‹ Le siècleChapitre 129 sur 173 · CHAPITRE QITATRIÊME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QITATRIÊME

Ce que c'était. — • Premier accident de Lavenette. — Appareillage. — la rade de Brest. — Mélancolie. — Départ. — I.avenelte commence ses mémoires cantiques. — Meuxiènio accident. — Première apparition du Parisien ilit le B.'u</ueur fini-

— Propos sinistres. — Mystère. — Kober.-Robert et La^em-tle reçoivent de Simon Barigoule leur première leçon de marche.

— Troisième accident. — Danger. — Comment faire? — Le commandant Floitar.l.— Bravo! — la famille Robert. —Cruels bavardages. — Canonnade nocturne. — AÛVeuse incertitude.— O mon Dieu !"

L'explicaiion du phénomène était pourtant fort simple.

Il y a deux manières de monler à bord. La première consiste à gravir lestement une espèce d'escalier, formé de petites traverses de bois qui sont clouées sur II paroi extérieure du navire, e: à se bisser jusque sur le pont, au moyen d( deux cordes qui tombent de chaque côté en guise de rampes Robert -Robert monta par cette voie, mais on ne put jamais décider Lavenette à en faire usage.

•< — Allons donc ! ■ s'écriait-il, pour donner le change snr sa frayeur, > un-- telle roule n'est bonne que pour des chais ! J'estime trop ma quaHlé d'homme , ma dignité d'animal intelligent et raisonnable, pour consentira me ravaler à ce point ! Allons donc ! »

Il fallut en ployer la seconde manière, c'est-à-dire le fauteuil qni sert à rembarquement des femmes, des enfans, des Vieillards, des personnes infirmes ou peureuses. Ce fauteuil

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

descendit du haut de la vergue, au bout de sa longue corde, j et puisa Lavenette au fond de la chaloupe. Par malheur pour lui, son costume étrange avait mis de belle humeur tous les I matelots qui tiraient la corde du fauteuil. Avant de laisser | leur victime metire le pied sur le pont du navire, ils se don- j nèrent le maliu plaisir de la hisser jusqu'à la vergue, de la ■ redescendre encore, de la secouer pendant quelques minutes, I rudement, dans cette sorte de panier à salade. Il fallut l'in- ; tervention de Robert et de Simon pour raettere un terme à ce badinaçœ qui faisait jeter les hauts cris à Lavenette. Tel était le phénomène que nous avons vu intriguer si fort l'es- j prit divinatoire des curieux de B'e:t.

Lorsque les passagers furent à bord, l'officier de quart donna quelques coups de sifllet, et trois ou quatre matelots descendirent dans la poste aux choux , pour enlever les bagages.

C'est ainsi qu'on appelle le canot qui les avait amenés et qui sert, en rade, à s'approvisionner chaque matin de pain, de viande, de légumes et d'eau fraîche, pour l'équipage, pour le commandant, pour l'état major et le poste des élèves.

Le déchargement fut bientôt opéré. Toutes ces lourdes masses passèrent de la poste aux choux dans la frégate, et furent déposées en leur place avec autant de rapidité qu'on voit les tuiles sauter de mains en mains, du bas jusqu'au toit d'une maison.

Quatre ou cinq marins avaient manqué l'embarcation du malin, et n'avaient pu r. pondre au dernier appel. Ils rejoignaient la frégate pr.r celle dernière embarcation et vinrent saluer l'officier, qui lit appe'er le capitaine d'armes, et lui dit froidement : « Aux fers! ■> en se promenant tranquillement sur le pont qui présentait alors le plus étrange spectacle. C'était comme une fourmilière. Tout y était en mouvement a dans une sotte de pêje-mêle qui ressemblait à du désordre, quoique en îéaiité tout y fut parfaitement à la place qu'exigeait le service de l'appareillage.

Tandis qu'une trentaine de matelots hissaient la chaloupe pour la placer dans le pont, entre le v»ed du grand mât et le niât de misaine, d'AUti . hissaient les canots du capitaine cl di' lïiat-major sur les flancs de la frégate; d'autres se nerqbaj ut dans les haubans, sur les vergues, dans les hune-, et s'assuraient si les manœuvres fiaient libres, si les voiles étaient prêtes à se déployer au premier commandement ; d!aulres garnissaient le cabestan de. ses barres; d'autres apprêtaient et rangeaient les cordages et les poulies ([ nt le pont était couvert ; les timoniers eufln préparaient les habit •clés, les sabliers, le loch; ainsi du reste. Tout ce monde allait, venait, montait, descendait, obéissant à la \oix de l'officier de quart, et aux siiflets des maîtres et contre vuùires, avtc autant de promptitude et de passivité, que de simples machines obéissent à la main qui leur imprime le mouvement. 'Mais cela doit être ainsi. Rien ne serait possible en mer sans cette parfaite obédience des subordonne-,

