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CHAPITRE HlTTIÈME

Nouveaux préparatifs de combat. — Eutrée en scène du grand Flandnu. — Grande bataille de Lavenette contre une année do rats. — Second combat naval. — A l'abordage' — Dar".-r de Robert-Robert. - Beau trait du Parisien. - Horrible mêlée

- Mémorable action de Robert-Robert. - Epouvantable catas trophe.- Disparition de Robert-Robert et de Simon Barigoule

— Que sont-ils devenus?

L \ . i minaudant Flotlard avait résolu de tenter un coup décisif contre la Britannia, avant que le vaisseau de ligne l'eût rejointe et l'aidât a accabler, la Rap'de sous l'incomparable supériorité de leurs forces réunies. Une heure lui restait à peine. Il fallait que cette heure décidât son salut ou sa perte. C'eût été une insigne folie que de la perdre en vaines canonnades contre la Britaniva. Le palriotisme du brave marin n'était d'aï leurs pas si aveugle qu'il ne sût rendre justice aux qualités de ses ennemis. Il savait que le courage des Anglais est un courage sur place, un courage lout passif, qui n'avanc ■, mais ne recule pas ; tandis qu'an i os traire le courage des Français est un courage d'action, qui se fatigue dans 1 immobilité, mais à qui rien ne résiste quand on le livre sans gêne à son impétuosité. Les premiers ont par conséquent une supériorité incontestable dans ces combats à distance, dans ces longues canonnades où le mépris du danger ne se manifeste que par le sang froid, la patience, la ténacité. 1 es seconds n'ont jsrtnais eu d'égaux dans ces é'anceinens, pareils à (eux de l'aigle, où i'audace n'attend pas, mais va chercher la mor '. Ils l'ont prouvé sur assez de champs de bataille. L'abordage, qui n'est qu'un assaut avec mille périls de plus, est doue uue des agressions ou nos marins apportent cette

i rrésistible audace. Ce n'est jamais sans épouvante que l'ennemi en entend donner le terrible signal.

Le commandant Flottard venait de ledonner. Ces mots fatals : ■ A l'abordage! » étaient sortis comme un coup de tonnerre de son porte-voix, et, au milieu du silence que l'attente faisait régner à bord, ces mots avaient retenti jusque dans les profondeurs du navire.

« —A l'abordage! à l'abordage! « répétèrent toutes les voix comme une seule voix.

Ce fut alors une sorte de frénésie parmi l'équipage. Il y a de ces paroles magiques qui grisent d'intrépidité. Un homme seul demeura près de chaque caronade chargée, prêt à faire feu quand il en serait temps. Les autres canonniers quittèrent les batteries. Le poste de la sainte-barbe, où gisent les munitions de guerre, fut également abandonné par les approvisionneurs, leur présence n'y étant plus nécessaire. Le docteur qui, depuis le premier combat, déployait à l'infirmerie son admirable zèle, eut beaucoup de peine à retenir les aides, les gens de service, les blessés eux-mêmes, tant cet ordre solennel : « A l'abordage ! » avait électrisé les courages.

Tout le personnel disponible s'était ainsi précipité sur le pont de la frégate, et se disputait les armes que distribuaient les chefs d'escouade. Des sabres, des pistolets, des carabines, des espingoles, des piques, de larges coutelas, des haches, tels sont les formidables instrumens dont se servent les marins , dans ces duels de vaisseau à vaisseau , en comparaison desquels les combats de terre ne sont pour ainsi parler que des j-ux. Le sac d'une ville, qu'on prend pas à pas, rue par rue, maison par maisA, étage par étage, peut seul donner l'idée d'une de ces horribbs batailles de mer.

Robert- Robert ne pouvait rester froid spectateur au milieu de l'enthousiasme qui l'enveloppait. Nous avons vu, durant le premier combat, avec quel empressement il s'était mis a la disposition des artilleurs pour l'approvisionnement des pièces; mais quand l'ordre d'abordage eut retenti, sa jeune âme s'exalta encore de l'exaltation des autres. Sa poitrine se gonfla, ses cheveux se dressèrent, ses narines s'élargirent, ses yeux brillèrent d'un vif éclat, ses joues se coloi'èrent, une fièvre nerveuse lui parcourut tout le corps, et on le vit qui allait, qui venait, se redressant fièrement, sans trop savoir pourquoi, mais impatient des terribles énigmes dont les préparatifs se déployaient sous ses yeux. Jeune comme il était, vaillant comme il promettait d'être, il était vraiment beau a voir dans ce moment suprême, et les marins, près desquels il passait s'arrêtaient involontairement pour le content' 1er.

