CHAPITRE SIXIÈME
L'infirmerie du navire. — Ingénieux traitement appliqué à Toussaint Lavenette pour le rappeler à la vie. — Convoi funèbre de Lavenette. — Chasse maritime. — Périlleuse situation de la Rapide. — Commencement de l'histoire du Grand Chasse- Diable, vaisseau de cinq cents millions de tonneaux, et du Cou de mon oncle Thomas. — Alerte!
L'Infirmerie d'un navire est située presqae à fond de cale. Les marins l'appellent le poste. C'est un assfz triste séjour. Figurez-vous un carré de dix à douze pieds de large, où tout bomme de moyenne taille est forcé de se tenir courbé, où l'air extérieur ne pénètre qu'avec peine, où, malgré toutes les précautions que la sollicitude des chirurgiens peut imaginer pour assurer le bien-être des malades, les émanations fétides de la cale et de la cambuse se glissent incessamment.
Lt Parisien, Simon Barigoule et les deux autres matelots éprouvaient une fatigua extrême qui les rendait incapables du moindre mouvement. On les coueba sur des matelas, on les couvrit chaudement, et on leur fit avaler que'ques toniques. Ils ne tardèrent pas à s'ei dormir profondément.
L'état de Robert-Robert élait plus alarmant. Sa jeunesse et la nature frêle et nerveuse de son organisation ne pouvaient résister à de si rudes secousses.
Le pauvre enfant avait alors une fièvre délirante. Le docteur le saigna au bras et lui administra les meilleurs caïmans ; mais ce fut presque en vain : les tressaillemens du malade continuèrent, et les paroles les plus éf-anges sortirent d» sa bouche pendant toute la Duit. Le docteur s'arrêtait de temps en temps devant son lit, lui tâtait le pouls et hochait la tète d'un air sinistre.
Quant à Lavenette, on n'espérait pas même le ranimer. Lavenette était noyé. Ce n'était qu'une masse bleuâtre, roide, gonflée, où l'on trouvait à peine quelques formes humaines. Ses yeux étaient fermés, sa face livide, son corps froid. Le docteur approcha un morceau de glace de la bouche du cadavre : la glace ne se ternit pas ; il lui tâta peu à peu tout l'avant-bras : le pouls avait cessé de battre; enfin il lui posa son oreille sur la poitrine : aucun bruit ne s'y fit entendre.
« — En vérité,» s'écria le docteur, « j'ai vu beaucoup d'hommes morts dans le cours de ma vie, mais j'en ai peu vu qui le fussent autaBt que ce monsieur-là. Toutelois ce n'est pas une raison de ne rien tenter. Si les secours de l'art ne font pas de bien en pareil cas, on peut du moins être certain qu'ils ne feront pas de mal : c'est une consolation qu'on n'a pas toujours dans notre état. »
Le docteur fit appliquer successivement à Lavenette tous les moyens connus jusqu'alors pour rappeler les noyés à la vie.
On commença par le dépouiller, quatre robustes matelots le frottèrent par tout le corps, et notamment le long de l'épine dorsale, avec des linges imbibés d'eau-de-vie mêlée d'un sel volatil.
Feu Lavenelte ne bougea ;as.
Le docteur lui fit chatoui 1er le nez et la plante des pieds avec une plume sèche ; il posa sous ses narines un flacon de vinaigre des quatre-\oleurs, et lui frotta les tempes avec du baume apoplectique.
Feu Lavenette se bougea pas.
Le docteur le fit placer sur une couverture, et on Fy cahota légèrement pour rendre un peu de souplesse à ses membres.
Feu Lavenette ne bougea pas.
Le docteur le fit couvrir de sel marin chauffé, comme un jambon qu'on veut conserver.
Feu Lavenette ne bougea pas.
Le docteur introduisit un petit tube entre les lèvres décolorées du défunt, et les serra tout a l'entour, en même temps qu'il lui pinçait le nez. Ce fut par ce tube conducteur qu'il essaya d'insuffler un peu d'air dans les poumons, comme on le ferait dans une vessie pour la gonfler.
Feu Lavenette ne bougea pas.
Tous ces moyens avalent pour but de le réchauffer, de rétablir la circulation, et d'empêcher que le sang l'étouffât en se concentrant dans la région du cœur, ou bien paralysât l'action du cerveau, en s'y fixant trop abondamment.
Feu Lavenette ne bougea pas.
• — Ma foi! » s'écria tristement le docteur, «je n'y vois plus qu'un seul remide.après quoi ce sera un homme à jeter aux requins. Employons les fumigations. »
Deux hommes se placèrent à coté de Lavenette ; ils allumèrent leurs pipes et se mirent à fumer. L'un d'eux lui soufflait, fort avant dans les narines, la vapeur acre du tabac, tandis qu'au moyen d'un second tube, l'autre la lui introduisait par la bouche dans l'estomac et la poitrine.