« — Mon Dieu! » s'éiria Lavenette en voyant l'officier de quart encourager parfois de la main et du pied ceux d'entre lés travailleurs qui remblaient mettre de la mollesse à exécuter ses ordres ; «mon Dieu ! quel butor I Plonger dans les fers de pauvres diables, parce qu'ils sont' arrivés quelques minutes trop tard, et ne parier aux autres qu'à coups de pied, à coups depoingl C'est de la dernière impolitesse. » Après avoir cheminé avec peine à travers le mouvement i rai, nos deux voyageurs et leur guide arrivèrent devant le commandant FlolUrd qui venait de paraître sur le pont, et dont la présence lit succéder le plus profond silence au tumulte tt aux cris.

C'était M brave et digne marin dont l'intrépidité n'était pas moins fameuse que sa sévéi ité disciplisaire et sa bizarrerie d'humeur. Une balafre lui avait partagé la figure en deux parties horizontales. Le petit bout de son nez était r st< a Trafalgar. Cette mutilation contribuait à donner à sa I iiv'-io -oiaie quelque iho»o de farouche qui imprimait la terreur.

Simon Barigoule ne l'aborda qu'en tremblant de tous

ses membres, et il dit, en lui montrant Robert-Robert et Lavenette : « Voici, commandant. »

« —C'est bien, » répondit celui-ci sans même regarder les deux voyageurs ; et, désignant du geste la partie postérieure du «avire: « A l'arrière! » ajouta-t-il. Après quoi il leur tourna le dos, et braqua sa lunette eu eôté de la pleiHe mer. « — Allons, allons ! » murmura-t-il lorsqu'il eut regardé un moment dans celte direction, « c'est un va-toutl D n'y a pas d'autre moyen. »

Le commandant emboucha alors un porte-voix, et transmit quelques paroles, inintelligibles pour nos passagers, au commandant d'une autre frégate qui se trouvait en rade non loin de la Rapide, et sur le pont de laquelle se manifesta aussitôt le même pêle-mêle que sur le pont de celle-ci.

«—Singulière manière de faire la conversation I» pensa Toussaint Lavenette.

»— Le commandant se pince le nez qu'il n'a plus, • lui dit tout bas Simon Barigoule. -C'est son tic favori, quand ça retourne mal. Il aura aperçu quelque anicroche qui le tracasse. » — Anicroche ou non, répliqua Lavenette, votre commandant me fait l'effet d'être un monsieur sans gêne. Ehl quoi on lui amène là le fils d'un de ses anciens amis, l'enfant d'une maison où je me souviens de l'avoir vu venir autrefois, moi qui vous parle, et où il était reçu à bouche gue veux-tu? eh bien! monsieur n'a pas même l'air d'y faire attention, et, au lieu de vous adresser quelque chose d'agréable, quelque question sur votre santé et sur celle de vos par rens, il ne sait que vous dire brutalement: « Arrière I 5 comme s'il avait affaire à des chiens ! »

Lavenette ne comprenait pas que le mot arrière désignait officieusement la seule partie du pont où les passagers pus* sent être en sûreté dans un tel mometit.

« — Je ne vous conseille pas de parler si haut, » reprit Slt

mon Barigoule. « Je vous ai dit que le vieux loup se gratte le

museau : ce n'est pas le moment de le tarabuster. Suivez-moi]

Simon Barigoule les conduisit à la poupe du navire etle$

y laissa.

Robert-Robert, qui voyait bien que le moment n'était pas propice pour flâner sur le poHt, s'assit prudemment sur un paquet de cordes, de manière à ne point gêner les travailleurs, et se mit à contempler le beau panorama qu'offrait a sa jeune admiration cette rade de Brest, la plus vaste, la plus sûre, la plus magnifique peut-être qu'ait creusée aucune mer. Il examina d'un œil longtemps ravi ce château qui doraine le fort, cette tour, dite de César, ces grands arbres da cours d'Ajot, cette Pointe-de-Recouvrance, cette poudrière, ces magasins de la marine, cette ligne formidable de canens, se croisant avec la batterie opposée, et formant avec elle ce fer-à-cheval si redouté quand les vents du sud-ouest y chassent les lames furieuses. Il admira surtout cette innombrable quantité d'embarcations qui peuplaient en ce moment Ja rade^ Enfin ses regards s'arrêtèrent sur cette partie du quai, d'où, les humides regards de sa famille devaient en ce même moment le chercher aussi dans l'espace, et qui ne lui apparaissait plus, aux dernières clartés du jour, que voilée d'un épais brouillard. La tête de l'adolescent retomba tristement sur sa main; ses yeux devinrent fixes, sa poitrine se gonfla, et sa ^hvsionomie prit une. expression de mélancolie profonde.

