‹ Le Siam ancienChapitre 11 sur 30 · NOTICE SUR LES INSCRIPTIONS THAÏES DES JA TARAS’ DU VAT SI JUM · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LES INSCRIPTIONS THAÏES DES JA TARAS’ DU VAT SI JUM

Ces inscriptions, au nombre de cinquante et une, accompagnent les cinquante el un jâtakas que nous donnons pins loin ; elles sont rédigées en langue thaïe et ne portent pas de dates ; le caractère est du type ancien de Sukhôdaya, absolument identique à celui des inscriptions XV à XVI, dont la provenance est la même ; il y a donc tout lieu de croire qu’elles remontent à la même époque, l’an 1279 Çaka (i357 A. D.) et que c’est aussi le roi Dharmarâjâdhirâja qui les a fait graver.

Ce souverain, qui a laissé encore d’autres inscriptions, paraît avoir régné depuis l’année 1269 çaka, si l’on s’en rapporte à l'inscription khmère n° V (Ire partie, page 107) qui lui donne le titre de Brah pâd kamrateiï an çrî Süryavaiïça Rama mahâ Dharmarâjâdhirâja. C’est lui qui termine sans doute la série des rois indépendants de Sukhôdaya; car, de son vivant déjà, le grand empire d’Ayuthia était fondé et son royaume, après sa mort, ne devait plus devenir qu'une province englobée dans le Siam.

On ignore la date de sa mort, mais cette lacune est ici de peu d'importance puisque la similitude des écritures nous fixe d’une façon certaine.

Les jâtakas (sujet et inscription) sont gravés sur un grès s cbisteux d’une couleur gris verdâtre et mesurent en moyenne om42 de large sur

1 Les moulages sont conservés au Musée Guimet.

4 i ANNALES DU MUSÉE GUIMET

une longueur qui varie selon leur importance. Ils ne sont autre chose que les diverses transfigurations du Bodhisattva accompagnées d'une légende explicative; nous en donnons la reproduction photolypique faite d'après nos estampages.

Rappelons que l'inscription klimère n° Y, précédemment citée, nous dit que le roi Dharmarâjâdhirâja fit venir de Lanka, en 1283 çaka, tous les textes de la liturgie bouddhique. Il est donc probable que le Vât Si jum n'a été construit qu’à l'elïet de recevoir les images que nous y avons trouvées. Les jâtakas, au nombre de cent, n onl pu être tous estampés en raison de la dégradation du grès, pierre essentiellement friable, qui n’a pas résisté aux intempéries. Néanmoins, nous en avons pu rapporter cinquante et un qui ont pu être identifiés avec ceux de l'Inde, déjà connus.

Nous devons au 1L P. Schmilt la transcription et la traduction des inscriptions qui les accompagnent ici.

Quant à l'analyse explicative de chacun des jâtakas, elle a été faite par le regretté Léon Feer, qui s’était particulièrement intéressé à leur découverte.

Avant d’aborder les transcriptions et les traductions des jâtakas, nous rappellerons que le mol sanscrit-pâli jâlaka (naissance) désigne le récit d'un épisode d’une des existences antérieures de Buddha, relaté par lui à l'occasion d’un fait dans lequel il a joué soit le rôle de témoin, soit celui d'acteur, pour expliquer le présent par le passé et donner une instruction morale.

Beaucoup d’autres récits du même genre se rencontrent dans la littérature bouddhique ; mais la qualification de jâlaka est exclusivement réservée à ceux dans lesquels Buddha intervient directement comme témoin ou comme acteur.

Il devait y avoir deux classes de jâtakas, les uns rappelant les méfaits passés, les autres les belles actions du Buddha. Mais la première classe n’est représentée que par un petit nombre de récits épars; l’immense majorité des jâtakas appartient à la seconde classe. Bien que

LES RUINES DE SAJJANÂLAYA ET DE SUKHÔDAYA 45

quelques-uns se présentent isolément, la plus grande partie est réunie en collections plus ou moins considérables.

