CHAPITRE TROISIEME
A Brest. — Douloureuse séparation. — .Simon Barigoule. — Nos héros s'embarquent pour le* Grandes-Indes. — Funestes pronostics. — Qu'est-ce?
Dès le soir même, une troupe de matelots, sous la conduite de Simon Barigoule, un des hommes de la Rapide, envahirent, d'après l'ordre du commandant Floltard, les appartenons de l'hôtel où la tamille Robert était descendue. i:n moins de cinq minutes, les malles de linge, les cfeit de provisions, tout ce qui composait les immenses approvisionuemens de nos voyageurs, passa de l'hôtel dans le canot qui les attendait au bas du quai. Cette opération causa a mademoiselle Gertrude et à Toussaint Lavenette, de bieu cruelles inquiétudes nour leurs provisions respectives.
« — Au nom de Dieu! messieurs,» s'écriait celle ci en ^'adressant aux marins qui manœuvraient ces lourdes machines avec autant de facilité que si elles eussent été remplies de duvet, et qui n'avaieBt pas même l'air d'entendre ses piteuses observations; • au nom de Dieu! allez-y donc plus doucement! vous allez tout briser!
— Au nom de Dieu ! messieurs, « s'écriait a son tour Lavenette, « ne pourriez vous point vous y prendre avec plus de délicatesse, si cela ne vous gène pas trop?
• —C'est que justement ça les gênerait de s'y prendre d'une autre manière, » répliquait froidement Simon Barigoule. » Ne voudriez vous pas qu'ils missent des mitaines pour toucher à vos ballots ! Allons donc, laissez-les faire !
— Ah ! gran 1 Dieu ! i reprenait la vieille demoiselle en étendant les bras et en trotlillant d'un matelot à l'autre : <• mais faites donc attention, monsieur, ce sont précisément, mes bou'eilles de parfait amour «nie vous bouleversez ainsi I
„ Prenez donc garde, monsieur, » reprenait à son tour Lavenette : « ce sont mes verroteries que vous manœuvrez comme si elles étaient de fer!
» — Ah ! Dieu ! et mes confitures !
> — Ah ! mon Dieu ! et mes bottes à l'écuyère !
• — je vous demande ce que mon pauvre Robett pourra faire de pareilles marmelades !
« — Je vous demande comment je pourrai civiliser les sauvages, si vous me privez d'avan.e de mes plus puissans moyens de séduction 1
„ — Soyez tranquilles !" répliquait l'impassible marin. « mes hommes ont la main faite à ça. Vos breloques en verront bien d'autres quand la mer les secouera comme dans un panier a salade! Ainsi, dormez parfaitement tranquilles. Allons, houpp ! voilà qui est fini : tout le bataclan est embarqué. Reste à en faire autant aux personnes naturelles. Partons, messieurs, partons !
— Hé quoi ! déjà ! ■ telle fut l'exclamation générale.
Le moment le plus douloureux était enfin venu! Depuis trois mois on se préparait à un départ que commandaient les plus impérieuses circonstances ; depuis trois jours, depuis
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
SOZ
le matin surtout, on se prodiguait les plus tendres caresses ; on épuisait toutes les recommandations, toutes les promesses, toutes les formules de l'adieu; bêlas 1 c'était en vain, et quand l'heure fut arrivée, il sembla à chacun que celte cruelle idée de séparation se présentait à son esprit pour la première fois. C'est qu'en effet, la raison seule prescrivait ce voyage ; et la raison a toujours tort quand elle se trouve en opposition avec les sentimens du cœur. On lui cède, comme on cède à toute force majeure : à regret, en maudissant ses exigences et en souhaitant tout bas d'en èire délié par quelque circonstance fortuite. Lors donc que Simon Barigoule eut fait entendre sa terrible invitation, le V"ile se déchira complètement : chacun vit qu'il n'y avait plus à compter sur le hasard, et qu'il fallait que le sacrifice s'accomplit jusqu'au bout. D'aussi tristes certitudes ne succèdent pas dans l'âme à de consolantes illusions, sans la déchirer, sans l'accabler. Il y eut dans toute la famille un moment de stupeur. Chacun demeura dans l'attitude où il s'était trouvé, l'air étonné, immobile, ahuri, comme s'il eût été toutà-coup frap. é de paralysie. On eût pu croire que la foudre venait de passer par la.
Enfin, Robert-Robert se jeta au cou de sa mère, puis se laissa glisser jusqu'à ses genoux, comme pour lui demander sa bénédiction. Cet acte de piété filiaie décida la grande explosion de larmes qui s'amoncelaient dans tous les cœurs.
" — Oui, oui, sois béni, mon fils ! sois béni ! » s'é^r a en sanglotant madame Robert, quoiqu'elle eût résolu de donner à tout le monde, et surtout à son fils, l'exemple de la résignation. "Sois béni! Oh! mon Dieu! conservez-moi mon fils ! »
•i— C'est fini!" s'écria la vieille tante, «je n'y puis plus tenir! je l'accompagnerai jusqu'au bost du monde!... Pauvre enfant!... Eh! qui donc prendrait soin de lui, si je l'abandonnais?... qui donc serait là pour veiller sur lui. pour lui raccommoder ses chemisés, pour lui faire sa petite tisane s'il est malade, pour lui faire tout ce qu'il y a à faire? Et moimême, à quoi donc emploierais-je le peu de temps qu'il me reste à vivre, si je n'avais plus là :; on prlit Robert, mon fils? car c'est mon fils aussi, c'est notre fils à toutes les deux ! N'est-ce pas Robert, que moi aussi je suis ta mère ?... N'estce pas?. . J'en étais bien sûre, moi!... Allons donc! on me tuera si on veut, mais je veux partir avec luil Ah! ah! mais c'est que!...
- —Pardon, excuse! » interrompit Simon Barigoule; « la consigna de guerre prohibe indubitablement toute espèce de pleurnicherie à bord de la corvette. Impossible pour le moment. Une autre fois, je ne dis pas.
» — Comment ! comment ! on m'empêchera de suivre mon neveu, mon fils, mon petit Robert ! Mats c'est une atrocité ! Elle est pire qu'un tigre, votre consigne!
» — Calmez-vous, chère amie,» interjeta monsieur Dupré, • car...
— Laissez-moi tranquille, monsieur, et ne m'appelez pas votre chère amie! C'est vous qui êtes cause du malheur qui nous arrive!
» —Ah! par exemple!... si on peut dire!...
» — Désolé d'.nterrompre d'aussi doux momens, » reprit alors le vieux marin ; « mais le temps presse : ne nous amusons pas à la bagatelle de la porte. Filons, filons I
— Oli! monsieur le matelot," s'écria tout le monde , encore un moment, je vous en prie.
» —Plus qu'une minute, monsieur l'officier ! vous serez bien aimable!
► — Plus qu'une seconde, monsieur le commandant, vous serez bien gentil!
" — C'est que nous l'aimons tant, monsieur l'amiral! »
Et ce disant, les jolies petites sœurs, la tante, la mère, le tuteur se pressaient autour du marin, le cajolaient, le suppliaient de la voix et du geste, eomme si leur destinée eût dépendu de la volonté du pauvre diable. Monsieur Dupré, qu'aucun? ''motion ne pouvait empêcher d'être toujours un peu maquignon, alla même jusqu'à essayer d'un moyen de séduction qu'il regardait comme infaillible :
« — Capitaine , ■ dit-il majestueusement à Simon Bari-
goule en lui secouant la main; « capitaine (car si vous n'êtes pas encore capitaine, vous n'en êtes pas moins digne de l'être), capitaine, auriez vous que que goût pour le gigot de mouton?... Hé bien ! permettez-moi de vous en offrir de l'excellent, qui est de mon ciù.et nue je vous prierai d'accepter comme témoignage de la reconnaissance d'une famille profondément affligée.
«— Ce ne serait pas de refus, , répondit Simon Barigoule; ■ mais, voyez vous, je suis fâché de vous le dire, à vous et à ces dames, tout cela, c'est absolument comme si vous chantiez Femme sensible sur l'air de Malbroutte. L'ordre est formel ; il n'y a pas à tortiller, filons !
i — Oui, oui, partons! i ajoutait Robert-Robert qui sentait la nécessité de mettre un terme à cette douloureuse situation.
o —C'en est donc fait! n s'écria la tante; il faut nous dire adieu pour jamais !...
« — Non, ma bonne tante, non, ce n'est pas pour jamais. Nous nous reverrons quelque jour.. . bientûi , peut être !
" — Ah ! mon ami, je suis trop vieille pour l'espérer. Mais j'y songe !... pourvu du moins que ces malotrus n'aient pas mis tes confitures en compote!... Ils en sont bien capables!... Il ne manquerait plus que ça! Ah ! mou ami, quand tu reviendjas, il y aura longtemps que ta pauvre lante sera allée rejoindre ton brave et digne homme de père!... Aie bien soin de toi, entends-tu?... Prends bien garde de te mouiller les pieds!... Couvre toi bien chaudement!... Ne te laisse manquer de rien !... Ah ! mon ami, que n'ai-je des millions ! Ce funeste voyage ne s'accomplirait pas. Je te dirais: ■ Tiens, prends-les, ils sont à toi, fais en des • houx et des raves, et ne nous quittejamais!... > Aussi ai je bien promis de ne me niêier de rien!... N'oublie pas surtout que ton chocolat est dans la petite malle, au fond, entre tes cravates et tes chemisettes fines... Ah! mon pauvre enfant, viens donc, viens don» , que je t'embrasse encore une fois ! la dernière sans doute!...