Feu Lavenette ne bougea pas.
C'est ainsi que, pendant toute cette nuit, l'habile docteur alla continuellement d'un lit à l'autre, observant le sommeil quasi-léthargique des marins, épiant avec le plus vif intérêt chaque phase de la fièvre délirante de Robert-Robert, inventant sans cesse quelque nouveau moyen pour ranimer feu Lavenelte, se multipliant, en un mot, avec, un zèle pratique vraiment admirable, et qui rachetait bien le léger ridicule de ses dissertations scientifiques.
Du reste, l'heureux succès de ses autres prescriptions le dédommageait amplement de l'opiniâtreté que Lavenelte semblait mettre à rester noyé. De grandes améliorations s'étaient opérées durant ces quelques heures dans la situation de ses malaJes. L'agitation nerveuse de Robert-Robert avait cessé peu à peu, et venait enfin de se résoudre en un doux et tran. quille sommeil. Les marins n'éprouv3lent plus de fatigue Une seconde dose de vin chaud sucré leur fui administrée dès le matin. Le Parisien voulut profiter de l'occasion pour émettre quelques facéties sur la préférence qu'il accordait à ce genre de boisson, comparativement â l'eau de mer. Ses camarades en riaient d'avance. Mais le docteur leur prescrivit le silence et le calme. IN'ayant donc rien de mieux à faire pour le moment, tous ces braves gens se rendormirent et ronflèrent bientôt comme des orgues. Un peu de repos encore et quelques douches, comme le Parisien appelait le vin sucré, voilà tout ce qu'ii leur fallait pour se relever bientôt aussi dispos que la veille.
Le docteur revint alors auprès de Lavenette, et, pour dernier expédient, lui fit bourrer les narines de tabac d'Espagne, comme on bourre de poudre un pistolet qu'on veut charger jusqu'au bord.
Feu Lavenette ne bougea pas.
Le docteur se tint debout devant le lit du patient; il appuya son coude droit dans le creux de sa main gauche, et a. gitant gravement, par petites secousses, l'immense indexdont la nature l'avait pourvu ( c'élait son geste en cas de dissertation), il dit:
« — Parfaitement mort! j'en suis fâché pour lui, mais je ne puis que m'en réjouir dans l'intérêt de la science. Il est généralement reconnu par les hommes qui se sont occupés de la matière, depuis Hippocrate jusqu'au docteur Fontray, que la poisson est le seul être organisé qui puisse exister dans l'eau, car c'est le seul qui soit conformé de manière a pouvoir extraire par aspiration la portion d'air vital qui se trouve dans cet élément, lequel du reste n'en est plus un maintenant. Or, si j'enjugeparle temps que monsieur est demeuré dans la mer, il était impossible que monsieur ne sy*
LOUIS DESNOYERS
noyât pas, à moins qu'il ne fût conformé comme les poissons. Mais de deux choses l'une: oa monsieur, n'étant pas organisé comme les poissons, ne se fût pas noyé, et c'eût été singulièrement absurde de sa part; ou bien monsieur se fût noyé, quoique étant organisé comme les poissons, et ce n'eût pas été moins absurde. Dans les deux cas, il y eût eu violation égale des lois les plus sacrées de la nature. La nature a voulu que l'homme se noyât; la où le poisson vit parfaitement, de même qu'elle a voulu que l'homme vécût parfaitement, la où le poisson ne saurait vivre. Cette répartition de ses bienfaits me parait éminemment sage : car autrement il n'y aurait plus de distinction possible entre les élres organisés, et, par conséquent, plus d'ouvrages possibles sur l'anatomie comparée. Tout serait homme ou tout serait poisson. Ce n'est qu'à bien peu d'êtres privilégiés, tels que les phoques, que (par un caprice dont je ne puis m'expliquer la cause) la nature a accordé la double faculté He pou oir vivre également bien dans l'air et dans l'eau. Maisce n'est qu'une exception dans la masse des êtres; et je le répète, monsieur, n'étant pas phoque, n'étant pas amphibie, ne pouvait pas se dispnser de se noyer. Si monsieur s'en lût dispensé, c'eût été un phénomène inouï qui eût causé la plus grande perturbation dans les notions anatomiques si laborieux nient entassées par les savans. Quant à moi, je l'avoue franchement, je n'eusse eu rien de mieux à faire que de jeter immédiatement au feu le granr* Traité que jf prépare depuis longtemps sur l'intéressante famille des poissons de mer. C'eût été grand dommage paur la science Monsieura donc bien fait de se noyer. Qu'en Pensez-vous, mefsieurs? »
C'était à ses deux aides que le docteur adressait cette interpellation. Ces jeunes praticiens se contentèrent de sourire de l'exaltation scientifique de leur respectable chef, exaltation toute théorique et toute mentale, qui s'alliait parfaitementaux qualités du cœur, et ne l'empêchait pas de pratiquer ton art avec un admirable dévoûmei t.