Le Tipilaka, canon sacré des bouddhistes du sud, renferme deux de ces recueils, un petit et un grand. Le premier, intitulé Cariyâ pitaka , ne comporte pas plus de trente-cinq textes classés dans l'ordre des vertus ou perfections (püramitâ) pratiquées ou atteintes avec éclat par le Buddha.

Les textes sont, au contraire, distribués d’après leur étendue, en commençant parle plus court, dans le grand recueil appelé simplement Jâta/ca, de beaucoup le plus célèbre et le plus populaire et sur lequel va maintenant se concentrer notre attention.

Ce recueil, dont M. Fausbôll a entrepris il y a bientôt vingt-cinq ans de publier le texte pâli (il en a déjà paru cinq volumes in-8° d’environ 5oo pages chacun1), compte, dit-on, cinq cent cinquante textes; mais il est probable qu’aucun manuscrit ne renferme exactement ce nombre.

On en trouve toujours plus ou moins; cela vient de ce que beaucoup de ces récits se répètent, les plus courts résumant les plus longs ou les plus longs développant les plus courts, ou bien encore plusieurs récits relatant de façon peu différente le même épisode. Si l’on voulait ne tenir compte que de ceux de ces récits différant essentiellement entre eux comme sujet, on n’atteindrait qu’un chiffre bien inférieur à cinq cent cinquante. Mais il faut accepter les doubles emplois et, en élaguant le moins possible, se tenir à un total approchant du nombre rond cinq cent cinquante; ce total est cinq cent quarante-sept. Nous pouvons donc numéroter les jâtakas du grand recueil d’un à cinq cent quarante-sept et substituer ce classement simple et naturel au classement indigène fort peu commode.

Ce classement range les jâtakas d’après le nombre de gâlhü (stances) qu’ils renferment. Ceux qui n’en ont qu’une forment une première section

i Le sixième et dernier volume a paru eu 1896, et a été suivi en 1897 d'un volume d'index rédigé par M. Dines Anderson. — - Une traduction anglaise, commencée sous la direction de M. le professeur E. B. Cowell, est en cours de publication depuis i8g5. Le dernier volume paru est de igo5 et s’arrête à la fin du 537e jatuka. Le texte de Fausbôll en contient 547. — Depuis et tout récemment (1908), la traduction a été complétée parun sixième et dernier volume.

ANNALES DU MUSÉE GUIMET

(nipâta) comprenant cent cinquante textes divisés en décades ou chapitres (va. gga) de dix textes chacun. Ceux qui en ont deux forment une deuxième section comprenant cent textes divisés de la même manière. Les autres sections renferment des textes moins nombreux, mais plus longs. Il y a vingt-deux de ces sections. Ainsi pour désigner un texte du Jâtaha d’après le système indigène, il faut indiquer la section (nipàta), le chapitre (■ vagga ) et le numéro du chapitre (i à io). C’est très compliqué et très incommode. Il est plus simple et plus clair d’indiquer le numéro d’ordre du Jâtaha (de i à 547).

Mais, pour cela, il faut être bien fixé sur le nombre total et l’ordre des jâtakas. Or, les bouddhistes de Ceylan tiennent à avoir leurs cinq cent cinquante jâtakas, pas un de plus, pas un de moins, et ils ont dressé une liste de cinq cent cinquante jâtakas qui, naturellement, ne cadre pas avec la liste européenne; le désaccord commence au n° 1 15, il s’accroît au n° 236, il est complet au n° 3oj ; de plus l’ordre du texte n’est pas toujours le même dans les deux listes. Ainsi, lorsqu’on donne le numéro d’un jâtaka supérieur à 1 14, on désigne un texte différent selon qu’on se règle sur la liste des orientalistes d’Europe ou sur celle des bouddhistes de Ceylan. C’est assurément très fâcheux.

Aussi, le numéro ne sufiit-il pas pour désigner un jâtaka; il faut y joindre le titre. Malheureusement un certain nombre de jâtakas ont deux et même trois titres tout à fait distincts. Il y a encore là une cause de confusion ou d’erreur contre laquelle il est bon d'être prémuni.

Quelquefois un même titre s’applique à plusieurs jâtakas ; c’est alors qu’un second litre peut servir à éviter les confusions. Il est donc à propos, en citant de ces récits, d'ajouter, au titre le plus ordinairement employé, les autres titres qu’il peut avoir.

