CHAPITRE DEUXIÈME
Préparatifs. — Le* jeunes sœurs de Robert-Robert. - Sa tante Gertrude. — Monsieur Dupré. — Madame Robert. — O iu° il que Toussaint La venelle. — Ses apprêts. — Départ.
Chat: n. iiutiti aux apprêts du voyage, dans laspécia
ilé de ses goûts, et selon la tournure de ses prévoyances.
I.' s jeunes sieurs de Robert s'occupèrent du trousseau , elles lui lissèrent des bourses, à contenir lout le trésor publii : elles lai ourle, eut îles foulards, à moucher cent personnes ; elles lui marquèrent son linge en lettres d'un demi pied, afin d'empêcher; disaient-elles naïvement, que ses nippes ne s'égarassent là-bas, chez la blanchisseuse du pays, parmi les guenilles des sauvajes qu'il allait fréquenter. Du reste, comme cet ensemble de préparatifs avait jeté dans la maison un mouvement inaccoutumé, elles en étaient toutes joyeuses: elles dansaient, folâtraient, riaient, embrassaient cent lois par jour leur frère, avec l'aimable élourdissemeul de leur âge, sauf à pleurer ensuite, bien fort et bien longtemps, quant vlend ail le moment de la séparation. Ainsi font les jeunes Biles : insou ianteset sensibles, obéissait candidement à loutes les impressions qui soufflent sur leur àme, comme la feuille d'arbre qui se laisse tcmbler aux mille caprices des vents qui passent.
Leur vieille tante paternelle, mademoiselle Gerlrude Ro but. se chargea de toute la partie des petits approvisionnemens île bouche C'était une véuérable personne qui avait adopté la famille de l'eu son frère, et la chérissait de toute la bonté de son cœur, mais avec toute U bizarrerie de son caractère. Elle euil devenue peu à peu la seconde maîtresse du logis la maitresse de l'office, du vestiaire et de l'infirm» rie domestique. Elle avait fini par usurper exclusivement
LOUIS DESNOYERS
ces trois attributions. La manière dont elle les gérait avait d'ailleurs engagé madame Robert à les lui abandonner sans réserve; et certes, à moins de vouloir cauicrà l'estimable demoiselle un bien cuisant ■ lïagrin, il ne fallait pas que personne s'avisât d'empiéter d'un seul pas sur son territoire. File y régnait despoliquement, et l'on eût pu dire, en style de géographe, que son empire était borné : au nord, par la gelée de groseille, qu'elle confectionnait avec un rare talent; au midi, par le café à l'eau, pour lequel aucune comparaison ue pouvait lui être défavorable ; au levant, par la cerise à l'eau-de-vie, sur quoi elle était réellement de première force; cl au couchant, par le cérat pour les engelures, qu'elle avait poussé jusqu'à ses dernières limites. Personne non plus n'apprêtait aussi bien qu'elle une crème, un flanc, un gâteau de riz ; personne, un cataplasme, une compresse, un vol-auvent, une frangipane; personne, une fricassée, une tisane, un lait de poule -, personne enfin ne confisait avec plus d'art, ne distillait avec plus de science, et n'avait étudié plus profondément l'architecture culinaire, celle, par exemple, qui apprend adonner au nougat la forme d'un temple grec, d'une cathédrale gothique, d'une mosquée, d'une arabesque, d'un clocher chinois. Ainsi de vingt autres talens non moins utiles qu'agréablrs.
Je me suis plu à rendre cette justice à mademoiselle Gertrude, parce que, dans le rule exclusif de tante qu'elle s'était choisi sur la terre, il est toujours beau d'unir aux qualités du cœur les meilleures recettes en pharmacie, en confiserie et en pâtisserie. Il faudrait n'avoir jamais été neveu ni niè< e, pour n'être pas de cet avis.
On ne lui connaissait qu'un seul petit défaut : c'était son habitude de prendre toujours le contre-pied de l'opinion des autres; c'était la mauvaise grâce qu'elle mettait à obliger son monde, bien qu'elle se fut sacrifiée pour épargner le plus léger mal à autrui ; c'était enfin sa manie de grommeler sat:s cesse, de quelque service qu'on la priât, et de jurer à mi-vo,x qu'elle ne le rendrait pas, alors même qu'elle s'empressait cl-1 le rendre.
