, cf. la Clique plus générale de Marillier, dans Revue philosophique ^ XLVIU, pp. SM seq., 254 et pass.).
134 u sHnrrroîsn
peuple, donc la base nécessaire de tout Tordre social*, en même iHOjps que la matière des habitations, depuis le chaume des huttes jusqu'aux bois précieux des temples. Ces mêmes raisons devaient tendre à développer la croyance aux esprits des plantes', non seulement à TEsprit des arbres* en i^énéral, mais bien plus encore aux esprits spéciaux qui remplissaient des fonctions utiles, comme rKsprit du riz' ou comme TEspril du bois de construction'. Et à leur tour, ces conceptions animistes, fortifiées par une observation attentive de la vertu
1) De même que, dans le vieux Japon pbTiiocnte, les agriculteurs éUîeot honorés comme représentant la première classe du peuple. — Voir d*aillean plus haut, p. 133, n. 2.
2; Omception commun^ à bien des peuples, depuis les anciens Grecs (J. If nrr. Die Pfl'inzentreU in der Gri'^rhixçhen Myth-d-^i^, 19.H)), jusqu^aax Malais (Marsden, IHiU/ry ^^f Sumatra, p. 301). ~ Pour cette évolution du natorisme fi l'animisme, et. Mariilier, l'tc. cU„ p. 260 et pass.
3) Ko-tama (dans le Wamyôsho; cf. Florenz. op. cit., p. 315). — Pour la croyance actuelle, roy. L. Hearn, op. rif., 251, 25!^, 302, 305, 360, 000, 614, et en pariiculi^T 3<.>3» 35K seq., 427, 598.
A) Ou^'ha no Mi-tama. R Vlll, 191, 194, 209. — Une frlose de ce texte du X* sit'cie rappelle la coutume, sans doute beaucoup plus ancienne, de répandre du riz dans U hutte d'une femme enceinte pour écarter les mauvais esprits. <^ Cf. la divinisation du riz chez les Karens (E. B. Cross, lyn tht Komu, dans Journ. of the Amer, Orient, Soc.^ IV. 309,, chez les Dayaks (Spencer Saint- John, Life m the Pnrest^ of the Par-East, I, 187'; du blé, dans l'Inde antique (V. Henry, op. ci7., 107;; du maïs, des haricots au Nicaragua, au Pérou (Lnbbock. op. cit„ 2H9;; des céréales en g«^nèral (Frazer, op, cit.. I, 330 seq ; lia» rillier, dans Hcv. ifUist. des religions, XXX Vil, 381 : etc.).
5) C'est ainsi qup s*> pr<^sente Koukou-no-tchidans le R VIII, 191, 194,209. — D*où les rltps propitiatoir'S décrits dans ce rituel, pour Tabattage des bois de conslriiciion destinés au palais : des prêtres, armés de la hache sacrée, por* tiiienl à l'arbre Ip pn^mier coup; des ouvriers achevaient la besogne; et avant rl'pnlevor le tronc, on en coupait l<*s deux bouts, qui constituaient rofTrande H'iigieuse (H VIII, rj3-194, 196). Cotte cérémonie nVtait d'ailleurs qu^une formo plus solennelle des prières usitées, en pareil cas, par tout bûcheron. Dans telle province, après la chute de Tarbre, il cassait uue branche, qu*il plantait sur le tronçon abattu; dans telle autre, avant de commencer son travail, il dé* tachait aussi une branche, qu'il dressait en face du tronc, à c<Mé de sa cognée : puis il frappait des mains et s'inclinait, en demandant à l'espnt de l'arbre la permission de Tabattre, de même que, par exemple, les Aînous demandent pardon ;i leur ours avant de le sacrifler. (Satow, d'après Maboutchi, sur R VIII, 196j et voir aussi N, II, 271). Cf. les rites propitiatoires des nègres de Guinée^ qui font d'abord un sacriflce à Tarbre qu'ils veulent couper (Tylor, op, cil.
LB SBIiXNTOÏSMB 135
des simples*, allaient apporter à la magie ses éléments végétaux, Tail sauvage', la pèche brillante 'ou la plante de longue
II, 281); des Katodis, qui, avant de 8*aUaquer à Tarbre, déposent des offrandes auprès d'un arbre de même espace (Frazer, op. cit. y l, 63); des indigènes du Gîlgit, qui commencent par asperger l'arbre avec du sang de chèvre (Marinier, op. ct(., 239); etc.
1) Cueillette périodique des plantes médicinales (kousourighartj à la cour, N, II, 141, 143, 145, 288; chant de l'empereur Ohdjinn, parlant de Pail sauvage qu'il est allé récolter, K, 248; herboristes amenés de Corée, au vi* siècle, N, II, 72; etc. Pour l'historique de cet emploi des simples, cf. Whitney, Notes on the history of médical progress in Japan, dans T, XXII, part. 4, p. 245 leq.
' 2) Le noubirou {allium nipponicum), N, I, 127, etc. — Yamato-daké, victime des enchantements d'un daim blanc sur la montagne, prend une tig^ d'ail, l'en frappe à l'œil et le tue (K, 213; N, I, 208). C'est pourquoi, dit ce dernier texte, tous les voyageurs qui traversaient cette montagne eurent soin désormais de mâcher de Tail et d'en frotter hommes, bétail et chevaux, pour les préserver de l'haleine du dieu. — L'ail au violent parfum, terreur des mauvais esprits, est pareillement employé en Chine; mais comme on en retrouve l'usage religieux en des pays aussi éloignés que l'antique Egypte ou l'ancienne Gaule, cette coïncidence ne prouve évidemment pas un emprunt des Japonais aux Chinois. (Cf. de Groot-Chavannes, op. cit., I, 333, 336, 345, II, 640.)
• 3) Les trois pêches qui, lancées contre les foudres infernales, favorisèrent U fuite d'Izanaghi, sont déifiées en souvenir de ce mythe et deviennent « l'Auguste grand fruit divin » (Oh-kamou-dzou-mi no Mikoto. K, 37. Cf. d'ailleurs p. XLV, n. 58). De là, dit le N, 1, 30, l'usage rituel des pèches (momo) pour chasser les mauvais esprits. — Faut-il voir dans ce mythe une influence chinoise, comme le pensent M. ChambeHain (KojïAt, Introd,^ p. lxix), M. Aston (sur N, I, 30) et M. Florenz {op. ctf., p. 65, n. 82)? Évidemment, le pécher joue en Chine un rôle magique (voir de Groot, op. cit„ I, pp. 7, n. 1, 292 seq., 326; n, 430, n. 4, 599 seq. , 603 seq . , 640). Mais les Japonais ne devaient-ils pas le re marquer aussi, d'une manière toute spontanée, en raison de son fruit vermeil, étant donné que pour eux, comme nous le verrons plus tard, toute chose rouge était merveilleuse? Dans la cérémonie de l'expulsion des démons (oni-yora't), on faisait intervenir des b&tons, des arcs en bois de pécher, mais aussi en bois de camélia, le grand arbre qui là-bas se couvre de larges fleurs sanglantes, ou encore en bois de houx, l'arbuste aux feuilles épineuses, hostiles , dont les baies encore sont d'un rouge vif (voy. K, 274, 323; N, I, 30, II, 389). Or, ce Qulte de la couleur rouge n'est pas plus continental qu'océanien, et c'est ainsi qu*on a pu le constater, très développé, en Nouvelle-Zélande (voy. Taylor, op. Ct^, p. 95). Rien de plus normal, en effet, chez des peuples amoureux de l'éclat, comme tous les primitifs, et rapprochés d'ailleurs par une commune religion solaire. II serait donc téméraire d'affirmer, ici encore, un emprunt chinois, qui est possible, mais qu'aucune preuve ne démontre, et nous verrons bientôt qu'il est plus naturel de rattacher cette vieille notion japonaise aux souvenirs du
136 u SHncfTOîsm
vie '.tandis que Tantique cléyère sacrée, « au terrible Esprit* », étendait sur le ShinntA ses longs rameaux toujours vert8% éternellement chargés d'offrandes \
La divinisation des animaux est encore plus naturelle, et nul ne sera surpris de la trouver dans le Japon primitif. La forêt, les hautes herbes sont pleines de ces êtres mystérieux qui, à la vie déjà si merveilleuse de la plante, ajoutent le mouvement volontaire^ avec ses prodiges de grâce et de souplesse, la force et Tagilité si enviées du sauvage, Tinstinct plus divin que la raison. C'est à eux que s*est adressé, par-dessus tout et avant tout, Tétonnement religieux de Thomme inculte' ; c'est dans leurs corps admirés que son immense anthropomorphisme spirituel a projeté le premier rayon. A ses yeux, ces existences fascinantes sont de même essence quelasienne, avec un degré d'énergie en plus ; et c'est pourquoi, après
tabou polynésien. — Quant à l'idée de jeter des pèches contre les foudres, elle n'est pat plut étrange que Pemploi des rameaux bénits contre le tonnerre en Espagne, en Belgique, etc. (Mannhardt, op. cit,, 287 seq).
1) Au Japon, comme ailleurs, on la cherche partout : en 644, on croit la reconnaître sous la forme d'un champignon que des montagnards ont mangé, en dépit de son aspect vénéneux, et qui leur a donné une santé et une longé- Tité mer? eilleuses (N, II, 186) ; en 679, la province de Kii en envoie on tribut à l'empereur (N, II, 344). » En Chine, au contraire, l'herbe d'immortalité est regardée plutôt comme une plante aquatique (De Groot, op. ci^, I, 167 et pass.).
2) « Tsouki-sakaki idzou no mi-tama », dans N, I, 225. Voj, aussi N, I, 43, 47, 81, 219, 221, etc.; et cf. plus haut, p. 315. (Pour donner une idée de ce fameux sakaki, il nous suffira d'indiquer que la famille des temstrœmiacées, à laquelle il appartient, comprend aussi le camélia et le thé).
3) D'où le rôle symbolique du sakakiaux funérailles shinntoîstes. Cf. Tosage analogue des arbres verts, du cyprès surtout, dans toute l'antiquité occidentale, et aussi en Chine (Layard, Recherches sur le culte du cyprès pyramidai; De Groot, op. cit., I, 256 seq.; et d*une manière plus générale, A. Réville, I, 158).
4) Cf. plus haut, p. 315, et aussi N, 1, 219, 221, etc.; pour le culte actuel, Griflis, op. ei7.,308eq. — Remarquons que les offrandes d'étoffes aux arbres (N, I, 43, etc.) se retrouvent sur toute la surface du globe ^Lubboek, op. et(., 284- 290; A. Réville, op. ciL^ I, 62, II, 161; etc.), et notamment chez les Malais (Wallace, Malay archipelago, I, 338).
5) Voy. A. Réville, op, cit„ II» 22S seq.; Boucbé-Leclercq, op. ci(., 1, 124; etc.
LE SHlNIITOÏSBfE 137
avoir donné aux animaux toute son âme, il ne les regarde même pas comme des égaux, faits à son image : il voit en eux des supérieurs*; au Japon^ des Kamis. Dans la mythologie shinntolste, les animaux ont les attributs de Thomme, par exemple le don de la parole'; mais ils possèdent aussi des qualités plus rares, et le crapaud connaît des choses que les dieux mêmes ne savent pas'. Rien d'étonnant dès lors si les plus fameux héros de nos récits apparaissent souvent dans un état d'infériorité vis-à-vis des animaux qu'ils rencontrent\ A tout le moins, entre Thomme et l'animal, il existe une familiarité intime, une communauté de rapports fondée sur l'identité de nature, de même qu'entre l'animal etles dieux*; ces trois groupes n'en font qu'un, et les animaux, n'étant point parqués dans les dures barrières qu'a dressées depuis notre orgueil, entrent dans la légende où ils vaguent en liberté, où ils se mêlent à toutes les aventures héroïques, où ils jouent enfin leur rôle, méchant ou secourable, au même titre que les autres personnages sacrés.
Comme ce drame religieux, étant primitif, est nécessairement guerrier; comme la lutte engendre aussi des alliances; et comme de telles ententes s'opèrent bien souvent, dans nos annales, entre des groupes divins ou des clans humains, on est conduit à se demander si les anciens habitants de l'archipel n'auraient pas conclu aussi des pactes d'union avec les animaux, autrement dit, s'ils n'auraient pas connu le totémisme. Mais il n'en est rien, et un examen attentif des vieux documents ne m'a révélé aucune trace de celte fameuse cou-
i) Pour la généralité de cette conception, cf. Waitz, op, dt,, II, 177; Lubbock, op, dL, 261 ; Lang, op. ci/., 53; etc.
2) K, 68. 73, 86, 123, 138, etc.
3) K, 86. Cf. K, 123, etc.
4) Exemple : Tempereur Djimmou et toute son armée s^évanouissant à la vue d'un ours (K, 134).
5) Au point de vue physique même, la transition est représentée par les dieux à queue que Djimmou trouve sur son chemin. « Il paraît, dit Motoori, que dans les plus anciens temps, on rencontrait quelquefois de telles personnes. » (Voy. K, 137 et N, 1, 118; cf. aussi notre étude sur Hoksat, 263).
438 LE 8Hi!f?rroTsMB
lume. Il est vrai qu'à IVpoque où furent élaborés nos récits, tf s Japonais avaient A6'}h dépa^s^ le stade social qu*on rattache d'ordinaire à cet étal des croyances*. Sans parler de la polyandrie, qu'ils n'avaient sans doute jamais connue \ ils avaient depuis longtemps oublié le matriarcat' et Texoga-
1) Mac Lenoan, Primitive JMrrid^r; Tylor, op. cit.. Il, 305 seq.; Lewis Mor^^n, SfjsUmi of affinity ami consanguinity in thf human family; Girard de Hialle, La Mylhologi*' comparé^: Lanç, op. rit.^ 61 seq.; JefODS, An Iiifroduction to the Hîstory of religim (18yt'»): fie.
2) On confond tnip souvent l'amour libre, qui dut exister partout à Torigine» avec la polyandrie légale, c'est-à-dire le manage exclusif d*uoe femme avM plusieurs hommes, qui au contraire ne constitue pas du tout, quoi qu*eo aient dit Mac Lennan, Morgan et autres, une phase générale de réfoluttOD. (Pour les limites de ce système social, cf. LubMock, up, oT, 131 seq.)* It ^1 <^ooe naturel que nous ne trouvions pas, au Japon, le moindre vestige de polyandrie. Ce que nous y observons en réalité, c'est un mélanf?e de monogamie et de polygamie. La monogamie s'explique assex par Timpossibilité matérielle où te trouvaient la plupart des hommes d'entretenir plusieurs femmes à la foie (voy. Dooman, op. cit., 51 ; et cf. Spencer, op. cit., IL 2^2, pour les mêmes raisoot dans l'archipel indien). Quant à la polygamie, elle intervient sans cesse dani nos vieux récits, qui la signalent comme une institution reconnue (par ex., Kt 197, N, 1, 174). Cet état de choses est bien exprimé, après une querelle de jalousie, par ces vers suppliants de la prini^esse Yakami, la principale femme d'Oh-kouni-noushi, à son époux sur le point de la quitter : « 0 toi, l'auguste dieu aux Huit mille lances, toi, mon cher Maître du grand pays, en vérîtéy étant un homme, tu as sans doute sur tous les promontoires des lies que la Tois, sur tous les caps des rivages que tu regardes, une épouse pareille à l'herbe tendre. Mais pour moi, hélas! étant femme, je n'ai pas d*autre homme que toi, je n'ai point d'autre époux que toi... i» Et elle lui offre la coupe de la réconciliation (K, 81). Autre document caractéristique : le poème bien militaire où l'empereur Djimmou, après un festin, donne à ses guerriers repus ce conseil : c( Si ta plus vieille femme te demande du poisson, coupe-lui des morceaux menus comme une petite baie de noba; si ta plus jeune femme te demande da poisson, coupe-lui des morceaux abondants comme les baies du vigoureux saknkil » (K, 140). Nous avons ici l'indication très précise d'un système de polygamie où la plus vieille femme est appelée konami, la plus jeune, ouhanari,
3) On peut voir un reste de matriarcat dans l'importance que certains textea accordent aux rapports de fraternité par la m^me mère (N, I, 143, 32*2, 323, 393 : hara-kara, « du même ventre »). Ces passages, il est vrai, peuvent être considérés aussi comme renfermant la simple affirmation, toujours utile dans une socit'té polygame, que la filiation de ces frères ou sœurs, sous-entendue du côté du père, existait par surcroît du c/^té de la mère. (Cf. Weipert, Jap, Pamilien und Erbrechl, dans Mittheilungen, vol. V; Daîgoro Goh, The famîly relations in Japan, et Aston, The family and relationthips in aneient Japan^
mie'.Mais dece qu'ils avaient traversé jadis cette double phase^ dans l'évolution de leur société, on ne saurait conclure qu'ils
prior to A. D, 1000, dans Transactions and proceedings of the Japan Society ^ vol. 2.) Mais comment expliquer, sans Thypothèse d'un matriarcat disparu, la coutume ultérieure qui, tout en permettant le mariage entre enfants du môme père par des mères différentes, l'interdisait entre enfants de la même mère? (N, I, 277; cf. la loi de Solon, et Lubbock, op. cit., 142). Il est donc probable que les anciens Japonais, suivant l'évolution générale (voy. Spencer, op, cit., II, 356, etc.), transportèrent peu à peu les rapports de parenté de la ligne féminine à la ligne masculine. A Tépoque historique, en tout cas, ce dernier système avait prévalu, et dans le seule texte qui 8*étende sur le sort d*un enfant après séparation des époux, nous pouvons constater qu*il reste avec son père (voy. K, 127).