Sen bagage militaire avait bien aussi son côté burlesque, comme toutes les choses de ce bas monde. Robert, à qui le chef d'escouade avait d'abord refusé des armes en raison de son jeune âge, avait fini par en prendre en cachette, et, craignant d'en manquer, s'en était fait la "plus ample provision possible. 11 s'était muni d'une pique et d'une bâche qu'il brandissait de chaque main ; il s'était mis deux carabines en bandoulière, il s'était pendu un sabre à droite, un coutelas à gauche, oneespingole par derrière; il avait rempli toutes ses poches de cartouches, ainsi que le poitrail de sa chemise qui retombait en sac; enlin.il s'était drapé la taille avec sa cravate, et avait fourré qealre pistolets et cinq poignards dans cette espèce de ceinturon. On pouvait dire en toute vérité qu'il était hérissé d'artr.es comme un bastion. Une ville de guerre n'est pas mieux fortifiée. Cet aliirail avait d'ailleurs l'inconvénient de produire à chaque pas un étrange tintamarre. Il n'en fallait pas tant pour attirer l'attention de ses voisins, qui rirent beaucoup dn luxe de ses préparatifs de défense. Ils attribuèrent à l'enfantillage ce qui n'était que l'effet naturel rie l'inexpérience et de IVtourdissement.

o — Ohé! o! é! m s'écriait l'un, • regardes don.-, vous autre.- , le grand arsenal de Brret qui se promène en perso; naturelle sur le gaillard d'arrière I

» — Passez-lui donc une caronade, » s'écriait l'autre, complétera son armement.

» — Vous n'aMwfcspas une douzaine et demie de boulet*

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

de trente six pour son usage particulier?» continuait celui-ci.

■ — Monsieur Malbrovtte s'en va- t-en guerre!» fredonnait celui-là.

Ces quolibets blessèrent cruellement l'amour-propre du jeune homme. Il s'arrêta, se planta fièrement devnt les rieurs, cl les regarda tête haute, sourcil froncé, d'un air à les défier tous.

Les marins battirent des mains à cette attitude pleine de résolution. On seul d'entre eux, que ses camarades avaient surnommé le grand Flan'lrin à cause de sa longue et fluette stature, voulut pousser plus loin la plaisanterie C'était un garnement qui s'était fait le groom et l'histrion du navire : rasant ses camarades, faisant moyennant salaire leurs plus viles besognes, leur donnant des leçons de danse, 'es divertissant par des tours de gibecière, des grimaces, des cabrioles, des contorsions, et ne rachetant par aucune qualité noble la plalilude du rôle qu'il s'était donné. Son instruction était pourtant bien supérieure à celle des dix-neuf vingtièmes de l'équipage; mais d'imparfaites études sont nuisibles bien plus qu'utiles, sans c?tte rectitude et cette dignité d'âme qui peuvent seules les moraliser. Les plus vastes connaissances ne sont même, à un esprit dépravé, que ce que Ips plus riches ornemens peuvent être à un iaid visage : c'est souvent une parure qui l'enlaidit encore.

Mandrin n'éiait pas homme a négliger cette occasion de taire l'agréable aux dépens rie Robert-Robert 11 s'agissait d'humilier, sans péril, un être qu'il supposait beaucoup pus fa'ble : c'était une excellente aubaine. Les sens qui se sont laissé avilir, n'aiment rien tant qu'avilir à leur tour, afin qu'il y ait quelqu'un du moins qui soit encore au-dessous d'eux dans le mépris des autres. Flandrin riait d'ailleurs bien aise de cacher sous une feinte gaité la peur qui l'agitait intérieurement. Par exception à 'ont le r'ste de l'équipage, Flandrin n'cta;t rien mons 'ne brave. Comme indice de sa poltronnerie pendant le péril, il suffirait de citer son humeur vantarde après.

« — Ah ! sandis ! » cria-t i1 à Robert ave-^ s^n acent gascon; ii vous n'y pensez donqué point, june homme '... Vous avez oublié la chose la pusse importante de ve«tre t rmuré 1 Vous avez oublié de mettre des moustaches! Il n'y a pas de hérosses sans c*to. Les A'essand'é, les César, les Annibal , les grand Frédéric , en une motte loti". les grands hommes vos prédécessurs, i]s ont tous porté des m on se taches Mais attendez ! Moi qui ai l'bonnur d'être lé coiffur de ces messieurs et damés, z'aurai bientotle réparé l'omission. Z'aizustement, dans ma poché, les luxsube besmo lies' que z'ai coupées dernièrement a un amiral ang'ais. 1 irmettez-moi, ievincible hérosse, dé vous en faire hommage. »

Le grand Flandrin lira de sa poche un petit rouleau de cire mi-molle qui lui servait à noircir et à coller les cheveux et les favoris de ses pratiques de l'équipage; cl alors s'approi hanl de Robert-Roberl qui était sans défiance, il lui en ti !ta tout à coup la lèvre supérieure, et lui dessina sur la jour, du nez jusqu'à l'oreille gauche , la plus diomphante moustache qui eût Jamais zébré un visage d'homme. Les matelots présens poussèrent de grands éclats de 'rire.

a — Bravo, Flandrin! bravo ! » crièrent-ils au Gascon.

Robpri-Roberl éiait pâle de colère : sr-, doigts se crispaient con\ . sivement, et ses lèvres tremblaient sans qu'une parole pût en sortir.

<■ — Kl d'une! » reprit Flandrin. « Passons à l'autre. Ce n'est point trope de riux mousétacln's pour la consommation d'un sul grand homme! »

Et ce disant, il se rapprocha de Robert-Robert, et tendit vers l'antre «un- du jeune homme son bras armé de l'officieuse cire nui ic

• — Insolent ! » s'écria celui ci d'un ion de voix qui ressemblait .1 un rugissement. Et aussitôt il se débarrassa des trois quar:s de s<m armure ; après quoi , d'une main dont la colère avait centuplé les forces, il saisit le bras débile de Flandrin, et, lui imprimant une violente rotation, il repoussa loin de lui ce corps sans muscles et sans âme.

