CHAPITRE SEPTIÈME
Branle-bas, — Préparatifs de combat. — Terrible situation de li Rapide. — Stratagème du commandant Ftottard. — Continualion du journal nautique de Lavenette. — Son duel avec deux requins. — Premier combat naval.— Lavenette dans la h'outaux-li'on». — Horrible danger.
L'équipage de la Rapide était bien parvenue réparer les avaries que la violente du vent contraire avait causées dans la voilure, m.is cette opération avait donné le temps aux trois bâtimtns ennemis de regagner toute l'avance qu'elle avait S'ireux.
La chasse que le commandant de la croisière anglaise devant la rade de Rre.'t avait ordonnée conire la frégate française, avait été combinée avec beaucoup d'habileté. La corvette avait été détathée pour atteindre celte dernière, pour
LOUIS DESNOYERS
la dépasser, commencer les hostilités, el la forcer ainsi à suspendre sa marche. La frégate avait pour mission de soutenir le combat et de le prolonger, afin que le vaisseau de ligne pût rejoindre à son tour, attaquer la Rapide, déjà fort endommagée, la couler, ou s'emparer d'elle.
Ce plan réunissait alors toutes les chances de succès. C'était sans autre espoir que celui d'une mort glorieuse, que le commandant Floltard s'apprêtait au combat. Mais son courage n'était pas une de ces témérités aveugles qui se précipitent brusquement dans le danger sans en calculer toutes les chances, et sans lutter contre elles jusqu'au dernier moment. Le commandant était prudent autant que brave, et la sagesse de ses résolutions en égalait la promptitude. Il lui suffisait d'un coup d'œil pour embrasser toules les phases d'une telle situation, et d'une seconde pour choisir la meilleure, avec un bon sens naturel que l'expérience avait rendu presque infaillible. Il entrevit aussitôt la seule » de salut qui lui restât, et résolut de la tenter, quelle que fût la difficulté d'y réussir.
En attendant le signal, tout se disposait donc à bord pour une résistance désespérée. Chacun s'empressait à son poste. Les canonniers se rangèrent a leurs pièces. Les soldais de garnison demeurèrent sur le pont pour y combattre en tirailleurs. Des faisceaux de haches, de sabres, de piques, de pistolets, d'espingoles, de carabines, furent apportes au pied du cabestan, et distribués par le capitaine d'armes à la partie militante de l'équipage
Robert-Robert, dont ces préparatifs de guerre commençaient à exalter la jeune imagination, réclama vivement sa part, mais ce fut en vain.
« — Cela vous fait honneur, » lui répondit le capitaine d'armes, « mais bien fâché de la peine : vous n'avez pas encore assez de barbe, mon jeune Cadet-Roussel, pour qu'on vous remette de ces joujoux-là; vous n'auriez pas la force de les manœuvrer proprement. Mais, puisque vous tenez à nous donner un petit coup de main, allez trouver le commissaire, dans l'intérieur de la carcasse. Soyez tranquille : vous n'y resterez pas les bras croisés. »
Quelque déplaisir que Robert-Robert éprouvât de ce refus, il rejoignit le commissaire chargé de la surveillance des poudres, et se rangea bravement sous ses ordres avec les canonni#rs de rechange, les novices et les mousses, qui devaient approvisionner les pièces, et transporter de la sainte-barbe dans les batteries, les gargousses, les cartouches et les grenades. Cette fonction, quoique plus modeste, n'était pas sans danger.
Pendant ce temps, le capitaine Floltard monta sur le banc de l'arrière, pour donner, du haut de ce poste d'honneur, les ordres que le lieutenant, placé sur l'avant de la frégate, devait transmettre à l'officier commandant la batterie et à celui qui était chargé de la manœuvre du bâtiment.
feules ces dispositions se firent avec un ordre, et une promptitude admirables.