i —Mon frère, mon bon petit frère! » s'écriaient de leur côté les charmantes petites sœurs en se pendant au cou, au\ bras, aux jambes, à l'habit de Robert. « Pense toujours à n us! aime-nous toujours bien! surtout ue manque pas de nous écrire! Tu nous donneras de tes nouvelles aussitôt que tu seras arrivé, n'est-ce pas ? »
Et les pauvres petites pleuraient bien fort.
« —Adieu, mon cher pupille! » dit à son tour monsieur Dupré, qui n'était pas moins ému que les autres, mais qti, vous vous le rappelez, avait la détestable habitude de faire de mauvais jeux de mots dans les circonstances les plus tristes et les plus solennelles. • Certainement, je gémis protondément de la cruelle nécessité où nous nous :rou»ons de te laisser faire ce voyage, quoique en définitive, ce ne soit pas la mer à boire... hi 1 hiîhi! ni!... ce n'est que la mer à traverser... ho! ho! ho! ho! c'est une simple plaisanterie... Mais, c'est égal, vois-tu? je donnerais tout ce que je n'ai pas pour avoir déjà trouvé le bœuf que je rêve depuis si longtemps. Jeté dirais, aussi bien qu'un autre : Reste ici, mon garçon ; tu es assez riche maintenant, tu n'as pas besoin des millions de ton oncle des Grandes Indes pour ê re heureux, toi et les tiens. » Voilà ce que je te dirais. Mais sois tranquille : on ne perd rien pour attendre. Je le tiens presque, mon bœuf! et j'espère bien qu'à ton retour... car il est là, mon bœuf I mou bœuf ne me sort pas de la tête !
> — Adieu, ma mère , mon excellente mère! s'écria de nouveau Robert-Robert en se précipitant uuc dernière fois daas ses bras. « Conservez-vous pour moi, pour mes chères petites sœurs , pour tout le monde. Promettez-le moi. Adieu ! »
Madame Robert prit alors à deux mains la tête de son (Ils, posâmes lèvres sur son jeune frœ t, l'arrosa d'un nouveau baptême de pleurs, et prolongea le p us longtemps possible ce dernier baiser maternel. Il y cul alors une nouvelle explosion de larmes, de sanglots , de douloureuses exclamations. Le vieux marin ne put assister à celte scène sans être profondément louché lui même. Pour la première, fus depuis bien des années, il sentait quelque chose qui semblait lui monter
LOLIS DESNOYF.RS.
du cœur dans les yeux, et qui l'empêchait d'y voir clair. Il fut lionie de celte émotion ; il se détourna, fredonna quelque chanson de mer, pt du bout de son médium , ramassa le long de ses paupières la grosse larme qui élait pies de s'en é( Lap' er, et la secoua furtivement à terre.
Toussaint Lavenette était la seule des personnes présentes qui rai restée parfaitement insensible. Ce n'était point dureté d'àme. De puissantes préoccupaiions l'empêchaient de prêter la moindre attention a ee qui se passait autour de lui. Lavenette craignait d'oublier à terre quelque chose d'essentiel à son bonheur. Il complait sur ses doigts, fouillait dans ses poches , se frappait vivement , du plat de ses deux mains, par devant, par derrière, par côté, d,.s pieds jusqu'à la tête, pour vérifier si sa cargaison portative était au grand complet. • — Ah çî ! voyons , » se disait-il tout bas , « ai- je tout ?. . N'oublié je rien ?. . . Ai-je mon mouchoir de poche?.. . Le voici. Mes lunettes?... Les voilà. Non. . cette grosseur là, ces! ma tabatière. Où sont donc mes lunettes?... Ah! bien, bieu ! les voici dans ma poche de culotte, à côté de mon biton de sacre d'orge. Et maiulenant, où est mon portefeuille? Bien. Et mon canif? Bien. Et mon couteau? Bien. El mes rasoirs? Bien. Et ma bourse? Bien. Et mon peigne ? Bien. Et mes gants de peau de lapin? Bien. Et mes pistolets de voyage? Bien, bien: ils sont au fini de ma malle. Et ma canne? Ei mon parapluie? où est mon parapluie? Bien, bien : dat.s le coin de la fenêire. Mais cela ne fait que qua torze objets , et tout-à-i'heure j'en avais compté quinze! Qu est-ce que c'était donc que le quinzième?... Celait, je crois, mon parapluie... mais non, je viens de le compter. Jy suis, j'y suis! c'était... du tout... si fait! c'était mon bonnet de coton !... Que diable ai-je fait de mon bonnet de coton?... »
Et Lavenette fouillait de nouveau dans toutes ses poches • et il legardait sous les chaises, sous les tables, sous lés lits! partout ; et il courait de l'un à l'autre, en s'écriant: Vous n'auriez pas rencontré, par hasard, mon bonnet de coton ?