« — Bravo, le jeune lionceau! bravo! » reprirent les témoins, en adressant cette fois leurs apulaudisseniensà Ro-

LE ilLtLL, — IV.

bert-Robert. La fifre altitude de cet adolescent leuravait plu d'abord, et sa vigoureuse riposte avait tout-à-fait gagné leur estime. Les rieurs étaient définitivement passés de soncôté, et l'honorable sobriquet de Lionceau lui fut acquis de ce jour.

Quant à Flandrin, après avoir pivoté dix fois sur lui même comme une toupie d'Allemagne, il s'en alla tomber sur un matelot qui le rejela violemment sur un autre, qui sur un Iroisième, qui sur un quatrième. qui sur un cinquième, et ainsi a la ronde. Siogu'ier jeu de paume oii le pauvre diable servait de balle à toutesces larges mains transformées en raquettes! Cettescène.si étrangement burlesque au milieu ëesi tristes conjonctures, se passait à l'écart, heureusement pour les acteurs, et loin de l'œil des chefs que préoccupaient alors de trop graves iucidens. Elle eût duré longtemps , s;-ns doule , si le le sifflet du contre-maître ne s'était fait entendre.

Tout l'équipage se mit aussitôt eu mouvement, cmrae une troupe d'oiseaux que le moindre bruit fait s'envoler dans toutes les directions.

Tandis que sur le pont du navire chacun court » son poste pour le grand oeuvre de destruction qui se prépare, que devient Lavenelïe? Que devient il dans les profondeurs méphitiques de la cale, en compagnie de pots de peinture, de bar res de for et de barils de goudron ? Que devient-il au milieu des mystérieux ennemis où sa frayeur même :'a précipité?

Hélas! notre héros n'avait pas moins qu'une aimé.; sur les bras; un armée tout entière, une formidable armée; et quelle arirée ? une armée d'innombra' les rats ! Cette circonstance peut paraître fabuleuse, et cependant

| rien n'est plus vrai. Le plus grand (bail d'un navire, ce sont

i les rats qu'il nourrit en ses flancs. Ces animaux, qui sont originaires des magasins de la marine, s'introduisent dans la carcasse des bâtimens par les planches qui font cnmmuni-

! qui r leur pont avec la partie du uort où se fait l'armement.

[ Quel |ue petit qu'en soit ie nombre au moment du départ, et

i quelque guerre qu'on leur fasse ensuite, ils croissent bientôt et multiplient à l'infini. C'est au point qu'après un voyage de iruis ou quatre années, tel navire est devenu inhabitable. Les rats ont fini par le conquérir sur son équipage. Impossible. de les en débusquer sans une grande mesure. Il faut désarmer, vider entièrement la carcasse, y brûler du soufre après e i avoir clos tomes les ouve turcs , et asphyxier les i onquéi ans dans leur conquête même. On s'en délivre ainsi, mais pour bien peu de temps. D'autres familles ne lardent point d'y faire invasii n. i ?■ si .ï exécuter, chaque lustre, une nouvelle Saint-Barlhélemy de rats.

Rien n'égale d'ailleurs la hardiesse de ces hôtes. Ils se promènent lentement, fièrement, dans toutes les parties du navire, comme un bourgeois sur ses propriétés C'est à

. peine s'ils daignen' er de quelques pas, pour faire

place i x hommes. On les rencontre quelquefois par centaine, et il est curieux d'entendre la ii"it, sur le plancher

. sonon , ou sur les escaliers du navire, la marche pesanie de

! ces délachemens. Tous ces trollinemens réunis ressemblent

i presque au bruit d'un peloton de cavalerie.

Grâce à ccitc excessive familiarité, les matelots peuvent

! ajouter, sans beaucoup de peine, quelques ra's bien dodus i leur maigre ordinaire. Les matelots sont assez friands de celte chair qu'ils estiment fort délicate. Je les en crois volontiers sur parole. Veicî comment se pratique habituellement cette chasse. Le matelot qni vent taire ripaille, se couche sur le dos, étend les bras et lut semblant de dormir Les i a s s'approchent en foule de cet t nnemi qui leur parait inoffensif, et montent suis façon dans ses mains pour grignoter 1,'n morceaux de biscuit qu'il va placés comme appât. Le chasseui n'a plus qu'à les fi rmer vivement : le rat se irouve pns et étouffé dans celle souricière, non moins ingénieuse qu'éci nomique. Ce n'est plus alors qu'une quesiioa de sauce. Tels é ai nt les ennemis parmi lesquels Livenette avait eu l'iD.prudence de se réfugier. La /osse-aux-liont est voisine de la cambuse, autreiMnt dit, du dépôt des provisions de

LOUIS DESNOYERS

bouche. La cambuse est naturellement le quartier général des rais. En moins de dix minutes, Lavenette en eut deux ou trois centaines à ses trousses.

