‹ Le siècleChapitre 132 sur 173 · BIS · texte numérisé non relu

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rouette. Il faisait ainsi le plongeon à «haque instant , et buvait une nouvelle rasade d'eau salée. C'était chaque fois un nouveau texte à quolibets pour l'intarissable Parisien.

« — Hé ! lié! mon brave homme , il paraît que vous avez diablement, soif!... Allons, en voilà assez!... Ne mettez pas la mer à sec! Ça seraitla ruine de notre état!... »

Les bouffonneries du Parisien avaient du moins cela de bon, qu'en égayant cette horrible scène elles contribuaient à en faire oublier le péril, et à redonner quelque courage aux plus désespérés. Et vraiment il en fallait une certaine dose pour s'obstiner dans une pareille lutte ! Vingt fois , pendant l'éternelle demi-heure que tout cela dura, les vagues dispersèrent la petite troupe ; vingt fois , a force de cris, de patience, de bonheur surtout, elle parvint à se rallier, à reformer ses rangs , à prêter aux plus fatigués un héroïque secours.

• — Ma foi ! » disait alors le Parisien , « c'est néanmoins une drôle d'idée que nous avons eue, de venir nous promener ici , la canne à la main , par uu temps pareil!. . Mais j'y pense... nous étions encore huit tout-à-1'heure... Sommesnous tous présens?... »

Les matelots se comptèrent de nouveau. Le huitième avait disparu !

« — Mille tonnerres ! » continua le Parisien, « le bataillon s#:ré commence à s'éclaircir I... Garde à vousl... Je crois que nous ne ferions pas mal de faire notre testament. Il n'y a qu'une chose qui me chiffonne : c'est de ne pas savoir, avant de dégringoler, ce qu'est devenue la baraque?... J'ai beau regarder de tous les côtés, quand je me trouvée cheval sur le dos d'une vague, je ne vois pas plus de baraque que de chien vert!... Je parie que les autres n'auront pas osé faire le plongeon comme nous , et que le vieux grigou de commandant aura continué sa route, sans plus de façon que si c'étaient fies grenouilles qui fussent tombées à l'eau I... Vieux sapajou!... S'il s'imagine que nous allons trimer de cette façon jusqu'à son île Bourbon , excusez du peu ! Drôle de navigation que nous faisons là!... Allons, en voilà encore un qui se donne une indigestion de bouillon!... Après vous, s'il en reste!... »

Le Parisien disait vrai : un second matelot venait d'être englouti.

C'est ainsi que, de minute en minute, la petite troupe s'amoindrissait, et que la perle des survivans devenait plus certaine. Il n'y a pas de langage humain pour peindre l'horreur d'une telle situation. Se voir, soi faible, soi chélif. à la merci d'énormes vagues qui vous sou'èvent, vous précipitent, vous atirent, vous rejettent violemment dans tous les sens; aller sans savoir où , appeler sans qu'aucune voix réponde , ne voir partout qu'un mouvant abîme sous une lone blafarde, assez brillante pour montrer le péril, mais point assez pour le faire éviter -, en un mot, lutter contre une mort inévitable. contre une mort qui vous presse de toutes parts, qui vous enserre, qui vou» glace, qui vous brise, qui peu à peu alourdit vos membres, qui enfin ne semble tarder à vous anéantir tout entier, que pour se faire un jouet de votre restant de vie; oui, sentir tout cela, ce doit être une horrible chose !

Telle était leur affreuse agonie.

Quel espoir, en effet, pouvaient-ils conserver?

Ce n'était pas de rejoindre la corvette, dont ils ignoraient la direction. Ce n'était pas non plus d'être recueillis dans cette immensité, parmi tant de vagues, et pour ainsi dire à tâtons.

Savaient-ils même si le commandant avait permis qu'on les recherchât ?

Quel espoir donc?

Un seul, un seul à peine: celui qui tient chez toute créature à l'instinct de sa conservation; celui qui ne s'éteint qu'avec la vie; celui qui lait qu'on se débat opiniâtrement contre un danser insurmonlable, et qu'enfin, lorsqu'on cesse de compter sur les hommes, on compte enfin sur Dieu.

Ce suprême espoir devait-il les tromper aussi?

LE SIÊCXE. — rv.