Les bourrasques de mademoiselle Gertrude éclataient de préférence sur le tuteur de Robert, quoiqu'elle lui fut sincèremei-.t attachée au fond de l'âme, il était bien rare que ees deux personn ges ne fussent pas en état de guerre, civile. Leur bonne intelligence n'était jamais qu'un armistice plus ou muins long, surtout dans la pensée de mademoiselle Gertrude. Lorsqu'elle consentait à vivre en paix avec son malheureux adversaire, il était aisé de voir qu'elle voulait simplement se ménager le plaisir d'une nouvelle rupture. Je laisse donc, à juger si le départ de Robert-Robert était de nature à calmer l'humeur belligérante de la vieille demoiselle.
«—Jolie idée!» murmurait-elle du matin au soir, en tri t t'nant par la maison, et en flairant à plusieurs fois sa longue prise, de tabac « Envoyer si loiu un enfant d'où il sortirait encore du lait, si on lui tordait le bout du nezl et cela, tous prétexte de sauver la fortune de son oncle ! Ah ' je voudrais bien être plus riçhè que je ne le suis ! Je lui dirais : « Tiens, mon garçon, voilà des millions; amuse-toi; » fah-en des choux tl des rare . mais reste ici ; ne va pis » dans ce pays de cannibales, et envoie promener ton tuteur! « Car ces1 encore une de ses idées, à ce monstre d'homme ! l' n'en a jamais d'aulresl II fer.it bien mieux de voir ce q .i se passe dans ses écuries ! Mais non ! il faut q> e ce conseiller de malheur se mê'e de tout ce qui ne le regarde pas, afin de faire monsieur l'Entendu, et de se donner des airs d'importance! Au surplus, qu'ils l'envoient lûMississipi s'ils veulent! Je ne me mêle plus de rien ! Je ne veux pas qu'il soit dit que j'aie trempé les mains clans une telle horreur! »
Ainsi grommelait mademoiselle Gertrude entre le peu de dents qui lui restaient ; mais elle ne s'en occupait pas moinsa avec l'ordinaire exagération de son zèle, de la partie des préparâtes qui dépendait de ses attrlhuticns. Elle entassait confitures sur confitures, pâtés sur p'iiés, pruneaux sur pruneaux. On eut pu croire qu'elle était « hargi c d'approvisionner tout l'équipage du navire. 11 n'y avait pas un pe'il coin de vide, dans les malles de son neveu, dont elle ne profitât pour y fourrer quelques bis. uits quelques macarons, quel-
ques friandises. E'ie l'amenait ensuite devant ce grenier d'à bondance, et lui disait, la larme à Pœ'l :
■ — Yois-lu, mon garçon? c'est ici qu'est Ion chocolat. Chaque fois que tu le sentiras l'estomac un peu tiraillé, croque-s-en un morceau : cela te fera du bien. Voici maintenant quelques bouteilles de ratafia. Un petit verre de temps en temps, le matin, à jeun, ça ne pourra pas te laire de mal ; cela chassera les brouillards de la mer, surtout si tu as soin de tremper dedans un de ces cxcellens biscuils de Reims. C'est là que je les mets, vois-tu ? Pauvre cnfani quand je pense que tu vas nous quitter ! et que c'est ton maudit tuteur qui vous a fourré à tous cette belle idée dans la tête !... Ah I le vilain homme !.. Au surplus, cela ne unregarde pas : je n'ai aucun droit sur loi. Mais il fera chaud quand je me mêlerai de ce vovage !.. Voublie pas toujours que ton chocolat est ici, au fond de ta petite malle, sous celte pile de mouchoirs, entre tes gilets blancs et tes chemisettes fines... Ah! le vilain être!... Qu'il aurait bien mieux fait de rester avec ses animaux '
Monsieur Dupre était prolondément pique des sarcasmes de mademoiselle Gertrude ; mais c'était un de ces hommes qui manquent de présence d'esprit, car l'émotion, en faisant affluer trop de saHg à leur cerveau, paralyse leurs facultés intellectuelles. Monsieur Dupré se dépitait dans ces momens-là ; il devenait purpurin; sa langue s'embarrassait, et il ne pouvait riposter que de maladroites récriminations, ce qui surexcitait la verve et augmentait le triomphe de son impitoyable ennemie.