• —J'aime à voir que vous jarlagez cet avis, » continua aussitôt le docteur qui ne donnait jamais aux gens le temps de lui répondre. « Or, quelle que dût être notre certitude sur ce point, mus n'en avons pas moins rempli tous les devoir» que iious imposai) l'humanité; reste donc à remplir maintenant celui que nous impose la police sanitairedu bâtiment.»
Le docteur li appeler le conuïiissa^re du lord it \e capitaine d'armes. I.e premier dressa l'acte du décès de Lavenette, tandis que le second lui faisait attacher au pied le boulet mortuaire. On le posa ensuite sur une longue planche, au moyen de laquelle on se disposa à le. faire glisser à la mer, par l'ouverture d'un sabord, en s'écriant : a Dieu ait pitié de son âme ! »
Telles sont les funéraillf squ'on accorde sur les navires aux malheureux qui y i réparent.
Fei Lavenette était déjà parvenu aux trois quarts de sa glissante route, lorsque toul-à-coup sa tète fit d'el'e-n.ême un mouvement étrange, à la suite duquel on entendit un éternument gigantesque.
Le docteur, le commissaire, du bord, le capitaine d'armes, les aides et les servans furent tellement stupéfaits, qu'ils se regardèrent bouche béante, sans songer même à empêcher le défuntde. glissir plus avant. Ses jambes avaient déjà dépassé le fatal sabord, lorsqu'un peu revenu de sa surprise, is docteur le saisit vivement par le bras et le retint de toute sa force sur le seuil de cette petite porte de l'Eternité.
« —Il est vivant I » s'en ia-t-il d'un ton qui t%\ rimait tout ensemble la joie, de sauver un homme et le regret de perdre un traité d'analomie. «—C'est impossible! » interrompit en riant le commissaire du bord. "Le procès-verbal de son décès est drefsé, signé, parafé; il n'y a pas moyen de revenir làdessus. S'il vit encore, c'est contrairement à la loi : c'est donc absolument comme s'il ne vivait pas. Son hoirie est ouverte; ses héritiers peuvent le dépouiller très légalement.
Tout en parlant ainsi pour taquiner un peu le docteur, le commissaire n'en déchirait | as moins l'acte mortuaire, et rétablissait ainsi l'cx-défunt dans tous ses droits sociau x.
« — Si son existence est contraire à la loi, » répondit le docteur, « elle l'est encore bien plus à la médecine! Toutes
mes observations s'écroulent par la base. Le seul moyen d'expliquer l'obstination de cet homme à vivre, après avoir passé une demi-heure dans l'Océan, c'est de supposer qu'il jouit7 de la faculté de respirer au fond des eaux, quoiqu'un peuj moins f*cib ment peut-être qu'au milieu de l'air atmosphéri-' que. Or, c'est un avantage dont jusqu'à présent le poisson, jouissait 5 l'exclusion de toute autre créature. Soyez-en sûrs, il y a de l'amphibie dans cet homme-là !
h — Mais qui vous assure de son existence? » ajouta le malin commissaire, « surtout quand un acte parfaitement en règle témoignait tout à l'heure du contraire?
n — Eh ! parbleu ! ■ répliqua le docteur, « faites-moi donc l'amitié d'écouler ces éternumens! Je vous demande si ce sont là des preuves de décès I A moins que ce ne soit une nouvelle bizarrerie d'organisation, et que cet hommc-là ne soit aussi conformé de manière à élernuer après son trépas! Allons, le fait n'est que trop sûr! Mon Traité du poisson de mer est un livre mort-né -, cet homme vit : remplissons notre devoir ! ■
Le docteur disait vrai. Les remèdes innombrables appliqués à Lavenette avaient agi lentement, mais efficacement; la réaction Vitale commençait en lui ; la rhalenr revenait, le sang circulait, le cerveau se dégageait, cl le tabac d'Espagne, dont on lui avait bourré les narines, produisait enfin son effet naturel. Lavenette éleruua soixaute-deux fois et demie dans l'espace d'un quart d'heure.
On l'avait replacé sur son lit où les anp icatious de sel chaud, les fumigations et les frictions aux tempes, au cœur et à l'épine dorsale, lui furent administrées de nouveau. Son pouls redevint appréciable, ses yeux se rouvrirent, il recouvra le sentimnt et bégaya quelques sons mal articulés, où l'on crut distinguer ces mots : ■ Je gèle, je gèle ! * Le docteur lui fit verser dans la bouche un petit verre d'eau-devie mélangée «l'esprit de sel ammoniac. Les frictions furent reprises ensuite.
Ce fut un spectacle vra'ment lurieux, et dont aucune appréhe sion n'attristait plus le comiqxe. Quatre grands gaillards armés, tantôt de brosses, tantôt de flanelle chaude, trempée dVau-de-vie camphrée, le frottèreLt dans tous les sens, comme une botte à l'écuyère qu'on veut rendre lui santé; puis le roulèrent sur lui-même, comme une boulette qu'on veut allonger indéfiniment ; puis lui saisirent bras et jambes, et le secouèrent violemment, comme une cloche au'on veut mettre à grand branle; et enfin lui chatouillèrent de temps en temps la plante des pieds, le nez, les lèvres et l'intérieur des oreilles. Ces diverses opérations avaient porrr but d'activer la circulation du sang, de rétablir la sensibilité du système nerveux, et de rendre à ses musclrs leur souplesse habituelle.
Ainsi arrivât il; et alors ce traitement causa au patient une sorte d'irritabilité qui le fil bondir, se rouler, se débattre, des pieds, des mains, sous la llane'le, sous la plume, et s'écrier, eu poussant d'interminables éclats de rire : • Finissez donc !.. Vous me chatouillez !... Finissez donc! ■
Les éclats de rire de Lavenette en provoquèrent de tous les assistans. Les infirmiers, les matelots, les aides, le docteur, Hubert -Robert lui-même, tout le monde rit bientôt à se pâmer.
« — A la bonne heure, donc ! • s'écria le Parisien. « Vive la joie ' Il parait que papa Lavenette a l'eau gaie.
■I — Ne l'écoutez pas ! » s'écriait de son côté le docteur; <- ne craignez pas de lui faire du mal ! FroUez, brossez, roulez!... Allons, ferme!... La plante des pieds surtout!... Ne ménagez pas la plante des pieds!... Chatouillez, chatouillez!... Ah ! pardieu! j'y perds bien plus que vous, à sa résurredion !... Mais n'importe! ce n'est pas de sa faute s'il partage la conformation pulmonaire du phoque, du crocodile et de l'huître. Il faut qu'il en réchappe I »
Les prescriptions du docteur furent si ponctuellement exécutées, que le soir même, c'est à-dire un peu moins de vingt-quatre heures après l'accident qui avait si malheureusement peuplé l'infirmerie du navire, Lavenette aussi fut hors de lotit danger. Son corps était désenflé, sa figure moins bouffie, et son teint avait déjà repris un i>eu de cette
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
couleur moitié safran, moitié ponceau, qui en composait la nuance ordinaire.
« — Ah! Dieu!» s'éeriat-il lorsqu'il eut complètement recouvré l'usage de ses facultés intellectuelles et gutturales ; ■ monsieur de La Il^rpe ose appeler cela des villes flottantes ! Non, il ne devrait pas être permis de se moquer du public d'une manière si peu délicate ! »
Telles furent les premières paroles un peu distinctes que prononça le pauvre horanie.
Le docteur lui fit prendre une potion réconfortante, le couvrit chaudement, et ordonna qu'on le laissât dormir.
L'élat des autres ma'ades n'était pas moins satisfaisant. Robert Robert n'avait pas eu de nouvelle crise, et les marins^,aient presque aussi drus que jamais.
« — Ces succès, » s'écria le docteur, « me consolent un peu du dommage que va m'occasionner la conformation anatomique de monsieur. Si la science y perd, l'humanité y gagne. Le résullat contraire arrive assez souvent dans la pratique de notre art, pour qu'une fois, par hasard, on doive se résigner à sauver ses malades. Et cependant, « ajouta-t-il avec un petit soupir de regret, « ee n'est pas moins de douze volumes in 8°, avec planches coloriées, que va me coûter l'entêtement de cet original à ne s'èlre pas noyé! »
A ces mots, comme la nuit s'avançait, le docteur donna ses dernières instructions aux aides , recommanda le calme et le silence, et s'absenta pour a1 1er prendre un peu de repos lui-même, après avoir fait au commandant son rapport préalable sur l'état sanitaire du poste.