Le dernier cri de détresse que le Parisien Jeta, d'an» vohe faible et rauque, à travers le bruissement des vagues, ce dernier cri trouva enfin de l'écho.

«— Ohé! > répondirent plusieurs voix amies qui provenaient d'une direction toute contraire à celle ou les malheureux se fourvoyaient de plus en plus. Car, par une déplorable fatalité, tous leurs efforts depuis le commencement 4e la catastrophe n'avaient abouti qu'à les éloigner sans cesse de l'unique moyen de salut qu'ils pussent attendre. j

„ ohé !i> continuèrent les mêmes voix; «où êtes-vOusr\.i i par ici ?.. Bravo 1... tenez ferme!. ..nous sommes à vouai...»

Il était temps que ce secours vînt ranimer leur courage. ; Deux minutes de retard, et l'abîme se fût refermé en touri noyant sur la place vide de chacun d'eux, ainsi qu'il était arrivé pour deux de leurs camarades.

Ces encouragemens leur venaient d'une chaloupe qui n'é- ; tait pas fort éloignée, mais que le brouillard les avait empêj chés d'apercevoir jusqu'alors, de même que le bruit de la mer l'avait empêchée de les entendre. Les marins qui la montaient redoublèrent de rames, et se virent bientôt a portée de jeter des amarres.

Mais ici se présentait un autre danger : c'était que lesta» gués les fissent se heurter violemment coatre les parois de la chaloupe.

Ce fut le sort de l'un d'entre eux. Il s'y brisa là têtey lâcha l'amarre qu'il tenait et disparut.

Les autres furent plus heureux; on les hissa dans lâcha, loupe, sur le plancher de laquelle ils se laissèrent choir, presque aussi abattus queLavenette, dont l'évanouissement n'avait pas encore cessé.

Les marins rie la chaloupe ne reprirent la rame qu'après avoir poussé plusieurs fois, par le creux de leurs mains qu'ils disposaient devant leur bouche en forme d'entonnoir, de longs cris, dans toutes les directions, et après avoir prêté attentivement l'oreille poar se bien assurer si les trois absens n'y répondaient pas.

Aucan des trois n'y répondit.

« — Bouche close ! » dit tout bas le Parisien. « Trois hommes pour en sauver uni... Et quel un I... Faites-moi le plaisir de l'envisager !... Une drôle d'économie!... C'est comme ça que ma grand'mère mettait à la loterie... trois petits écus pour gagner deux sous ! •

La chaloupe était si chargée d'hommes, et la mer si furieuse, que, dans le trajet de deux mille brasses environ qu'elle dut faire pour rallier la frégate, plus de vingt fois cette frêle embarcation manqua de chavirer. Un homme de plus, et cela fût arrivé certainement. A chaque inslant quelque vague franchissait le bord, et s'étalait dans l'intérieur qu'il fallait aussitôt vider. Mais la circonstance la plus critique, ce fut lorsque la chaloupe, en abordant la Rapide, vint à son tour se briser violemment contre les flancs du navire, avec la lame impétueuse qui la portait. Il avait été impossible d'éviter le choc, et tant de courageuses vies allaient s'engloutir, hélas! au moment même d'être sauvées ! Cependant, grâce à la sagesse et à la promptitude des manœuvres, les malheureux purent être extraits de la chaloupe avant qu'elle eût tout-à- fait sombré, et furent hissés après d'incroyables efforts sur le pont de la frégate.

L'officier de quart emboucha alors son porte-voix, et transmit aux autres canots, qui pendant ce temps avaient couru la mer dans toutes les directions, l'ordre d'avoir a rallier immédiatement. Quand cette opération fut achevée, ( l'équipage se rendit, sur un coup de sifflet, à l'arrière du i navire, et le commissaire du bord commença l'appel nomiBal[ de tous les hommes qui élaient portés sur son registre. w

Lorsque vint le tour des trois matelots qui avaient périmai » misérablement, victimes d'un dévoùment, peu rare, il fant le reconnaître à la gloire des marins, mais trop peu célébré; et quand leur nom, prononcé par trois fois pour chacun, a haute et intelligible voix, au milieu du silence leplussoien-

ft, ,y, ,-

10DIS MSNOYERS.

nel, n'obtint pas la réponse d'habitude : « Présent! » alors, il se fit une sourde rumeur sur le pont du navire; tous les cœurs se serrèrent, tous les yeux se remplirent de larmes, tous ces hommes se découvrirent respectueusement la tête, et se sentirent frissonner comme un seul homme. Cette émotion profonde, qui se prolongea longtemps, était certes l'oraison funèbre la plus belle dont pût être honorée la mémoire de ceux qui n'existaient plus.

Après l'appel, chacun se rendit à son poste.

Simon Barigoule, le Parisien et les autres survivans furent envoyés, par ordre du chirurgien, à ce que nous appellerons l'infirmerie, peur s'y remettre de leur fatigue extrême.

Robert-Robert y fut porté aussi, dans un état qui ne laissait pas d'inspirer de vives inquiétudes peur sa vie.

Pauvre mère!... pauvre famille !... N'était-ce pas quelque sinistre pressentiment d'un péril inconnu, qui, durant cette fatale nuit, vous navrait l'âme de tant de douleur ?

Quant à Lavenette, qui ne donnait plus aucun signe d'animation, le chirurgien agita très gravement, avec ses aides, la question de savoir si la sépulture ordinaire ne lui serait pas ■ccordée immédiatement; en d'autres termes, s'il ne conve- Btit pas de se débarsasser de son inutile personne, en la rejetant par-dessus le bord, au fond de cette mer où tant d'utiles existences venaient d'être compromises, pour n'en retirer qu'un cadavre !

Cette savante dissertation est sans contredit une des plus belles qu'il y ait sur la matière. Il y fut prouvé, d'une manière péremptoire, que Lavenette ne vivait plus, ou que tout au moins, s'il vwait encore, c'était contre toutes les règles deTart, et qu'en ce cas il avait tort de vivre.

Toutefois, comme il était possible que Lavenette ajoutât le tdrt de vivre à tous ceux dont il était déj* coupable, on se décida à le transporter également à l'infirmerie où, de même qu'a ses camarades de natation, tous les soins que réclamait •on piteux état lui furent prodigués avec l'empressement le pins louable.

Ce fût sur ces entrefaites que s'engagea, entre la Paillante «t la croisière anglaise, cette canonnade dont le retentissement jeta tant d'épouvante au sein de la famille Robert.

•—Mes calculs étaient bons I » s'écria le commandant Flottard en entendant les premiers coups de canon -, c'est à nous que l'Anglais enverrait maintenant ses dragées!... plût à Dieu!.. Quel dommage que des instructions Impérieuses m'aient fait un devoir de la prudence!... Drôle de prudence!... Ayez-en donc avec des gaillards qui ont la rage de se jeter a l'eau comme les moutons de Panurge!... Ah! morbleu! puisqu'ils aiment l'eau, je leur en ferai boire!... Lieutenant, avancez à l'ordre. • Le lieutenant s'approcha respectueusement. • — D'aujourd'hui à huit jours, » reprit le capitaine Flottard, « ni vin, ni eau-de-vie, ni rhum. Ils ont assez bu ce •olr, pour n'avoir plus soif de sitôt ! "* » — Mais, commandant..:

«i » — Silence!... Vingt-quatre heures d'arrêt à vous-même, pour le mais que vous venez de vous permettre ! . . Allez !... Que tout le monde soit prêt au coup de sifflet!... Malheur aux sourds et aux traînards ! »

Pendant le fatal épisode que nous avons raconté, le commandant Flottard, dont une pensée unique absorbait toute . . l'attention, n'avait cessé de se tenir à l'avant de la frégate, allant, venant, frappant du pied, se tirant, comme d'habitude, le souvenir du bout du nez, resté à Trafalgar, et s'arrêtant de minute en minute pour braquer son télescope sur les nombreuses lumières qui pointillaient non loin de là , et qu'il savait être celles de la croisière anglaise.

Son impatience alla même jusqu'à la fureur, lorsqu'il eut entendu la canonnade, et que la proximité des explosions l'eut convaincu de tout le danger de sa propre situation. Cent ordres divers sortirent en quelques secondes de son

rauque porte-voix, à l'effet de remettre la frégate en route. Malheur aux matelots que le besoin du service faisait passer près de lui! Qu'ils s'empressassent ounon.ee n'était pas toujours de la voix qu'il les encourageait à la besogne. L'équipage était frappé de terreHr. Officiers, matelots, tout le monde se hâtait sans oser dire un mot. Le sourd retentissement du pas des travailleurs, les mugissemens du porte-voix et le cri perçant des nombreuses poulies interrompaient seuls ce laborieux silence, auquel l'imminence du péril donnait quelque chose de sombre et de solennel.