il pensait à sa mère, à sa bonne tante, à ses jeunes sœurs, à la maison paternelle, à ses camarades, au clocher du village, aux belles vallées du pays, aux plaisirs de son enfance, à tout ce qui avait joué un rôle dans le paisible drame de ses premières années. Son cœur se serra tristement à chacun de ses souvenirs, et ses yeux se mouillèrent de grosses larmes. Il y eut un moment où il regretta bien fort d'avoir quitté tout . tant de douces et faciles jouissances, pour les hasards de la vie tumultueuse où il venait d'entrer, et qui, jusqu'à ce moment fatal, avait paru si attrayante a son esprit aventureux. Si le premier pas qu'il venait d'y faire n'eût pas élé" sans retour possible, avec quel empressement il se fût rejeté en arrière I

C'est qu'en effet l'acle le plus solennel, le plus douloureux de cette vie, hélas 1 et le plus inévitable, c'est celui d'un pre* mier départ. Il n'est personne, je le dis a la louange de l'hu»

LOUIS DESNOYERS

mai) i té, personne, si insensible qu'en le suppose en toute autre circonstance, qui, en quittant pour la première fois le foyer domestique, ce paisible, ce doux i-.id de l'homme, n'éprouve au fond de l'âme une invincible tristesse, un mélange inexprimable de doux regret pour le passé et de vague terreur pour l'avenir. Il faut l'éprouver tôt ou tard, ce serrement de cœur, ce frisson de l'adieu. La vie n'est qu'un continuel départ ; la mort n'est qu'une dernière séparation. Mais qu'estce donc lorsque, comme Robert-Robert, c'est pour un autre univers qu'on abandonne, encore enfant, tout ce qu'on aima, tout ce qui nous aimai lorsque c'est pour mettre, entre son cœur et le cœur des siens, un abime de trois mille lieues I orsqu'enfin on quitte à la fois, et pour toujours peut-être, les quatre patries que Dieu a données à l'homme : son pays, le lieu de sa naissance, le foyer de sa famille, et les bras de sa mère, cette patrie suprême, cette patrie dans toutes les autres l

JOUftVAX. DES DÉC0DVERTI9 ET OBSERVATIONS MARITIMES ET AUTRES

de Toussaint Lavexuttb,

Tandis que Robert-Robert se livrait à ses mélancoliques regrets, Lavenette continuait de grommeler contre le capitaine et disposant de nouveau ses mîrTns en forme de télescope, il pivotait incessamment sur lui-même, pour mieux examiner la baie dans toutes ses parties. Si alors il lui arrivait de rencontrer quelque oiseau de mer au bout de ce télescope, il ajustait aussitôt le volatile, en allongeant les bras en simulacre de fusil: « Attends! attends! » disait-il. « Ah! si j'avais là mon deux-coups, tu ne volerais pas si vite!.. Pan!... il est mort!... Du reste, mon cher monsieur Barigoule, vous avez parfaitement raison d'appeler votre capitaine un vieux loup de mer. Il y a longtemps que je cherchais le mot : vous l'avez trouvé.Ii n'y a qu'un vieux loup qui puisse recevoir le fils d'un de ses anciens amis comme on reçoit un chien dans un jeu dé quilles! « Arrière! arrière! » Je n'oublierai ces mots-là de ma vie ! Si encore ce vieux loup, comme vous l'appelez ingénieusement, avait été occupé comme les autres, eh bien ! mais... Ah! ah! voilà encore mon diable d'oiseau, car c'est bien celui que j'ai déjà tué. Attends! attends I... Pan! pan!.. Cette fois, par exemple, je l'aurais descendu en perfection !... Oui, mon cher mensieur Simon, si le vieux loup eût été occupé comme les autres, eh bien ! mais, j'aurais dit: « Il est occupé, rien de mieux : on ne peut pas faire trente-six choses à la fois. » Mais non, vous êtes témoin qu'il flânait, les mains derrière le dos, comme un fainéant. Or, je vous demande.. Ah ça! où diable êtes-vous donc?... »

Lavenette aperçut alors, à la moitié du mât voisin, Simon Barigoule qui grimpait sur une échelle de corde, avec une merveilleuse agilité.