«— Grâce! grâce!... « s'écria de nouveau le pauvre homme qui ne rêvait plus qu'Anglais; « grâce, milords !je suis un citoyen paisible; je me promenais tranquillement Ici; je me rends prisonnier, milords. Grâce! grâce! »

Sans lui tenir compte de ses supplications, les Anglais continuèrent de le fouler dans tous les sens, de courir, de sauter, de cabrioler, de batifoler prés de lui, autour de lui, 9ur lui, tout aises qu'ils étaient de l'excellente aubaine dont le hasard les gratifiait. Quelques-uns commençaient même à lui mordiller les oreilles, à grignoter ses vêtemens, ses pantoufles, sa robe de chambre , son pantalon. Leurs petites dents aiguë* ne s'arrêtaient pas toujours à cette mince superficie; elles pénétraient parfois un peu au-delà. Le pauvre homme redoublait alors ses douloureuses lamentations : » Grâce ! grâce, milords ! »

Cependant, si poltron que l'on puisse être, on ne se laisse point dévorer vivant sans opposer quelque résistance. L'instinct de conservation l'emportant sur la peur, Lavenette tenta de repousser dans l'ombre cette formidable invasion. Mais, valus efforts ! sa tête , ses bras , ses jambes , toute sa personne était comme clouée sur le champ de bataille par une force inconnue, invincible, qui le paralysait entièrement. Cette fore? magique ne lui laissait d. libre que le petit doigt de chaque main. Il le remuait vainement, comme un poisson à sec remue sur le rivage ses impuissantes nageoires. Enfin, une détonation immense ébranla tout à coup le navire jusqu'à sa quille. Nous laisserons Lavenette aux nouvelles transes qui l'agitèrent dès lors , pour nous oceuper de l'horrible cause qui les avait produites.

Le commodore de la Britannia ne voulait point d'abord accepter l'abordage. Il aimait mieux engager un combat à distance, et le prolonger jusqu'à ce que le vaisseau de ligne anglais l'eût rallié, et pût lui prêter assistance pour écraser ou capturer la frégate française. La Britannia se retira donc devant la Rapide, se bornant à la foudroyer de toutes ses batteries, et s'efforçant, par une manœuvra aussi dangereuse qu'babile, de la devancer sous le vent, afin qu'elle se trouvât plan ée entre deux feux, quand le vaisseau de ligne, qui cing'ait du côté opposé, serait en mesure dMtaquer. Ce fut cette manœuvre qui perdit U Britannia. La frégate française ayant le vent sur elle, hâta sa course, sans daigner même lui renvoyer une seule bordée, et l'atteignit bientôt. Le commedore ne pouvant éviter l'abordage, ne songea plus qu'à le repousser vigoureusement. 11 lit lui-même cesser le feu de ses batteries, ordonna les distributions d'armes, rangea tout son monde sur le pont, organisa en un mot la plus énergique défense.

Les derniers préparatifs d'attaque s'effectuaient en même temps sur le pont de la Rapide. Les grappins, jusqu'alors suspendus à l'extrémité des vergues , sont maintenant disposés de manière à tomber sur les bastingages de la frégate ennemie et à s'accrocher à toutes les parties qui peuvent offrir quelque résistance. Les matelots les plus agiles s'embusquent dans les haubans , épiant le moment favorable pour s'élancer sur l'autre bord . Tout est prêt. Les deux équipages se menacent du geste, .se provoquent, s'ajustent, attendent toujours , pour se porter des coups plus mus. Le commodore est à son poste de combat. Le commandant Flottard est au sien , et trépigne d'impatience. Enfin les deux navires se touchent, les grappins de l'un se cramponnent a l'autre, comme les serres de l'épervier dans les flancs de sa proie; leurs vergues se croisent, leurs manœuvres s'entremêlent; c'en est, lait : le commandement de : Feu! est sorti en même temps, au milieu d'un profond silence, du porte-voix des deux commandans.

I Aussitôt mille explosiens retentissent des deux côtés , j pareille- au bruit de mille tonnerres. Ou haut des hunes et des pa'savans de la Rapide, une grêle de balles, de charges d'esplngoles , de grenades enflammées, pleuvent incessamment sur le pont ennemi. L'équipage anglais riposte par la plus vive fusillade. Toutes les batteries s'allument à la fais et vomissent des deux côtés, par la terrible bouche de plus de cent caronades, tout ce que le génie de l'homme a jamais inventé de plus hideux dans la forme, de plus funeste dans le résultat : —des boulets rames, terrible couple qu'anit une barre de fer; — des boulets enchaînés;— des quartiers de cylindre en façon d'éventail; — des grappes de raisin , , dont le moindre grain est un biscaïen d'une livre; — des boîte» de mitraille, véritables machines infernales, qui s'emplissent de c ous , de ferrailles oxydées , de tessons de bouteille. Tout cela se tire à bout portant; tout cela déchire profondément les entrailles des deux navires ; tout cela siffle et bondit sur leur pont, dans une foule où tout frappe ; coupant 'es cordages, déchirant les voiles, emportant les vergU' s , abattant les mâts, tuant les hommes par d'horribles j mutilations.