On se rappelle, du reste, que monsieur Dupré avait le tort de pousser jusqu'à la manie une sorte d'industrie agronomique, fort estimable assurément, et non moins profitable lorsqu'on l'exerce avec entente, et qu'on sait la resireindre dans de sases limites. Monsieur Dupré se livrait avec passion, el par conséquent a\ec malheur, à l'éducation dis racws bovines, chevalines tt moutonnières. 11 avait la prétention de les améliorer incomparablement, au moyen du croisement des espèces, et même d'en inventer de toutes nouvelles, ce qui l'entraînait vainemert à des dépenses considérab'es. Il y avait surtout une espèce d'animal, imité des grands quadru- ^ pèdes antédiluviens, qui représentait dans son imagination le beau idéal du bœuf. Cet idéal était devenu son idi ■ ttxe; il le méditait le jour, il en rêvait la nuii.il le poursuivait incessamment par de coûteuses expériences, comme d'aun fous poursuivent la quadrature du cercle, la pierre philosophai ou le gouvernement à l'anglaise.
•i— Cest singulier!) s'écriait- il tristement à chaque veau qui lui naissait dans ses étahles.tCeci n'est point trop mal. niais ce n'esi pas encore tùul-à-fail ei.Et pourtant, ii esi I*. mon bout, ajoutait-il en se frappant le front ; i! est là : je le vois connue je vous >ois. Dieu! quel bœuf!... quelle grosseur!.,, quelle force !... Vous m'en direz des nouvelles un jour !...Car il est impossible qu'à force d'essais je ne finisse puint par le réaliser. Je ne l'avais jamais compris aussi clai renient qu'à celte heuie. Il est là, mon bœuf! il ne me sort pas de la tète ! Rira bien qui rira le dernier
On conçoit maintenant de quelle nature dut è!re le nibui de monsieur Dupre dans les approvisionnement; maritimes qu'on préparait pour son pupille. Midame Robert eut mille peines à l'empêcher d'y joindre deux ou trois petits chevaux d'une nature toute nouvelle, à ce qu'il assurait. Le cheval est l'auii de l'homme. »s'écriait-il ; « cela peut être utile dans toutes les circonstances de la \ic » Mais du moins ue putelle refuser d'admettre : une douzaine de moutons-modèles, les seuls de leur espèce qui ne fussent pas morts de laclave léc ; une vache perfectionnée dont le lait dev.ni è re excellent, lorsqu'elle en aurait ; plusieurs rju >r tiers de bœuf et devenu. préparés d'une manière tome nouvelle, ei qui louie
on eûl trouvés délicieux, ti par la suite on n'eût été oblige de les jeter à la mei faute de dents assez fortes pour; goûter.
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
Tontes les personnes de la famille s'etant ainsi partagé les prévisions malérielles, ce fut à madame Robert qu'échut naturellement la partie morale des préparatifs. Elle y pourvut avec ce goùl ci cette raison qui distinguaient chacun de ses actes. D'excellens livres furent choisis par elle, où son Mis pût trouver linéique utile distraction pendant la traversée et qui, au besoin, lui tinssent lieu de professeurs pour l'achèvement de son éducation. Enfin, comme c'était une femme aussi remarquable par ses lumières acquises que par son bon sens naturel, elle se plut à jeter sur le papier quelques idées morales qu'el'e intitula : « Conseils à mon fils, /'■ii/r h'I servir de règle dans Us circonstances heureuses et malht weiises où il plaira à la Providence de le j>la~ ■> cer. « Madame Robert, qui n'avait pas la prétention de se croire une Sévigné après avoir fait cela, comptait, pour l'efficacité de ses préceptes, bien plus sur leur maternelle origine que sur le mérite qui leur était propre. C'est qu'en effet, être séparé de sa mère par un océan de deux mile lieues, et cependant, là-bas, pouvoir lire quelques lignes tra- . éi a de sa main, et toutes emplies de ce prophétique instinct dont le cœur est si merveilleusement doué pour l'avenir de ceux qu'il aime -, en vérité, c'est la voir, c'est l'entendre encore, c'est retrouver au loin la protection de sa tendresse. Un fils ne saurait se soustraire à l'autorité de cette voix écrite. Avec quel respect ne reçoit-il pas les avertissemens de celte tendresse qui n'est point restée tout entière sur l'autre rivage, et qui l'a suivi comme un ange gardien jusqu'en ces lointains pays! avec quel abandon de nîétié filiale ne prostei ne-t-il pas sa volonté devant cette volonté tutélaire ! Avec qutlle joie ne s'abrite-t-il pas sous cette pensée qui, à travers 1 immensité, continue d^ s'étendre sur lui I C'est ainsi que le petit oiseau se réfugie pendant l'orage sous l'aile toujours ouverte de sa mère.
Robert-Robert fut pénétré de reconnaissance en recevant ce petit traité de conduite, que dès ce moment il porta sur lui sans vouloir s'en séparer jamais.