Tandis qu'on s'était efforcé de la mettre en panne, la Ra- [ pide n'avait pu être tellement immobile que le courant ne l'entraînât, d'une manière insensible, du côté du Trépied, un des nombreux dangers qui menacent les embarcations au sortir du goulet de la rade de Brest, dont la frégate était encore fort rapprochée. Il s'agissait maintenant d'exécuter des manœuvres toutes contraires, afin de la remettre en route. Le commandant, que le bruit incessant de la canonnade avertissait de la nécessité de s'éloigner au plus vite, donna l'ordre de déployer toutes les voiles, afin de regagner, avant la venue du jour, le temps précieux qui venait d'être perdu.

Malheureusement, le vent fraîchissait de plus en plus. Sa violence devint bientôt si grande, que, par un de ces accidens assez peu rares en pareil cas, une partie de la voilure se déchira tout-à-coup,sous l'effort d'une impétueuse rafale, et s'envola par lambeaux dans l'espace. Il fallut aussitôt en déployer une autre.

Celle-là tint bon. Mais on conçoit combien de retard ces j diverses manœuvres durent apporter encore dans la marche du navire. Toute la nuit s'était ainsi écoulée en déplorables empêcheraens. Lorsque le jour parut, c'était à peine si la Rapide avait perdu de vue les côtes de Bretagne, et là-bas, 1 sur l'horizon, à l'arrière du navire, le capitaine Flottard, dont le désespoir ne peut se traduire, aperçut au bout de son télescope plusieurs petits points blanchâtres qui peu à peu grandirent, grandirent, et devinrent bientôt visibles à l'œil nu.

Ajoutons à cette circonstance inquiétante, que la canonnade avait entièrement cessé. Il fallait bien en conclure que la raillante n'occupait plus l'ennemi, soit qu'elle eût coulé, à fond, soit qu'elle eût été prise, soit enfin qu'eliefût retournée en rade.

Il parut également probable que, de son côté, la croisière anglaise avait aperçu la Rapide, et qu'elle venait-de s'ébranler pour lui donner la chasse.

Ces vagues appréhensions se changèrent en certitude lorsque, dans le cours de la journée, les petits points blancs, réduits successivement au nombre de deux, augmentèrent encore de grosseur malgré la vélocité de la frégate, et devinrent fixes à l'horizon, comme les yeux fixes d'un animal qui poursuit sa proie.

Admirons l'étrange enchaînement des choses d'ici-bas ! Parce qu'un maladroit s'était rencontré sur le pont de la Rapide, pour y saisir un petit bout de corde et se laisser choir à la mer, eh bien ! trois hommes avaient péri ; le fils de ses bienfaiteurs était dangereusement malade-, trois autres personnes n'étaient guère mieux portantes ; tout le reste de l'équipage avait subi de fort mauvais traitemens ; la frégate avait perdu sa meilleure chaloupe et une de ses voilures; ses heures les plus précieuses s'étaient usées en vaines manœuvres; elle se voyait poursuivie par un ennemi dix fois supérieur ; le moindre accident pouvait l'obliger à subir un combat nécessairement funeste ; les importantes dépêches qu'elle avait mission de porter, pouvaient ne pas être remises à la flottille française de la mer des Indes ; le sort de cette flottille allait être compromis j elle pouvait être anéanj tie, perdue pour notre marine ; et qui sait si cette perte ne ; devait pas avoir une déplorable action sur les destinées de la France, et par la France sur celles du monde entier? Tout cela était devenu possible, parce qu'un maladroit s'était accroché sottement au petit bout d'une corde !

Certes, ce serait un livre bien curieux, le livre qui mettrait en parfaite évidence les causes premières de tout ce qui a bouleversé le monde depuis son premier jour I La fable

AVENTURES DE ROBERT ROBERT

nous montre une montagne accouchant d'une souris, mais le contraire ne serait pas moins vrai, car bien souvent, icibas, c'est la souris qui, à soa tour, enfante une montagne.

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