De graves événemens s'étaient passés à bord penda s>-érirs que nous venons de décrire. L'accident de Lave. ayant for é le capitaine Flottard de suspendre si mardi sortir de la rad? de Brest , la Rapide avait été signalée au point du jour par la croisière anglaise don jus [u'alors elle avait ingénieusement trompé la .surveillance. Deux frég s'él ient mises à sa poursuite. On n'avail plus cessé de les apercevoir à l'horizon, sous l'a parenci le deux petits poi blanchâtres, variant de forme et de gro^sîur, selon les mille circonstances de voilure qui survenaient sur leur bor.l ou sur celui âè la Rapide. Toute la journée s'étai jans
ces alternatives : jeu sublime, dont le danger même augmentes chaque, instant l'attrait. Les marins se phi: uliè remént aux émotions de ce genre. Le commandant Flottard en eût fourni la prei vc marin n'avait pas quilt pont depuis la veille au soir. [1 allait, venait, liait, passant de l'avant à l'arrière. it sur un bossoi mettant à califourchon sur le beaupré . grimpant dans les enflé hures, marchant, s'arrêtant, courant, observant à que minute la manœu r e s deu ■ . et lir.ii:! plusou moins vivement, comme toujours , le petit bout absent de son nez. Sa liante stature, .ses Ion ues moustaches, sa (lu isonnante, boueles, qui ri tombaient en forme de crinière sur ses épaules, l'..\ fait surnommer le lion; le i nfln d'inquiétude et d'audace qui se remarquait en ni su.- s. physionomie sévère; tout cela donnait a l'ensemble de sa personne quelque chose de bizarre, mais d'imposant.
Le docteur le poursuivit longtemps d p réussira l'approcher. Use \ii ré luit a lui faire son rapport à plus de trente pieds de dis! n ce.
« — Allez au di ble, vous el > lesl « interrompit
le commandant; « et ne venez point me par er de cps mis blés, quand c'esl par leur (au e que : ous nous Irou un lel péril I »
Le docteur alla se coucher, mais ne pul fermer l'a la nature ■ . lion
dans
pour pouvoir le di vanl, sans toutefois lui ca
de mal.
i i mauvais accueil que le commandant venait de taire h
LE SJtCLL. — IV
son rapport médico-chirurgico-physiologique, était bien justifié par les circonstances. La position de la Rapide était devenue éminemment critique." Depuis qu'entre elle et les frégates ennemies s'élait établie une lutte i . ces
.dernières avaient manœuvré avec un si parfait *nsei qu'i Iles étaient parvenues peu à peu à lui couper la route. Pour comble de contrariété, la brise du soir venait de s'élever dans la direction la plus opposée, et l'obligeait par séquent à louvoyer pour dégolfcr Celte manœuvre usait un temps précieux et lui faisait perd e l'avantage que sa légèreté lui assurait auparavant. Forcée ain >i de rourir tour à tour sur chacune des deux i mil , et de virer de
bord au momer.t juste où elle s'approchait assez de l'une pour craindre d'engager un combat auquel l'autre lût 'venue prendre part, la Rapide exéeiilait en ce moment 1-s mêmes évolutions qu'un volant , lorsque deux raquettes se le renvoient incessamment, et qu'il ne rebondit sur celle ci que pour retomber sur c;lle-la.
Il était impossible qu'une telle situation se prolongeât sans aboutir au déneùnient le p'us funeste. Deux seuls partis restaient à prendre : ou changer brusquement de route, cap pour cap, et regagner la rado de Brest, toutes lumières éteintes, en proliiant une secondé fois de l'obscurité pour passer inaperçu au niilieu des ennemis qui croisaient sur les eûtes; ou lu ier sa marche a travers mille obs-
s. Dans h' is, outre les dangers sur-
moniables qu'il y ava;l a courir, l'importante mission de lu Rapide n'eût pas été remplie; et dans le second, il y avait risque d'ei ux mi ins : vec des forces deux fois s
rleures. Que faire? Le commandant Flottard sedéeida pour ce dernier parti, résolu a tout, vrême à se faire sauter, plutôt que de livrer ses d
« — U as dit, » s'écrla-t-il après quelques i
des de méditation, «que le c; ■■ tu en
ite devant la brise, ni viré li bord en nrésence de l'ennemi. En avant! Après nous le déluge! Forçons de voiles, i ! s rrons !e vent! n
La manœuvre s'exécuta si rapidement que aine
empla son équipage avec un juste oigueil, et i échapper un: « Tus bien ! •> qui produisi'
tr les matelots, qu'il les avait peu b usqn'alors
aux il itteri - mre.
■ — Très bien! ■> continua-t-il en s'adressanl <■ Si la brise veut : er un <;u :
large, je délie les Ai :usement,
ajouta-i il en leur monlr; que deux
fi nies faisaieni ii ci ssamuii
mens ma!i
I as q
brise (.que le i ii .:ous jouer que.
.is tour. »
Le commandant achevait à peine celte prophétie peu ras-, suranle, qi par le Irav r» de /<
à tribord, un tr
dre aux fanai .
s'élança dans les enfli hures, monta dans la buni sa. ne. d promena atl la direi lion du na>
l'intrépide mari
• où k i
quée à tribord et a bâboi vie à l'ai rière
vanl ; ede
se vo l n i . ■
r le i'ius '.0*
LOI !S DESNOYERS
énergique effort. D6 ce ton irrésistible qui n'admet plus de réflexion contraire, et sons lequel l'une, les volontés se courbent romm sous la voix de la Providence elle même, il ordonna la i e en apparence.puisqu'elU devai' avoir ; n de jeter la Rapide sous le feu croisé de ennemies. r ane béni pensa tion, sa • trouvant doublée, il était possible qu'après avoir essuyé rapidement ce (eu sans en éprouver ;d dominai, elle sortit enfin du cercle fatal où ille.se trouvait enfermée, et qu'alors elle s'échappât à force d*- vitesse.