1) < Les anthropologues, dit M. Chamberlain, aimeront à savoir que ni les coutumes anciennes, ni les coutumes modernes du Japon ne montrent la moindre trace d'exogamie. » {Things japanese, p. 275, et Kojiki^ Introd., p. xxxviii). Pour les coutumes modernes, rien de plus évident. Quant aux coutumes anciennes, le problème est moins simple. A ne consulter que nos sources habituelles, il semblerait que les vieux Japonais n'aient connu ni Tendogamie, puisqu'on voit les conquérants s'unir aux femmes des barbares Aïnous eux-mêmes, ni l'exogamie, puisque, tout au rebours, les mariages entre proches parents ne sont pas rares (voy. N, I, 22, 145, 212, 277, 290, II, 26. 38, 40, 107, 185, 220, 221; et cf. aussi le R X, 61 et le K, 230, qui, ne condamnant l'inceste que dans la ligne ascendante, autorisent par là même les relations sexuelles entre frères et sœurs, à plus forte raison entre parents plus éloignés). Or, bien que l'exogamie n'empêche pas le mariage entre frères et sœurs de lits différents (voy. Lubbock, op, cit., 121), et bion que l'idée du mariage entre frères et sœurs en général, admise dans les légendes de l'âge des dieux et conservée peut-être ensuite dans la langue (où le mot imOj qui signifie à la fois épouse et sœur cadette, n'est peut-être pas un simple terme d'affection), soit enfin condamnée dans les récits de la période pseudo-historique (où l'inceste du prince Karou avec sa sœur, attribué au début du v" siècle, soulève une révolte politique, entraîne le bannissement du coupable et aboutit au suicide des deux amants, K, 296-303, N, I, 323-325, 329), il n'en reste pas moins que le principe de l'exogamie n'est indiqué nulle part dans les textes japonais. Mais que devient la thèse de M. Chamberlain devant le témoignage d'un envoyé chinois qui, décrivant les Japonais en Tan 600 de notre ère, nous dit formellement que, « pour les mariages, ils ne prennent pas de femmes portant leur nom de clan? » (E. II. Parker, Ma Twan-Lin^s Account of Japan up to A. D. 1200, dans T, XXII, part. I, p. 44.) Il nous faut donc admettre qu'à cette époque reculée, antérieure à tous les documents indigènes, l'exogamie existait encore dans l'archipel, tout en constatant aussi que, dans les annales rédigées plus d'an siècle après, on ne la voit plus apparaître; et cette conclusion est d'autant plus vraisemblable que, l'exogamie étant la règle en Chine, notre voyageur savait de quoi il parlait et ne pouvait faire aucune erreur sur ce point.
140 u siiiK?rroTsifB
avaient dû, en même temps, pratiquer le totémisme : le matriarcat, Texogamie sont des coutumes générales qui s'expliquent par d*autres motifs \et dont on ne doit rattacher la présence au totémisme que si Ton peut établir d'abord, par des preuves directes, Texistence historique de cet état d'esprit très particulier*. Voyons donc si nous trouverons, dans nos recueils mythiques, quelque indice qui puisse constituer la sur^ vivance d'un tel système religieux. Le premier vestige que nous devrions rencontrer, si les anciens Japonais avaient été totémistes, ce seraient des clans à noms d'animaux ; or l'étude des noms japonais, dont nos annales laissent bien entrevoir la formation antérieure, ne nous montre rien de pareil : les noms de clans sont empruntés à de tout autres concepts, et lorsqu'on distingue par hasard un nom individuel à forme animale, c*est toujours d'un symbolisme élémentaire qu'il provientV A défaut de cette trace extérieure, observons le
1) Voir Lubbock, op, cit,, 124 seq., 137 seq.; H. Spencer, op. rif., II, 238 ieq.; etc.
2) Et non pas universel, comme le Tondraient Robertson Smitb (Tkereligum of the Sémites^ iSPO) et F. B. Jevons {op. cit.). Contre cette exagération, Toir L. Marinier, La place, du totémisme dans révolution religieuse^ dans A^. d'Hiti, des Religions, XXXVI, 208 seq., 321 seq., XXXVII, 204 seq., 345 leq.; et Bouch«''-LecIercq, à propos d*une communication de M. Salomon Reinach sur le totémisme, dans Comptes-rendus de CAcad. des Inscr,^ juillet-août 1900, 418, 425 seq. — Remarquons seulement que le totémisme est plus rare qu*0D ne Pavait cru dans les domaines ethniques qui peuvent intéresser la religion japonaise. Son existence en Cbine n*est nullement démontrée (de Groot ne Tafllrme, op. d(., 299, que parce qu'il confond le totémisme avec un naturisme élémentaire») ; et d*autre part, on ne le trouve presque pas chez les Océaniens (voy. Marinier, /oc. cit., XXXVI, 246,251, XXXVII, 211, 389-391. et dans Revue philosophique , XLVIII, 238),
3) Les anciens Japonais avaient un nom personnel {na) ; ils ne connaissaient pas notre nom de famille proprement dit; mais, à la place, ils avaient encore deux sortes de noms : Voudji, que les savants indigènes font venir d*oiilcAt' (intérieur), et qui désignait une grande maison unie sous Tautorité d'un patriarcho, puis le kabané, ou nom de classe, titre héréditaire plus général auquel se rattachaient un certain nombre d'oudji. (Sur ce point, qui a donné lieu à de perpétuelles confusions, voir Mootori, Kodjiki- Denn, vol. XXXIX, p. 14; Chamberlain, Things japanese, 303 seq., K, Introd., p. xv, xvi, xxxrx, et p. 50, n. 5; Aston sur N, I, 27, n. 7; Florent, Altjapanische culturzustànde^ dans les Mittheilungen, vol. V, p. 164 seq.}. — Ceci expliqué, si on consulte !•
L? SHINNTOÏSME 141
fond même des idées. Allons-nous découvrir, dans ces clans
Séi-shi-rokou (catalogue des noms de famille dressé en 814 après J.-C), et si, pour plus de sûreté, on relève la série des noms parsemés dans nos recueils d'annales, en remontant jusqu'à Tâge des dieux, on peut constater l'absence de noms totémiques, non seulement dans les kabané, qui désignaient au début des charges héréditaires, mais même dans les oudji^ qui sont surtout, soit encore des noms d'offices, soit des noms territoriaux. Or, on ne saurait admettre ici un abandon volontaire des noms d'animaux, tel qu*on a cru l'observer chez d'autres peuples (Lang, op, cit.t 75, 76, 510); car les Japonais n'ont jamais été honteux de la nature, et s*ils donnent aujourd'hui même à leurs filles des noms personnels tirés du monde végétal ou du règne inorganique, il est difficile de supposer que leurs vieux clans conservateurs aient pu éprouver, il y a près de deux mille ans, une répugnance subite pour des animaux qui triomphaient encore dans toutes les légendes. (Cf. d'ailleurs, pour cet esprit de tradition, le rétablissement des anciens noms avec ordalie par Teau bouillante, au début du v* siècle, N, I, 316.) Quant aux na eux-mêmes, ils nous ofTrent bien parfois des noms d'animaux, depuis a l'Ours-crocodile » (Kouma-ouanif N, I, 219, et cf. 226) jusqu'au « Ver du son » (Noukamoushi^ N, II, 354); mais ces sobriquets personnels ne sont pas des noms totémiques, comme le prouve bien ce fait que nos textes mêmes ajoutent parfois le nom du clan (par ex., N, I, 219). En somme, les noms japonais furent empruntés, comme l'avait déjà noté Hirata, aux fonctions ou métiersi aux noms de lieux, aux noms des parents, anx circonstances, aux objets; et parmi ces objets, nous trouvons sans doute les animaux, mais au même titre et sur le même pied que toutes les choses quelconques de l'immense nature où le Japonais primitif puisait ses impressions, ses comparaisons, par suite ses noms humains. (Voir au surplus K, 50 seq. et pass.; N, I, 27, 175, 190, 204, 225, 255, 316, 393, II, 185, 201, 223-226, 228, 354, 361, 364. 393, etc.) — Je me suis demandé enfin si nous n'aurions pas le dernier vestige d'un état d'esprit disparu, mais conservé par la tradition rituelle, dans un petit texte assez curieux qui nous conte l'origine légendaire des princesses de Sarou (prêtresses dont la fonction consistait surtout à danser la sarou-maï, ou danse du singe). Au moment où Ninighi va descendre sur terre pour gouverner le Japon, il est arrêté par l'apparition soudaine, sur la roule céleste aux huit embranchements, d'un dieu « dont l'éclat s'élevait jusqu'à la Plaine des hauts cieux et s'abaissait jusqu'au Pays des prairies de roseaux »; interrogé par l'audacieuse Oudzoumé (cf. plus haut, p. 316), ce personnage explique qu'il est un dieu terrestre, le prince de Sarouta (Champ du singe); il se fait le guide du fils des dieux, qu'il conduit au pic de Takatchiho dans Tsoukoushi; et finalement, sa mission accomplie, il est escorté sur le chemin du retour par Oudzoumé ellemême, à qui Ninighi confère alors le nom du dieu qu'elle a su dévoiler. « C'est pourquoi les Sarou^mé no kimi (c'est-à-dire, les princesses de Sarou, ou les « duchesses » de Sarou, comme traduit Chamberlain, pour distinguer kimi de hiko ou himé), portent le nom du dieu mftie, le prince de Sarouta, et ce sont les femmes qui sont princesses de Sarou ». (K, 108, 110, 113; et cf. N, I, 41, 76, 77, 79). Sous ce mythe explicatif d'une institution ecclésiastique qui déjà étonnait les hommes du vui* siècle, on pourrait supposer le lointain souvenir
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antiques, Topinion qu'ils descendent d*nD animal, qu'ils sont ses parents, qu*ils lui demeurent unis par une mystique alliance? En aucune manière: et tout au rebours, non seulement les animaux ne sont considérés, au Japon, que comme des dieux quelconques, le plus souvent redoutés et en tout cas étrangers à la race humaine ', mais les tatouages mêmes ne nous dévoilent aucun souvenir d*une telle parenté*. Reste
d'uD clan du §ioge qui aurait connu, tout ensemble, le totémUme et le matriarcat. Mais, d*unepart, ie texte ne nous dit pas si les prêtresses de Sarou ameni on titre héréditaire par les femmes, ou un simple titre oifiotel (la Tersioa plus récente du N, I, 79 est encore moins nette que celle du K) ; et d*autre part, comme il s'a^t éTidemment ici d'une rencontre entre un pirate eonquérani et un petit chef de Kioushiou qui se soumet à lui sans coup fènr, nous n'aurions qu'une coutume locale étran^re aux habitudes de la race triomphante. On ne peut donc tirer aucune conclusion générale de ce texte unique, obscur et trop particulier.
1) La légende japonaise présente justement des échanges de noms entre hommes el dieux qui rappellent les alliances mystiques décrites par R. Smith, Jevons et Frazer; or, dans ces pactes religieux, d'un caractère rague et gêné* rai, il n'y a aucune place pour le totémisme. (Voy. notamment K. 237-2^, où inter?iennent des « dauphins au nex brisé », mais uniquement comme offrande alimentaire du dieu qui arait proposé rechange de noms au jeune prince impérial. Cf. aussi N, 1, ^5.) On pourrait Atre tenté d'interpréter autrement un récit du N, I, 276-277, où l'empereur Ohdjinn et son premier ministre Takéoutehi«après avoir adopté Tun le nom du hibou ((isouAou), Tautre celui du roitelet {i(uaki)t échangent aussitôt ces noms, puis les transmettent à leurs enfants noureau-nés qui deviennent ainsi, l'un le Grand Roitelet 'Oh-fiazaki), l'autre le Noble Hibou {Dzoukmi no soukouné) ; mais l'anecdote s'explique tout simplement par ce fait que, l'impératrice et la femme du premier ministre ayant accouché en même temps, et un hibou étant entré ce jour-là chex la première tandis qu'un roitelet pénétrait chez la seconde, les deux hommes avaient voulu célébrer ce double présage heureux par l'échange des noms. (Cf. K. 241).
2) Le tatouage existait certainement dans le Japon primitif. A l'époque historique, il n'est guère signalé que comme un des châtiments de l'ancien droit pénal (par ex., N, 1, 305; cf. aussi N, I, 200, où il est indiqué comme un usage des Emishi; cependant, dans le K» 148, il semble bien qu'un héros japonais se soit allongé les yeux par ce procédé). M. Chamberlain inclinait à ne voir là, de nouveau, qu'une importation chinoise (K, Introd.. p. xui). II était pourtant étrange d'admettre, au début de l'évolution sociale. Tabsence extraordinaire d'une coutume qu'on retrouve à l'époque féodale, que M. Chamberlain lui-même a observée aux lies Liou-kiou (The Luchu Mands and their inhabi" ianiê^ dans Geoijraphical Journal^ avril 1895), et dont j'ai pu à mon tour constater quelques derniers restes, très complets, en voyageant dans ks provinces aponaises. Aussi M. Chamberlain a-t-il ebaniré d'opinion en présence du récit
alors à se demander si les anciens Japonais regardaient les animaux comme des èlres sacrés, dont la vie est inviolable, ou dont le sacrifice, tout au moins, doit avoir un caractère religieux. Mais, ici encore, aucun indice rituel ne nous laisse deviner une vieille croyance totémique : dans le Japon primitif, on chasse et on pèche les animaux ^ on se nourrit de leur chair% on emploie leur peau', sans distinctions de groupes^ sans interdictions particulières ^ et le sacrifice des victimes
d*aQ vieux voyageur chinois qui, bien avant l'époque historique, écrit qu'au Japon « tous les hommes se tatouent le visage et ornent leur corps de dessins dont la place et la dimension indiquent la difTérence de rang ». [Things japa^ nese^ 380). Mais nous ne savons rien de précis sur la nature de ces dessins (qui d'ailleurs, en toute hypothèse, ne pourraient être qu*un indice très peu sûr : cf. Marinier, loc. ci(.#XXXVII, 352) ; et comme d'autre part nous n*avons trouvé aucune trace d'animaux dans les noms des classes, il est clair que cette phrase n'implique en aucune façon l'emploi du tatouage, comme chez les Australiens par exemple, en vue d'éviter le risque de rapprochements dangereux entre un homme et une femme ayant le même totem (voy. Lang, op, cit.^ 63, 74 seq., et notamment 75, n. i, où il fonde à tort toute Texogamie sur ce tabou particulier).
1) Innombrables récits dans le K et dans le N ; pour n'en citer que deux, rappelons la pêche de l'impératrice Djinnghô (K, 234) et les chasses de l'empereur Youriakou (N, II, 339). La chasse est si habituelle que, dans nos textes, on dit que l'empereur « sortit pour chasser » toutes les fois qu'il a quitté le palais, fût-ce pour aller cueillir des simples; et la pêche est si nécessaire aux habitants de l'archipel qu'elle triomphera de l'interdiction bouddhique. Mais avant cette prohibition générale, applicable à tous les animaux, aucune limitation dans nos documents pour protéger telle espèce déterminée. (Cf. Georges Appert, Estai sur les institutions japonaises ^ dans Nouv. Rev. hist. de droit, 1896, p. 41, n. 1.)
2) Liberté complète à cet égard, avant Tinlroduction du bouddhisme. Par ex., repai de l'empereur Djimmou, dans N, I, 117.
3) Soit comme vêlement (Jtfa Twan-Lin's Account, 42, et cf. N, I, 62, etc.), soit pour s'asseoir (K, 122, 212; N, I, 102, etc.); mais aucun vestige de cérémonies où on aurait porté la peau d'un animal totem (cf. Lang, op. cil,, 258, 517). Dans le N, II, 263, il est question d'un certain Komaro qui, recevant chez lui des hôtes < de son propre nom de famille », les voit se retirer parce qu'il les a fait asseoir sur des peaux d'ours blancs; mais le vrai motif, c'est qu'il avait emprunté des peaux officielles pour cette réunion privée.
4) Quand par hasard une restriction apparaît, c'est une fantaisie d'empereur,
une interdiction de chasse sur un certain territoire, jamais une coutume de clan (voy. N, FI, 239, etc.).
5) Le K, 23Get le R X énumèrent parmi les plus grands péchés le fait d'écor-
144 LE SIlIMNTOlSSIB
animales, bien loin d*avoir précédé celui des victimes humaines, n*apparalt au contraire que pour le remplacer*.
cher un animal ?i?ani en commençant par la queue (R X, 60, et cf. 83; foy. aussi plus haut» p. 314); mais ceUe prohibition n*est pas limitée à une eertaine espèce d*aiiimaux.
1) La théorie contraire, qa*impliquerait le tacriflce totémique tel que le conçoit Hobertson Smith (op. ct^, 272 seq.), ne saurait être généralisée saof de- Tenir une bizarre inversion de la réalité historique (cf. notamment, pour Paniiquité occidentale, Bouché -Leclercq, loc, eit,, 426, HUl. de la Dioinaiiom^ IV, 65, Pontifes de Vancienne Rome, 9ii seq.). Une idée analogue se retroute eo Chine, où Confucius pensait que ToiTrande aux morts d'images articulées eo bois, substituées elles-mêmes à de grossières effigies de paille, avait conduit aux sacrilices humains (Legge, CMnese elasties. II, p. 9; de Groot, op. cit.f 642 seq. ; Mayers, dans Journal ofthe JXorth China Brunch of tke Atiaiie Society, nou?elie série, XII; etc.). Rien de plus commun ^i'ailleurs que ces explications renversées (par ex., N, II, 224, décret de l'an 646 se plaignant qu'on donne à la légère des noms d'empereurs à des rivi(*res ou à des plaines, alors qu'évidemment, comme nous Pavons vu plus haut, p. 330, n. 3, c'étaieot cas noms de lieux qui avaient servi à baptiser les chefs primitifs). Mais par bonheur, dans le Shinntô, l'évolution des sacriflces est très nette. D'une part, en effet, un texte détaillé nous explique comment et pourquoi les victimes humaines qu'on enterrait vivantes au tombeau des chefs furent remplacées par des sta* tuettes d'argile [tsoutehi-ninn'jhio : N, I, 178 seq., qui attribue cette réforme à l'an 3 de notre ère; et cf. à Rome, cent ans plus tôt, la suppression correspondante, origine des poupées de jonc qu'on jetait dans le Tibre, Pline, UisL nat., liv. XXX, ch. 1). D'autre part, dans une curieuse lôgende du Ouc^t Shoui Monogatari (Contes omis dans le recueil d'Oudji, du x* siècle, T, XXV III, 41 seq.), je trouve le souvenir local d'un dieu*serpent et d'un dieu-singe auxquels on immolait chaque année une vierge, puis, gr&ce à l'intervention mythique d'un chevalier dont l'histoire rappelle elran;çement le récit du K, 60 seq., la suppression de cette coutume et la d/'cision, prise par les prêtres du temple, de ne plus sacrifler à l'avenir que des sangliers et des daims. (Cf., en Grèce, l'immolation annuelle d'un jeune homme à Dionysos, remplacée par celle d'une chèvre à la prière des habitants de Potnie, dans Pausanias, IX. 8, i.) EnOn, dans les temps moderne£, le sacrifice humain n'apparaît plus qu'a titre purement volontaire, et le souvenir du sacrifice oblige ne survit que comme imitation rituelle (par ex., au temple de Sakstomyô'ljinn, dans Kadxouça, après tirage au sort entre les fidèles, la victime désignée est placée sur un large étal, et le prêtre, armé d'un grand couperet, fait semblant de l'entailler par trois ois) ; tandis qu'au contraire on voit toujours subsister les osti^ animales (par ex., au temple de Souwamyôdjinn, dans Shinano, offrandes fréquentes d'environ 75 sangliers et daims). Cet état de choses, qu'on peut observer à l'heure présente même (Katd Setsoudô. dans le Tehnuô Kôron, Mpan Mail du 4 juillet 1903), est le terme logique d'un développement religieux qui suit le progrès
LE SHlNNTOTSMtf 145
Au demeurant, ce n'est pas tel ou tel clan spécial qui rend un culte à une divinité thériomorphique exclusive; même lorsmoral. Nous y reviendrons d'ailleurs au sujet des SacriQces.
Mais ces sacrifices d'animaux, à tout le moins, n'ont-ils pas pu avoir un caractère totémique? En aucune façon. Le seul rite qui pourrait y faire songer, c'est le fameux sacrifice de Tours chez les Âïnous (voy. Batchelor, op. ct(«, 162, 174 seq. ; Scheube, Le culte et la fête de Cours chez les Aînos, dans Rev. iTEthnogr., I, 302 seq ; A. H. Savage Landor, >4/one with the Hairy Atnu; Miss Bird (Mrs Bishop), Unbeaten Tracks in Japan, vol. 2; M. Ribaurl. Un été au Japon boréal, 1897, 149 seq., 179 seq.; et cf., pour le môme sacrifice chez les Ghiliaks de Sibérie, Seeland, Die Gkiliaken, dans Russische Revue, XI, fasc. 8 et 9; J. Deniker, Les Ghiliaks, dans Rev. d'Ethnogr,, H, 307 seq.); mais encore faudrait-il prouver ici un élément totémique, qu'on suppose sans l'établir autrement que par une vague adoption de Tanimal (Frazer, Totemism, 14, Lan g» op. eit,, 129), et qui est contredit par l'ensemble des coutumes aïnoues : nom de tribu signifiant « les Hommes » (Batchelor, 16), point de noms de famille, simples sobriquets individuels (id., 142), tatouages géométriques {id„ 37, Chamberlain, Things japanese, 22), etc., enfin et surtout culte général commun à toute la tribu (observation déjà faite par Marillier, loc. cit., XXXVI, 366, XXXVII, 229); en sorte que, finalement, Texplication la plus sûre de cet usage paraît se trouver dans la simple idée de prévenir les vengeances d'un dieu mort (cf. en effet les mêmes excuses offertes à Paniraal tué chez les Finnois, Kalévola, trad. Léouzon-Leduc, 446; chez les Ostiaks et les Koriaks de Sibérie, Pallas, Voyages, IV, 85, George, Beschreibung aller Nationea des russischen Reichs, 83, A. Bastian, Der Mensch in der Geschinhte, III, 26, Gh. Rabot, dans Rev. d^Elhnogr.j VIII, 141 ; chez les Kamlchadales, Steller, Beschreibung von dem Lande Kamtchatka, 280 seq., Erman, Travels in Siberia^ II, 43, Frazer, op. cit., trad. Sliébel et Toutain, 1, 388; chez les Esquimaux, Turner et autres auteurs indiqués par Marillier, loc. cit., XXXVII, 210; chez les Peaux-Rouges, Lubbock, op. cit., 274 seq., Lang, op. cit., 70, Marillier, loc. cit., XXXVII, 375; chez les Australiens, Lang, 67; chez les indigènes de Sumatra, Marsden, Histùry o Sumatra, 292; chez les Stiengs du Cambodge, Mouhot, Travels in the central parts of Indo-Chiwt, I, 252, Moura, Le Royaume du Cambodge, I, 422; chez les nègres d'Afrique, Lubbock, 275 seq., Tylor, 543 seq.; et au Japon enfin, de même que les indigènes de Sibérie disent à Tours que ce sont les Russes qui Tont tué, Strahlenberg, Voyage to Siberia, 97, de même on rejette la faute sur autrui lorsqu'on se voit amené, pour un envoûtement, à planter un clou dans un arbre, Griffis, op. cit., 3i, ce qui implique un mouvement psychologique tout pareil en présence de végétaux qui n'ont rien de totémique : voir d'ailleurs plus haut, p. 192 et p. 324, n. 5). Au demeurant, les races conquérantes qui constituèrent le vrai peuple japonais ignoraient ce sacrifice rituel, limité à une espèce, qui apparaît com^ne une singularité chez leurs voisins; et par conséquent, à supposer môme que Tours aïnou soit un animal-totem, il serait aussi exagéré d'en conclure à Pexislence du totémisme au Japon que d'attribuer aux citoyens des États-Unis la religion des Peaux-Rouges.
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qu'il s*agil d*un dieu local, quiconque l'approche Tadore*. Kniin, et par-dessus tout, ce ne sont pas certaines espèces animales précises que nos vieux Japonais vénèrent' : ce sont toutes les espèces, ou pour mieux dire, ce sont des animaux quelconques, pris un peu partout, chaque fois que leur carac-
1) Par ex., N, I, 208, etc. Or, «'•?idemment, une iribu entière ne peut pis avoir le même totem (cr. Marillier, lor. cit., XXXVI, 229, 231. 247, 368).
2) Le caractère indiTiduel des animaux ador<^s éclate dans toulos nos légendes; et en efTet, logiquement, h notion de Tindiridu devait précéder celle de l'espèce (cf. sur ce pomt Bouché- Leclercq, loc. cit., 426-427). Nos Japonais primitifs cla5sent les animaux en deux groupes : d*une part, « les cboiei aa poil rude et tes choses au poil doux », c'est-à-dire tout le gibier des montagnes, d'autre part u les choses aux larges nageoires et les choses aux nageoires étroites », c'est-à-dire tout le poisson de la mer (voy. K, IIV^. où est bien indiquée l'origine technique de cette distinction qu'on retrouve dans tous nos textes, notamment dans les listes d'ofTrandes des Rituels). Entre les individus et ci'ii groiipt's immenses, il n'y a point de cat^^ories artificielles par espèces, point de ces sublivisions du ré^^ne animal qui, dans le totémisme, reproduisent les divers compartiments sociaux d'une tribu (sur ces » formes primitiret de classiflcation »>, voy. Durkheim et Mauss, dans {'Année a 'Cioi'igique^ 1901-1002). Enfin, bien que les dieux des Montagnes, le dieu de la Mer surtout jouent ici un certain rôle de direction générale, nous n*apercevon5 même pas. dans le domaine zoologiquc, de grands dieux précis comme ce dieu des Arbres et eeUe déesse des Herbes qui incarnaient dans le vieux Shinntô le plus ancien essai de classiflcation botanique (voy. plus haut, p. 320, n. 2 à 4, et cf.,ches les Grecs, V Histoire (Us plantes de Thécpbraste, disciple d*Aristote, fondée sur la même distinction). Ainsi, pour les animaux, c'est surtout l'individu qui apparaît; pour les plantes, ce sont surtout les deux grandes classes générales; et d'un côté comme de l'autre, entre ces extrêmes, ce n'est nulle part l 'espace-totem. — - On conçoit dès lors que, si le totémisme animal n'existe pas dans le Japon primitif, à plus forte raison en sera-t-il de même du totémisme végHal. En effet, iei encore, les noms de plantes donnés à des personnes (comme dans K, 66, 115» etc.) s'expliquent par de simples comparaisons (cf. N, I, 111-112, 310); le culte des arbres, celui des herbes, tant sauvages que cultivées, ne reposent que sur la loi d'animation universelle et sur les motifs utilitaires que nous avons ob* serves (voy. plus haut, p. 322-324); les rites propitiatoires des divinités sylvestres (p. 324, n. 5) n*ont d'autre origine que la crainte de leurs vengeances possibles; l'offrande nationale des prémices (R XX) n'implique aucun tabou de clan (cf. en Nouvelle-Zélande, E. Tregear, Tke Maoris, dans Joum, Ànthrop. ïnst,, XIX, 110); bref, tandis que sur certains points la phytolfttrie du vieux Japon contredit ridée tolémique, sur aucun point l'intervention de cette théorie n*est nécessaire pour en élucider les raisons. (Cf. d'ailleurs, pour une critique plus gé* nerale de ces applications forcées du totémisme au culte des plantes, Marillier, loc. ci7., XXXV11, 370-393). L'étude du vieux Sbinnlô prouve donc i'inexaolitude de la thèse qui faisait du totémisme une phase nécessaire de l'évolution.
LK SHINNTOÏSME 147
tère, leur aspect, leurs fonctions, leur rôle dans les mythes ou quelque autre accident avaient permis de les englober dans la divinisation générale. On va s'en rendre compte en jetant un coup d'oeil sur la ménagerie du vieux Shinntô.
Pour analyser cette faune religieuse, il faut renverser Téchelle animale telle que nous la concevons aujourd'hui. En effet, de même que le primitif adore moins volontiers l'homme que l'animal, parce que les formes de ce dernier le rendent plus distinct de son fidèle, plus surhumain, plus objectif, de même, entre toutes les bêtes variées qui s'offrent à son culte, il choisira de préférence celles qui sont les plus étranf^es, les plus mystérieuses, c'est-à-dire, de nouveau, les plus éloignées de lui. Rien d*étonnant donc si, en cherchant à classer d'après leur importance respective les groupes zoologiques vénérés au Japon, nous trouvons^ au premier rang, les reptiles.
Le culte du serpent, si répandu dans le shinntoïsmeS bien que, là comme ailleurs*, on ait élé porlé à l'exagérer^ s'explique tout à la fois par l'apparence inquiétante de cet animal rampant, glacé, souvent dangereux, et par son abondance dans les fourrés pullulants de la contrée primitive\ L'impression ordinaire qu'il produit, c'est la peur; et c'est bien d'un respect craintif qu'on le sent entouré dans la religion japonaise. Parcourons les deux premiers livres du Kodjiki : sa mauvaise réputation éclate dans tous les mythes, et soit qu*il
1) Aussi bien que dans les croyances chinoises (Fergusson, Tree and serpent Worship, 5Ô), océaniennes (Lubbock, 267), et d'ailleurs partout où cet animal existe.
2) Par ex., G. Staniland Wuke, Serpenl-Worship, 1888.
3)C*e8t surtout un résultat de l'abus des interprétations étymologiques (voy. FlorsDZ, op. cit.f 39, n. 4).
A) L'état de choses actuel (voy. plus bas, p. 339, n. 3) laisse assez deviner Pétat ancien, quand presque tout le pays était encore inculte. Il est vrai que, sur dix espèces d'ophidiens qu'on trouve au Japon, une seule espèce terrestre (le mamoushi^ Trigonocephalus Blomhoffii) est réellement venimeuse au point d*entratQer la mort. Mais plusieurs espèces océaniennes sont plus ou moins dangereuses, et ces serpents de mer (oumi-Aeôt), qui viennent des eaux tropicales, peuvent justement nous aider à mieux comprendre certains traits des mythes primitifs.
148 Lt SHncNTOïTin
apparaisse comme Fcsprit d*un cours d'eau* où d*une moutagne', soit qu'il devienne un monstre dévorateur de vierges', Tincarnalion d'un dieu amoureux^ ou le présage d'une trahiton menaçante \ toujours il se montre à nous sous un aspect redoutable ou tout au moins alarmant. D'autre part, observons le culte : dans le rituel de la Grande Purification, la morsure des serpents* est regardée comme un châtiment
1) Voy. plus haut, p. 196, n. 3. Dîna le N, (, 299, des miasmes mortels a'élèvenl d'un maraia situé à Tembrancbement d'une riTière : on lea attribue à l'haleine empoisonnés d'un grand ritrpeot aquatique ; un homme coarageaz le tue, après l'avoir déflé de couler trois calebasses qu'il a jetées sur l'eaa. (Cf. plus haut, p. 196, n. 5. Est ce une simple épreuve, habilement fondée aar la difliculté qu'allait éprouver le dieu à faire sombrer de légères gourdes flottaotesT Ou bien aurions-nous ici, en même temps, l'idée d'une vertu magique attribuée aux calebasses, qui dans l'Inde antique servaient d'antidote à la morsure des serpents? Voir V, Henry, 203; d cf. les gourdes en bois de sajle employées comme amuletlPS en Chine, de Groot, 328 sf'q ) Pour le serpent, esprit des eaux, VVailz, III, 189; A. Héville, I, 175176, 225, 247; etc.
2) Comme le grand serpent du mont Ibouki, qui causa la mort de Yamalodaké (N, I, 208-209), ou comme le dieu du mont Mimouro (voy. plus haut» p. 174, n. 3).
3) Type : le prodigieux serpent de Koshi : « Ses yeux sont pareils aux baies rouges del'aikékenge (Vakaàagatchioa hohO'izouki, Physalh atkekengi); il a huit tôtes et huit «(ueues ; sur son corps croissent des mousses, des arbres à feu {suprà, p. 179, n. 5) et des cèdres {suprà^ p. 321, n. G); par sa longueur, il s'étend sur huit vallées et sur huit collines; et si on regarde son ventre, oo le trouve toujours sanglant et enflammé. » (K, 61 ; et cf. plus haut. p. 16i, d. 2. Aujourd'hui même, croyance à Vouiuabami, espèce de boa légendaire qui dévore les femmes et les enfants : voy. Chamberlain, Things japanese^ 451.)
i) N, I, 158 : version japonaise du mythe de Psyché. Nous y revien Irons plus loin.
5) Songe de l'empereur Souîninn : K, 187, 188» N, 1, 171.
6) Hafou moushi no ouadzahaï^ « la calamité des vers rampants », c'est-àdire non-seulement des serpents (cf. l'expression anglaise blind-worm, pour désigner un orvet), mais aussi des scolopendres et autres animaux de ce geure. (Les Japonais distinguent deux espèces de myriapodes, le ghédji-ghédjif petit mille-pattes inoiïensif, et le moukadé^ scolopendre dangereuse. En 1898, à Kanagawa, on m'a signalé deux cas de mort dus à ce dernier insecte ; et lorsqu'on a éprouvé sa présence énervante dans les miisons japonaises les mieux construites, on comprend bien l'horreur qu*il devait inspirer aux habitants des huttes primitives, dépourvues de tout plancher protecteur.) Pour l'interprétation religieuse de ces morsures, voy. Lubbock, 261 ; cf. aussi les pratiques de la magie hindoue, V. Henry, 108 seq., 198 seq.
LE SHINNTOÏSHE 149
divin, qui entraîne Tamende expiatoire \ et l'ordalie par le serpent* vient confirmer ce caractère religieux. L'ophiolâtrie du vieux Sbinntô est donc une conception très sombre, née du voisinage des antiques forêts et des huttes qu'enyahissaient les reptiles ; elle ne s'éclairera que sous la douceur de Timmense charité bouddhique' et sous le reflet de gloire que le
i) R X 61 ; R VIII, 194, où on cherche à écarter du palais impérial cette calamité des reptiles ; et cf. N, I, 59. Voy. aussi la légende du N, I, 296.
2) Observation d'un voyageur chinois, en l'an 600 : « On met un serpent dans une jarre ; les parties doivent Ten sortir ; et on suppose que celle qui est dans son tort aura les mains mordues. » (T, XXII, part. 1, p. 43. Cf. la même épreuve chez les noirs d'Afrique, A. Réville, I, 66). De cette ordalie, on peut rapprocher les épreuves auxquelles Szannoô soumet son futur gendre, Oh-kouni noushi, en l'obligeant à coucher dans la hutte des serpents, puis dans la hutte des myriapodes et d^s guêpes (hatcMj nom collectif des guêpes et autres vespiens) ; il n*y échappe que grâce aux écharpes magiques de la princesse Souséri; et Szannoô finit par lui accorder son estime, parce qu*en le voyant cracher de la terre rouge mêlée à des baies de moukou {aphananthe aspera), il a cru qu'il mâchait les mille-pattes eux-mêmes (K, 72-73. Cf., outre nos vieux contes de fées, les épreuves que doit traverser le héros du Kalévala pour obtenir la princesse Louhi : à l'exposition de 1900, au pavillon finlandais, une grande fresque représentait justement Ilmarinen labourant le champ de^ vipères).
3) C*est sans doute à cette influence qu'il faut attribuer la bienveillance générale dont le serpent est l'objet aujourd'hui. Quiconque a vécu au Japon se rappelle le bruit familier des serpents qui, la nuit, frappent les plafonds à coups redoublés sous le déroulement de leurs anneaux rapides ; ils font ainsi la chasse aux rats, et nul ne songe à les inquiéter. (Cf. d'ailleurs l'emploi d'amulettesserpénts contre les rats dans certains districts séricicoles, Japan Mail, 4 juillet 1903, p. 14.) Quand j'arrivai à Tokio, un gros serpent habitait le creux d'un arbre, dans mon jardin : comme il était inofîensif, je le laissai tranquille. Quelque temps après, j'aperçus, devant ma porte, un petit serpent très venimeux ; aucun domestique ne voulant le tuer, j'allai chercher une baguette pour le faire moi-même ; mais à mon retour, l'un d'eux l'avait pris tout doucement par la queue et transporté chez le voisin. Au printemps, dans le parc de l'Université, j'ai enjambé cent fois des serpents qui restaient couchés en travers des allées, sachant bien que personne ne les dérangerait. Enfin, dans les montagnes d*Ikao, un serpent qui descendait un ravin ayant laissé sa peau sur un rocher, je la recueillis et rapportai au village ; mais là, Thôtelier me la demanda bien vite, pour s'en faire un fétiche. Nous avons ainsi les diverses nuances du sentiment contemporain : chez les domestiques de Tokio, l'effet du bouddhisme populaire; chez les sceptiques de l'Université, l'habitude religieuse transformée en ane morale raisonnable, qui juge inutile de mettre à mort des animaux inoffentifs ; chez l'homme d'Ikao, enfin, un reste des vieilles idées shinntoïstas
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serpent indigène recevra du dragon chinois'. C*est delà même manière que le vieux crocodile des souvenirs océaniens' fera
(pour 4*auire8 vettiget analogues, cf. témoîf^ntf^t de Gnfflt, op. cit., 32; de Le« gendre, Prouressive Japan, 258; de L. H-arn, op. df., 1, 120, 185, 186, d. 1, II, 368; etc.) Mais dans les trois cas, la bieQ?eiîlanee domine elle serpeat n*eti plus l'antique «ennemi, tandis qu'au contraire chex les A'inous, demeurés à i*écart du mouvement bouddhique, il a conservé ce caractère primitif (voy. Balcheior, op. cit., 200 seq.)*
1) Voir Orifîis, The Mikadn'i Empire, 477 se'|., et Religitrut o^ Japaii, 20 seq., 74, 115, lO't, 242; Andersun, op. cit,, 48 seq.; etc. Dans Je même ordre d'idées, légende de la Femme-serpent qui apparut à Nitchirenn, et qui est adorée, tous le nom de Shilrhi-men Daî-miô-djinn. aux temples d'Ik^gami, près Tokio. et de Nagova {Hawibook, 39, 70, et Griffls, Religions, .., 278). Kn dehors des drtgODS divinfl, qui ne cesseront pas de recevoir un culte en divers temples (voy. Ja;;rin if^i i7, 4 juillet 10(^3, p. 1 i), le serpent se fera bouddhiste, deviendra l'attribut de la déet«»e Benntenn ou m«^me quelquefois se confondra avec elle (Anderson, 41, 42). (Juant au mille>pattes, il entrera tout naturellement au service de Bishamon, le dieu guerrier (cf. Anderson, 169, et Japan Mail^ loe. cit.).
2) Voir plus haut, p. 187, n. 3. La princesse Toyo-tama-himé, dont la réritable forme était celle d*un crocodile (K, 127, N, I, 98), met au monde un enftot qui, H son tour, engendre le premier empereur. On pourrait donc être tenté de voir là une trane de totémisme. Mais, outre qu'il s*agit d'une légende i^iolee, ol le nom de Tenfant, ni ceux de ses quatn* fils, y compris Djimmou, ni ceux enfla des empereurs suivants n'oITrent le moindre rapport avec cette origine animale (voy. K, 127, 129; cf. N, 1, 393, seul texte où le nom personnel d'un emperenr nous boit livré, d*après un vieux manuscrit et en dépit du tabou : or ce nom secret, Ohoshi, Fi^^nifie Grand -pied ou Grande-jambe); et d'ailleurs la forme animale n*est qu*un des deux aspects de la princesse, dont l'enfant apparaît comme purement humain. Nuire légende n'est donc qu'un de ces récits de métamorphoses, frêijuents dans la mythologie japonaise comme dans les autres, et qui ne prouvent nullement l'existence d'une parenté religieuse entre une lignée d'hommes «*t une espèce d'animaux. — Kn dehors de ce mythe, le crocodile îdt«M vient encore dans p!us d'une ancienne tradition 'N, I, 01, etc.). La plus populaire est l'aventure du lièvre blanc d'Inaba. Ne sachant comment traverser la mer. de l'île d'Oki au cap Kéta, il propose aux crocodiles de s'aligner tous eo un seul rang, sous prétexte de vérifier si leur tribu est plus nombreuse que la .«tienne; puis, il passe sur le dos des monstres en les comptant ; mais comme il approchait du rivage, il se vante trop tôt de les avoir trompés, de sorte que le dernier des crocodiles l'attrape et le dépouille de sa peau. (Kécit du K, 68-69, que leN passe sous silence, le jugeant déjà trop enfantin, mais qui justement sera un thème favori des bonnes grand-mères japonaises. Cf. aussi la version de Vlnaha P^udoki, traduite par K. Florenz, op. cit., 3<)4-.'^5'. — Remarquoae que toutes ces légendes où paraît le crocodile sont parmi les plus anciennes dans l'ordre de nos recueils, tandis que, s'il s'était agi d'un dragon-roi emprunté à la
LE SHINNTOÏSMB 151
place à un dragon esthétique ^ ; que la grande tortue verte des voyages primitifs* sera supplantée par la tortue de rocher, symbole de longévité et de prescience'; que le crapaud des anciens mythes^ sera oublié pour la grenouille brillante des
toologie mythique du continent, on le trouterait plutôt dans les parties plus récentes où rinûuence chinoise domine. L'objection de M. Aston, que le crocodile habite les rivières, non la mer, n'infirme en rien notre hypothèse ; car, sans même invoquer le fait que ces animaux forts et rapides s'aventurent parfois très loin des côtes, le palais du dieu de TOcéan, situé peut-être dans une ile (poésie du K, 128), n'est pas regardé, en tout cas, comme bien éloigné de Tarchipel japonais (voy. K, 124-125), et lecontedu lièvre d'Inaba nous tient encore plus près du rivage. Feu importe d'ailleurs l'habitat attribué par les Japonais du VIII* siècle à un animal dont ils n'avaient plus qu'un très lointain souvenir : sa présence dans nos mythes n'en concorde pas moins avec les origines malaises de la nation conquérante. (Pour le culte du crocodile dans ce groupe ethnique, cf., outre Lang déjà cité, J. Perham, Dyak Religion, dans Journal of the btraits Branch of the R. Asiat. Soc, n* 10, p. 221, et Perelaer, Ethnographische Besehriving der Dayaks, p. 7. Sur le crocodile continental, qui d'ailleurs n'est aussi qu'à l'état de souvenir fabuleux dans la Chine proprement dite, voir de Groot, op. cit., 361 seq.).
1) Dans le K, 127 et le N, 1, 98, la 611e du dieu des Mers apparaît sous la forme d'un crocodile ; dans le N, I, 9ô, elle est déjà un dragon ; dans les représentations artistiques, la queue du dragon est surmontée par un corps de femme (illustration dans Aston, 1, p. 95). Nous avons ainsi l'évolution progressive du naturisme primitif à un thériomorphisme plus rafQné et enfin à l'anthropomorphisme.
2) C'est sur la carapace d'une de ces tortues que voguait le « dieu terrestre » qui servit de pilote à Djimmou dans sa navigation vers l'est (K, 131). De même, la fille du dieu de l'Océan voyage sur une grosse tortue marine (N, I, 113).
3) La tortue, qui, en fait, peut vivre plus de cent ans, atteint au moins mille ans dans la légende; et comme son long passé doit lui donner beaucoup d'expérience, on en conclut qu'elle peut aussi prévoir l'avenir : d'où son rôle fatidique. La Chine a exercé ici une influence, que nous étudierons plus tard, sur les méthodes divinatoires du Japon. En même temps, le bouddhisme faisait de la tortue la servante du Kompira, et en conséquence les pêcheurs pieux, à l'exemple d'Ourashima, avaient soin de la relâcher lorsqu'ils la trouvaient dans leurs filets (voy. L. Hearn, op, cit,. H, 367, et cf. N, II, 368). Mais, bien auparavant, les tortues marines {oumi-gamé) qu'apporte le Courant Noir étaient déjà entrées dans la légende indigène. Le culte de la tortue est d'ailleurs très répandu (foy. A. Réville, 1, 225; Lang, 69, 70, 73, 74, 75; en particulier, sacrifice rituel de la tortue au Nouveau-Mexique, F. H. Cushing, My adventures inZunif dans The Century, mai 1883, et pour une coutume analogue en Chine, de Groot, op, eU., 49-50).
4) Le « rampant des vallées » {tani-ghoukou) intervient à la fois dans les
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étangs modernes •. Mais sous ces rormes nouvelles, on retroa* vcra toujours le culte primaire des reptiles et des batraciens antiques*, comme on voit aujourd'hui, sous la transparence des sources japonaises, la salamandre géante, dernier témoin des âges disparus'.
Des reptiles aux oiseaux, le passage semble brusque : mais s'il n'est pas conforme à l'ordre zoologique, il répond très bien à rimportance relative des divers animaux dans le ShinntA primitir. Les oiseaux, en effet, participent en quelque sorte de la nature i^upérieure du ciel; Thomme envie leurs ailes et s'tMonno de leur mystérieux langage ; il admire ces êtres an vol si prompt qui tantôt s'élèvent au séjour des dieux et tantôt redescendent, se posent en gazouillant près des autres créatures comme pour leur conter d'étranges secrets. C'est pourquoi, dans nos mythes, leur fonction essentielle est
mythes (K, 86) et dans le culte (R 1, 115). Cet animal inconnu est pour Gi&inberlain un crapaud, pour Satow une grenouille (T, VII, part. 2, 130). Peut-être serait-ce le Bufo vulgaris, ?ar. jap. (Dickins, dans le /yand6ooA, Introd., 43), ud crapaud plus gros que le nôtre, que les Japonais appellent aujourd'hui « grenouille rampante i» [hiki'gahérou)^ et auquel ils attribuent une nature aptrituelle qui lui permet d*échapper à la captivité. Pour la croyance aux dons surnaturels du crapaud, au xix* siècle, ?oir dans Anderson, op. cit,, 401 seq,, la fameuse histoire de Djiraîya, par Kiôdenn. Cf. la grenouille hindoue, qui appelle la pluie (de Gubernatis, op. cil,, 623 aeq.), le crapaud lunaire des Chinois (de Groot, 485 seq.), et le rùle de la grenouille ou du crapaud dans bien d*autres mythologues (Lang, 40, 41, 72, 75, 138, etc.; notamment, à la Côte d'Woire, croyance que le crapaud, mieux renseigné encore que celui du K, possède la vraie tradidition sur la création du monde : M. Delafosse, Manuel de lakmgue aijm\ 1901, 150).
1) Voir par ex. Lafcadio Ileam, op, eit , II, 344-345.
2) Développement ultérieur dans la conception du monstrueux Kappa^ aa corps de tortue, aux membres de batracien, etc. (voy. notre étude sur Hoksai^ p. 286), contre lequel on se protégeait, dans Kioushiou, en récitant des vert composés au ix« siècle par Sougawara no Mitcbizané, et qu*on retrouva dans un étang, à Edo, en 1830 (récit détaillé dans un document conservé au Britith Muscum, Anderson, 171).
3) Cette tHrange espèce {Salamandra maxima), qui représente au Japon une rare survivance des époques géologiques, et qui peut atteindre plus d*un mètre et demi, avait naturellement frappé les esprits par sa longévité opiniâtre ; d*où son emploi dans la magie médicale. (Voy. Hein, op. et/., 188 seq.; Dickina, loc, cH,^ 13; etc.).
celle de messagers divins', et presque toujours, lorsqu'on les voit paraître, on devine qu'ils vont apporter une nouvelle ou un ordre célestes, un conseil ou une direction d'en haut. Le premier couple est-il dans Tembarras pour la consommation de son mariage ? L'exemple d'un hoche-queue l'instruit*. Les divinités du ciel ont-elles besoin d'envoyer un ambassadeur sur la terre? Elles choisissent le faisan'. S'agit-il de conduire la marche du premier conquérant? Un corbeau^ devient son guide, part en avant, négocie avec les rebellesV Le même
1) Vieille poésie d*un prince impérial exilé : « Les oiseaux au céleste essor sont vraiment des messagers. Lorque tu entendras la voix de la grue» demande-lui mon nom (c'est-à-dire : de mes nouvelles). » (K. 300.) Voir aussi N, I, 344, etc. — Cf. (fans l'antiquité occidentale : Bouché-Leclercq, ttp, cit., I, 126, 127, 128, n. 5.
2) « Cupiebant coire, sed artis nescii erant. Tum erat motacilla quœ advolavit, atque concussit suum caput etsuam caudam. Quod cum vidissent duo Oei, imitati sunt eam, et in hoc modo artem coeundi potiti sunt. » (N, I, 17.) Tradition conservée dans le nom de Tlle du Hoche-queue (Sékiréi-shima), d'après Hirata (T, III, app., 60). De nos jours, on respecte la vie de cet oiseau (voy. L. Hearn, op, cit., 298). Cf. aussi K, 324.
3) K, 95-98; N. 1, 65-66. Cf aussi K, 76; N, I, 73, 90, II, 124. (Le vieux nom de cet oiseau, kighishi ou kighissoUj est une onomatopée; on s'explique ainsi que le K et le N l'appellent Na-naki ou Na-naki-mé, « la Femme qui crie son nom ». Voy. Aston, p. 65, n. 5; cf. cependant Chamberlain, p. 95, n. 9).
4) Karassou (par onomatopée). Le corbeau ne produit pas au Japon la même impression que chez nous. On raccueiile volontiers dans les parcs, autour des temples; dans mes souvenirs, il reste associé à cette belle lumière dorée, à cette atmosphère transparente du printemps et surtout de l'automne japonais, où on le voit s'ébattre en paix, voletant d'arbre en arbre ou racontant des histoires à ses congénères, sans même se déranger lorsqu'on passe près de lui; c'est en quelque sorte un accessoire obligé du paysage indigène. Son caractère est bien marqué dans une vieille légende où il est l'ami du daim et où, en lui becquetant l'oreille, il vient fraternellement l'avertir des dangers qui le menacent (T, XXVIII, 33). Voir d'ailleurs sa mission utile, à la note suivante. Pour son rôle en d'autres pays, cf. A. Réville, I, 224, 277; Bouché-Leclercq, I, 126, 133, 136; V. Henry. 164. 173, 176; Lubbock, 270, 272; Lang, 77, 112, 369, 609 ; etc.
5) K, 136 seq. ; N, I, 115 seq., 125, 134. C*est le fameux ya-ta-garassou qui a soulevé tant de discussions entre les commentateurs. On peut traduire : « un corbeau long de huit pieds », c'est-à-dire de grande envergure (Chamberlain, p. 136, n. 2), ou « le corbeau à huit pattes », c'est-à-dire aux pattes multiples (Aston, p. 115, n. 3). L'intérêt de la distinction, c'est qu'en forçant un peu l'interprétation du texte, M. Aston n'hésite pas à découvrir, ici encore» Tin-
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Djimmou se trouve-t-il arrêté par des forces supérieures? Un milan d'or, élincelanl comme Téclair, vient percher sur son arc, éblouit, égare ses adversaires, donne la victoire à Tempereur* . Les oiseaux volent ainsi, de page en page, à travers toute la légende, où vous rencontrez, dès l'époque mythique", le cormoran', le pluvier", le martin-pëcheur \ le
fluence chinoise. Le cor^>eau japon tis serait le yang-uu, l'oiseau rouge à trois pattes qui habit<> le soleil (voy de Groot, 495, et cf. Toiteau à trois pattes des vieilles monnaies de Pamphylie et de Ly<*ie, Goblet d*Al?iella, La migraiUm de$iymbole$,222). Celte identification nous paraît d*une hardiesse excessive. Lair sons de côté l'expression écrite, qui, comme le fait observer .M. Aston lui-même, ne peut qu*induire en erreur, et contentons-nous du mot japonais que les caractères chinois essaient de rendre. M. Aston trouve Texolication de ce mot dans un dictionnaire du x* sit^cle, imbu d'idées chinoises, et fonde là-dessus toute son arfiTumentation. Mais n*esl-il pas plus sûr de chercher nos éclaircissements dans le document le plus ancien, c'est-à-dire dans le K lui-même? Or, le rédacteur du K, dans sa Préface (p. 6), avait donné d*avancele meilleur commen> taire de son texte en nous montrant Djimmou sous la conduite d'un « grand corbeau », et non pas d'un oiseau rouge ou d'un oiseau à trois pattes (tandis qu'au contraire, dans d'autres textes, on nous signale avec précision an moineau à trois pattes, N, M. 3r»7, un poulet ou une poule à quaUe paltas, II, 300, 368, au même titre que d'autres raretés comme un daim a huit jambes, II, 296. ou un homme à deux visages, I, 2U8). Le mythe japonais s'expliqae de lui-même. C'est un récit pareil à toutes les légendes où des conquérants, des fondateurs de colonies sont conduits par un animal quelconque (Lang, Custom and SUlyth^ II, 71, SÊyîhes.. , *259, 388, etc.), par un oiseau Jes gmes de Mégaros, Bouché- Leclercq, op. cit., I, 146, la colombe des Chalkidiens, Lang, Mythes...^ 388, le pivert des Picentins, Bouché- Leclercq, IV, 121, l'oiseau -mouche des Aztèques, Lang, 386-'tô8, et G. Raynaud, dans Rev» (THist, des ReLt XXIX, 1H8), par un corbeau notamment (légende de Battos, P. Decharme, op. cit., 116). La mythologie chinoise a pu compliquer ensaits l'ancienne notion japonaise (voy. N. II, 237, et cf. les drapeaux solaires représentés dans T, XXII, part. 1, p. 27 seq.); mais l'histoire de Djimmou n'offre aucun rapport avrc ces développements ultéHi'urs.
1) .N, I, 126-127. L'intervention d'un oiseau «le proie est ici bien naturelle.— Le t1 février 1890, création d'une nonvelle décoration japonaise, l'onire militaire du Milan, en souvenir de cet incident fabuleux. — Cf. l'aigle de Zeus (P. Decharm?, op. cit., 60, Bouché-Leclercq, I, 126, 133), et la fameuse apparition de cet oiseau, planant sur Alexandre, à la bataille d'Arbelles.