Le premier choc ayant eu lieu, l'équipage français procède enlin à l'abordage. Les vergues, qui n'étaient encore que croisées, s'abaissent alors comme des ponis-levis. Les combatians, qu'elles portent à leurs extrémités, tombent intrépidement sur le pont de la Britannia. Il en est d'autres qui, grimpant sur les parties saillantes de la Rapide, en saisissent les manœuvres courantes, s'y suspendent, et, au iroyen de ces frêles balançoires, s'élancent auda<ieusement sur les bastingages anglais, le sabre entre les dents, la hache en bandoulière, le pistolet à la ceinture. Ceux-ci y touchent à peine qu'ils tombent massacrés, sans avoir eu le temps de se défendre. Ceux-là sont prétipitésavant d'y avoir atteint, et, roulant entre les deux navires, sont broyés à l'instant même dans le frottement de ces masses géantes. Mais enfin le plus grand nombre d°s assaillans parvient à s'établir sur la mobile forteresse, et protège efficacement le passage de ceux qui les suivent.

Alors, ce n'est plus un combat : c'est une bo1. chérie, un conflit terrible où chaque coup porte juste et fa.: couler du saHg. Tantôt des masses se brisent contre des niasses, tantôt des luttes s'engagent corps à corps. Partout des blessés, des mourans, des morts qui gisent, s'araoncèlent et servent à leur tour de champ de bataille aux autres Partout des explosions, des sifflemens de balles, des clic "'!c d'armes, des gémissemens, des hourras, des imprécations. Cne telle scène est à glacer d'épouvante l'homme le plus brave qui la verrait sans y prendre part, nuis très propre, au contraire, à exalter le courage du plus faible, s'ilyflgurt comme acteur. Quoique bien jeune encore, Robert-Robert, éprouvait en ce moment l'effet irrésistible d'une telle scène. La dé harge générale des batteries l'émut d'abord d'un sentiment de terreur, et, lorsqu'il entendit siffler les balles, il baissa Instinctivement la tête comme pour les éviter. C'est un de ces mouvemens qu'on ne peut maîtriser la première fois qu'on se trouve en ces périls. Les plus braves soldats l'avouent. Mais bientôt il se rassura, et n'éprouva plus qu'un vague étourdissement qui l'emporta comme malgré lui L'odeur de la poudre, le bruit du canon, les cris de guerre, le danger surtout, ce n'est pas du courage que cela inspire : c'est de la folie, c'est du transport, c'est du délire.

Robert-Robert ne fut donc pas l'un des derniers à poser le pied sur le pont de la frégate anglaise. Il était trop inhabile encore au maniement des armes, et trop p<r fait surtout aux nécessaires inhumanités de la guerre our attaquer spontanément aucun ennemi. U allait, veiult, courait, s'agitait, frappait de grands coups 'le sabre sur les cordages, sur les mâts, sur les bastingage sur tout ce qui s'offrait à ses regards ; obéissant ainsi à instinct de destruction que la circonstance éveillait en son âme, mais u'oiant-encore l'excerrer que sur des choses inan niées.

Ce rôle inoffensif ne l'entrain j pas moins dans de très grands risques. Robert-Robert se trouva plusieurs fois aux plus fort des mêlées, et ce ne fut que par des prodiges d'à-

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

sir

dresse et de présence d'esprit, qu'il parvint à s'en retirer sain et sauf.

Une fois surtout, il courut un effroyable danger. Comme il s'échappait à grand'-peine d'un de ces affreax pêle-mêle, il fut aperçu par un matelot anglais, une espèce de géant, qui s'avança sur lui en brandissant sa bâche, et en | oussaut un é ergique : Gocldam\ Robert-Rol>ert n'était pas de torce à lutter corps à corps avec un pareil homme. La prudente lui commandait de rétrograder : c'est ce qu'il lit ; mais grâce à son sang froid, ce ne fut point une fuite, ce fut une honorable retraite. II recula pas à pas, aussi lentement que possible, sans perdre contenance, parant les coups de son terrible adversaire, ou les esquivant avec agilité. Cependant, quelle que fut son adresse, une lutte si disproportionnée ne pouvait durer longtemps. A force de céder du terrain, Robert-Robert venait d'être aiculé sur le gaillard d'avant. Ua obstacle que renconira son pied dans le dernier mouvement rétrograde qu'il opérait, lui fit perdre l'équilibre. Il tomba. C'était fait de lui, et déjà la lourde hache de l'Anglais se levait toute prête à lui fendre le crâne, lorsque, par un bonheur vraiment miraculeux, le Parisien remarqua le péril extrême de son jeune ami. Ce brave marin s'élance aussitôt, franchit d'un seul bond la distance qui le sépare de son protégé, et, d'un coup de pique, détourne la hache qui tombe à faux et pénètre profondément dans le plancher du pont.

«—Va donc, grand escogriffe,» s'écria-t-il, comme si l'Anglais eût pu le comprendre. «N'as tu pas honte d'attaquer un enfant!... un enfant à terre!... Mais viens-y donc, grand lâche I... viens donc te frotter à moi, puisque tu aimes tant à faire le télégraphe avec ton coupe-chOKX !... Viens-y donc, grand fat! viens-y donc ! Je veux te clouer au beaupré comme une ebouette à la porte d'une grange ! »

Pendant cette véhémente apostrophe, Robert-Robert s'était relevé. L'Anglais se retourna vivement contre le Parisien, fit tournoyer son arme, d'un bras dent l'importance de son nouvel adversaire semblait tripier la force, et, la laissant retomber sans que celui-ci pût la détourner tout-à faii, lui coupa fcel l'oreille gauche.