Ce fut pour assurer le succès de cette audaeieuse tentative, qi>e le commandant ordonna de laisser arriver d'un quart, et de mettre toutes voiles dehors. Perroquets, calacols, /limiers de tribord, tout fut orienté en quelques minutes. Par malheur, comme si le destin eût décrété la perle de l'héroïque frégate, ces ordres étaient à peine exécutés, que la brise commença de souffler ave- une. extrém i. frégates anglaises se déei . et t auss 161 i dimin .cr de voiles. Le «apitaiin^ Ftottard était trop habile lui-même pour r que cette ma tait impérieusement commau-
ir la prudence, mais il comprenait aussi que de son côl lapn ùt servi q 'à prolong r sans fruit
périlleuse situation. Il continua donc sa route sous la n voilure, au , de voir sombrer le navire. Le succès semblait cou- reprise si li r r. ; i -■ . lorsque la violeni e du vehl rue subit* met t, le grand hunier se brisa et vint à 1 un bruit bon rainant dans sa chute .. (s, les \ ges. les poulies. Le pont eau point d'entraver les dispositions qu- cet irait. Tout le monde aie. ifs comme les subalternes, se précipitèrent à l'envi, les uns, la hache et le < i b main, pour uY urdages; les autres, pour tirer de la drôme un hunier de rechange, tt le hisser en tète du grand mât. Mais, quelque prestesse que l'on pût cent irréparable dommage, la marche de la H")' • considérablement retardée, tandis que les trois navires ennemis i ontinuaient la leur. Quand le jo uça de po s ient à si faible distance, que. le combat parut inévitable. Le capiti . n'eut l'avance la nts braves iju'il comi
» —Le sort en e t jeté ' s'écria t-il. «Nous ne pouvions 1 fous voila tous revenus
des Grandes-Indes. Le aura pas eu* long '
ur, c'e t q •• m eut
meti es, ils se. s de venir
ne, au fond de la nier. Préparonsnous ils nous de-
: dans la
ité du brave u,ui n'a plus qu'à mourir bien, qui le sait et qui s'y dispose, le commandant donna
Depuis une hem «ses du i
nos malades, et grâce à la verve du Parisien, la conversation était devenue générale dans l'infirmerie.
. —Oui, mess
qui ont accompagné i. i
. pour sau s plus qui. Je puis
s la mer j'eus à souti ; x énorme dont
l'un : je nt • i
beau rire! .. J bien
eux coup de pied que Simon lî i , sur la nuque,
lorsque ayant déjà perdu la tramontane, le pauvre homme se cramponna.! à Robert-Robert. Cette erreur de Lavenette mit tout le monde en belle humeur.
o — Si nous rions.» reprii gravement le Parisien, «ce n'est pas de vous, monsieur de Lavenette. Nous n'oserions pas. des deux requins. Encore des animaux bien ridicules! Mais je connais des choses bien p'us extraordinaires que vous me voyez, j'ai déjà fait je ne sais combien de fois le tour du monde sur le gra.mi cuassc diable, vaisseau superbe; comme on n'en fera pas de longteiu,s.C'e^ U qu j'ai vu près de dix-huit mille hommes, des hommes magnifiques, comme vous et moi, servir de subsistance à la voracité des locataires de la grande Océan. Ils peuvent se flatter d'avoir fait la noce ce jour-là! •
Cette histoire du Grand Chasse-Diable est l'une des facéties au moyen desquelles les marins mystifient volontiers les novices et les passagers.
« — Hé quoi ! dix-huit mille hommes d'un coup! » s'écria Lavenette dont la crédulité venait de mordre à l'appât qui lui était tendu. Le Parisien échangea alors quelques si( d intelligence avec ses camarades, pour qu'ils eussent à se donner l'air que réclamait la circonstance. Quant à Robert- Robert, dont la raison était trop saine pour admettre de telles folies, il se contenta de sourire en les écoutant.
— Oui, mon cher monsieur de Lavenette, » reprit le Parisien en augmentant encore le nombre des victimes,» c'est comme j'ai eu l'agrément de vous le dire ; vingt-huit mille hommes dévorés d'un seul coup ! C'était à peu près la quarante-septième p rtie de l'équipage du Grand Chasse- Diable, ce superbe bâtiment qui n'a jamais eu son pareil depuis l'invention de l'Amérique et la découverte du genre humain.
