CHAPITRE CINQUIÈME
Où l'on voit, entre autres choses mirobolantes, comme quoi, par l'imprudence seule d'un sot, le monde entier risqua d'elle ébranlé jusqu'en ses fondemens.
Ces appréhensions étaient vaines. Le commandant de la Rapide attachait une trop juste imporlance aux dépêches qu'il avait mission de portera l'escadre française delà mer des Indes, pour en risquer le sort dans un combat inégal. C'était la première f as de sa vie qu'il croyait devo'r user de subterfuge en présence de l'ennemi. Tout en maugréant contre l'impossibilité d'échanger quelques boulets avec les Anglais, il avait pris les dispositions que commandait la prudence, et qu'heureusement la tombée de la nuit devait rendre plus facile. Nous l'avons vu, une autre frégate, la l'aillante, avait quitté la rade, après avoir allumé tous ses feux, quelques heures avant le dépari de la Rapide, qui avait eu soin d'éteindre tous les siens. Ce stratagème réussit d'abord Tandis que l'ennemi se laissait attirer dans une. fausse direction par les feux de la Paillante, le capitaine Floltard gagnait au large, toutes voiles déployées. Sans l'accident de Lavenette qui l'avait forcé à suspendre un moment sa man e, nul doute que la Rapide, se fût soustraite à l'avide surveillance de la croisière anglaise; mais le succès élait devenu fort incertain.
Ce n'était donc pjs contre la Rapide qu'était dirigée la canonnade dont le retentissement avait jeté tant d'épouvante dans la famille de Robert: c'était contre la Paillante, qui soutint bravement le combat. Le lendemain, à la pointe du jour, on la vit qui rentrait en rade, aux acclamaliuns d'une
nense que la curiosité avait fait stationner toute la
nuit sur le port, i a de ses mâts avait été fracassé; sa carcasse élait criblée de boulets, et quelques-unes de ses voiles ne livraient plus au vent que de glorieux lambeaux.
Ce fut par des marins de son bord que la connaissance de tout ce qui s'était passé se répandit bientôt dans la ville, et parvint de bouche en bouche à la famille Robert.
« — Il est sauvé I il est sauvé! Ce n'était pas lui qui se battait cette nuit ! Il est sauvé ! » Tels furent les cris de joie qui ai cueillirent cette heureuse nouvelle.
Et, comme il est dans la nature humaine de passer subitement d'une émotion à l'émotion la plus contraire, les transports d'uHe allégresse vraiment délirante succédèrent alors à toutes les aimoises du désespoir. La petites sœurs sautaient d(aisej comme elle se lamentaient l'instant d'auparavant I
sans trop savoir pourquoi, et simplt-ment parce qu'il s'agissait de leur frère, et qu'elles voyaient les autres se réjouir. Madame Robert les couvrait de bai: ers comme si c'eût été sur le front de son fils que ses lèvres maternelles se fussent posées en ce moment. Mademoiselle Gertrude se leva comme par enchantement de dessus le canapé où elle avait eu, durant toute la nuit, une des plus belles attaques de nerfs dont la famille eût gardé le souvenir. Elle alla même ( dans un de ces accès de joie qui deviendraient de la folie s'ils pouvaient se prolonger), jusqu'à chanter, jusqu'à danser, jusqu'à pren par la main monsieur Dupré, et à contraindre le pauvre homme à danser avec elle. Eh un mot, on riait, on pleurait, on sautait, on s'embrassait, on paraissait avoir perdu la ratson. C'était une scène qu'un tiers eût pu prendre pour quelque épisode des Petites Maisons, s'il en eût ignoré la cause, mais qui, s'il l'eût comprise, n'eût pu manquer de l'attendrir profondément, tant il y a souvent de sensibilité vraie au fond de nos actions les plus bouffonnes.