« — Satané brigand I » reprit le Parisien avec une sorte de rage, et en reculant de trois pas. « Tiens ! attrape !... prends garde de perdre celle-là!... Ahein !...» Et ce disant, le Parisien lui traversa la poitrine d'un violent coup de pique, et le cloua contre le màt, ainsi qu'il t'en avait menacé.

„ —Et allez donc l » eoulinua-t-il. «Cela t'apprendra, mon cherauii,a faire ie bravaenc contre des enfans, et aussi à couper les oreilles dts grandes personnes qui n'en OBt que deux pour leur consommation particulière!... Si tu digères jamais celte pique-là, tu pourras te flatter d'avoir un fameux estomac!... Cest du soigné, ou je ne m'y connais pas !. . Coup dépique numéro l... première qualité !... A d'autres maintenant, s'il en reste ! »

Le Parisien ramassa son oreille, afin qu'on ne pût l'accuser, disait-il, de l'avoir perdue à la bataille. 11 l'enveioppa soigneusement d'un morceau de papier, la mit dans sou gousset de montre, et s'en alla leprendie son rôledans la niê.ée.

Robert Robert était resté comme pétrifié à la vue de son ennemi gisant là, tout près de lui, percé de part eu part, sanglaut, et dont il entendait les derniers râles. Il détourna les yeux et sentit en son cœur une émotion mêlée de pitié, d'horreur et de crainte. Le danger auquel il échappait, lui sembla d'autant plus grand qu'il avait cessé. De graves et douloureuses pensées lui vinrent. 11 se souvint de sa mère. Il réfléchit à l'inconsolable douleur dont elle eût été navrée, à la nouvelle de sa moit; et de quelle mort?... une mort sans véritable gloire, car elle fût été tans utilité pour personne ; une mort d'étourdi ! Cédant à un vague instinct ae piété Mule, il tira de sa poebe, de dessous le paquet de cartouches dontil l'avait si vainement emplie, le petit Venunto sur les pages duquel, au moment du départ, sa mère avait traeé son derdier adieu. C était un digue conseil, que pouvaient avouer également la raison la plus droite et la tendresse la plus vive. Le hasard l'offrit justement aux regards du Dis, lorsqu'il ouvrit le livret pour déposer un baiser sur l'écriture de sa mère. Robert-Robert y lut ces mots :

« Adieu, mon enfant. Si ton honneur ou l'honneur de ton » pays l'exige, sache mourir; sinon, sache vivre, pour tes « jeunes sœurs, pour nous tous, pour moi.»

Des lai mes vinrent aux yeux de Robert, et il posa pieusement les lèvres sur ces paroles de si mère.

Biais le tumulte, les vociférations, le bruit des armes qui retentirent alors avec un redoublement de violence, l'arrachèrent bientôt à ces mélancoliques rêveries, et remplirent de nouveau son âme d'un vertige belliqueux.

« — Il n'est plus temps de reculer,» se dit-il avec raison ; « mais du moins tâchons d'être utile, et ne courons point sottement un inutile danger. »

Robert Robert disparut à ces mots, au milieu de la fumée qui enveloppait tout le pont du navire. Un projet venait o'éclore en sa tête, qui ne demandait que de l'adresse, delà ruse, de l'intrépidité, et convenait parfaitement à son Sge, à son caractère, à son inexpérience des armes.

Le combat venait ée recommencer avec plus de fureur que jamais. Chaque endroit du pont était disputé pied à pied, et se couvrait de débris humains. Vingt fois les Français avaient repoussé l'ennemi jusqu'à l'arrière de la frégate. Vingt fois l'ennemi avait repris tout l'espace gagné par les Français. L'issue de cette épouvantable lutte demeurait incertaine. L'approche du vaisseau de ligne anglais excitait cet acharnement réciproque. Ceux-ci ne cherchaient qu'a prolonger le combat jusqu'à son arrivée ; ceux-là faisaient au contraire d'énergiques efforts pour en finir au plus tôt. C'était une indicible frénésie I

Enfin, profitant d'un moment où la troupe anglaise couvrait la plus grande partie du pont de la Britannia qu'elle venait de reconquérir, le capitaine Flottard fit tirer dans cette direction, par le peu d'hommes restés à son bord, toutes les batteries qui garnissaient le pont de la Rapide. Ces balteries furent pointées obliquement, et lancèrent presque à bout portant une mitraille épaisse qui creusa la foule ennemie, et y fit d'affreux vides. Cette soudaine attaque jeta l'épouvante dans ses rangs éclaircis. Les matelots français reprirent Poffens've, et, profitant du trouble de leurs adversaires, les assaillirent avec une nouvelle ardeur, les pressèrent, les culbutèrent la hache à la main, et finirent par les refouler presque tous dans les batteries de l'eetrc-pont.

Les Français sont donc maîtres du pont, mais du pont seulement. Les Anglais, trop certains du secours qui leur arrive, refusent obstinément de se rendre. Ils se retranchent dans l'intérieur de la frégate, et répondent aux sommations des Français par ries coups de fusil, de pistolet, d'espingole, et même '.le canon, qu'ils tirent sur eux par les panneaux du pont et les sabords des batteries.