Ce fut à ce moment que, sur un mot du capitaine, traduit immédiatement par le silllet du contre-maître, la frégate changea brusquement de route, et se dirigea, toutes voiles déployées, du roté de la corvette, sur le pont de laquelle les mêmes dispositions venaient d'être prises.
o — Où diable nous trimballet il donc, notre vieux sapajou? » murmura Simon Barigoule. « Hé quoi! nous avons là deux écrfvissés, l'une à droite, l'autre à gauche, sans compter celle qui nous arrive par derrière pour surcroit d'agrément; et v . i l a qu'au lieu de tomber sur la grosse, ce qui serait bien plus flatteur, il nous mène droit sur la gringalelte, que c'est à peine s'il y en aura une bouchée pour tout le monde! C'est incohérent comme tout !
» — Sois tranquille, » répondit le. Parisien-, u je ne sais pas comment le régal commencera, mais je sais bien comment il finira. Ce ne sont pas les écrivisses qui le manqueront tout à l'heure. Ces', même ce qu'il y a d'agréable aujourd'hui. Dans les autres tremblemens paie 1s : « Sera ton lue? ne sera t on pas tué? » voilà ce que tout le monde se dit, et cette incertitude est fastidieuse. Mais iei nous sommes sûrs d'y rester tous ; et pour lors, quand on est tué, on se dit:
« Bon ! je m'y attendais ; » et l'on n'est pas surpris désagréablement. •
La facétie du Parisien provoqua un éclat de rire général dans la batterie. Cet accès de gaité, si étrange en pareille conjoncture, gagna la batterie suivante, où l'on rit de confiance, sur la seule nouvelle que le furceur en titre du bâtiment venait de dire quelque chose. Sans l'intervention de l'officier, qui s'écria sévèrement : • — Silen e, morbleu! rire se fùtsans doute communiqué de proche en proche, depuis le mousse du fcnJ de cale jusqu'au mousse du grand mit. Mais ce commandement coupa court à l'hilarité. Il te fil alors dans toute la frégate un silène; le] qu'on eût pu croire qu'elle voguait sans équipage, à la merci d?s vagues.
Robert-Robert, dont le jeune courage s'impatientait des fonctions obscures qui lui avaient été assignées, s'échappa de la sainte barba, et, se glissant avec précaution sur l'escalier de la batterie, vint voir ce qui se passait dans les parties supérieures du navire. Ses yeux avides y comtemplèreut le plus dramatique spectacle que puissent offrir des hommes. Le Parisien se posait majestueusement en arrière de lacaronade qu'il desservait, caressant d'un-" main la moustache qu'il n'avait pas, tenant fièremeni de l'autre une longue barre appe'ée anspect , et s'afLis ant incessamment sur lui même, par petites secousses, comme se préparant au grand écart que, le moment venu, ses fondions de servant l'obligeraient à faire.
La caronade, modification marine du canon ordinaire, est ainsi appelée du nom de son auteur, l'Écosfais Jean Caron. Elle exige six hommes de service : un chef de pièce pour amorcer, pour pointer, et peur faire partir le chien de la platine, au moyen d'une longue ficelle qu'il tient en main; un pourvoyeur, chargé d'apporter les munitions; trois servans, dont les fonctions consistent à aider le chef de pièce dans le pointage, à maintenir la caronade contre le roulis du navire, et à la remettre en place à 1 isuite du i eeul, au moyen de deux leviers, dont l'un, en bois, est appelé anspeit, et l'autre, en fer, appelé pince; enfin, un chargeur dont le rôle est d'introduire et de bourrer la poudre et les projectiles dans la pièce. Celui-là est le plus exposé de tous les servans, attendu que, pour charger la caronade,-il doit se placer presque devant sa bouche, et en dehors de l'embrasure, de telle sorte que, d'une part, il peut être emporté par l'explosion de la gargousse qu'il bourre, si par malheur quelque parcelle enflammée est restée dans l'âme de la pièce; et que, d'autre part, il est sans abri contre la fusillade de l'ennemi à laquelle il sert particulièrement de point de mire. C'est au moyen de ce personnel qu'une caronade peut aisément tirer un coup par minute. 1! n'est pas d'arme plus terrible, quoiqu'elle offre de graves inconvéniens. La portée de la c ronade n'est pas très longue; niais i "est ure pi re, large-
ment manoeuvrable, et qui reçoit trois fois autant de projo tile* qu'un canon de même pesanteur. On appelle cela un perfectionnement! Tant il est vrai que dans < es' affreuses perturbations des senlimens naturels qu'on appelle des guerres, et que les préjugés, l'avarice, la sottise, la vanité, l'cgoïsme des peuples ou ce leurs chefs rendent trop souvent nécessaires, on est réduit à regarder comme des améliorations les choses mêmes qui, par leur puissance destructive, causent le plus de dommage à l'humanité !