» — C'est il pas le Grand Chass -Diable qui mettait sept ans à virer de bord? » interrompit un marin qui s'aljugea le rôle obligé de compère.
° — Pr. ■ répondit le Parisien, » sept ans, quand
il n'en mettait pas quinze ou vingt. J'ai beaucoup regretté ce. superbe vaisseau, l'orgueil de ces p. rages !
> — C'est il pas lui,» reprit le même marin, « qui avait déjà son beaupré à Poudicuery, quand son gouvernail était encore en rade de Bresl '
» — Précisément,* continua le Parisien ! «Et Sais-tu. combien il fallait de temps pour aller de l'entre-pontsur les gaillards?
» — Non.
• — Quatre an;, mon ami. Même que le cemmissaire, qui était ur. jeune homme tout jeune lorsqu'il monta daDs la grand'bune, pour y passer la revue des gabiers, eh bien 1 il avait la barbe to le grise q iand ilen redescendit, et qu'alors il y eut du grabuge quand il voulu: payer les mousses, parce que, pei.dai.t son absence, les tnfanséïaient devenus grands comme père et a
— Est-il p .- iblel ■ s'écria Lavenette.
» — C'est comme j'ai l'avantage de vous le dire, monsieur de Lavenette, » répliqua le Parisien. <• Demandez ù la premier, que vous rencontrerez. A preuve que moi, qui n'étais presque pas né le jour de l'appareillage, j'avais déjà la connaissance du bien et du mal, lorsque le Grand Chasse-Viable, à sa troisième bordée après sa sortie de t, vint se naufrager sur les terres inconnues d'un pays dont personne n'avait jamais entendu souffler mot. Même que vous pouvez chercher sur la carte : vous ne l'apercevrez pas plus que dedans mon œil. Cest si vrai, qu'il arriva une chose encore bien plus extraordinaire à mon oncle Thomas, trois .'oui s après le naufrage du Grand Chasse- Diable, par suite de la fête que L < s de l'endroit s- donnèrent en réjouissance du guignon qui no'is était arrivé. Drôles de farceurs |ui se mirei t dans la cab faire un feu de joie avec les débris du G> ■■ Diable'.. ..En >'oilà un de feu! ..Des montagnes de montagnes de bache.il... Ça flambait si fort que tous !e^ poissons à quatre-vingts lieues de la troi rèrent parfaitement cuits dans leur sauce naturelle, et qu'on n'avait qu'à p'onger son assiette au fond de la mer pour en retirer un superbe tricot. J.<gez de 'effet!
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
de la flamme ! C'était diablement beau, surtout le soir, à la chandelle !
» — Vous t?tcs bien heureux d'avoir vu cela, monsieur le Parisien ! » s'écria Lavenette. « Je vous demanderai la permission de le transcrire sur mon Journal de f'vyaje.
» — Avec plaisir, monsieur de Lavenette.
»—Mais,» reprit celui-ci, « vous nous parliez tout à l'heure d'une chose extraordinaire arrivée^...
» — A mon oncle Mathieu, n'est-ce pas?
» — Vous aviez dit Thomas.
» — Vous croyez?
» — J'en suis sûr; je m'en rapporte à ces messieurs.
» — Ce sera comme vous voudrez, » reprit le Parisien , « je n'y tiens pas du tout. Le fait est que c'était fort adroit de sa part. Voici la chose. Mon oncle Martin et moi nous étions les seuls des quinze cent mille hommes de l'équipage du Grand-Chasse- Diable qui eussions échappé au naufrage. Ma jeunesse et ma grâce ayant attiré la pitié d'une reine du pajs, on me lit cadean de la vie ; mais mon onc'e Jérôme fut condamné à la peine de souffrir mille et mille supplices plus ridicules les uns que les autres. Les barbares lui amarrèrent les pieds et les mains avant de se donner la satislaction de le torturer. Moi. j'étais la, pas trop à mon aise, comme vous pensez bien, malgré que la souveraine me donnât de petites eroqaignoles sur le bout du nez pour me rassurer. Or donc, les gredins tenaient déjà mon once Rigobert...
» — Pardon encore, » interrompit Lavenette; « vous aviez dit votre oncle Thomas.