« — A la bonne heure donc ! » s'écria monsieur Dupré en se jetant dans un fauteuil, tout essoufflé de l'exercice chorégraphique où venait' de l'entraîner mademoiselle Gertrude. « Voilà comme j'aime à vous voir tous ! Vive la joie !.:. Ah! pardieu ! » continua-t il en s'adressant plus spécialement à la vieille demoiselle, son amicale ennemie, « vous pouvez vous flatter de m'avoir donné de la tablature avec vos attaques de nerfs qui n'en finissaient pas! Ce que j'en dis, toutefois, n'est pas pour vous les reprocher; au contraire, je conviens que dans de tels momens ou n'est pas maître de ses aclions. J'en sais quelque chose du temps de ma défunte. Ah ! Dieu ! m'a-telle donné de ces taloches dans ses crises nerveuses ! Enfin n'importe! ce qui est fait est fait; ne songeons plus qu'à nous réjouir. Je vous avais bien toujours pretfit que le voyageMe notre jeune homme se ferait sans le moindre accident. Soyez ceitaine qu'il arrivera en parfaite santé à sa deslinalion , comme une letire^u'on a mise à la poste.
» — Soit! » répondait mademoiselle Gertrude. « Je reconnais que j'ai eu tort de vous mettre ce voyage sur le dos; mais qtw voulez- vous ? la douleur rend parlois injuste. Ii y a des momens où c'est plus fort que s ii ! Heureusement qu'entre nous c'est sans rancune, n'est-ce pas ? Touchez là! Moi d'abord, c'est comme la lait sur le feu : brrrrrrt ! je monte, je monte ! mais ça ne dure pas: c'est l'agrément des personnes vives. Ah ! pourvu qu'il se souvienne du moins que son chocolat est au foud de sa petite malle à droite entre sr s chemisettes et ses cravates de batiste! Mais bah ! les jeunes gens! en a beau les prêcher dans l'intérêt de leur santé, c'esl comme si on prêchait dts sourds! ça leur entre par une oreille, et va leur sort par l'autre ! Me voilà cependant un pi u rassurée sur son compie. Ça fait du bien ! i
La famille Robert quitta donc Brest, ce jour là même, dans une dis;. osilion d'esprit beaucoup moins désespérée que la v i le. Son voyage de retour n'ofiiii rien d'extraordinaire, car rien ne l'était moins que les chevaux perfectionnés de, monsieur Dnpré s'effrayassent en chemin de la moindre ba.atelle, et qu'alors i.s s'emportassent à travers champs. On n'eut joulefuis aucun accident grave à déplorer. L'intéressante famille, rentra dans ses paisibles foyers, parfaitement sauve, quoiqu'un peu meurtrie.
La présence de monsieur Dupré n'y f >t pas inutile pour rétablir, un peu d'o dredans ses élables, dansses prés, dans ses magnifiques écuries, où, depuis son dépari, je ne ^ais comde moutons-modèles avaient encore été moissonnés par Il clavelée ; où sa vache suisse n'avait mis bas qu'uu veau mort-né; où enfin l'anarchie la plus complète régnait entre ses éla'ons perfectionnés et ses bœufs patentés. Nous le la sserons à celte philanthropique occupatisn, pour revenir à f on jeune pupille dont la famille était loin de soupçonner les véritables dangers.
Nous avons dit qu'après l'accident de Lavenelte, huit hommes s'étaient précipités successivement à la mer pooJ
LOUIS DESNOYERS
se secourir les uns les autres, et que, craignant de voir l'équipage tout entier imiter cet exemple, le commandant avait enfin permis à l'officier de quart de faire mettre à flot toutes les embarcations nécessaires.
Mais trop de temps s'était perdu en hésitations. Quoique la iunese levât alors toute grande et toute rougeàtre, et que les manœuvres eussent été exécutées avec une merveilleuse promptitude, il ne fallait rien moins qu'un miracle pour retrouver les huit hommes, au milieu d'une mer furieuse, et sur l'espace considérable que la frégate avait franchi.