Chacun des jâtakas est désigné, dans le recueil même, par les premiers mots du « texte », c’est-à-dire de la « stance » ou de la première des « stances » qui le constituent et quelquefois c’est le mot initial de la « stance » qui sert d’intitulé au texte. C’est encore un point qu’il est important de noter.

Ces « stances » avons-nous dit, forment le « texte » du Jâtaha. Le recueil qui porte ce nom n’est en effet qu’un recueil de stances ; et la

LES RUINES DE SAJJANÂLAYA ET DE SUKI1ÛDAYA

première section de ce recueil se réduit, d'après ce que nous avons dit plus haut, à cent cinquante stances. Ces stances, même si le sens en est très clair, ne deviennent intelligibles et ne prennent vie, pour ainsi dire, que par un récit dans lequel elles sont encadrées. Or, ce récit appartient au « commentaire » du JiUaha. C’est donc le « commentaire » qui devient la partie principale et essentielle du recueil; le texte (c'est-à-dire la stance ou les stances) a son importance; mais il n'obtient toute sa valeur que par l'élément narratif qu'y ajoute le « commentaire ».

Ce commentaire se compose de deux récits, appelés: récit du temps présent, récit du temps passé, qui sont la partie essentielle du jàtaka. Ces deux récits sont précédés d’un préambule énonçant le lieu de la scène et la désignation du jàtaka; ils sont suivis d une conclusion (samodhâna) donnant l’identification des personnages, faisant savoir que tel héros du récit du temps présent a été tel héros du récit du temps passé. Un jàtaka complet se compose donc de ces quatre éléments :

i° Préambule; 20 récit du temps présent; 3° récit du temps passé i renfermant le texte, c’est-à-dire les stances); 4° identification des personnages.

Le récit du temps présent est aussi l'œuvre des compilateurs du recueil et se rapporte à un fait plus ou moins historique, arrivé au temps duBuddha. Le récit du temps passé est entièrement fabuleux et mis dans la bouche du Buddha lui-même ; c’est une leçon du maître, qui reporte l’auditeur ou le lecteur à des périodes infiniment éloignées dans le passé, au temps des Buddhas antérieurs (et imaginaires), où le Buddha actuel n’était pas encore Buddha, mais éLait destiné à le devenir, désigné pour l'être et qualifié Bodhisatlva (futur Buddha). On peut dire que le Jàtaka n'est que le recueil des faits, des gestes et des belles paroles du Bodhisatlva.

Ce temps-là est aussi celui oii les bêtes parlaient ; et dans beaucoup de récits du temps passé, les héros sont des animaux; le Bodhisatlva est souvent éléphant, gazelle, lièvre, singe, etc. Il en résulte que plusieurs de ces récits sont de véritables fables et nous y retrouvons même quelques-unes des nôtres, dont l’origine indienne est depuis longtemps reconnue. Ces fables n’appartiennent pas en propre au bouddhisme; il

ANNALES DU MUSÉE GUIMET

les a en commun avec la liltéralure brâhmanique; et il est très vraisemblable qu'il n'a fait que les emprunter à celte littérature en les modifiant, surtout en les accommodant à son système, mais en gardant le fond primitif.

Aussi les jâtakas sont-ils aussi populaires chez les bouddhistes que nos fables le sonlchez nous. Peut-être même le sont-ils davantage, parce que les peuples bouddhistes n’ont guère d’autre instruction morale que celle qu’ils y puisent, et surtout parce que ces récits ont un caractère plus religieux que nos fables, étant censés émaner, non d’un auteur tel que La Fontaine qui est, après tout, un homme comme un autre, mais d'un personnage particulièrement vénéré et décoré du titre de Dëvâtidêva (Dieu suprême des dieux).

Il n’est donc pas étonnant qu’on retrouve sur des monuments bouddhiques la représentation figurée des scènes décrites dans les récits du temps passé des jâtakas. Si nous prenons de l’intérêt à voir les fables de La Fontaine illustrées par un artiste habile et ingénieux, combien n’en devons-nous pas prendre davantage à voir sur les murs des édifices religieux des bouddhistes le commentaire sculptural des légendes et des leçons de leurs jâtakas.