Restait à trouver un compagnon de voyage. Madame Roti'ii ne voulait pas que ce compagnon filt auprès de son fils mii le pied de la domesticité, de peur que, dans l'occasion, sa parole n'exerçât aucune espèce d'autorité; mais elle ne voulait pas non plus que celle autorité fût absolue, car elle savait combien le sentiment de l'indépendance élève, moralise, inspire sagement les âmes d'une certaine trempe. Madame Robert voulait un moyen terme entre la subordination et la prépondérance; elle voulait une influence de fait et non de droit, une influence naturelle qui résultat de l'âge et des ■ntécédens dû personnage.
Le choix de madame Robert se fixa, faille de mieux sans doute, soi Toussaint Lavenette, bomme dévoué à la famille, dont il était resté le commensal plutôt que le servi leur, après en avoir été pendant longtemps le commis, l'intendant, le majordome, du vivant de monsieur Robert.
Lavenette clair âgé d'environ quarante ans. C'était moralement et physiquement l'exacte contre-partie de son jeune compagnon : une petite Ame dans un grand corps.
Lavenelle i\ait de grands pieds, de grandes jambes, de grands bras, de grandes mains, de grands doigts, de grandes dénis, un and cou, une grande bouche, un grand nez. Son fronl seul éiaii petit. Son corps était maigre a l'excès, sa démarche déhanebée lieux et longs, u> qui lui donnait quelque ressemblance avec un télégraphe en mou veinent.
Lavenette était d'une gaucherie à eborgner tous ceux qui l'approchaient, et d'une maladresse à endommager tous 1er. objets qu'il s'avisait de toucher.
t.E SIÈCLE. — IV
Son costume enveloppait dignement l'originalité de son caractère. On était au milieu de l'Empire, mais Lavenette restait fidèle aux modes d'il y avait dix ans. Laveneile portait la cul' - de casimir canari ; le bas bleu, chiné blanc ; le soulier pointu, orné d'une boude en cuivre argenté ; l'habit ponceau, à basques tombant sur les talons, à bou tons d'acier d'un pouce de diamètre, et à courte taille : gilet écarlate, à larges oreillettes ; la i ravate de batiste bt dée, ayant à l'un de ses bouts deux op.urs percés d'une flèche, et à l'autre un autel sui monté de flammes. C'était le u de noces de feu nndame Lavenette. Enfin il portait la queue, la poudre et le chapeau à claque. Ce costume n'avait plus sa première fraîcheur; mais l'une des plus estimables quai, lés de Lavenette, c'était le soin minutieux avec lequel il disputait aux ravages du temps l'éclat de sa ebanssure, le poli de ses boutons, le lustre de son chapea", la symétrie de sa coiffure, la pureté de son linge, l'immaculé de ses habits. Lavenette passait une partie de sa vie à battre, à cirer, à raccommoder, à frotter, à peigner, à pommader et à brosser l'autre. Une tache l'eût rendu malheureux, et il fût mort d'un trou au coude. Il y avait excès sans douie dans cet amour de la propreté, m lis l'excès en ce genre est un excès louable, car la propreté peut être regardée comme la verlu du corps.
J'oubliais de dire que Lavenette. portait deux immenses chaînes de montre en acier guillocbé. Il avait eu deux montres jadis, du temps que la mode le voulait ainsi; mais de malheureuses circonstances l'avaient forcé de s'en défaire, et de ce moment il n'en avait plus j-o^sédé que les deux cordons, lesquels étaient cousus immuablement au bord de ses goussets. Quand par hasard il arrivait qu'on lui demandât l'heure, rien n'était plus comique que les efforts d'imaginativepar lesquels il s'efforçait de donner !e change au questionneur, et de détourner la conversation
Du reste, Lavenelle n'était pis moins bizarre au moral qu'à l'extérieur. Il avait une foule de ces petites manies, de ces petits préjugés, de ces petites idées, qui n'ont rien de blâmable, mais qui témoignent d'une intelligence bon raison peu droite, d'une imagination saugrenue. On dit assez communément qu'il n'est jamais irop : pour s'instruire : c'est une erreur. Il n'est jamais trop lard pour continuer de s'instruire, mais non pour commencer de le faire. Chaque âge a ses aptitudes, comme chaque s: les siennes. Il faut semer dans l'une, cultiver dans l'autre, récolter dans relie ci, cor sommer dans celle-là. C'est pendant sa jeuni sse seuleo eut qu'on peut semer en soi; e-prit, avec iiers germes de t
ohoses. Utilisez la vôtre, • tes jeune i