C'était Sfmon Barigoule qui re fondions le chargeur. Le brave homme se redressait fièrement devant l'ouverture du sabord , à l'embouchure de sa pièce qu'il caressait delà main, comme pour l'engagera bien faire son devoir.
lien était à peu près de même de tous les autres marins, soit dans les batteries, soit sur le pont du navire. Chacun était à son poste, dans l'attitude la plus belliqueuse, sentant battre vivement son co u te, mais d'impatien-
ce . respirant à peine, et attendant immobile, silencieux, l'oreille au guet, que le fctal commandement de : rcu! sortit enfin, comme un coup de foudre, du porte-voix du eapitai
i' urquoi l'attendaienUils en vain, quoique I,! fut plus qu'àdenii-poriée de la corvette enni
La corvette se taisait de son côté. Pourqu
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
Pourquoi ces deux navires qui allaient se déchirer, tar- ■ daient ils ainsi l'un et l'autre.? Etait ce pour se porter de plus funestes coups, car c'est souvent de la première bordée que dépend le résultat de ces horribles duels?
Quoi qu'il en soit, je ne saurais peindre tout ce qu'un te' moment avait de terrible et de solennel.
Ce long retarda commencer le combat avait été bien plus pai iliquement interprété par Toussaint Lavenette. Tant que s'était fait entendre, dans les parties supérieures du navire, le bruit des fusils, des sabres, des haches, des anspects et des affûts de canon qu'on disposait pour le combat, l'ex-noyé était resté tapi sous sa couverture, accroupi de peur, maudissant la guerre et sa furie, maudissant ses compagnons, qui, disait-il, avaient eu la lâcheté de le laisser là, dans soh lit, pour aller se battre; et enfin se maudissant lui-même de s'être embarqué sur la foi demonsieur ddLaHarpe.Mais, lorsque le tumultedu branle-bas culcessé, «tqu'un silence mystérieux enveloppa le navire, Lavenette reprit confiance dans la conservation des bienfaits de la paix. 11 retira peu à peu sa lêie de dessous la couverture, et, quand il eut le visage toutâ l'ait à l'air, il s'écria d'une voix encore mal assurée : « — Il parait que nous ne nous battrons pas. L'Anglais a eu peur sans doute: notre belle con'enance lui aura imposé. C'est naturel. Il n'y a rien de tel pour intimider ses adversaires. Ali bien oui I » ajou:a-t il en grossissant sa voix comme si l'Ang'ais eût été dans sa chambre, « j'aurais bien vauiu voir que ce poltron d'Anglais osât nous attaquer !... Ah! morbleu !... »
Lavenette s'était dressé sur son séant; il avait pris en main son bonnet de coton, et le faisant tourner en guise de sabre, il massacrait impitoyablement tout l'air qui se trouvait a portée de son terrible bras.
Lorsqu'il eut ainsi donné un libre cours a son héroïsme, il voulut profiler de cette solitude momentanée pour continuer le mémorial où il avait promis à la mère de son jeune compagnon, de consigner journellement toutes les circonstances importâmes de leur voyage. 11 tira de sa poche i'écritoirc de corne dont l'immense tube avait g.iranti le commencement de son travail contre l'immersion do l'avant- veille, et il reprit en ces term s le récit de ses aventures nautiques :