Le premier qu'on avait vu se précipiter, vous l'avez deviné sans doute, c'était Robert-Robert qui, se fiant à son adresse de nageur, et n'écoutant que le sublime instinct de son humanité, n'avait pu voir le mortel péril de son vieil ami, sans essayer du moins de lui porter secours. Une telle action était trop généreuse peut-être pour ne point porter bonheur à tout le monde. t
Comme sa chute avait suivi immédiatement celle de Lavenette, lorsque l'intrépide jeune homme revint à la surface de l'eau, il aperçut tout près de lui une masse gesticulante dont l'impulsion d'une vague le rapprocha davantage. C'était Lavenette qui, ne sachant pas nager, s'agitait vainement, tête en bas, tête en haut, à la merci des lames, disparaissant, reparaissant, buvant sans cesse, et perdant de plus en plus la tramontane. L'agitation de la mer qui le repoussait à la superficie, et surtout la pesanteur spécifique de l'eau salée qui porte un peu mieux que l'eau des iivières, l'avaient seules empêché de s'engloutir tout-à-fait.
« — N'ayez pas peur ! c'est moi! » lui dit Robert-Robert en allongeant la maia vers lui. Mais il achevait à peine, qu'il fut saisi au milieu du corps par Lavenette, dont les bras, ayant enfin rencontré quelque chose de solide, se refermèrent instinctivement, et le serrèrent comme eût fait un étau. • — Lâchez-moi ! lâchez ! » lui cria Rober\ qui n'avait plus de libres que les jambes, et se sentait entraîner par cette masse dont il ne pouvait se débarrasser. « Lâchez- moi I... Vous me perdez aiu;i sans vous sauver vous-même !... Vous nous perdez tous deux!.'.. Lâchez-moi!... posez seulement l'une de vos maies sur mes épaules !... tenez ferme ensuite ! et n'ayez pas peur!... nous \ ous tirerons de là !... Mais lâchez-moi d'abord !... Au nom de Dieu, lâchez moi ! .. »
Lavenette ne l'entendait pas, et continuait de l'étreindre avec cette frénésie machinale que la peur donne aux malheureux qui se noient C'en était fait d'eux, et déjà même ils s'engloutissaient pour ne plus reparaître, lorsqu'une grosse voix se fit entendre :
« — Attends, attends !... je vas bien te faire lâcher prise, moi !.. » C'était Simon Barigoule.
Le brave marin n'avait pas hésité une seconde à se précipiter à la suite de Robert-Robert qui lui avait inspiré tout d'abord le plus vif intérêt.
Barigoule profita du moment favorable, et employa contre Lavenette ld seul moyen dout on puisse user en pareille circonstance: ce fut, en nageant horizontalement, de lui appliquer sur la nuque le plus vigoureux coup de talon qu'il eût administré de sa vie. La violence du coup acheva d'étourdir Lavenette qui perdit tcut-à fait connaissance, et rendit enfin à Robert sa liberté de mouve mens. Par malheur, les efforts que celui-ci avait faits pour se dégager des étreintes du pauvre homme, l'avaient épuisé momentanément. Une crampe douloureuse causée par la fatigue lui paralysait la jambe droite. Il était impossible qu'il se soutînt par laimême, avant d'avoir pris un peu de repos. Ce fut à giand'peine qu'il parvint à lever la main assez haut pour se cramponnera l'épaule de Simon Barigoule.
Malgré sa force, son adresse et son intrépidité, ce dernier se trouvait par conséquent dans une situation non nioius pélillcuse que celle de ses protégés, réduit à aider celui-ci et à I orter tout-à-fait celui-là. Un seul moyen lui restait : c'était d'abandonner l'un des deux à la merci des flots, et de le sacrifier pour le salut de l'autre.
C'est ce qu'il allait faire, lors jue le Parisien et les quatre
matelots qui l'avaient suivi de près à la mer, apparurent enfin non loin de là.
« — Ohél les autres! >< s'écria le Parisien qui venait de reconnaître Simon Barigoule à quelques monstrueux jurons ; • ohé! par ici!... à votre gauche!... en voilà un !... »
Les quatre matelots redoublèrent d'efforts pour rejoindre celui de leurs camarades que signalait le Parisien.