Il faut donc recoui ir aux moyens extrêmes. Des grenades enflammées, des fusées de guerre, des artifices de toute sorte sont lancés par l'ordre du capitaine Flottard, dans feutre-pont et les batteries, où ils éclatent avec fracas et produisent d'horribles exterminations.

Une lutte non moins acharnée se passait en ce moment sur le pont même de la Britannia. Que ques marins anglais, qui n'avaient pas eu le temps de se réfugier dans l'intérieur avec les autres, s'étaient rangés sur le gaillard d'arrière avec eur commodore. Ils avaient amoncelé a la hâte, entre eux et les Français, tout ce qui se trouvait i rès d'eux sur le pont. Les Français, ayant pareillement à leur tête leur brave capitaine, avaient tenté sans succès dix assauts contre celte forteresse improvisée. Les Anglais se retranchaient derrière et continuaient d'opposer nue invincible résistance. Quelque désespérée que fût en apparence la situation de la Britannia, le résultat définitif de celle boucherie, qui durait aii.si depuis une heure, était loin d'être acquis aux Français.

Or, en ce muineiit même, le vaisseau de ligue, si redouté des uns, si vivement attendit par les autres, arriva enfin à la portée de canon, et fit retentir contre la Rapide sa première

LOUIS DESNOYERS

bordée. L'éloigncment en neutralisa l'effet; mais la survenue de ce navire céaHt changeait irrévocablement toutes les chances de l'affaire. Les Anglais poussèrent un long hourra de joie, et le découragement passa de leur cœur dans le cœur des Français.

Ce fut a ers qu'eut lieu un de ces épisodes dont l'effet moral est irrésistible, et qui opèrent de si soudaines péripéties dans ces terribles drames qu'on appelle des combats. Lu jeune homme, un enfant presque, profitant d'un moment de trouble pour se glisser à l'arrière de la frégaie anglaise, avait grimpé, sans ê;re aperçu, dans la hune d'artimon; il s'était traîné en rampant sur la corne de la briganline, et enfi», parvenu par celte voie périlleuse à la portée du pavillon étranger, il s'était mis à en couper la corde, et s'écriait audacieusement : ■ — A nous le drapeau!... à nous le pavillon enDemi L..i

Ce jeune homme, vous l'avez deviné : c'était Robert-Robert qui evécutait son mystérieux projet.

Are cri de victoire, qui ne précéda que d'une seconde la première bordée du vaisseau de ligne, le commodore et ses compagnons tournèrent la tête, aperçurent Robert-Robert, et lui répondirent par un cri de rage.

Vingt balles sifflèrent autour de lui, sans le toucher comme sans l'effrayer; mais vingt autres peut-être allaient le frapper mortellement, lorsque, tout à coup, de longs tourbillons d'une fumée noirâtre s'élancent des entrailles du navire, accompagnés de sinistres clameurs, qui glaeent tous les courages, qui suspendent tous lss coups.

« — Au fru I — Le feu est à la sainte-barbe I — Le feu gagne les poudres ! — Sauve qui peut! • Tel est le cri général.

Les artifices lancés naguère dans l'intérieur du bâtiment venaient de l'embraser. Point de remède ! L'incendie est déjà partout. Les marins qui s'y étaient réfugiés, en sortent précipitamment. Toutes les fureurs se taisent devant la cala strophe qui menace toui le monde. Il n'y a plus d'ennemis sur i e pont déjà chaud, et que chaque seconde peut voir sauter : il n'y a plus <iue des hommes qiii s'enlr'aident. Anglais, Français, officiers, matelots, tout est mêé, tout se réunit de cœur et de bras dans une sublime fraternité, la fraternité du péril commun. Chacun s'empresse pour le détourner s'il en est temps encore. Les gappins qui unissent si fatalement les deux. navires sont brisés, luis cordes entremêlées sont coupées à coups de bâche, leurs vergues sont dégagée. En un instant la Rapide esl libre,- elle se meut, s'éloigne, et emuoile sur son bord les deux équipages tout entiers, moins les cadavres, moins les mourans.

Au cri terrifiant de : Sauve qui peut ! Simon Barigoule s'était réfugié sur la frênaie française ave-', les débris épouvantés des deux équipages. Mais à peine en louchait-il les bastingages, uu'ii aperçut, à l'arrière de la frégate anglaise, tout au bout de la briganline, Robert Robert qui, dans ce péril extrême, dont il ne soupçonnait peut-être pas toute la gravité, continuait l'œuvre héroïque à laquelle il s'était voué, et s'obstinait à couper les attaches du pavillon anglais avec autant de sang-froid que si une mort affreuse ne l'eût point environné. Simon Barigoule ne put voir le péril de son jeune ami sans essayer de le sauver, au risque d'y succomber lui-même. Le vieux marin s'élança de nouveau, en poussant d'énergiques jurons, sur la frégate ang:aise. Il courut à l'arrière et se plantant, les bras croisés, au-dessous de la haute place où se balançait Robert-Robert :

• — Eh bien! ne vous gênez pas! » lui cria-t-il ; • c'est cela ! à votre aise ! faites absolument comme si vous étiez chez vous!... A-ton jamais vu!...