2) Dans un des plus anciens récits, c'est une assemblée d*oiseaux qui procède aux funi'*railles du dieu Amé-ouaka-hiko, le « Céleste jeune Prince » (K, 97; N, I, 66. Nous y reviendrons au sujet des rites funèbres).
3) Ou. Notamment, légende du K, 126 scq., et du N, 95, 98 seq.,où la fille dn dieu des Mers accouche dans une huttecouverle en plumes de cormorans; et cf.
LE SHINNTOÏSMK 455
héron*, le cygne*, la bécasse', le passereau*, Toie* et le canard' sauvages, le coq% le nouyé ^abuIeux^ puis, dans la période pseudo-historique, le faucon*, le hibou^^ le roitelel^S Talouet te ^^, la caille ^^ la grue '^, la grèbe '^^ la colombe ^^, sans
la coutume d*aider la délivrance en faisant tenir à la femme une plume de cormoran dans la main. Dans le K, i04, le c dieu aux Huit &mes prodigieuses » se change en cormoran. Voj. aussi K, 144, 181 ; N, I, lt9, 126, 341 ; et cf. T, XXn, part. 1, p. 44 et part. 3, p. vu.
4) LetcAicIort, nom collectif du pluvier, de la maubéche et du guignard. Le fameux Yaroato-daké, après sa mort, se transforme en un <c^tdort blanc (K, 221 seq. ; N, I, 210 seq*). Voy. aussi K, 77, etc.. Cet oiseau sera perpétuellement eélébré dans la poésie japonaise (par ex., 78« tannka du Hyakoun\nn'%$shiou\ et cf. Anderson, op. cit., 301).
5) Soni'doH, K, 97; N, I, 66. Cf. Lubbock, 270.
1) SagfAi. K,97. Cf. Bouché- Leclercq, 1, 134; Lubbock, 270.
2) Shiro-tori, C*est à la vue de cet oiseau qu*un prince impérial muet pousse son premier cri (K, 192). Ct. Paul Decharme, op. et/., 41, 104, 605; Lubbock, 272 ; Ung, 257.
2)Shighi. K, i40;N, I, 118.
k)Sovammé. K, 97, 324; N, I, 66.
5) Kamo. K, 85. 97. 283; N, I, 66, 295, II, 270. Cf. Lubbock, 272.
6)Kan. K, 128; N, 1,104.
7) Voy. plus haut, p! 315, et N, I, 42. Môme rôle solaire du coq en Chine ' de Groot, Index, v* coq; ce qui ne prouve pas d'ailleurs Torigine coréenne que semble admettre M. Aston, op.dt., p. 425. Voir aussi K, 76; N, I, 66, 348. Cf. Griffis, op. cit., 84. Pour l'antiquité occidentale, Bouché- Leclercq, I, 144 seq.
8) K, 76. Maboutcbi Tidentifie au hibou ; mais c'est sans nul doute un animal légendaire (voy. Chamberlain, sur K, 76, n. 4, et cr. la légende du nouyé tué par Yorimaça, au xii« siècle : illustration du xvii* siècle dans Anderson, op, cit.. 389).
9) Hayabousa. K, 281; N, I, 291, 29'i, II, 239. Cf. Bouché -Leclercq, I, 134.
10) Comme oiseau fatidique : voir plus haut, p. 332, n. 1 ; cf. A. Kéville, 1, 224, Lang, 352, etc. — Pour les croyances ultérieures, L. Hearn, op. cit., 378 (pré' sage de mort), et cf., chez nous, les superstitions relatives au cri de Tespèce de chouette appelée effraie (A. Couteaux, dans. le Temps du 24 janvier 1899).
11) K, 241, 281 ; N, I, 62, 66, 277, 291. Cf. Bouché-Leclercq, I, 134.
12) Hibari. K, 281.
13) ùudzoura. K, 324.
14) Tadzou ou tsourou, K, 300. La grue tiendra plus tard la même place que la tortue dans les croyances populaires, comme symbole de longévité, et au XVII* siècle, Kaempfer Tentendra toujours appeler par les paysans a Oh Tsourou sama ». Cf. Anderson, op. eit, 130.
15) NikO'don. K, 237, 246.
16) Hato, K, 299; N, I, 68. Chose curieuse, elle devait être consacrée plus tard
156 LB SHI!l?fTOÏftllB
oublier enfin le dieu des Épouvantails*, qui met en fuite toute cette troupe ailée*.
au dieu de la guerre, Hatchiman. » J'ècarleles oiieaux qui ne te trou?ent pu dans le K, mais seulement daos les dernières parlies du N, et qui, d*une oianière générale, ne sont que des importations chinoises ou coréennes : par ex., Ut pie (N, 11,124), le perroquet (II, 230, 251), le paon (Il,2a(»),etc. Certains oiseaux, comme le coucou, qui se rattacheront plus tard aux idées bouddhiques, n'apparaissent pas non plus dans les mythes primitifs.
1) Sohodo no Kami, identiBi* avec le mystérieux Koujé-bikodu K, 86. Hirita conseille de mettre son image devant la porte du sanctuaire domestique. « Sans doute, dit-il, c'est un être alTreux et misérable; mais les livres sacrés disent de lui que c'est un diea qui sait toutes choses dans l'empire, bien que ses jamt>es ne puissent pas marcher. Comme les esprits de tous les dieux ont recours à lui, et accomplissent alors des prodiges, c'est une divinité très redoutable. Etc.. » (T, III, app., 83). Cf., au xvii* siècle, l'usage de coller aux portes des maisons, pour écarter les esprits malins, des papiers avec représentations de corbeaux ou autres oiseaux noirs ; et aussi la curieuse ordalie qui consistait à faire avaler au prévenu un petit morceau de ce papier dans un trait d'eau, pour Pamener à confesser son crime (Kaempler, HUt. duJapont livre III, ch. 5; p. 51 de Téd. (ranç. de 1732).
2) Le N, I, 59 nous dit qu'Oh-kouni-noushi et le petit dieu Soukouna*bikona, qui dans nos mythes joue surtout le rôle d'un sorcier, établirent les moyens de protection destinés à écarter w les calamités des oiseaux, des bétes sauvages et des choses rampantes ». Ces moyens, désignés dans la glose du texte sous le nom de majinai, c. à. d. de magie, se réfèrent sans doute au rituel de la Grande Purification, qui, lui aussi, après les «calamités des reptiles »,?ise celles des « hauts dieux »et celles des « oiseaux d*en haut. » (KX, 61). Les premières {taka-isou'kami no ouadzahai), sont, d'après les commentateurs, les maux envoyés par le dieu du Tonnerre et par les Tennghou, ou « Chiens célestes », animaux fabuleux ailés et armés de griffes, peut-être d'origine hindoue (opinion de M. Tsouboï, cité par Florens, p. 5, n. 9), qui souvent rendent service aux hommes (cf. Amieison, 410), mais qui parfois aussi les entraînent dans ia montagne. (Pour leur culte à l'heure présente, voy. Japan Mail, 4 juillet 1903, p. 14). Les secondes {taka-tsou-tori no ouadzahai}^ sont mieux précisées dans le rituel pour la Prospérité du Grand Palais, qui indique nettement la «c calamité des oiseaux volant par le trou à fumée du toit «*. (H VIII, 194). En effet, le toit de chaume de la hutte antique paraît avoir eu, à chaque extrémitt», un pignon, avec un trou pour laisser passer la fumée ; et on s'explique ainsi comment les oiseaux, entrant et venant percher sur les poutres supérieures, pouvaient souiller les aliments ou le feu de bois sur lequel on les cuisait (Satow, T, IX, pari. 2, 192). Pollution très redoutée :car, non seulement les oiseaux laissent tomber de leurs serres des choses malpropres, mais on croyait aussi leurs excréments vénéneux. (Cf. V. Henry, op. cit., 176). L'explication de Harouyama qui, d'après M. Florens (T, XXVli, part. 1, 93), range parmi ces calamités les enlèvements d'enfanU par des oiseaux de proie, n'est évidemment pas applicable au texte qu'elle prétend éclairer.
Les quadrupèdes, souvent plus redoutables, sont en revanche moins mystérieux, et ils ne viennent qu'après dans l'échelle sacrée. Cependant, ici encore, nombre d'animaux nous apparaissent comme des dieux ou comme des agents divins S en tout cas comme des êtres doués de facultés qui leur assurent une haute place dans les mythes. A leur tête vient Tours, qui, en Tabsence du tigre et des autres grands félins ^ représente dans notre archipel la bêle féroce par excellence'. Son importance aux yeux des Japonais primitifs résulte assez clairement du caractère terrible que lui prête la légende*; elle éclate aussi dans Tabondance des noms de lieux*,' de plantes', d'animaux^ d'hommes' et même de
1) La distinction n'est pas toujours facile. Par exemple, Yamato-daké lui-môme ne sait pas si un sanglier blanc qu'il rencontre est le dieu du mont Ibouki ou seulement un messager de ce dieu (voy. K, 217).
2) Le tigre (tora) n'entre dans les croyances du Japon qu'avec l'introduction du bouddhisme. N, II, 60 : un tigre divin, qui a enlevé un enfant, est tué par son père. II, 190 : un tigre enseigne à un jeune prêtre la magie et l'acupuncture. II, 70 : le léopard est divinisé sous le nom de Naka-tsou-kami (dieu du Milieu : pour le sens magique probable des queues de léopard mentionnées dans ce texte, cf. Frazer, op. ct7., trad. Stiébel et Toutain, 1,43). Mais ce sont trois aventures coréennes. ~ Pour le rôle futur du tigre chinois, voir Andersoo, 51-52.
3) Cf., aux origines de la religion grecque, le culte du dieu-ours Arcas (G. Fougères, op, cit,^ 205 seq.). — On peut supposer que Tours brun d'Ezo {ursus arctos) se trouvait aussi dans les tles principales, à l'époque où les Japonais commençaient à peine à refouler les Ainous vers le nord. L'ours noir ordinaire {unus japonieus)t qui est beaucoup plus petit, ne répondrait guère à nos légendes. L'ours polaire lui-même (thalassaretos maritimus) était sans nul doute plus abondant alors qu'aujourd'hui sur les rivages d'Ezo, comme en témoignent plusieurs passages du N (II, 257, 2(53, 371).
6) K, 220, 312, etc.. Cf. Florenx, op. cit., p. 148, n. 89.
7] Plus significatifs que des noms de plantes comme kouma-dzaça (un bambou nain) ou kouma-isouclzoura (la verveine),parce que ces noms d'animaux s'appliquent de préférence à la plus grosse variété d'une certaine espèce. Par ex. : kmana-batchi, abeille-ours, le bourdon ; kouma-ghéra, pic-ours, le picus martius, adoré aussi en Nouvelle-Zélande, à Tahiti, Lubbock,270, tout comme aux origines romaines; etc... (voy. Dict. de Hepburn, ¥<> kouma, et cf. Aston, p. 61, n. 3). De même, un crocodile monstrueux est appelé kouma-ouani (N, I, 61).
8) N, I, 197, 219 (Kouma-ouani, cf. note précédente, reparaissant ici comme uo nom personnel), 226 (Kouma-ouashi, l' Aigle-ours, nom propre de même
158 LE SHl^NTOÎSME
dieux *qui montrent Tétendue de son ancien habitat ou qui rappellent sa puissance ; et si la tribu conquérante ignore le sacrifice rituel de Tours', elle n'enéprouve pasmoins une crainte religieuse quand Tanimal sort de sa tanière pour venir menacer les guerriers impériaux *. Le sanglier' aussi promène ses dévastations dans la légende shinntoisle.et plus d'un récit témoigne de la terreur qu*il inspire aux Japonais primitifs*; pourtant, à Texceplion du mythe où le dieu d*une montagne prend les apparences d'un sanglier blanc, grand comme un taureau', il semble que nos annales ne voient déjà plus en lui une divinité proprement dite \ Il en est autrement du
Dttur« : et la légende nous dit en effet que e*était un gaillard au corps puissaDt, qui de plus avait des ailes et savait voler dans les airs, un brifcand terrible qui pillait tout le monde juiqu'au jour où rimp«''ratrice Djinnghô le mit à mort); H, 239, etc. Cf. auRsi le nom de Koumaros donné aux inditrènes du sud de Kioushiou (K. 23, 206, elr. ; N, I, 192. 196, 201. 219, 221 .
1) N. II. 59 : un dieu méchant, maître d'une baie dont les eaux sont empoisonnées.
2) Voir plus haut, p 334, n. 1. M. Florent (op. ci/., p. 148. n. d9) pense qua les plus anciens immigrants avaient pu s'approprier le culte de l'ours, au moins pour un temps.au contact des Aînous ; mais cette hypothèse me semble inadmissible. En eflfet, d*une part, les Japonais primitifs n'avaient pns besoin de cet exemple dour diviniser Tours, comme tous les animaux supérieurs (cf. d'ailleurs le culte de Tours chez les Scandinaves, les Germains, les Australiens, les Peauz- Kouge5.etc.,Lang,S5, 127,325, Marillier, Hev.phiios., XLVni,238, 239, etc.); et d'autre part, non-seulement sucun texte ne nous dit que les conquérants aient pratiqué le sacrifice de l'ours, trait caractéristique du culte aînou, mais encore, lorsqu'on nous signale des sacrifices d'animaux, ce sont des sangliers et des daims qui sont choisis de préférence comme victimes (cf. le vieux mot shishi^ chair, employé ensuite pour désigner le sanglier et le daim : Hepburo, tHet.p v* $hi%ki),
3) Le N. I, Il il 15, a soin d'omettre cet incident du K, 134: mais voj. la Préface du K, où « Tours farouche sortit ses griffes » (K, 5). — Cf., après le bouddhisme, les ours philanthropes de l'histoire de Toshikaghé.dans les Coules de r arbre creux {Ovtsouho MonogatarU x* siècle).
4) Ancien nom : Oui ou t. On l'appelle aujourd'hui inoshi$hi, ou encore yama" koujirat baleine des montagnes (voy. ChKmber\a\n ^Thing s japanese, 161 ), et peutêtre est-ce le sanglier que désigne déjà, sous le nom de baleine, un chant militaire de Djimmou (K, 140. N, I, 118; pour le rapport entre le sanglier et la guerre, cf. V. Henry, op. eit^ 152, 264).
5) K, 70, 217, 235, 318; N,'l, 237, 344. etc.
7j Dans le K,70, les frères d'Oh-kouni-noushi, voulant le perdre, lui ordonnent
LE SHINNTOÎSME lo9
loupsqui reste un dieu, et même un « Grand dieu », àl'époque historique*. Pour des motifs loul différents, le daim 'est vénéré; et tandis que l'accoutumance affaiblit le culte des bêtes féroces, ce fauve pacifique s'impose par degrés à l'attention et à l'admiration fraternelles qui bientôt, sous l'influence du bouddhisme, feront de lui un animal sacré ^ Au début, il est vrai, on le tue sans scrupules S bien qu'à l'occasion on le regarde comme une espèce de magicien ' ; mais déjà son omoplate fournit le plus ancien instrument de la divination shinn-
d*aUendre au bas d'une montagne un sanglier rouge qu'ils vont lui envoyer ; puis ils font rougir au feu une grosse pierre ressemblant à la béte, la laissent rouler sur les pentes, et Oh-kouni-nousbi, qui la saisit, est brûlé: le sanglier ici n'est qu*un gibier vulgaire. Dans le K, 235, un prince étant monté sur un chêne pour y chercher des présages à la veille d'une expédition, un sanglier survient, déracine Tarbre et dévore le prince; mais le frère de ce dernier n'en poursuit pas moins l'entreprise (cf. cependant N, I, 237). Dans le N, I, 344, l'empereur Youriakou étant en chasse, l'arrivée soudaine d'un sanglier épouvante ses courtisans, qui grimpent bien vite sur des aunes; mais le court poème qu'ils improvisent ensuite, et où ils célèbrent naïvement leur frayeur, ne donne au sanglier aucune épithète divine (cf. aussi K, 318). — Plus tard, le sanglier blanc deviendra l'attribut de Marishi-Tenn (voy. Anderson, 78-79).
l)No8 légendes font sans doute allusion au yama-inou, ou chien des montagnes {canin hodophylav), qui rappelle le loup européen ; car ce dernier n'existe pas au Japon (voy. Dickins, bc, cit., p. 40).
2) On lui donne en effet le nom d'Oh-kami. (Cf. plus haut, p. 29, n. 1). Dans le N, II, 36, histoire d'un brave marchand qui, rencontrant sur le chemin d'Icé deux loups occupés à se battre, les sépare après de sages remontrances, épanche leur sang, essuie leur poil souillé, et Bnalement renvoie en paix ces « divinités augustes » ; l'empereur, plein d'admiration, le nomme au ministère des Finances. Bien que l'anecdote soit attribuée au début du v* siècle, elle a une certaine saveur bouddhique; mais elle n'en montre pas moins la déifîcation persistante de cet animal dans le vieux Japon. Voir aussi N, I, 208, et pour l'adoration actuelle du loup, au nom de qui on ré<lige des charmes contre les voleurs, Japan if ai/, 4 juillet 1903, p. ii. Cf., pour le même culte chez d'autres peuples, Lang, 69, 256, 258, 259, 421, 517 (notamment, en Grèce, G. Fougères, op, cit., 203).
3) Shika. Voir Dickins, loc, cit.i 41.
4) Pour bien s'en rendre compte, il faut aller à Nara, la capitale du viii^' siècle, et se promener derrière le temple deKaçougha, dans les clairières des bois que fréquentent les daims familiers consacrés au dieu. Cf. aussi le N, II, 236-237.
5) Par ex., K, 94 et N, 1.65.
6) N, 1, 208. — Le daim sera dans l'art, comme la tortue et la grue, un symbole de longévité (voy. Anderson, 32).