<■ — Bravo! » continua l'intrépide farceur en s'approchant de Barigoule. <■ Hé ! bonjour donc ! comment vous portezvous , depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir?... Un peu fraîchement, n'est-ce pas?... Prenez garde devousmouil- 1er les pieds!... On dit que c'est très malsain! »
L'occasion était assez mal choisie pour plaisanter ; mais telle est la verve bouffonne de certains caractères, qu'il n'est péril si grand qui puisse y mettre obstacle. Honneur à eux, néanmoins, lorsque cette belle humeur s'allie , comme chez le Parisien, au courage, à l'hum2nité, à tous les bons sentimens du cœur !
• — Broumm ! » fit-il ensuite en secouant vivement la fête, et en rejetant une gorgée d'eau qui venait de lui entrer dans la bouche. « Satanée limonade!... le bon Dieu n'a oublié qu'une seule chose : c'est d'y mettre un peu de castonàde et de fleur d'orange !... ça ne serait pourtant pas de refus!...
» — Hé! les amis, « interrompit Barigoule, « un petit coup de main par là, si ça ne vous gêne pas trop; sinon je lâche le particulier d'un cran, vu qu'il commence à m'embéter le poignet ! »
Simon Barigoule parlait de Lavenette dont l'évanouissement n'avait pas tncore cessé.
« — Quant à vous, les autres, ajouta le Parisien, aidezmei à veiller sur ce jeune Cadet-Roussel dont la main sert d'épaulette à l'ami Barigoule. Empêchous-le de satisfaire sa fantaisie, pour le cas où il voudrait aller voir au fond de la grande marmite si nous y sommes.
» —Merci, » répondit Robert Robert-, « je suis tout-à-fait reposé; je n'ai plus qu'un peu de crampe; je puis nager maintenant.
» — Ne vous y fiez pas , » reprit Simon , « une épaule de plus, ça ne pçut pas nuire.
» — Il a raison, » ajouta le Parisien. « Sans compter que si le hasard voulait qu'une chaise de poste vînt à passer par là , je vous conseillerais de ne pas faire le difficile, et d'y accepter sans façon la première place venue. Mais attention, tout le monde,!... Mettons un peu d'ordre dans nos cérénio nies!... Relayons nous comme des chevaux de diligence!... Combien sommes-nous?... Huil?C'est tien ça!... Complet! .. On ne reçoit plus personae !... Tant pis pour les fainians qui sont restés à bord!... A tous 11- véritable plaisii !.. Ut d'abord, ne nous perdons jamais de vue, et calons-nous respectivement. Il est bon de marcher en força la nuit, à cause des voleurs ! »
Le paroles du Parisien étaient souvent absorbées par le bruissement des vagues, par le sifflement de la brise, par ce vaste et lointain bourdonnement qui se fait entendre sur mer pendant les mauvais temps; éjrange retentissement qu'on ne peut définir, qui vient on ne sait d'où, qui se compose de tous les petits bruits d'une nature en désordre , et d«nt l'enserob'e est si lugubre , si terrible. C'est quelque chose tout à la fois de doux et de tort ; c'est comme un murmure immense ; c'est comme • n tonnerre à voix basse.
Mais les braves camarades du Parisien avaient tellement foi en l'excellence de ses facéties, que, même en si triste circonstance, il leur suffisait d'entendre confusément quelques sons de celte voix amie, pour rire de très bon cœur, par confiance, par habitude, sans savoir ce qu'elle avait dit.
Du reste, ses sages recommandations avaient été suivies. La petite bande s'était concentrée. Le Parisien occupait la droite de Robert-Robert, qui continuait d'appuyer sa main gauche sur l'épaule de Simon. Quant aux autres, ils se relayaient deux par deux , de temps en temps , pour porter Lavenette. Chacun des deux porteurs, ne nageant plus alors que d'un bras, tenait l'autre main sous l'aisselle du pauvre diable, afin d'élever au-dessus 6*e l'eau sa tête qui pendait sans force, allant et venant de tous cotés , coiuneunegi-
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT