‹ Le siècleChapitre 130 sur 173 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

» Il en est qui n'ont pas de nez.

» Ils portent à la main une espèce d'entonnoir dans lequel » ils poussent de temps en temps des rugissemens.à la ma- » nière des bêtes féroces. Ces individus sont généralement » grossiers, mal embouchés et d'un naturel sournois. Quant «aux matelots, je n'en connais encore qu'un seul, mais ils » me font l'effet d'être doux, polis, bien élevés, d'une con- » versation délicate, d'un commerce on ne peut plus agréa- » ble, quoique fort maladroits, surtout à bisser quelqu'un » dans leur maudite boite.

» Vous pouvez voir, madame, par ce premier aperçu, que » monsieur de La Harpe a bien tort de...»

Laveuette en était là, lorsqu'une grosse poulie tomba tout près de lui, de quarante pieds de haut, par un de cesaccidens qui ne sont pas rares au moment des appareillages.

« — Gare 1 gare ! » cria du haut d'une vergue, le matelot aux mains de qui elle était échappée.

« Autre agrément, madame, » continua Lavenette. « Figu- » rcz-vous que pour rendre le séjour de cette affreuse boite >> encore plus amusant, ils y font pleuvoir d'énormes poulies »à tuer net un bœuf. Il est juste de dire qu'ils ent grand » soin de crier gare, sitôt qu'elles sont tombées. Amère déri- » sionl... Voilà pourtant ce que monsieur de La Harpe ne » craint pas d'appeler des villes flottantes .'...

» Enfln, pour ce qui est de la nourriture, il m'est encore » impossible de vous transmettre le résultat de mes obser- » valions, attendu que...»

Lavenette était en train de mouler élégamment le crochet del'c final de ce que, et d'ajouter au q, selon son habitude, une foule d'enjolivemens, lorsqu'une violente secousse le renversa de son siège. La frégate venait de s'ébranler ; les matelots étaient accourus aux barres du cabestan, et au son du fifre qui doublait leurs forces en les régularisant, ils avaient enfin arraché l'ancre. L'officier de quart lit hisser les focs, larguer les huniers, et orienter toutes les autres voiles que la grosseur du temps permettait de mettre dehors. Le bâtiment gouverna et prit de l'air. Il entra dans le goulet, petit détroit par lequel les vaisseaux communiquent de la rade avec la pleine mer. Il eut bientôt dépassé la roche Morgan, que sa croix de fer révèle encore au milieu de l'étroit passage,alors que la mer recouvre le roc fatal sur lequel se sont perdus deux des plus beaux navires de la marine française, le Polymen et le Républicain.

Ce fut surtout en ce moment que la frégate ressentit l'effet des lames qui baltcnt presque toujours avec une extrême violence les rochers du cap Finistère.

Lavenette s'était laissé choir, mais Robert-Robert avait eu assez d'adresse pour s'accrocher au bord, et s'était ainsi préservé d*uue chute inévitable pour quiconque ne s'attend pas à ce premier roulis. Avant de reprendre son équilibre, la frégate se balança quelques instans sur ses deux côtés; Lavenette fut donc renversé en arrière, lorsque le bâtiment se pencha du côté opposé, puis en avant, puis en arrière, roulant ainsi d'un bord à l'autre, comme une boulette de pâle qu'on promène sur une surface plane pour lui donner une forme oblongue. Les matelots, dont les imprécations de Lavenette contre les villes flottantes avaient attiré l'attention, ne purent s'empêcher de rire à la vue des exercices gymuastiques du pauvre homme, et se livrèrent à cette verve de grosses gaîtés qui leur est habituelle.

« —Oh 1 oh ! » disait l'un, sans se déranger de sa besogne, « voilà un gaillard qui est d'une fameuse force sur la culbute I »

o — Tu ne vois donc pas que c'est un élève de monsieur Franconi, » répliquait un Parisien, car je ne crois pas qu'il y ait quelque endroit en ce monde où l'on ne trouve un Parisien, o Attention ! « continuait-il. « Ceci vous représente le grand saut de la baleine, lorsqu'elle va prendre sa respiration de dessus la grande Océan. Entrez, messieurs et dames 1 la vue n'en coûte que la bagatelle de rien du tout. Entrez! voilà l'instant, voilà le moment! »

Les éclats de rire tirèrent enfin Robert de ses tristes pensées. Robert se leva vivement, et voulut imposer silence aux mauvais plaisans : mais, dès qu'il fut debout, il chancela

lui-même, et faillit de tomber. Le Parisien apprêtait déjà quelques quolibets sur son compte, lorsque la grosse voix de Simon Barigoule se fit entendre et mit fin à cette burlesque scène.

« —-Assez causé comme ça 1 » s'écria le vieux marin qui grondait toujours et goûtait peu la plaisanterie. «.Respect tons les infirmes : nous ne savons pas ce que nous pouvons devenir un jour. Avec ça que le quart-d'heure est mal choisi pour la farce. Le commandant fait une mine de loup, et continue de se pincer le bout du sez qui lui manque. Jamais je ne l'ai vu se le démantibuler de cette façon-là. Oh doit s'en ressentir à Trafalgar. Or donc, vous savez ce que parler veut dire. Il y a par-là quelque écreviste sous roche. » — (Cest ainsi que Simon Barigoule appelait invariablement les Anglais, à cause de leurs uniformes rouges.) • Le vieux loup a encore bon nez, quoiqu'il ne lui en reste guère, et il aura senti ça. Tant mieux I Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais il y a longtemps que la main m'en démange 1 Du reste, ce qu'il y aura d'avantageux pour Sa Majesté 1 Empe- , reur des Français, roi d'Italie et de tout le tremblement, *• c'est que, si nous lui dépensons quelques onces de poudre celte nuit, nous lui ferons, en revanche, des économies de bouts de chandelles. Voilà qu'il va faire nuit comme dans le fin fond d'un four, et avec ça, un brouillard à se casser la tête centre soi-même : hé bien ! il n'est pas plus question d'allumer la moindre petite lanterne, que si nous étions en plein midi. Le commandant a ordonné d'éteindre tout ce qui ressemblait à une mèche. C'est curieux, pas vrai ? Heureusement que la raillante, qui a passé le goulet un instant avant nous, n'a pas fait de même, comme il vous est encore facile de vous en procurer la satisfaction. On dirait d'une chapelle illuminée. Ça fera du moins que nous ne risquerons pas de nous cogner la caboche eontre elle. Par ainsi, à la besogne 1 et attention au commandement I II pourrait bien y avoir du branle-bas cette nuit. •

Barigoule avait aidé Robert et Lavenette à reprendre une position un peu plus perpendiculaire.

« — Quant à vous, mes beaux muscadins, » conlinua-t-il, « votre chambre est prête. J'ai ordre de vous y conduire , et si je puis vous insinuer un conseil, c'est de ne pas venir gober l'air par ici, cette nuit. Le temps n'est pas beau, comm, vous voyez, et il y aura peut-être à y attraper des choses encore plus malsaines que des rhumes de cerveau.

» — Ah! mon Dieu! » s'écria Lavenette.

» — Qu'est-ce qui vous prend donc, mon brave homme? et lui demanda le Parisien.

» — Rien, rien... un léger sentiment de mal de cœur... J'y suis assez sujet... et vous sentez qu'après ce qui vient de m'arriver... Ces hommes-là, • continua-t-il à part, « vous ont des paroles d'un sinistre qui donnerait la colique a un mort!...

■ — Filons, liions 1 • continua Barigoule.

» — Volontiers. Donnez-moi seulement le temps de ra« masser les feuillets de mon Journal, ainsi que ma plume et mon écritoire.

■ — 11 parait que^ous êtes savant? Vous savez écrire, et peut-être lire aussi? Vous êtes un mortel bien fortuné I Mais j'y pense... Pourquoi pas?... taisons un marché. Une supposition que vous m'apprendriez à écrire, et même à lire? moi, je vous piloterai à bord; je vous dresserai à marcher proprement, au lieu de pirouetter sur la pointe des reins, comme vous vous en donniez le passe-temps lout-à-1'heure; je vous éduquerai à courir sur les enfléchures, comme un mousse sur les marches de l'église de Recouvrance.

»— Etmoi, ajouta le Parisien, je vous montrerai à épisser les câbles, à faire des queues de rats, et autres enjolivemens del'existence du matelot. Ça vous va-t-il ?

„ — ce n'est pasde refus,» répondit Lavenette qui s'était mis à quatre pattes pour courir après les feuillets de son juurital que le vent promenait sur celte partie du peut. « Voici d'ailleurs monsieur Robert qui se fera également un plaisir de vous donner une teinture de mathématiques transcendantales , de grec, de latin, de botanique et de chimie.

»— Connais pas,» reprit Barigoule; i mais c'est égal,

LOUIS DESNOYERS

vous pouvez compter sur mei, jeune homme. Moi d'abord, je vous ai pris d'amitié dé:, le premier moment, à cause de malame votre maman, qui est une femme superbe, et fort sentimentale, que seulement de la voir pleurer, je ne vous le cache pas, ça me faisait une peine d'enragé. Et aussi à cause de vos jolies petites demoiselles de securs, qui sont encore pas trop mal fabriqu-'es pour leur âge, elles peuvent s'en vanter! Et aussi à cause de votre estimable tante, qui est peut-être un peu embêtante, sauf le respect que je lui dois, avec ses pots de confitures et autres légumes qu'elle a toujours peur qu'on ne les ébrèche, mais qui ne laisse pas non plus que d'avoir le cœur sur la main. Et aussi à cause de votre gros papa de je ne sais quoi, soit père, soit aïeul, soit trisaïeul, soit ce qu'il voudra, n'importe ! qui me fait l'effet d'être un fort brave homme; et que j'ai été extrêmement flatté des gigots de mouton perfectionnés qu'il m'a offert» pour ma consommation ; et que je n'ai qu'un regret, c'est d'avoir été obligé de partir sans leur dire un petit mot. Et aussi a cause de... mais non, je crois que c'est tout. Ce que je voulais dire, c'est une autre personne que j'ai connue, il y a plus de dix ans, à trois mille lieues d'bi. C'était un coqà.-î'âne. Or donc," marché conclu. Et, voyez-vous, pour ce qui est de haler sur un grelin, de s rrer une voile proprement, de manoeuvrer rondo une embarcation, et autres lacéties diverses, Simon Barigoule est bon là ! Je p?ux même dire, sans trop me caresser les os dos jambes, que je manie pas trop mal l'anspect et la gaffe. Il n'y a qo* potir l'aiphabette, le trottinement de la plume, et surtout l'- il' métrique, quant à ça, bonsoir ! Je m'y tonnais comme un boulet de 25 à faire la planche entre deux eaiix !

» — Ainsi, » interrompit Robert-Robert, « vous m'enseignerez comment on appelle toutes ces cor .!: .-, tous ces niais, toutes ces voiles? Vous me conduirez partout : en haut, sur ces petits planchers (il montrait les hunes) qui sont au mi ieu des mâts; et en bas, au fond de ce grand i r. w si nofrque j'ai remarqué en traversai le pont (il désignait la L'aie) ?

• — Oui, jeune homme," répondit le Paris en. « Nous vous apprendrons à parler notre idiome comme ] -ère.

» — Ma foi ! » reprit Laveneite qui cou inuait de courir à quatre pattesaprès les feuilles de son Tournai s;.ns pouvoir les atteindre, • ce n'est pas de refus. Cela me parât étie un fier baragouin !

» — Et puis, » reprit Simon, » je vous liimbaÏÏeYai partout, depuis la quille jusqu'à la girouette du grand n ât. Vous verrez qu'il y a encore pas trop ma de choses dans une carcasse de frégate, et que ça digère de fameux morceaux. Mais suffit ! nous avons le temj s de caûsi r de ça. Nous aurons tiré p'us de trois bordées, allez! et même plus de quinze cents, avant de crier : « Mouille,» a l'île Iiourbon. Pour lors, si je sais écrire, et même lire, je serai assez savant pour devenir quanior-màître. Ça me suffira pour le quart d'heure. Nous verrons par après !

» — Ah! mon Dieu ! » s'écria de nouveau I.averette qu'une secousse du bâtiment venait de rejeter sur le flanc.

» — Qu'est-ce qui vous reprend encore?

» — Ce qui me reprend ?.. Vous ne sentez donc pas que ça remue de nouveau?... Drôles de villes flot!...

■ — Faut pas que ça vous étonne, «interrompit Barigoule qui avait entendu plusieurs coups desifflet dont il comprenait parfaitement le sens. « Nous voila tout-à-fait sortis du goulet. Le commandant vient encore de donner l'ordre de changer de route. Je ne sais pas trop pourquoi. Ce n'est pas du tout la bonne. Mais il faut qu'il se manigance quelque chose d'extraordinaire pour c.tle nuit, car je m'y connais, vôvezvous, et tout ce qu'il commande depuis trois heures, ça n'est pis plus naturel que du vin decantinier.

» —Raison de plus, les amis, pour aller vous coucher tranquillement dans vos balançoires, » ajouta le Parisien. « En avant, marche, et prenons garde ! Il y a par là des choses qui vous coupi ni une jambe, dedans l'obscurité, aussi proprement que le premier carabin venu. Il y m a d'autres qui vous fendent une tête comme si c'était une huître. Il y en a aussi qui s'entortillent dans vos jambes comme uu serpent à sonnettes, et qui vous font plonger la ligure la pre-

mière sur les planches dn pont. Tout ça, c'est très mal sain. Gare à vous! Voilà le m ment de prendre notre première leçon de danse. D'abord et d'une, ce n'est pas sur mer comme sur terre. La prerifiéreTecette, pour marcher comme il faut sur mer, ce n'est pas de mettre les deux pieds l'un devant l'autre. Au contraire. Vous allez voir. Mais primo et d'une, larguez-moi un peu, papa Laveneite; que si vous continuez de vous pendre après le collet de mon paletot, vous allez le déchirer en mille briques... Bon!... Et maintenant, faites comme moi.

Le Parisien se plaça un peu en avant de ses deux élèves, à la façon des tambours majors, et i! continua ainsi, en marchant à reculons:

— Or doue, attention ! Voilà un petit coup de roulis. Profitez de l'occasion : mettez le pied droit en avant : position de la créature humaine qui veut arpenterdu terrain .Bon !... Ecarquilkz les jambes, et penchez-vous sur tribord!... Bon!... Et maintenant, le navire se relève: partez du pied gauche... Bon !... Penchez-Vous sur bâbord... Eearquillez les jambes... Ne craignez pas de vous fendre en deux : vous n'en serez que pus ingambes. Généralement parlant, les gens qui Ont l'àvantà ;è (L'é re fendus jusqu'aux deux oreilles sont extrêmement favorisés sur mer. Et maintenant, suive z bien ie mouvement du navire. Ce n'est pas ça, papa Lavenette!... Fendez-vous comme si vous vouliez faire le grand écart !... Vous fferez connaître ça, vOhs qui faisiez si bien le saut périlleux tout a-1'lieure !... Fendez-vous!... Donnez de la bande à tribord ■! Fendez-vous ri..' Donnez de la bande à bâbord!... Voyez comme votre jeune camarade écarquille déjà bien ses petites jambes, lui!... Ce jeune homme irait loin, s'il voulait s'en donner la peine, et rester avec nousl Je ne lui donnerais pas six années de ce train, pour ctre capitaine des mousses. Or donc, fendez-vous toujours, papa Lave; ette !... Dn drôle de nom que vous avez là!..! mais enlin ça n'est pas votre faute : chacun son idée... Fendez-vous! vous dis-je. Si vous continuez de celle manière, vous ne serez pas en état de faire une lieue en trois cent soixante-cinq jours !

" — Oh! ma foi, j'y renoneela s'écria Laveneite, tout disloqué des efforts qu'il venait de faire pour conserver un peu d'aplomb sur ce terrain mouvant « C'est-à-dire, mon cher monsieur, que si vous ne trouvez pas un autre moyen de m'a pp rendre à marcher ià-dessus, je me couche là, dans un petit coin, peur n'en plus bouger qu'à notre arrivée à Bourbon! Ah! certainement, si avec ses prétendues viles flouantes, monsieur de La Harpe ne m'eût pas abusé d'une manière vraiment odieuse, je n'eusse jamais consenti, malgré mon dévoument sans bornes pour l'excellente famille Robert, à venir faire ainsi le polichinelle sur les planches de votre exécrable carcasse !

» — Allons calmez-vous,» reprit le Parisien,- « c'est un peu tard maintenant pour vous en mordre les doigts. Donnezmoi le bras : ça VOUS soutiendra. Nous reprendrons nos exercices dans un autre moment. Avec ça qu'on finit par n'y voir pas plus clair que l'ordonnance ne perte. Donnez-moi le bras, vous dis je. Et vous, mon jeune cadet, donnez le bras à à moncamarade. Votre vie à tous les deux n'en sera que plus l'abri des talcehes, à travers tout le bataclan eu nous sommes plongés maintenant. Levent/rmVW, et la baraque commence à danser plus fort que jamais. Seulement, quant à vous, papa Laveneite, si j'ai encore un bon conseil à vous infiltrer, de jour comme de nuit, eh bien ! mon garçon, c'est de ne pas veus accrocher pourvois soutenir, comme vous le faites depuis un quart d'heure, à tous les (Ordages qui ont l'honneur de se trouver sur votre ehenrlri'. Çl pourrait vous causer de graves incommodités, je vous en préviens afin que vous le sachiez! »

Le Parisien ; as si bien dire pour le moment.