160 LB SnilUTToISME
toïsle' ; et lorsqu'on voit, dans un récit populaire *« on couple de daims converser la nuit sur Tinterprétation d*un songe que vient de faire l'un d'eux, on ne peut s*étonner que Ninntokou, le plus sage des vieux empereurs, en arrive à punir le meurtrier d'un daim dont le cri plaintif avait charmé ses insomnies ^ Un autre animal fameux, c'est le renard, qui n'apparatt pan dans les légendes primitives, mais qui va jouer un si grand rôle dans le shinntoisme par sa confusion progressive avec le dieu Inari*, dans le bouddhisme par sa transformation en agent des possessions démoniaques*. Nous avons déjà rencontré le lièvre, habitant de la lune*, mais qui se fait aussi, sur terre, le protecteur d'un jeune dieu persécuté*, en
1) Nous y reviendrons au chap . de la Divination . Cf. Vomoplatoscopie en Grèce, dans ranliquité(Bouché-Leclercq,1, 1H0)etméme de nos jours (Georges Perrot. â^nt Mémoires iVArchéologi^^ 1875, 328).
2) Recueilli dans le N, 1 , 290.
3) N, I, 289^290. Cf. une léf^endc du Qu'iji Shoui Monogatari, T, XXVIII,34. Le cri du daim exprimera, pour tous les poêles japonais, les mélancolies de Pautomne (par ex. :83* tannka du Hyakouninn-isshiou), — Cf. eo Grèce : Paul Decharme, op. eit,, 487.
4) Sur les rapports du Kitsouné avec Inari, « l'Homme du Riz », et d'Inari aTee Ouka no Mi-lama, « Tauguste Esprit de la Nourriture », hypostase de la déesse de la Nourriture, voy. S8tow,daDS T, Kl, app. 75-7Ô, VII, part. 2, p. 122, n. 16; Handbook, 36. 365; Chamberlain, Things japanae, 105, 148, 150, 323; G. Appert, Ancien Japon, 183 ; Anderson, op, cit.^ 3(^; L. Hearn, op. cil., 312, n. 1, 316, 321 ; K. Florenz,op. ci7., 5, n. 9. 39, n.3, 292-293 (trad. du Ymmashiro-Foudnki); Jnpan Mail, 4 juillet 1903, p 14; etc.
5) Voir plus haut. p. 143, n 4. Cf. aussi Anderson, op, ctf ., 391 . 424 ;J. M. James, dans T, VII, part. 4, p. 276 seq. : un curieux ouvrage du Rév. John L. Nevius, ancien missionnaire en Ch\ne, Démon possefsiun ani atUed thèmes f 1893, pp. 46, 51, 71, 104, 202; etc. M. Aston (op. ci7., 59, n. 10), range à tort parmi les calamités rituelles les enchantements du renard et du blaireau (c. à. d., eo réalité, du tanouki, nyctereutes proeyonoi'ies, le chien à figure de raton), cette conception étant étrangère au vieux shinntoisme. Cf. enfin N, 1, 184, II, 155. -- Exemple récent de ces croyances : le train-fantôme qui apparut, en 1889, au mécanicien d'un train réel lancé sur la ligne de Tokio à Yokohama ; après une poursuite éperdue, le premier fut atteint par le second, et on trouva un renard écrasé sous les roues de la vraie locomotive (voy. Chamberlain, Thingsjapannef
6) P. 154, n. 3. Cf. Anderson, op. cU., 257; Dooman, dans T, XXV, 80; et pour des illustrations, Aston, dans T, XXIf, part. I, p. 27 seq.
7) Légende du lièvre blanc d*lnaba. Après que les crocodiles l'ont dépeuillé de
même temps d'ailleurs que le rat* et d'autres animaux secourables'. Parmi les mammifères, rappelons encore le singe*, et laissant de côté le phoque^ et la baleine ^ à peine signalés
sa peau (voy. plus haut, p. 340, n. 2), les quatre-vingts frères d'Oh-kouni-noushi conseillent au pauvre animal de se baigner dans Teau de mer, puis de s'exposer au vent sur la montagne, ce qui a pour conséquence naturelle de redoubler ses souffrances et de le faire pleurer de douleur. Survient Ob-kouni-noushi, accablé sous le poids du sac dont les méchants dieux Tont chargé : pris de compassion, il engage le lièvre à se laver dans Teau fraîche de la rivière, puis à se rouler dans le pollen des laicbes qui croissent près de là, si bien que sa fourrure repousse. L'animal reconnaissant prédit alors à Thumble porteur du sacque ses quatre-vingts frères, tous amoureux de la princesse d'Inaba, échoueront dans seur entreprise, et que c'est lui- môme qu'elle épousera. (K, 68-60, et cf. la verlion de Vlnaba-Foudokif loc. ctï., 305). —Pour le titre de dieu donné au Lièvre, voirT, IX, part. 2, p. 206.
1; Nédzoumi,moiY&giie qui désigne la souris ou le rat. C*estàun de ces animaux qu*Oh-kouni-noushi doit son salut, dans la légende du K, 73. Plus tard, les migrations des rats sont observées de près (N, II, 226, 245, etc...., et cf. Bouché-Leclercq, I, i48). — En revanche, le rat n'est pas l'attribut, l'animai favori du dieu des Moissons, comme on le croit en général d'après les représentations 6gurées, et comme le dit notamment M. Lang, qui compare sur ce point Daîkokou à Apollon Smintheus (op. ci7., 256,316, eiCustomandMyih, 103, seq.). La vérité est plus complexe. Au début, Daîkokou n'était pas un dieu des Moissons, mais une forme japonaise de Mahâkâla, la divinité bouddhique, au noir visage, qui défendait les portes des anciens temples hindous et chinois (voy. Anderson, op. cU., 33 seq.). Plus tard, il fut confondu avec Oh-kouni-noushi, qu'on représentait portant un sac sur ses épaules (car cf. K, 68-69), par cette simple raison qu'en mettant de côté les caractères idéographiques, Daîkokou peut avoir le môme sens qu'Oh-kouni (c. à d. : Grand Pays) ; et au ix» siècle, Kôbô Daïshi ayant vu apparatlrece dieu comme « le Maître des cinq céréales », on lui donna de nouveaux attributs : c'est ainsi que la feuille de lotus sur laquelle il siégeait fut remplacée par des balles de riz empilées {Sannzai-dzouéj vol. LXXIV, p. 30). Quant au rat blanc qui accompagne Daîkokou, sa présence s'explique par ce fait que le jour consacré au dieu, dans l'ancien calendrier, était le jour du Rat (peut-être encore par suite d'une assimilation avec la légende d'Oh-kouni-noushi) ; et en effet, il eût été étrange qu'un dieu des Moissons prît pour symbole ce rongeur de grains dont le voisinage menace de si près ses provisions.
3) Voir p. 330, n. 3 et 334, n. 1. Dans le N, II, 190, cris de singes invisibles qu'on croit être les messagers de la déesse du Soleil. Cf., pour le singe dans le bouddhisme, Uandbook^ 446 et L. Hearn, I, 46, 127. Voy. aussi, pour le singe fabuleux appelé Shôdjô, Anderson, op, ci^,208, et G. Appert, Ancien Japon, 224.
4) Miichi. K, 122; N, I, 102.
5) Koujira. N, I, 322, etc.
162 LF' SHINNTOÎSMK
dans nos légendes, arrivons enfin au monde des poissons. Dans la pluparl des mylhologies, ce f^roupe marin est négligé. Les poissons, en effet, siml moins inquiétants que les reptiles, moins myslrrii^ux que les oiseaux, moins redoutés que les quadrupèdes. L'antiquité occidentale, en dépit des exemples venus de rindt» et de la Chaidée, met au dernier degré deTéchelle ces habitants d*un séjour étranger, qui, par surcroît, sont muets et ne peuvent révéler à Tliomme aucun mystère'. Au Jupon aussi Jes poissons viennent à un rang inférieur. Cependant, d'une part, la curiosité h leur endroit est plus vive : ce qui s'explique par la prodigieust^ variété d'espèces tantôt admirables, tantôt monstrueuses, tantôt dangereuses que le pécheur est amené à trouver dans le pullulement de ces mers, les plus richrsdu globe*. Ouvrez la légende sacrée : dès b* début, pour donner quelque idée de la terre primitive, « encon^ jeune et pareille à de l'huile flottante »« c'est à l'image d'une méduse' que le rédacteur emprunte sa comparaison. D'autre part, et sans doute par suite de cette familiarité avec les êtres aquatiques, on leur accorde à tous ce don de la parole qui, ailleurs, ne leur était prêté que par exception \ Dans un des plus vieux récits, Oudzoumé rassemble « toutes les choses aux larges nageoires et toutes les choses aux nageoires étroites >», pour leur demander si elles veulent servir le fils des dieux; et comme la bècbe-de-mer\ seule, ne répond rien, elle lui fend la bouche : c'est la raison de son aspect actuel. Peu après ce mythe explicatif, nous retrouvons la légende océanienne on, tout d'une voix, les poissons dénoncent laKemme-rouge* qui détenait le hameçon
1) Voir Bouclié-Lcclernq, np, cit., I, 151-15'J.
2) Voy. Dickins, loc, cit., 47-48.
'{) Kouraghé, K, 15.
4) Bouché-Leclercq, I, 151, n. 2.
•')) Ko, aujourd'hui ndrmiAo (rhololhurii'). K, 114.
6) K, 1.'.'). N, I, 99; cf. plus haut p. 1^7, o. 3. — Dans deux variantes du N (I, ih) et 106), c*est Koutchimé (m. à m., Femme-bouche, c. à. d. le nayoshi d'aujourd'hui, le mulet), qui joue c rôle dans la légende. — Le /aï, dont la
LE SHINNTOÏSlfB 463
perdu. Par ces exemples^ on voit déjà que les poissons sont les serviteurs des dieux, plutôt que des dieux eux-mêmes. Un autre récit typique est celui où tous, grands et petits, portent le navire de Djinnghô et Taident ainsi à conquérir la Corée* : service qui n'empêche pas Théroîne, aussitôt après son retour dans Tsoukoushi, de venir s'asseoir à riie-Joyau, sur la baie des Pins, pour y pêcher, après déjeuner, la truite des rivières', avec des fils tirés de son vêtement en guise de ligne et des grains de riz pour appât'. D'autres poissons encore, la perche^ le dauphin ^ une espèce de thon*^ sont intronisés dans la légende. Mais il y a plus : les mollusques eux-mêmes y voni jouer un rôle actif et divin. Quand Ob-kouni-noushi^ brûlé par la pierre rouge', vient d'expirer aux pieds de sa mère, Kami-mousou-bi, du haut du ciel, envoie sur terre deux coquillages, la princesse Kisa-gha!' et la princesse Oumoughi*, dont les procédés magiques le rendent à lavie^^ En revanche, un jour que le dieu Sarouta^' était allé à la pêche, c'est un mollusque'^ qui, le saisissant par la main, Tentralne et le noie dans « la mer salée ». Les autres espèces de coquiUages mentionnées dans le Kodjiki ne le sont que
Femme-rouge n'est qu*une variété, deviendra Tattribut du dieu Ebisou (voy. Andereon, 27, 36).
2) AyOf ou /it, pUcoglossus aUivelis^ espèce de petit saumon*
3) Cette scène champêtre est encore un mythe explicatif d*une coutume observée par les femmes du yin« siècle (voy. K, 234).
4) Saudztmki (percalabrax japonicus), K, Introd., XXXIII.
5) Irouka. K, 238.
6) ShiH(thynnus sibi). K, 330-332.
7) Voir plus haut, p. 348, n. 7.
8) Aujourd'hui, aka-ghaïf Varca in/lata,
9) Aujourd*bui, hama-ghouri, la cytherea meretrix,
10) K, 70. Ces procédés semblent inspirés parles noms mêmes des deux divinités, bien que Motoori (voy. Chamberlain, loc. cit., n. 9) ne manque pas de supposer l'inverse.
il) Voy. plus haut, p. 330, n. 3.
12) HiraboUj sans doute Varca subcrenata, dont le nom moderne, saroubo-ghaî, serait venu de cette aventure (opinion de Motoori; cf. Chamberlain, sur K, 114,
164 LE SniXXTOÎSML
comme images poétiques*; mais dans le Mhonnghi, nous avons encore Tbistoire merveilleuse d'une perle, grosse comme une pèche, que réclame le dieu de Ftle d*Awadji, Izanaghi lui-même, et qu*un plongeur, en sacrifiant sa vie, finit par rapporter du sein dos profondeurs, enfermée dans une haliolide*. Knrin, les crustacés ne sont pas omis, et le crabe se montre déj«\ dans la légende primitive', en attendant do reparaître plus tard dans les croyances populaires qu'éveilleront les luttes du monde féodar.
Les insectes aussi ont leur part dans nos mythes. Ce sont d'abord les insectes malfaisants que nous avons déjà rencontrés : les mouches, essaim des mauvais esprits, présage funeste*: les guêpes, dont la piqâre doit être écartée par des procédés magiques '; les myriapodes, dont la morsure dangereuse est un châtiment divin \ Ce sont ensuite les insectes neutres, indifférents, qu'on regarde plutôt avec quelque sympathie : la libellule brillante, dont le nom est donné àl'archipel même du Japon': l'araignée, qui sans doute produit une impression de laideur, mais qui n'inspire pas une répulsion bien vive, et dont l'apparition sur les vêtements d'une personne annonce, tout au contraire, la venue d*un ami*; la
1) Shitu'iiamif une petite conque de la famille des turbini'iac (K, 143; cf. A. I^card, Les Coquilles sacrées dans les relvjion$ hindoues, Annnles du Mutée (luimet, t. VII, p. 294 et pass.); Kaki, l'huître (K, 301).
2) Ahahi {haliotis tuberculata). N, I, 323.
3) KanL K. 246. — Cf. Lang. op.cit.\ 12.
i) Voy. Chamberlain, Things japanesc, 452, et cf. Dickin8,/<>c. cit., 51.
f)) Sur les mouches (Adt), voir plus haut, p. 144, n. 2, et pour l'époque historique, N, II, 155, 270. Cf. Lanir, 257; Marillier, /.>r. rit,, XXXVI, 219; etc.
o) Voir p 339, n. 2. — A Theure présente même, emploi de charmes contre IfS insectes. M. Aston {op, cil,, p. 59, n. 10) en donne un exemple amusant. Pour éviter Tenvahisspment des fourmis dans une maison, afficher à Tendroit par où elles viennent cet avis : « Entrée : un sou par personne. » La fourmi économe s'arrête.
7j Voir p. 338, n. 0, 339, n. 1 ; et 339, n. 2 sur la légende du K, 73, où les poux {shirami) sont aussi mentionnés.
s, Akûiznu. K, 3n; N, 1, 134, 342-3i3. La même légende fait intervenir l'd'âlrc (Vamou ou abou, qui pique les chevaux).
9) Pour designer les habitants des cavernes, les cooqui''rants emfiloient l'expression te Araignées de terre » {Tioutchi-ghoumo^ K, 141, etc., N, I, 129
chenille, qui, au moins dans un cas singulier, devient une divinité et reçoit un culte*. Ce sont enfin les insectes bienraisants, comme Tabeille*, comme le ver à soie surtout', dont on observe les mœurs avec une curiosité attentive, et dont on aurait fait sans nul doute un être surnaturel si on avait connu plus tôt, au temps où la légende se formait, « Tétrange insecte aux trois métamorphoses^ ».
Nous arrivons ainsi à une dernière catégorie d'animaux : les animaux domestiques*. L'élevage étant peu développé au Japon', ils tiennent peu de place dans la légende et ils n'y offrent pas, au point de vue religieux, le même intérêt que chez certains peuples pasteurs\ Cependant, nos Japonais pri-
194, 195, 198); mais cette comparaison n'implique pas d'horreur particulière à l'endroit de Taraignée, que les Japonais d'aujourd'hui, lorsqu'ils veulent s'en défaire, prennent avec la main et jettent doucement hors de la maison; et ce sont bien ces dispositions tranquilles que laisse deviner déjà, avant toute influence bouddhique, le présage noté chez leurs aïeux (N, I, 320). Pour l'idée de l'araignée au moyen-âge japonais, intéressante légende dans Anders'on,109 seq., et cf. 143, 146 ; voy. aussi L. Hearn, op. cit., 375-376. Pour son rôle chez d'autres peuples, cf. Bouché-Leclerq,op. cit„ I, 148; Codrington, The Melanesians^ 152 seq. ; Lubbock, 271 (en Nouvelle-Zélande), 273; Delafosse, op. cit., 174 seq. ; etc...
1) Voir plus haut, p. 132, n. 2.
2) N, II, 184 (importation coréenne).
3) Kahiko. K, 279; N, I, 21, 33, 347, II, 5. Pour le mûrier, I, 288, 347,366, et cf. I, 49; pour la soie, N, I, 166, II, joass.
4) K, 279. — Cf. Chamberlain, Things japanese, 370 seq. ; Rein, op. ct^, II, 378 seq. ; etc.
5) Kémono. Sur l'étymologie obscure de ce mot, voir K. Florenz, dans T, XXVII, 91 . — Le cheval et le bœuf naissent, comme le ver à soie, du cadavre de la déesse de la Nourriture (N, II, 31-32: les premiers, du sommet de sa tête, le second, de ses sourcils], de même qu'auparavant étaient sorties de sa bouche les diverses espèces de gibiers et de poissons (N, 1, 31, et voir plus haut, p. 31). Cf. l'origine des cochons, aux iles Hervey (Gill, Myths and Sangs from the South Pacific, 135 seq.; Lang, op. cit., 134).
6) Voy. N, II, 32. — Pour le crime de tuer les animaux du voisin, R X, 61. — En 675, décret impérial, d'inspiration bouddhiste, interdisant de manger la chair des animaux domestiques (N, II, 329).
7) Dans l'Inde antique, V. Henry, op. cit., 102 seq., surtout 103, n. 1 et 104; en Arcadie, G. Fougères, op. ci^,59 seq. ; chez d'autres peuples anciens, Lubbock, op, cit., 274; chez nombre de peuplades actuelles, Lubbock, 272 seq.,
166 LB SHINNTOÏSME
milifs connaissent le cheval' et la vache ',1e chien 'et la poule \
Lnng, 165, L. Marillier, dans Rev. philos., XLVIII, 239, n. 4 à 7, et dans Bêv. d'Hist. des Relighns, XXXVI, 248 teq. et XXXVII, 227 seq.