» — Eh ! morbleu ! » lui répondit brusquement Barigoule o vous êtes donc plus borgne qu'un marsouin ! Vous devriez bien voir que vous l'avez sur la tête !
» —C'est ma foi vrai !... Parole d'honneur , je crois que j en deiiens slupide!
• - Allons, allons ! il n'y a pas de milieu ! faut que tout cela finisse, ou qu'on me dise pourquoi ! » continua tout bas le vieux Earin. . O.- donc, » ajouta-t il en élevant la voix M «père, mes petites dames, et toute la compagnie que c est assez causé comme ça ! Une fois, deux fois, trois fois levons I ancre, et filons notre nœud! que si nous restons deux minutes de plus, la corvette finira parMious brûler Ij politesse. »
Il n'y avait plus moyen d'obtenir de sursis. On parla d'accompiger le jeune voyageur jusqu'à l'embarcation, mais monîieur Dupre s'y opposa sagement. Madame Robert consentit à rester, car elle ne se sentait pas la force de supporter une seconde fois de pénibles adieux. On se sépara doue immédiatement. Monsieur Dupré fut le seul qui suivit son pupille jusque sur le port.
lavenette marchait derrière, coiffé de son immense bonnet de coton, comme s'il s? fût agi de monter en diligence Il portait sa canne sous le bras droit, et son parapluie sous le bras gau he. Il s'arrêtait à iliaque pa=, se tâïant, se touillant encore ; faisant mine de retourner à l'fcôtel, comme s'il y eût oublié quelque chose, et continuant son diemin, après avoir reconnu que sa pacotille était complète.
La vue de la mer, qui dans ce mo:i ent était peu rassurante, causa à Lavenette le léger sentiment de colique auquel il était sujet dans toutes les grandes circonstances Comme il avait emballé par mégarde le télescope dont II s'était muni, et qu'il était extrêmement ingénieux, il s'en fit un de ses deux mains, en les fermant à demi, les accolant l'une I
l'autre, et s'en servant pour regarder au travers. C'est singulier! s'éuia-t-il en apercevant In Rapide qui se balançait majestueusement au foui du port; « c'est singulier ! Monsieur de La Harpe prétend que les vaisseaux sont des vtliet flottantis. Je r.e vois pourtant pas que celui ci ressemble beaucoup à une ville!
— Vous vous amuserez à batif >ler dimanche! interrompit Sln on Barigoule. » Voilà la corvette qui nous faitsigne.' Filous! Le bouillon commence à se fùcber. Dans uninslant notre coquille de noix risquerait d'y boire un coup, tt sous avec Sans compter que les écrevisses, ces chenapans d'Anglais, nous guettent à la sortie du port, là-bas, et qu'i ne sera pas mal de profiter du brouillard et de la nuit qui tombe, pour leur passer incogénilo devant le bec. Ni vu ni connu, je t'embrouille. Allons ! houppe ! filons ! filons ! •
Robert-Robert et Lavenette sautèrent du quai dans le canot, qui se mil aussitôt en mouvement.
Monsieur Dopré revint ensuite à l'hôtel où il se garda de rien dire des mauvais pronoslics qui avaient été signalés par le marin. I! trouva tout son moude aux fenêtres des appartenons qui donnaient sur le port. Madane Robert agitait son mouchoir blanc en l'air, et faisait de grands signes de tête. Mademoiselle Gertrudc parlait encore à son neveu comme s'il eût été là pour l'entendre. Lis jolies petites sœurs lui en voyaient avec la main des milliers de baisers.
Le canot rejoigûit enfin la corvette ; mais, chose étrange, linéiques instans s'étaient à peine écoulés, qu'on vil de loin un objet informe s'éever et s'abaisser tour à tour le long des parois du vaisseau.
Quelle était celte masse mobile, qui certainement ne fai sait point partie des sigoaux ordinaires d'un navire ?
Les avis furent partagés sur le port, d'où l'on considérait ce spectacle insolite. Ceux-ci prétendirent que c'était un homme; ceux là prétendirent que c'était un gros singe; enfui d'excel ens esprits, comme il s'en trouve partout pour trancher à l'amiable les questions douteuses, prétendirent que ce n'était rien du tout.