L'effet suivit de près k menace. A peine achevait-il de donner à Laveneite ce sage avertissement, qu'il sentit le bras de ce dernier s'arracher vivement du sien.

• — Holà! papa Toussaint, que faites vous donc? i s'é'riat-il. Et ce disant, il regarda autour de lui. Pas le moindre Larecette.

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

« — En voilà unesévèrel » reprit le marin. « Où diable est-il?

» — Au secours! au secours! » clama tout-à-coup une voix lamentable qui semblait provenir du ciel. « — C'est la sienne ! » s'écria Robert.

Robert, leParisienet Barigoule levèrent aussitôt les yeux dans la direction d'où celte voix paraissait venir, et ils aperçurent dans l'obscurité une masse incolore que le roulis du navire, naturellement plus fort à cette élévation que sur le pont même, faisaitalorsse balancer dans les airs, au-dessous de la vergue du grand mât, à environ cinquante pieds de haut, de droite à gauche, comme ie pendule d'une horloge, au risque de se briser contre le mât, contre les enfléchures, contre les poulies, contre tout ce qui se trouvait à quarante pieds à la ronde.

Robert-Robert et surtout Barigoule, qui pouvait mieux apprécier toute l'imminence de ce genre de péril, éprouvèrent une sueur froide a la pensée que cette masse incolore ne pouvait être (iue leur malheureux compagnon.

« — Est-ce vous, Lavenette, est ce vous? » lui crièrent-ils. Mais le pauvre diable ne les entendait pas, et continuait de clamer.

C'était bien Lavenette.

Voici quelle était la cause de son effroyable mésaventure. Le bras du Parisien ne lui paraissant pas un étai assez sur, il s'accrochait en route, comme ce dernier le lui avait reproché, à tout ce qui se présentait. Or, comnrâ il venait de saisir la drisse qui sert à suspendre la vergue du grand hunier, une forte secousse dubàtiment lui fit perdre l'équilibre, et lâcher le bras de son conducteur. Pour ne pas tomber à plat sur le pont, il saisit vivement, de la main qu'il venait de dégager, la drisse qu'il tenait déjà de l'autre. Mais, en ce moment même, soit vétusté, soit violence du vent, soit toute autre circonstance, ce cordage se rompit, sous l'effort de Toussaint, un peu au-dessous de ses deux mains, et, remontant subitement par l'énorme poids de la vergue qui redescendait en sens inverse, emporta violemment le pauvre homme qui le serrait alors de toutes ses forces.

« — Le malheureux 1 » disait Robert-Robert, a qui le danger de son compagnon causait us véritable désespoir. «Comment faire pour le sauver?... Messieurs, messieurs, « ajoutait il en s'adressant ;uix matelois que les cris continuels de Lavenette faisaient accourir de toutes parts, « au nom du ciel que voulez vous? que demandez-vous? Tout ce que j'ai vous appartient; mais sauvez mon vieil ami, ou dites moi du moins quel moyen il faut prendre. Parlez! par où faut-il montei^àhaut?... où? comment? avec quoi?... Au nom du ciel ! dites ! dites!... je vous en serai Lieu reconnaissant !... Mai parlez donc, messieurs, parlez donc! Vous voyez bien que c'est un homme I... vous voyez bien que cet homme \a setuerl... Oh! si ie savais1.... si je pouvais!... s'il faisait jour seulement!...»

Kt en parlant ainsi, l'excelli ni jeune homme courait d'un air -égaré sur cette partie du pont, cherchant quelque moyen de porter seeours à son vieux compagnon.

« — Allons, allons, p< -i /. trs iquille ici, jeune homme, » interrompit Simon Barigoule qui .-ivait passé tout ce temps a ruminer quelque projet de salut. « Nous ne vous répondons pas de le tirer de la, votre monsieur Lavenette; mais nous allons essayer. Restez ii i, car vous ne pourriez que vous exposer inutilement, ce qui ferait un embêtement de plus, il y en a bien assez d'un. Contente/, vous de lui crier qu'il tienne bon. Quant à nous, I s enfans, en avant les grilles! et vive-

Li - malelol ■ pré eus se mirent ,'t grimper .Unis toutes les .1 moins de deux si eut de'pen ai s au bi tbans,

partout où il était possible de saisir au passage le malheu Lavenette, lorsqu'il arrivait successivement à la portée de l'un

d'eux, par le mouvement d'escarpolette que lui imprimait le roulis du bâtiment. On eût cru assistera un de ces jeux de paume où les joueurs sont disséminés dans tous les ioins, attendant avec impatience que la balle revienne à eux.