1) Oumma ou koma. K, 53, 230, etc.
2) Oushi, bœuf ou vache. K, 217, 230, 259, elc...
3) înou, K, 2:^.1, etc.. N, 1, 178, etc. ., II, 32. — Les anciens Japonais aimaient leurs chiens, au nom desquels ils ajoutaient le mot maro, terme d*aiïection qu*on appliquait aussi à un général populaire, ou à un savant fami^ui, etc. (tov. Chamberlain, Thinys japanese, 276). Ce sentiment ne les emp«V:hait pas de se livrer parfois à la chasse aux chiens, inou uu mono (voy. ibid,, 337). et à poursuivre alors ces compagnons favoris en leur lançant des flèches émoussées, dans le dessein avoué de s'endurcir le cœur en vue de futurs exploits guerriers. P(*ut-étre y avait-il aussi, au fond de cette coutume, quelque sourde influence de la croyance populaire qui attribuait des vertus magiques au chien et qui le faisait ainsi regarder avec une certaine déflance. C'est dans le même esprit que les Aînous font peser sur cet animal le souvenir d*un vieux péché originel, conservé dans un mythe explicatif étrange : jadis, les chiens avaient le don de la parole; un jour, l'un d'eux entraîna son maître dans la forêt, où il le fit dérorer par un ours, puis revint à la maison ot pressa sa veuve de se remarier avec laiv aflirnuint que c'était la volonté du défunt; sur quoi la pauvre femme, furieuse de ce mensonge, fit taire l'imposteur en lui jetant une poignée de poussière dans la gueule; et c'est depuis lorsque les chiens ne peuvent plus parler. (Chamberlain, op, cit., 23; et cf. une légende australienne, Lang, op, ci'r., 56.) La croyance aux pouvoirs surnaturels du chien, représentée chez les .\ïnous par l*idée que lui seul peut sentir et reconnaître les &mes des morts (Batchelor, Tke Ainu of Japan^ 226), se traduit dans le Japon primitif par diverses légendes merveilleuses (N, I, 208, 361), et surtout par un curieux procédé magique appelé inou-gami (m. a. m. : divinité-chien). On enchaîne un chien affamé devant une pâtée qu'il ne peut atteindre; tandis qu'il tend le cou pour la saisir, on lui tranche la tète, qui s'élance alors, engloutit la nourriture tant désirée ; on met cette tête dans une botte, où on la cx>n8erve : l'esprit ainsi enfermé (le r<*tA;oii) peut désormais servir aux envoûtements. Ce sombre rite, qui est encore pratiqué dans les provinces du sud-ouest, et dout Maboutchi a cru retrouver la trace dans un passage obscur du R X, 61 , paraît bien être d'origine shinntoîste. (En ce sens, K. Florenz, dans T, XXVII, part. l,p. 95 ; pour l'opinion contraire, Chamberlain, ap, cit., 105, 110). — Quant au chat, il Jouit aussi de pouvoirs magiques, et dans le langage présent, de même qu'on appelle « renardes » les courtisanes, aux enchantements dangereux, on donne le nom de t chattes » aux chanteuses, séductrices des hommes. C'est l'expression contemporaine des croyances répandues depuis des siècles dans le peuple, et qui ont toujours eu pour eflet de tenir les chats à l'écart des maisons, bien qu'on les emploie parfois, aujourd'hui même, à bord des navires, pour éloigner les Oh-baké, les « honorables spectres », c'pst-à-dire les âmes redoutées des noyés, errantes sous les flots (voy. L. Heam, op. nt., 369, 508-509, et Chamberiain, toc. cit.^ 78).
4) Kaké. K, 76, 230, elc. — Cf. Lubbock, 271, 272, 273.
qui interviennent dans les plus anciens récits; et les sentiments qu'ils éprouvent à leur endroit montrent bien que, sans les regarder en principe comme des dieux proprement dits, ils ifoient du moins en eux des êtres doués de facultés supérieures. Us ne les adorent pas comme le serpent mystérieux ou comme le fauve redoutable ; ils ne cherchent pas en eux des étrangers inconnus qui veulent être craints et apaisés : mais, précisément parce qu'ils trouvent dans ces utiles serviteurs les compagnons de leur vie journalière, ils s'unissent à eux par les liens d'une familiarité intime, parfois même excessive'; et finalement c'est à eux, mieux encore qu'aux bêtes sauvages, trop lointaines, qu'ils attribuent le plus volontiers une âme humaine, une nature pareille à la leur. Chaque jour, sous nos yeux, l'enfant parle à l'animal comme aune personne raisonnable^ et l'enfant japonais est peut-être celui qui va le plus loin dans cette direction'; l'homme du peuple s'adresse à un serpent comme s'il comprenait ses paroles^ et tel vieux Japonais fraternise avec le premier singe qu'il rencontre en chemin \ S'il en est ainsi dans les rapports de ce primitif avec
1) Le rituel de la Grande Puriûcalion mentionne en effet le« péché de cohabitation avec les animaux domestiques » {kémono okasérou tsoumi, R X, 61), et le K, 230, énumère quatre cas de bestialité qui correspondent justement aux animaux que nous avons indiqués, à savoir l'union avec les chevaux {oummatahaké)^ avec le bétail (oushi^tahaké), avec les oiseaux de basse-cour (tori-takaké) et avec les chiens {inou-tahaké).
2) On peut s'en rendre compte aisément par les chants traditionnels qu*il adresse, non seulement aux escargots, comme chez nous, mais encore aux papillons, aux libellules, aux lucioles, aux moineaux, aux milans, aux oies sauvages, aux corbeaux, etc.. Ces chants ont été fidèlement notés par L. Hearn, op. cit., II, 366, 369, 372, 375, 380, et par E. R. Edwards, Etude phonétique de la langue japonaise, 149 seq.
3) Voy. T, Xill, part. 1, p. 69 seq.
4) Jolie légende du N, II, 187 : un montagnard, apercevant un singe qui fait sa sieste, le prend tout doucement par le coude; Tanimal n'ouvre même pas les yeux, et improvise un chant où il exprime sa joie de sentir la douce main de cet ami; Thomme le laisse en paix et se retire. — On pourrait être tenté d'attribuer ces sentiments à l'influence bouddhique (comme dans l'interdiction de manger la chair du singe, N, II, 329); mais il ne faut pas oublier que la même notion d'égalité familière avec les animaux se retrouve aussi bien chez les diverses peuplades océaniennes (voy, Lang, op cit^j 76).
168 LE SIIINNTOÏSME
les animaux sauvages^, combien plus dans ses relations avec les animaux domestiques qui partai^enl son existence, la soutiennent, deviennent peu à peu ses camarades, ses amis ! C*est pourquoi le paysan japonais, après avoir longtemps travaillé sur un pied d*égalité familière avec son cheval ou son bœuf, croit ensuite fermement, lorsque Tanimal meurt, à la survivance de son «Ime et entoure d'honneurs son tombeau '. C'est pourquoi encore, dans tel ancien récit, un chien qui a voulu périr avec son maître est appelé k la même sépulture*. C'est pourquoi enfin, de nos jours même, dans un grand temple de Tokio,on dira chaque matin des prières bouddhiques pour le repos éternel des animaux ensevelis en terre sainte', tandis qu'aux services shinnto!stes célébrés après la guerre sinojaponaise, les mânes des chevaux morts ne seront pas oubliés \
Est-il nécessaire d'évoquer, après cela, les animaux sacrés qui habitent les temples ? Si la foi populaire voit de saints personnages dans les chiens qui ont fait le pèlerinage d'Icé*, à plus forte raison s'inclinera-t-elie devant les chevaux blancs du Soleil, comme devant tous les autres animaux que le développement du culte aura intronisés aux demeures des dieux*. Mais ce ne seront là que des floraisons secondaires de
1) Le fail m'a été signalé plus ci*une fois au Japon, et M. L. Hearn a été témoin de divers enterrements de ce ^onre, dans les provinces de l'ouest (op. cit., 125, n. 2). Cf. aussi les prières adressées à diverses divinités, notamment à Batô-Kannonn (la « Kannonn à t(>tc de cheval », c à d. ayant une tête de cheval sculptée sur sa tiare : voir Anderson,65, et le Handbook, 44i-4&5), en vue d'obtenir, non seulement la f^uérison des chevaux ou des vaches malades, mats encore leur bonheur dans le monde futur (L. Hearn, t6id, 124-125, et Japan Mail, 4 juillet 1903, p. 14). — Mêmes enterrements d*animauz en Hgypte, en Grèce, comme de nos jours en Océanie (Lang, 129. 256, 352).
2) N, II, 116. Autre histoire du même genre : ibid,, 117.
3) Au temple d*E-kô-inn (sur lequel voy. Ilanihook, 3i). Cf. L. Hearn, op, cit, 125.
4) Japan Times, n« du 13 mai 1899.
5) Voyez T.II, 101.
6) R I, il4, etc..,, et voy. plus haut, p. 318, n. 9, pour les croyances contemporaines. Autre exemple actuel : le cheval blanc d*Iyt'yas {Handbook, 446), que j*ai vu plus d*une fois, entouré d'une vénération religieuse, au grand temple
la croyance primitive. La racine essentielle de cette croyance, sous toutes ses formes, qu'elle s'adresse à des dieux animaux ou à des animaux attributs des dieux, qu'elle se fonde sur la crainte, l'admiration ou l'utilité, qu'elle aboutisse enfin à une haute adoration ou à une vénération mitigée, c'est toujours le vieux naturisme, Tinstinct profond qui, spontanément, sans l'aide du totémisme ou d'autres notions particulières, prête à tout son esprit, humanise et déifie les animaux comme les plantes, élève d'un même souffle aux régions supérieures les humbles vies de l'univers organique et les phénomènes mouvants du monde matériel. Cette immense animation prépare une voie royale au bouddhisme, et déjà, dans ce vieux Shinntô, on croit entendre la grande parole annonçant que les animaux, les plantes, les pierres, tous les êtres entreront dans le Nirvana.
Avant de quitter les dieux de la nature, nous devons observer une dernière forme de culte, intermédiaire entre l'adoration du monde animal et celle du monde humain : je veux dire le culte phallique. Rien de moins étonnant que cet aspect du Sbinntô. D'une manière générale, à l'aube des antiques croyances, l'homme trouve juste et noble d'admirer le phénomène de la génération, c'est-à-dire le plus grand chef-d'œuvre de la nature; il est donc porté à diviniser, dans la sincérité de son cœur, ce mystérieux principe de vie qui répond au plus puissant de ses instincts, qui assure l'éternité de sa race, qui renouvelle enfin et multiplie toutes choses sur la terre, fait abondants les fruits et féconds les troupeaux ; et dans cet état d'esprit, comment ne rendrait-il pas un culte à l'organe sacré qui est le suprême symbole de ces prodiges ? C'est pourquoi, dans toutes les religions primitives, le phallus a sa place d'honneur au rang des dieux* ; et cette haute ado-
deNikkô. —Cf. le cheval solaire dani l'Iude antique (V. Henry, op, cit,^ 201), en Grèce (P. Decharme, op. cit. y 580 seq.), etc.
1] On sait l'extension du culte phallique dans Tantiquité, soit orientale (Egypte, Palestine, Syrie, Phénicie, Inde, etc.), soit classique (en Grèce notamment, rilermès pastoral des Pclasges, Dionysos, Priape : voy. P. De-
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ration ne s abaisse ou ne s'efface qu'avec la vieillesse des peuples, lorsque la décadence des mœurs a fait peu h peu, de Tauguste embl^me des anciens temps, un objet plaisant ou honteux, une chose dont on rit ou que Ton voile. Telle est bien en effet Thistoire du phallicisme au Japon.
Dès le d/^but de la cosmogonie nationale, Tidée de génération éclate dans les noms des dieux : la trinilé céleste du grand commencement englobe deux divinités génératrices : le « Haut Producteur auguste » et le « Divin Producteur » *; parmi les « sept générations divines» qui viennent ensuite, on peut relever, entre autres couples obscurs, le dieu des (iermes et la déesse de la Vie*; et le dernier de ces couples,
charme, t,p, cil., 151-154, i.?9, 452, cl cr. Lan^, op. ri/., 556-557). Certains autpurs ont vu ce syiiiboli* partout, comme le vieux Dulaure (Df$ divinités gt^^ ntrntricfis, Paris, 1><05), comme M. (irant .Mion, qui fait de laliveh lui-mAme un dieu pha.lique {op. ri/., 182 seq., ot nf. Manllier. Rn\ philoft.^ XLVHI, 17, 26, 257), ou t^nfin comme .M. ClifTorri Howard, qui prend pour des repi^sentalions 8exuell«*s tous leB monuments possèdes, de|)uis les pyramides égyptiennes jusqu'aux clochers et à la croix des chrétiens Srx rr tsAî/) : an erpoùtion of thcphallir ariyin of rt'Uyion, Washington, lS97,ei cf. Hrr, d'hist. des religions^ XXXVII, 266). Mais ces exagérations une fois ècart**es, il n'en reste pas moins que le culte du phallus oiTre un caractère universel (cf. R. de la Gra.<iserie, De la sexualité chez les divinités, dans lier. d*hist. des relv/ions, XLVIII, 48 sq.). Dans la région du monde qui nous intéresse surtout, on le retrouve chei les Malais, en partitMilier chez les hayaks, et frailleurs un peu partout en Océanie. (Pour les ptfnates phalliques exposés dans l»^s temples de Tarchipel indien, 0. A. Wilken, lets orrr dr hetifkt'nis rnn «/'• Ithyphnlliscke heelden bij df volken van dfn Indisr.hen archipel, La Haye, 1886; et cf. A. Barth, Mélusinê, 5 déc. 18sr>.) Quant aux Chinois, toute leur philosophie repose sur un perpétuel balancement du i/any et du j/inn, du principe mâle «>t du principe femelle de la nature (voy. Mayers, op. cit., 293), et i'antiqu** «vmeeption grecque d'Ouranos et d<» (j.Tîi (voy. Bouclii'-Leclerc'i, np, rit., III, 4H a son para.lèle dans leur très vif^ille religion du Ciel vivifiant et de la Terre féconde (voy. de Oroot, op. cit., 36 seq., et cf. 745).
1) Taka-mi-mousouhi et Kami-mousoubi (K, 15; N, I, 5); et il faut remarquer que, de tous les dieux primitifs, Taka-mi-mousoubi est justement le seul qui reparaisse ensuite, à maintes repris«>8, dans nos mythes. Aujourd'hui même, les amants adorent un dieu Mousoubi, auquel lis font des offrandes d'étoffes qu*ils 8us|»endent aux arbres du chemin.
2i Tsounou-gouhi et Ikou-gouhi (K, 17; N, I, 9). C'est du moins l'interprétation japonaise traditionnelle, que M.Chamberiain adopte aussi; cf. «-ependant une traduction différente de ces noms dans Floreni, op. cit., p. 12, n. 39 et 40.
OÙ apparaissent enfin les premiers parents de la race humaine, se compose de deux êtres aux noms significatifs, « le Mâle invitant » et « la Femme invitante »*. Ces deux divinités reçoivent des autres dieux Tordre d'engendrer l'archipel, avec une « céleste lance précieuse' » : la lance est abaissée du haut du Pont du ciel, remuée dansTeau salée de la mer jusqu'à ce que celle-ci soit coagulée, relevée enfin, et à ce moment les gouttes qui tombent de sa pointe deviennent, en s'épaississant, la première lie du Japon \ Les divins adolescents descendent bientôt dans cette ile, où ils découvrent Tamour; et le récit sacré nous conte leur mariage avec cette chaste impudeur qui est celle de la nature*. Puis c'est, durant des pages,
1) Izana-ghi et Izana-mi (K, 18 ; N» I, 6) ; izana^ racine du verbe izanafou, nyiter, attirer.
2) Nou'boko (K, 18;N, I, 11).
3) L'expression nou-boko ou tama-bokOt mot-à-mot « lance-joyau >i, ou lance ornée de joyaux, peut désigner simplement une lance précieuse; mais il semble bien difficile de n'y pas voir quelque chose de plus. Un commentateur indigène n'hésite pas à la décrire comme « la racine de la copulation ». Hirata lui-même (KashUDenn, II, 23) nous dit que sa forme devait être celle d'un ouo-bashira^ ou « pilier mâle n, c'est-à-dire d'un de ces poteaux qui là-bas terminent les balustrades ou les garde-fous des ponts, et qui sont surmontés d'une espèce de boule dont l'aspect éveille l'idée d'un gland. Le fameux théologien orthodoxe nous indique d'ailleurs, comme équivalente, l'expression de « hampe-joyau » qu'emploient les Chinois pour désigner élégamment le pénis ; et on peut remarquer aussi que les Japonais donnent souvent à cet organe le nom de « ouobashi », qui ressemble de si près à m ouo-bashira ». Il semble donc bien que nous ayons affaire ici au phallus. (Cf. à ce propos la conception australienne du dieu du ciel, dont l'arc-en-ciel est le phallus qui frôle en passant la terre : A. Béville, II, 150.) Quant à l'explication tentée par Hirata encore (iôûif., IL 46), puis par J. O'Neill (Night of the Gods, 31, 37, 67, 88), et qui, sans écarter l'interprétation phallique, tendrait à faire en môme temps de la lance d'Izanaghi, comme des autres lances mythiques semblables, des symboles de Taxe de la terre et de son prolongement, on ne voit guère sur quoi elle pourrait s'appuyer dans notre légende primitive. C'est aussi l'opinion de M. Aston (op. cii,^ p. 11) et de M. Florenz (op. cil,, p. 13, n. 3). Hirata n'en soutient pas moins (voy. T, III, app., p. 60) que si la terre tourne aujourd'hui, c'est par suite du mourement que lui imprima, aux origines, la lance puissante du dieu.