« — Ah I mon Dieu ! » s'écria Lavenette, « le malheureux va se casser le cou ! Quelle sottise de se promener ainsi à soixante pieds en l'air 1... Je ne les fréquente pas depuis fort longtemps, tous ces hommes de mer, mais le peu que je vois m'en donne déjà une idée bien originale!... Ma foij, puisque je suis seul, consignons sur le papier mes premières impressions. J'ai promis à madame Robert d'écrire jour par jour tout ce qui nous arriverait, et de prolitcr de chaque occasion favorable pour lui faire tenir ces détails. Excellente dame I Cela ne peut manquer de l'intéresser vivement. »

Lavenette s'assit, tira de sa poche une écritoire de corne qui ne le quittait jamais, et dont le tube, en forme de pistolet, contenait de l'encre noire, de l'encre rouge, du poudron d'or, des pains à cacheter, un crayon, un canif, un grattoir, un calendrier, un rouleau de papier, deux plumes d'argent et un petit linge pour en essuyer l'encre. C'était un véritable magasin. Lavenette posa le papier sur son genou, et se mit a écrire ce qui suit ;

Pour faire suite à VUitM'e générale desvoyagei de M. de La Harpe; ouvrage indispensable, dont le besoin se faisait généralement sentir; orné du portait de l'auteur, d'un fac-similé de son écriture, d'une notice biographique sur sa vie, et dédié à madame, madame Robert, par son très humble, très respectueux et très obéissant serviteur. — Dixième édition , revue, corrigée et considérablement augmentée.

«—Cela ne peut être qu'un premier brouillon,» dit Lavenette en suspendant son travail; «je reviendrai là-dessus en temps plus opportun ; mais, en attendant mieux, il est bon de prendre note de toutes les observations à mesure qu'elles naissent, pour n'en pas perdre le souvenir. Continuons.

a A bord de la Rapide, 15 novembre i8IO.

■ Madame,

» Les navires ne sont point des villes flottantes, ainsi que « certains voyageurs, et notamment monsieur de La'Harpe, » se sont plu à le dire, je ne sais trop dans quel Intérêt. On » n'y voit rien de ce qui constitue une ville.

» Figurez-vous une grande boîte qui serait longue et large » comme quatre ou cinq lois les magnifiques étables où mon- » sieur Dupré (au bon souvenir duquel je vous prie, par «parenthèse, de vouloir bien me rappeler), où monsieur » Dupré, ai-je dit, élève ses moutons-modèles, ses étalons » perfectionnés, et ses taureaux pir brevet d'invention.

» Figurez-vous que cette grande boite est inaccessible de » tous côtés ; à ce point que, pour y monter, on est obligé » de se faire hisser dans une espèce de fauteuil, comme on » se fait porter à l'hôpital : à moins cependant qu'on n'aime » mieux se servir de ses griffes pour grimper contre, abso- » lument comme ferait un quadrupède.

» Figurez-vous de plus, que,, sur le couvercle de cette » grande boite, s'élèvent trois ou quatre perches de diverses d hauteurs, qu'ils appellent des mâts, et qui, sauf la dimen- » slon, ressemblent aux poteaux dont on se sert dans cer- « taines rues pour suspendre les réverbères. Si c'est à cause u de cette similitude que monsieur de La Harpe appelle les » vaisseaux des villes flottantes, c'esf. pousser un peu loin la » manie des rapprochemens !

» Figurez-vous en outre que , du haut de ces immenses » perches, pendillent dans toutes les directions une foule » d'échelles, de cordages, dévoiles et d'autres guenilles, qui » donnent à toutes les parties supérieures de la boite l'ap- >j parence d'une grande toile d'araignée.

» Figurez-vous enfin que ce même couvercle est chargé » d'uuc foule d'individus de fort mauvaise mine, à qui on » distribue de temps en temps, soit des coups de pied, soit » (tes coups de poing, pour leur douner du zèle. Ajoutez » qu'ils grimpent sur ces échelles, et qu'ils se promènent » autour de ces longues perches, avec autant de facilité que » pourrait le faire l'écureuil le plus exercé. C'est effrayant à » regarder, et j'ose dire qu'il faut bien du courage pour voir » de sang-froid des gens s'exposer ainsi !

» Je ne connais pas encore l'intérieur de la boite, si tou- » tefois il y a un intérieur là-dedans; mais, quant au rou- » vercle qu'ils appellent le pont, quoique ça ne ressemble » pas plus à un pont que je ne ressemble ù une cathédrale, » je n'ai pas autre chose à en dire pour le momeut. Parlous » du personnel.

» Les officiers me paraissent de grands faluéans, qui bour- » rent les autres poui» les faire travailler, et qui passent leur • vie à se promener les bras derrière le dos.

AVENTURES DE ROBER-TROBERT

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