« — Au secours I au secours ! » continuait Lavenette. dont fa voix de plus en plus faible témoignait de l'affaiblissement graduel de ses forces. Et en effet, quoique la terreur les eût centupléesd'abord, et l'eût fait secramponner au fatal cordage de manière à y planter ses ongles, voilà qu'elles l'abandonnaient peu à peu. Ses doigts cédaient l'un après l'autre. Ce fut bientôt un de ses bras qui retomba pesamment et comme paralysé. Deux secondes encore, et l'autre i édait aussi.

Lavenette allait être précipité. Et rien pour le recevoir dans sa chute: rien que l'abîme ou le pont, selon le degré d'élan que le mouvement oscillatoire du navire aurait imprimé à son cadavre. Nous disons son cadavre, car c'était la mort dans les deux cas.

« — Tenez bon, mon ami, » ne cessait de crier Robert. « Tenez bon ! Oh! mon Dieu!...

ir — A moi ! — A toi 1 — A lui ! » criaient de leur côté les matelots en tendant la main pour saisir Lavenette à la volée, comme si c'eût été le battant d'une cloche.

« — Je l'ai touché ! » disait l'un.

» — Le pan de son habit m'a donné dans l'œil I » disait l'autre.

"— Un peu plus, je l'empoignais par la jambe-? » disait un troisième.

» — Au revoir, mon brave homme, » disait burlesquement le Parisien, lorsque le patient venait de passer devant lui ; car il ne pouvait y avoir circonstance si grave qui empêchât ce blagueur fini, comme l'appelaient ses camarades, de se livrer à sa verve de quolibets. Mais une autre fois, continuait-il ; quand vous reviendrez dans ce pays-ci, tâchez de me donner une poignée de main. Que diable! vous avez l'air de prendre mon bras pour une enseigne-!

i> — Ah !je le tiens ! » s'écria enSn l'intrépide Simon qui, pour sauver Lavenette, s'était glissé sur le ventre le long de la vergue la plus1 proche de lui, et dans une position non moins dangereuse, à l'adresse près.

» — Fameux! fameux! » répétèrent tous les autres... « A lui le pompon !

» — C'est singulier! » reprit alors Simon en élevant jusqu'à ses yeux l'objet qu'il tenait ; « c'est singulier comme le particulier est léger! Ah! pardieul je le crois bien !... ce n'est que sa perruque!...

•> —Ah ! mon Dieu! o s'écria ie marin, « regardez donc, vous autres!. ..il me semble que rien ne pendille plus au bout delà corde!

— Tombé! » crièrent tous les matelots, qui s'empre rent de redescendre sur le pont.

■i — Où ça ?

ii— A lamet !

» — De quel côté?

» —A tribord!

» —Non, à bâbord !

» —Si, à tribord !

ii — Un homme à la mer ! répéta l'équipage avec un profond sentiment de pitié et d'effroi ; (\iï, de tous les genres de moitqui l'environnent, c'est celui que le marin regrtttc le plus pour Ls autres, et qu'il redoute le moins pour lui.

«—A la mer! ■ se dit Robert-Robert; « eh bien! tant mieux!... j'orne mieux cela!... paie qu'au moins' ,.» Il n'acheva p

— Deux hommes à la nier! » crièrent les mêmes voix. 'i— un!...» reprit Simon Barigoule.

■ Qui diable ça peut-il être?... Ah ! mille tremblemens !... Je parie que!...' 11 n'acheva pas.

» — unes à la mer ! ■ crièrent les mêmes voix.

Et les m ent

de jeter des cordes dans toutes les directions.

, i r d'un lel sec es trois mi anl plus que le navire les laissait n pouvait leur offrir quelques chances de

LOUIS DESNOYERS

que la frégate suspendit sa marche, et que l'on mit quelques embarcations à leur recherche.