4) « Tune quaesivit augustus Mas-qui-invitat a minore sorore augusta Femina-quœ-invitat : « Tuum corpus quo in modo factumest? » Bespondit dicens : « Meum corpus crescens crevit, sed una pars est quœ non crevit continua. » Tune dixit augustus Mas-qui-invitat : « Meum corpus crescens creviti sed est una pars quœ crevit superflua. Ergo an bonum erit ut banc côrporis
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le loni; déni»mbrement des Iles et des dieux auxquels ils donnent naissance: tout*' leur carnire s»^mble se ramener uniquem^nt :ï cette fnnctiiin ijominante: ot lorsqu*ontin Izanami disparaît, après avoir enfanté le Feu. lorsqu'I/anaghi désespéré va la chercher dans la n'^pon souterraine, son premier cri est pour la supplier de \enir reprendre h^ur grand traviiil de procn'*ationV lu peu plus loin, dans la légende de Téclipse, le dieu forgi'ron Ama-tsou-mara, qui est le Cyclope de la mythologie japonaise* et dont le nom a un sens phallique certain', est chargé d»^ fabriquer une » lance du soleil* »
meî partem t\u9 crerit superflua in tui corporis p&rtem que non crerît continua ioBPrain,et regiones procreem ? » Auffusla Femina-quT-taTiiat retpondit dicens : « ESonum erit ». Tune dizit auirustus Ma«-qui-inTitat : «< Quod quum ita ait, p^'O et tu, hanc cceiestem au^rustam coluoinam circumeuntes mutuoque occurrerite8,aufpj8taruai i. e. pri?atArumJ partiuoQ aucustam coitiooem faciemus. •* Hàc pactiono factâ, dizit au.'ustus Mafl-qu:invilat : « Tu a dexterS circumeuns ocrurre;egna sinistrfloccurram. » At.soiutA pactîono ubi cirrumierunt, augusta Femina-quH'-invitat primum irn^uit : t- o vr-nustf et amabitis adoleseensl » Dfinde auguitus Mas-qu. -in vital in<]Uit : « 0 vt-nusta et amabilis virgo! i* Postquam singuli ontioni liiieui fererunt, autrustus Md5-qui-in¥itat loeutus est florori, dicens : « Non docet feminam primum verba facere. ** Nihilominus in thalamo opui procreationis inceperunt. *• ^K, 19-20. Cf. aussi la le^endf" du N, I, 17, citée plus haut, t. L, p. 343, n. 2, et qui rappelle de bien près les idées polynésiennes : voy. Wyatt Gill, o^>. cit., 3', et A. liéville, o;). cit,. II, 74.)
1) » 0 mon au^''uste petite sœur rharmanle ! les terres que nous faisions, moi et toi, ne sont pas encore achevées : reviens donci » (K. 35.^
2} Il est le ^Tand dieu for^'eroii (Yaniato nu Kanoutchi, « le For^ron du Yamato », dit le N, I, 130), et par conséquent on serait tenté de le comparer plutôt au Tvashtri indien ou à rilt'-piiff*st(»fl grec. Mais, comme les Cyciopet, il n'a qu'un œil (voy. N, I, 81, qui l'appelé Ma-hitotsou no kami, « le dieu à l*œil unii{ue ")• L'no ancienne tra'iition. rapportée par VHzoum't Poniioki (Florenz, 2K14;, nous pari»' aussi d'un certain Ma-hitotsou no oui, qui est, comme son nom l'indique, un démon bor^rn^, et de plus, anthropopha?»*.
3) .\ma-lsou-mara (K. 55), ou Ama-lsou-ma-oura {N, I, 130). Mnra signifie pénis. Ma-oura, m. à m. véritai>le-CŒur, ou intérieur, intimité, est une ezpreasion décente pour désigner la même chos^e. — .Aurions-nous iri un nouTeau point de contact avec .Madagascar, où le mot sakalave marn et le mot hova maranitra désignent les « pierres pointues »? (voy. E. K. Gautier. '>;>. cit,, p. VIII, t*t cf. pp. 29 i, 3ni pour les rapports do ces dialectes avec le malais, p. 385 pour le culte qu** les femmes stériles rendent là-bas auz menhirs.) La coïncidence sembla assez curieuse pour être signalée, bien que d'ordinaire ces rapprochements de mots soient trompeurs.
4) iIi'boko{cf. le K, 55 et le N, I, i7). Ce hi-boko doit sans doute être iden-
qui, comme celle d'Izanaghi^ évoque le même genre d'idées*. D'autres dieux encore, dont les noms contiennent le même élément, viennent à l'appui de cette interprétation*. Faut-il rappeler enfin le « grand dieu Saroula* », que la déesse Oudzoumé affronta de si étrange manière*, et dont le caractère phallique était admis aussi dans le vieux Japon*? D'ailleurs, en dehors même de la mythologie, et sans revenir non plus sur le symbolisme que pourrait comporter Tallume-feu primitiP, un indice plus tangible encore nous est resté : les raï-isoui^ ou « massues-foudres » des fouilles, qui semblent avoir été des images phalliques plutôt que des objets de combat\ Ainsi, l'antique Shinntô possède un culte phallique,
titié avec le tchi-mahi no hoko, ou lance enguirlandée de latches, que la déesse Oudzoumé brandit en dansant devant la caverne d^Amatéras (N, I, 44).
1) M. Florenz (op, cit,, p. 105, n. 47) penche vers cette explication. ^ Rappelons ici Tunion habituelle du culte phallique avec le culte solaire dans les antiques religions. Dulaure Tavait déjà remarquée (voy. Jean Réville, dans Rev, d'Hist. des religions^ XI, 228), et on ne peut s'étonner de retrouver cet état de choses dans le vieux panthéon que domine Amaléras.
2) Les shinntoîstes orthodoxes s'efforcent d'y échapper. Motoori prétend que Tétymologie d'Ama-tsou-mara est obscure. Hirata trouve dans de vieux documents trois autres noms de dieux analogues : Oh (grand) mara, Amatsou (céleste) aka (rouge) mara, et Ama-térou (resplendissant du haut du ciel) mara také-ouo (brave mâle); néanmoins, il soutient qu'on ne saurait admettre un sens phallique pour ces noms, parce que ce sont des noms de dieux {Koshi Denn^ 48). Est-il besoin d'ajouter que cet argument prouve justement le contraire de ce qu'il veut établir? M. Aston a relevé d'ailleurs {op, cit., 139) un Mara no Soukouné dans le SéishirokoUf ce qui prouve que l'idée n'effarouchait pas la noblesse japonaise du ix« siècle.
3) Sarouta-hiko no Oh-kami (N, I, 77). Voir plus haut, t. L, p. 330, n. 3.
4) D'après la version du Nihonnghi : « La céleste Oudzoumé mit à nu ses seins et» abaissant ses vêtements jusqu'au dessous de son nombril, affronta le dieu avec un rire moqueur. » (N, I, 77.) Cette attitude d'Oudzoumé est bien en harmonie avec son caractère général, tel qu'il s'était déjà manifesté dans la légende de l'éclipsé (voy. plus haut, t. XLIX, p. 316; et cf. la légende grecque de lambé, la femme joyeuse qui, pour faire rire Dèmèter, eut recours au môme procédé : P. Decharme, op. cit., 359, 370, et Lang, op. cit., 571-572, pour le mythe correspondant des Peaux-Rouges).
5) Voir Anderson, op. cit,, 82; Aston, loc, cit.f 77; etc,
6) Voir plus haut, t. L, p. 179-180, et cf. V. Henry, op, cit., p. 136. M. Griffis admet cette explication comme probable {op. ct^, p. 55).
7) On peut s'en rendre compte dans T. Kanda, Notes on ancient stone
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qui fait partie iDlégranU* de soiinalurisine es>entîel. Sa conception de la puretr, qui condainni' les actes contre nature*, approuve les actes naturels: son innocence hardie ne recule devant aucun réalisme': et dt* même qu*il considère la paternité comme la plus haute mission des dieux, il vénère en toute simpliciU* Tinslrument de cette fonction souveraine*.
Ce culte des temps primitifs, assez diliicile à observer, deviendra de plus en plus net dans la suite. Si la morale l>ouddhique va tondre à le voiler, la reli^non des ancêtres lui donnera un nouveau principe de force\ Le Phallus se trans-
impUmenls, planche vu, .M. Chamberlain (Things japaneset2ô) dit que telle de ces massuet , mesurant 5 pieds de long sur enriron 5 pouces de diamètre, avait dft Hn une arme terrible en des mains appropriées. M. Aston (op. ctl., 12) soutient avec raison que de telles dimensions interdisent de croire à fasage guerrier de ces prétendues massues, qui, à ses yeux, « sont probablement des pballi. »
1) Voir plus haut, t. L, p. 357, n. 1.
2) Exemple : les poésies qu'échangent le fameux héros Yamato-dakè et son amante, la princesse Miyaxou : « Tune Her» Miyaxou feii ors adbsserunt menstrua. Quare augustus Vamato-dake illa menstrua vidit, et auguste eecinit, dicens : « Ego Tolui reclinare eaput in fragili, molli brachiolo tuo... : ego detidera?i dormire tecam. Sed in orâ ?eli quod induis luna surrexit. » Tune Herm Miyazou augusto canlui respondit, dicens : <« Altè resplendentis solis auguste puer! Placide adroinistrationem faciens mi magntî domine! HenoTatis annis venientibus et eflluentibus, renovata^ lun« eunt veniendoetefflueniio. $ane, sane, dum te impatienter «'xpecto, luiia suàpte surgit in on\ Teli quod ego induo! » Quare tune ille coivit cum illA.» (K, 215-216; et cf., pour le mt'*me ordre d'idées, Frazer, trad. franc., 1, 25^^). — Cettt; naïveté l'clate aussi dans les métaphores qu'emploient nus vieux textes. Par ex., K, 155 : » augustum mausoleum est in privatis partibus [i. e., in intcriori parte] moiitis Ounebi »; K, 304 : «< an soror mea fiet ea^dem stirpis viri inferior storea? [i. e., uxor] »; etc.
'A) Cela ne veut pas dire que toute pudeur soit absente des rapprochements sexuels. Un passage du rituel de la Grande Purification est interprété par certains savants indigènes comme défendant la cohabitation pendant le jour» et IV'mpereur lui-même ne peut Taccomplir qu'au cœur de la nuit, avant qu'aient paru les premières lueurs de l'aube (voy. le H X, 61, 89).
4) On peut le pn^voir d(>jà en observant la manière de penser des Japonais primitifs. Par exemple, un des grands dieux qui interviennent dans le récit de la création, le « Producteur divin » Kami-mousoubi no kami, s'appelle aussi Kami-mousoubi'tni'oya no mikoto^ c l'auguste Ancêtre... » Peut-être pourrait*
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formera en un dieu précis, Konséi Myôdjinm, qui aura ses temples*, ses images', ses ex-votos*, ses phallophories% et que, dans tout l'empire*, des âmes pieuses adoreront avec une entière candeur\ JMais d'autre part, à côté de ce courant
on rattacher à cette môme notion familiale le passage du Kioudjiki d'aiprès lequel Izanaghi et Izaoami auraient fait de la lance divine le « pilier central de leur maison. » (Cf. N, 1, 12, 14.)
i)K<m'&éi, m. à m., extrait d'or {séi veut dire aussi semence) ; myâdjinn, dieu brillant, merveilleux. Quoi qu'il en soit de l'étymologie, qui reste douteuse, KoDséi-myôdjinn est certainement le dieu-phallus.
2) En partant de Youmoto, près Nikkô, et en faisant Tascension du défilé appelé Konséi'iôghé, on trouve près du sommet un temple bien connu de Konséisama (voir le Handbook, p. 461). Le dieu avait aussi ses autels domestiques, par exemple dans les hôtelleries.
3) Au temple du Konséi-tôghé, c'est un phallus de pierre; et d'après la tradition locale, cet emblème remplace un phallus d'or qui existait autrefois, mais qui fut volé. Des objets naturels peuvent recevoir le même culte : par exemple, un vieux pin dont la triple racine éveille l'idée phallique (L. Hearn, ap, cit., 510 seq.).
4) Le plus souvent en pierre ou en bois; quelquefois en terre cuite ou en métal, notamment en fer. (D'après Hirata, le nou-boko aurait été un phallus de fer : voy. T, 111, app., p. 59.) On offre aussi au dieu des simulacres naturels, comme certains champignons (cf. notre pAa //us impudicus ei son emploi pour féconder les animaux), ou encore comme l'haliotide (awabi) et divers autres coquillages (cf. nos phallusies). Voir au surplus Griffis, op, cit., 51 et pass,
5) On peut rencontrer assez souvent, dans les fêtes japonaises locales, des processions tumultueuses où une foule de jeunes gens, portant sur un brancard l'image d'un dieu, se précipitent à travers les rues en poussant de bruyantes exclamations et en donnant au spectateur la vision d'une vraie bacchanale antique. M. Aston eut l'occasion d'en observer une où l'emblème du dieu était un phallus haut de plusieurs pieds et peint d'un brillant vermillon {op. cit„ p. 12). En 1868, un cortège de ce genre envahit la concession de Kobé, au grand scandale des résidents européens.
6) Sans aller jusqu'à prétendre, comme M. GrifBs (p. 52), que le phallicisme ait été la « colonne vertébrale » du Shinntô, on peut constater au moins qu'il a été observé dans toute la longueur de l'archipel, depuis les îles Liou-Kiou et la région du sud-ouest jusqu'aux provinces de l'est et du nord. Voir notamment: IHary oï Richard Cocks, L 283; Bayard Taylor, Expédition in Lew-Chew (1863); J. J. Rein, op. ciL, p. 432; Griffis, op, cit., 380 scq., et The Mikado's Empire^ 33; Handbook, 461; etc. M. Edmund Buckley, professeur à l'Université de Chicago, a aussi recueilli de nombreux faits en ce sens.
7) M. GrifBs, quoique missionnaire, rend pleine justice à ce caractère moral. <c Dans aucune des occasions, dit-il, où j'ai été témoin oculaire de ce culte, de la personne qui le rendait ou de l'emblème auquel il était adressé, je n'ai eu
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relifri<*ux, on verra s'établir et ^'randir peu à peu un mouvement moins respectable* : à côté des lieux vraiment saints où une pauvre femme naïve vient prier pour que son époux lui d(*meure fidèle', on verra monter la flamme impure de la lampe qui êrlaire l'autel de< lupanars*. Finalement, par un discret de 1H72. le Ijouvernement impérial ordonnera la destruction com|)lète de ces emblèmes dans toutes les provinces, moins peut-être pour relever la moralité publique, qui n'en souffrait guère, que pour éviter les ju<rements de surface des voyafseurs occidentaux". Pourtant, en s*écartant un peu des grandes routes, le rbercheur peut trouver encore parfois,
la inoiodrc raison «Je metlre en doute la sinc»*ritt* de l'adorateur. Je n'ai jamais eu aucun motif de re^Mtder ce systf me ou son ap|iareil autrement que comme un «'(Tort d** l'homin- pour résoudre le mystère ile l'I^tre et de la Puissaooe. » (Op, rit.. 51.) i) Cf. L. H«*;irn, '»;>. rit.^ 5t 1-512.
2) Pour tout ce vAU' de la «lut-sliori, consulter T/n? Svjhtltiis ^i7y, or the Wiftory tif the Yf»$hhinia Yukuiiku 'Je quartier du Yoshiwara de Tokio), hy an entjlxsh stwUnt of snri"loijy [M. J. K. de Bpck»T. n.turalisé japonais tous le nom de B. Kobayaslii , Yokomama, 189U. Kn particulier, p. 206, la prière du soir devant Taiilel phallique ;26Sse|., lecorlè^ri» hiératique des courtisanes; etc. Cf. aussi les anciennes observations de Kaenipfer, "p, cit„ U, 87 seq., .'JGl seq., etr.
3) C'est ;i cette influence extérieure qu*il faut attribuer nombre de changements, non moins superficiels, et qui n*onl en rii^n modifié la bonne nature japonaise. Par exemple, à T<»kio, interiiiction des bains mixtes, où cependant personne n<* s'occupait du voisin : car, suivant un mot très juste de M. RrinkleT, au Japon, on voit le nu. on ne le reparle pas. Mais allex dans Pintérieur : à l'entréiMi'un villafre, il y a d<*s chan«es pour que la première personne que tous rencnntn'rez soit une fi^mnip qui sort du bain, «li>vant sa porte, et qui. nullement enibarrasstV di' sa nu'litè, vous indiijuera votr»- chemin. Vous montez en pitusse- [•Mtisse: dans Tokio, votre coureur est velu: aux portes île la ville, il se déshabille bien vit*», *'t quand le ilernier agent «le police a disparu de Th- rizon, il ne garde plus qu'un r.liilTon dVtnlTe. Ces simples observations suTis-^nl à établir un état psycholo^rique par où sVxplique aisémfit rinnoc^Mic»* li^ faniMen culte phallique. M. <'hamberlain, qui blâme aveo fra-ichise (rAMi.7<7'i;>'mf\<e, 56) «la pruderie arlificiflle de notre Occident »>, s'èl(»niie cependant de « la choquante obscénité de paroles et d'actes w ilont, â Si»s vi'in, l«'» i:oii?nenl les i;vres sacrés du shinntoismt* {Kojiki, Introd., p. xliii). Km realit'-. la ^^iinpiicité île mœurs «ju'il approuvt» dans le Japo'i actuel nVsl qu»» récho lointain du naturalisme orik'inaire : c'est s^'iilement par la morale d'aujourd'hui qu'on peut comprendre 1.1 moraif* primitive, et n'est seulement en ren-lant juslic-? à cette morale antique qu'on peut bien ap|»récier la religion du f>ays.
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çà et là^ dans quelque bois sacré, sous renvahissement des bambous, un petit temple ancien, témoin des vieilles croyances*; et dans cette nature vierge, devant l'ex-voto offert par quelque fidèle rustique, il comprend à quel point était profonde et pure cette foi particulière de Tantique Shinntô.