» — Vous croyez?... » répondit le Parisien. « Ce sera comme il vous plaira. Pour lors je vous disais donc que ces gredins tenaient déjà mon oncle Pancrace, et allaient se mettre à le picoter avec des clous et des poinçons qu'ils nous avaient volés, quand mon oncle Bonaventure, qui était un orateur fini, et qui n'aimait pas du tout les supplices, leur dit adroitement ; — « Un moment, hommes indigènes, » qu'il leur dit. dit-il : > j'ai quelque chose a vous divulguer. » Vous voyez que mou neveu le Parisien et mol, nous avons » seuls échappé h la faux du trépas. Savez-vous pourquoi, » hommes sauvages? Je vais vous le dire : c'est que je COn- » nais un moyeu de me préserver des blessures et autres in- » convéniens de la nature humaine. Et ce moyen, je suis prêt à vous le transvaser si vous voulez me délier les mains et » me donner la vie. Ca vous va-t-i1, hommes sauvages? n — « Faut voir, « interloqua un vieux malin d'entre eux. « En » rond, tout le monde 1 ajouta-l-il; et causons-en. » Or donc, après avoir recueilli l'avis des anciens, en commençant par les personnes en bas âge, le vieux cliel dit à mon oncle Nicodème : — a C'est convenu, » qu'il dit, dit-il; « mais nous te dé- » truironssans désemparer, si lu nous trompes, et si tu nous ■ mets dedans I » Voilà ce qu'il dit, dit-il. Et pour lors, on rendit à mon ourle Sébastien la liberté de ses deux mains; et pour lors, ne faisant ni une ni deux, il se précipita sur le sol dont il arracha une poignée d'herbes qu'il broya dans la paume de sa main, avec la moitié de la chique qu'il savourait en Ce moment pour adoucir l'amertume de ses derniers inslans. Quand il eut fait ce mie-mac, mon oncle Barnabe se frotta la pomme d'Adam tout autour du cou, avec l'ingréclienL dont je viens d'avoir la chose de vous entretenir; et pour lors s'adi essant aux sauvages : — Messieurs et mes- » dames, » qu'il leur dit, dit-il : « parla vertu de ce baume mi- » raculeux, je délie le plus fameux d'entre vous de m'énta- » mer la peau, pas plus que si j'étais d'acier d'Allemagne.
\ oyons voir' Qui est-ce qui veut en essayer? » — Moi ! dit alors un grand coquesigme qui ressemblait a un géant, vu qu'il avait pour le moins onze pieds dix pouces au dessus du niveau de la mer, et ujui venait de s'amuser à affiler une tndre un bœuf du premier coup. — Ça va!« reprit le cher; en rond, en rond, et du silence I » i:t pour lors vous auriez entendu voler uue mouebe. Et pour lors le grand eo |uesigrue se plaça a frais pas de mon oncle Babolin, comme un garçon boucher qui -a remplir lions homicides. Et pour lors mon oncle Polycarpe h lf cou.
» — Ah ! grand Dieu ! « interrompit Lavenette ; « j'en ai
vraiment la chair de poule I
» — Ça fait honneur à voire sensibilité naturelle, • continua \e Pariien. s Mais je le vois encore comme je vous vois, monsieur de Lavenette. Pauvre cher oncle François ! Ordonc, mon oncle Benoît tendit le cou, et il dit au sauvage en question : — « Allez votre train, mon ami, 'qu'il dit, dit-il, < et ne « craignez pas de m'écorcher l'épiderme : j'en ai bravé de » plus crânement robustes! ■ Et pour lors le grand coquesigrue, dont «es paroles de mon oncle Guillaume avaient cruellement vexé l'aniour-propre, lit tourner par trois fois son hache pour lui donner plus d'élan, et la laissa retomber vivement sur le cou de mon oncle Pantaléon : ahain ! Je n'oublierai jamais ceo^ain-h! Et pour lors ..
Le Parisien en était là de sa pathétique histoire, lorsqu'une grande rumeur le força de s'interrompre.
«—Silence, Pm itien, silence! i s'écria Barigoule en prêtant l'oreille au bruit étrange qui se faisait entendre depuis quelques instans dans les parties supérieure de 'a feégate. «Il y a du grabuge là haut I »
Barigoule sauta à bas de son hamac.
« —Tout le monde sur le pont ! » cria en ce moment la voix lointaine, mais parfaitement intelligible du commandant.
<> — Oui, pardieu! » ajouta le Parisitn, « il va retourner de poudre I... vue, vite, les amis! En avant! Il ne sera pas dit qu'on se sera rossé sans nous ! »
Tous les marins s'habdlèrent à la hâte et s'élancèrent hors de l'infirmerie.
Robert-Robert imita bravement leur exemple, malgré les supplications de Lavenette, et les suivit, tout faible qu'il était encore.
Quant a ce dernier, il se recou ha sur le dos, ramena la couverture sur sa lêteet s'tcria: « —Ah ! bon Dieu! aller se battre quand on est malade ! quand on est déjà à moitié mort ! Que les gens qui se poitent bien se fassent tuer, rien de mieux!... mais des malades !... c'est vraiment ridicule'. .Et cela, au lieu de rester tranquillement ici, et d'achever cette histoire du cou de son oncle, qu'il interrompt tout juste au moment le plus intéressant!... Non, je n'ai jamais vu pare lie caverne!. . Monsieur de Ls Harpe ose pour ant appeler cela des villes flottantes'.... Quel odieux charlatanisme! ■