En publiant les jâtakas, nous avons, comme dans notre estampage, respecté l'ordre que nous supposons avoir été observé par le sculpteur, c'est-à-dire suivant la montée de l’escalier de la galerie obscure; toutefois, il importe de faire remarquer que chaque jâlaka porte un numéro qui lui est propre et qui est énoncé dans le corps de l inscription ; ce numéro est traditionnel, on le retrouve dans le Jâlaka , de Ceylan.

Par une curieuse coïncidence due très certainement au hasard, il se trouve que notre quatre-vingt-quatrième estampage est justement celui du jâlaka 84.

Nous avons cru devoir, pour plus de clarté, faire précéder les transcriptions et traductions des jâtakas du plan et des coupes longitudinales de la galerie obscure qui les renferme, avec l'indication des places qu’ils occupent (pl. IX et X).

LES RUINES DE SAJJÂNALAYA ET DE SUKIIÛDAYA

Les douze premiers numéros, complèlemenL frustes, n oui pu être estampés; nous commençons donc par le treizième qui, par l’image, l'inscription ayant disparu, a pu être identifié avec le Serivânijajâlaka.

S E ltl V A IN I J A - J A T A K A , N° 3

(Estampage N" i3).

Sujet. — Au centre, un personnage paraissant être un roi, coille de la tiare nimbée, regarde une coupe qu'il tient dans sa main droite; une autre figure est placée à sa gauche, dominée elle-même par une troisième tête et une main droite étendue. l)e chaque côté de la tête du personnage principal, sont gravées des fleurs d'iris.

ANALYSE

Dans le cinquième kalpa1, un marchand du pays de Serivfi, nommé lui-même Serivâ, se rencontra avec un confrère au passage du cours d’eau Telavûha. Ils arrivèrent ensemble à Andhapura, dont ils parcoururent les rues en commençant chacun par un bout, et criant leur marchandise: Des joyaux ! des joyaux ! Le second marchand passant devant une maison fut appelé par deux femmes qui l’habitaient, l'une vieille, l'autre jeune, restes d’une ancienne opulente famille réduite à la misère. La fille aurait voulu des joyaux ; la mère opposant leur indigence, la fille lui proposa de se défaire d’un vieux vase inutile et couvert dépoussiéré. On le présenta au marchand; celui-ci reconnut qu’il était en or, mais déclara que c’était un objet sans valeur, dont il ne donnerait pas un liard, et il s’en alla en le jetant par terre avec mépris. Pendant qu’il quittait la rue d’un côté, Serivâ y entrait de l’autre. On lui présenta le vase ; il déclara que c’était

i Un kalpa est une période de temps extrêmement longue (il y en a plusieurs espèces). Il s’agit du cinquième kalpa en remontant le cours des âges, c'est-à-dire de millions d’années.

Am. G. — S. A., 2e part.

ANNALES DU MUSÉE G U IM ET

un meuble eu or valant cent mille écus, mais qu'il n avait pas les moyens de l'acheter. Gomme on le lui laissait malgré tout, il abandonna tout ce qu’il avait, i .000 écus (5oo en espèces, 5oo en marchandises), ne gardant que sa balance, son sac et H sous pour passer l’eau. Puis il s’embarqua pour traverser la rivière.

Au même instant l’autre marchand revint et offrit quelques marchandises pour le vase. On lui répondit qu’il avait été vendu 1 .000 écus à son concurrent. Il devint furieux, laissa là sa pacotille et, armé du fléau de sa balance en guise de massue, il s’élança à la poursuite de son heureux rival. Il cria au passeur de faire retourner le balean ; Serivâ, naturellement, lui dit de n’en rien faire. Le jaloux voyant son rival s’éloigner et ne pouvant l’atteindre, mourut de rage à l’instant même.

Serivâ était le Bodhisattva; l’antre marchand était Devadatta. Il paraît que l'inimitié de Devadatta pour son cousin date de là ; elle remonte au cinquième kalpa, ce qui lui donne une belle durée.

Page 1