« —Au canot ! au canot ! • tel fut bientôt le cri général ; mais il fallait l'autorisation du capitaine. L'officier de quart se présenta devant lui. Ce dernier, pendant tout le tumulte, é.ait demeuré impassible, loin du lieu de la scène, ouupé à pincer théoriquement le bout de son nez resté a Tntlalgar, et à observer sur l'harizou les mouveraens de certaines lumières fort nombreuses, qu'au milieu du brouillard on ne pouvait guère distinguer qu'avec le télescope. Ces vagues lueurs provenaient sans doute des vaisseaux anglais en croisière, et peut-être aussi de la frégate frauçaise qui avait quitté la rade un peu avant le départ de la Rapide.

■< —Commandant, » lui dit l'officier de quart, « trois hommes viennent de tomber à la mer.

» — Qui sont-ils ?

« — On l'ignore. Que faut-il faire?

»—Rien. Tant pis pour eux! je ne puis m'arréter. Mes combinaisons sont prises. Une minute de retard peut nous perdre, et avec nous toute l'escadre française de la mer des Indes!... Marchons! »

L'officier porta tristement cette réponse aux matelots. Le Parisien prit alors la parole:

« — Àh! il ne veut pas s'arrêter une minute! « dit-il; ■• eh bien ! qu'il gouverne sa mécanique lui-même. Nous ne pouvons j as voir périr des nôtres sans essayer de les secourir. S'il nous force à y laisser notre carcasse, qu'il s'en tire comme il pourra ! Et voilà 1 C'est une bonne farce à lui faire !

» — C'est ça!» répétèrent les autres. « Qu'il s'en tire comme i! pourra ! c'est une fameuse farce ! ■>

» — Quatre hommes à la mer !

» — Cinq hommes à la mer 1

» — Six hommes à la mer !

■ — Sept hommes à la mer ! •

Tels furent les cris qui se firent successivement entendre, et que les maielots restés sur le pont, tout prêts à se précipiter à leur tour, se plaisaient à pousser par esprit de bravade, pour faire bisquer leur chef.

L'officier de quart s'empressa de retourner vers lui :

a — Commandant, » dit il, «vous connaissez la mauvaise tête de ces gaillards. Les voilà qui se font un point d'honneur d'aller au secours de leurs camarades. Us sont capables de se jeter tous à l'eau. Que faut-il faire ?

» —Huit hommes à la mer ! » clamait en ce moment mêQje le restant de l'équipage.

» — Les misérables ! » s'écria le commandant Flottard ; « ils mériteraient!... »Et en disant cela, il bris» de i sa grande lunette sur le dos d'un pauvre mousse, fort innocent en vérité, qui passait tout près de là. «'Ils nuis perdront,* ajouta-t-il en se promenant de long i n large, avec la plus grande agitation. « Ils nous perdront !.. Voici justement la lune qui se lève!... Les misérables !... Ils me payeront cela!... Faites ce. que vous voudrez !»

Le capitaine dit, et se remit tranquillement a i I l'horizon, en tirant le bout absent de son nez, avec plus de force et de bonne foi que jamais.

Dès que son consentement fut connu de l'équipage, ce furent d'interminables acclamations : ■ Bravo! vive le commandant! » Canot, chaloupe, poste aux choux, tout fut mis à flot comme par enchantement. La frégate suspendit sa marche. Mais hélas ! trop de temps s'était écoulé, trop d'espace avait été franchi, et la mer était trop grosse en .ce moment, pour qu'on osùt compter beaucoup sur l'efficacité de ces tardifs secours.

Tandis que ces êvémmens se passaient à bord de la lia-

;rs d'un autre genre agitaient la famille Ro

bert,qu'à la ûnduchapiti snt nous avons laissée aux

fenêtres de l'hôtel de l'Ancre, sur le port de Brest, cherchant

encore des yeux, au milieu de l'obscurité, la frégate sur la-

quelle venait de s'embarquer Robert-Robert, et qui déjà. n'était plus dans la rade. Je n'essayerai pas de peindre tout ce qu'il y avait de tristesse dans l'attitude de celte famille dont chaque membre était là, immobile et sans voix. Ce sont des momtns bien douloureux, ceux qui suivent une séparalion de ce genre ! Le corps seul est là, mais l'àme, où estelle ? A travers l'espace, sur les pas de celui dont elle pleure l'absence, et s'abandonnaut à toutes les appréhensions de la tendresse.

Ces appréhensions ne devinrent bientôt que trop légitimes pour la famil e Robert. Des conversations très animées s'établirent peu-à-peu dans les groupes que le départ mystérieux de la Rapide avait fait stationner sur la partie du port qui était voisine. On pouvait tout entendre des fenêtres de l'hôtel.

" — C'est singulier! » disait l'un,» on ne voit pas le moindre feu sur la frégate !

» — Cela prouve, » répondait quelque méchant loustig comme i! s'en trouve partout, » cela prouve que le commandant Flottard n'est pas ami des luntièrèt. Hi ! lu ! hi ! hi !

» — Hi I hi ! hi ! hi ! » répétait la foule, qui trouvait naturellement très bon ce détestable calembour.

— C'est peut-être qu'il s'est décidé à ne pas mettre à la voile aujourd'hui, à cause de la croisière anglaise qui a été signalée en vue de la rade.

» — Du tout! qu'il demeure eu qu'il parte, ce n'est pas une raison pour ménager son huile. Et, pour ce qui est de la croisière anglais^ ce n'est pas une telle bêtise qui pourrait le retenir. Encore un malin, celui-là! Quand on lui donne une mis.ion à remplir, voyez-vous, il y aurait un mur d'airain à traverser, qu'il passerait à travers, n'importe par quel moyen ! On peut le couler à fond, je ne dis pas : c'est un accident qui «st arrivé à tout le monde : mais il n'y a pas de danger qu'il se rende jamais. C'est un entêté qui se ferait plutôt périravec tout son monde,quede laisser tomber, entre les mains des ennemis, le morceau de papier que le gouvernement lui a dit : « Porte ! »

» — Quanta cela, c'est juste,» continuait un autre.» Jeme suis laissé dire qu'il s'est déjà fait sauter en l'air cinq ou six fois avec son bâtunen*.

»— Je n'en sas rien,»ajOuUi( un troisième; < mais ce qu'il y a de sûr, c'est que ee soirj'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne.»

Certes, de tels dis ours n'étaient pas de nature à calmer les sinistres pressentimens de la L mille Robert. La bonne e tante de notre héros donna enfin un libre cours aux ions que depuis deux heures elle amassait silencieusement dans son ispiit :

«—Voilà, » dit-elle en se leva;, t, « voilà ce que j'avais toujours prédit!... Ah! du moins, pourvu qa'tl ne lui arrive pas de mal I... pourvu qu'il se souvienne de ce que je lui ai : « Robert, » lui ai-je dit, « souviens-loi que » ton chocolat est au fond de ta petit ! malle, entre ton pa- » quel de cravates fines et tas chemisettes de batiste. ■ Mais bah! je gage que maintenant il ne sait pas même s'il a du chocolat! Les jeunes gens ont la tête si légère!... I pourtant à vous, continua t-elle en s'adressant au tuteur de Robert-Robert ; c'est à vos perfides suggestions que nous devons tous les malheurs qui nous accablent aujourd'hui '... Allez, je ne vous le pardonnerai de ma vie!...

» — Mais, mon Dieu ! « répondit l'honnête nourrisseur de bestiaux, croyez-vous donc que ce voyage m'ait souri plus qu'à vous?Moi aussi, j'aurais voulu avoir trouvé mon bœuf... j'aurais dit : « Reste, mon garçon : tu as maintenant de quoi ■i vivre ! i Au surplus, rien n'est désespéré. Il ne faut pas adonner ainsi à de vaines chimères. Il est là, mon bœuf! ajoula-l-U en se frappant le front comme d'hrbitude; et j'espère bien qu'au retour de mon pupille...»

Tel était l'étal des esprits dans la famille Robert, lorsque,

- -coup, une sourde explosion se lit entendre dans le lointain ; puis une seconde, puis une troisième, puis d'innombrables.

C était le canon, qui bientôt De cessa pas de gronder.

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

De vives lueurs brillèrent en même temps à l'horizon, du côté de la pleine mer.

Une rumeur d'anxiété s'éleva du sein des groupes qui stationnaient sur la port.

Il parut évident à tous que la RnpUle venait d'être attaquée par les Anglais.

Ces sourds et lointains retentissemens furent pour l'intéressante famille comme un glas funèbre. Mademoiselle Gertrude se laissa choir dans son fauteuil, privée de tout sentiment. Monsieur Dupré se couvrit la ligure avec les deux mains. Les aimables petites sœurs se jetèrent en sanglotant au cou' de leur mère; et leur mère, tombant à genoux, et levant vers le ciel ses yeux remplis de larmes, s'écria lamentablement : « Oh I mon Dieu, mon Dieu ! conservez-moi mon fils!...»

Page 1