• — Ah I c'est vous, monsieur Simon ? » répliqua Robert MU te déranger. I

• —Oui, morbleu 1 c'est moi!... Voulez-vous bien descendre I... que, dans le qnarl du demi quart d'une seconde, il ne sera peut être plus lemps !

i — Ne vous impatientez pas... je suis a vous tOHt de suite... le temps seulement d'achever celle corde qui est déjà à moitié coupée. Ce serait vraiment dommage de laisser perdre ce beau drapeau.

» — Que le diable veus emporte avec votre drapeau !.. ça vous servira à grand'' hose, quand la poudre de perlinpinpin vous aura expédié dans les nuages. . Vou '.«-vous bien descendre, vous dis je!...

» — Un peu de patience, m6nsieur Simon. Ces cordes-là sont dures en diable!... Il ne faut pas croire que cela se coupe comme du fil.

" — Oh! le petit démon !... Mais, satané morveux, voulezvous bien descendre, ou sinon je m'en vas secouer tout le bataclan, et je vous fais lomber comme une prune !

■ — Là. là, ne vous fâchez pas ! voilà qui est fait. Je suis à vohs... pourvu toutefois que je puisse descendre.

» — Allons ! voilà maintenant qu'il ne sait plus comment descendre !... Prenez bien garde !... tenez bien cette corde !... allongez le pied ! le droit par ci I... le gauche par là !... Ah ! Dieu de Dieu ! nous n'arriverons jamais à temps pour nous rembarquer!... C'est bien !... Allons, voyons, donnez- moi la main, et filons notre nœud !.. Entendez- vous comme celte carcasse d'enlcr craque déjà de tous eûtes !. . nous n'aurons jamais le lemf s !...

■ —Tenez, tenez, monsieur S-raon, » s'écria alors Robert- Robert a'uDe voix de plus en pi as faible, et en tendant au matelot la glorieuse coK(|iiête qu'il venait de faire: « tenez, prenez ce drapeau, je n'en ai patbesoin; celant; peut me senir à rien. A vous (oui le mériie, il vous revient de droit... Emportezle... Quanta moi... je suis... je me sens, .je n'en puis plus. . soutenez-moi... Oh ! ma bonne mère'.... »

Robert-Robert s'évanouit tout à-fait en prononçant ces derniers mots. Jusqu'à ce moment, 'c bruit, les cris de guerre, l'cdeur de la poudre, le tur/tu'ie, l'exemple des autres, la ferme voîoi té d'accon plir la mission qu'il s'élait donnée, la joie que lui causait d'avance un triomphe incertain, tout avait contribué à r\a':er son âme et à sout nir ses forces ; mais ia nature défaillait enfin, et l'accablement succéd it, comm? toijours, à dite hèvre morale «jui ne pouvait être que passa.ère.

« —Allons, surcroit d'agrément ! • s'écria Barigoule. « Je vous demande si c'e.-t le moment de se pâmer comme une carpe !.. Ce gaillard-là veut absolument se faire sauter ! Eh bien !... c'est égal !... raison de plus pour ne pas le planter là !... J'aime ce blaHC-bec, moi ! — J'aime son petit air faraud ! et aussi ses jolies petites sœurs qui sont gentilles comme tout !.. Et aussi sa sempiternelle de tante qui m'a fait l'effet d'être une excellente femme, quoiqu'un peu rabâcheuse !... Et aussi sa respeelab e femme de mère, qui m'a paru la meilleure des meilleures! Et aussi son vieux gros papa de je ne sais quoi, qui a eu la civilité de m'effrir une tranche de mouton perfectionné. J'aime tou'.e cette famillelà, moi ! Je ne sais pas pourquoi, mais c'est mon idée. Je ne laisserai pas sauter leur mioche sans sau'er de compagnie! -

Simon Barigoule charçea Roben-Robert sur son épaule, et, saisis'ant le pavillon qu'il vevait de conquérir si courageusement à son tour, il s'élança dans la direction de la frêgate française, à travers les horribles fourbirons de (1 mime et de famée qui coramençaieutà envelopper tout le bâtiment anglais.

Il n'est plus temps!

Lorsque l'int.épide marin se présente sur les baMingages de la BrVannia pour sauter sur ceux de la Rapide avec son précieux fsr.iem, retle dernière est déj'i bien loin. C'est en vain que Karig >ule saisit .e pavillon conquis et l'agite en signe de délresse ; c'est en vain qu i appelle ses camarades : il n'e^t â'i pouvoir de personne de venir à son aide. Un cri d'horreur et de pitié répowd seul à ses cris.

Et puis une clarté immense illumine tout-à-eoup l'atmosphère, comme un aulre soleil. Une détonation lui succède, dont aucune langue humaine ne peut exprimer l'épouvantable

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

véhémence. C'en est fait : le volcan que recelait la frégate anglaise a déihirc ses flancs. et les a dispersés; horrible tourbillon où se mêlent des jambes, des bras, des têles, des troncs, des fragmens d'hommes.

Cinq minutes après, la place qu'elle occupait est vide; on De la distingue plus qu'au sinistre toureoiement des flots où s'engloutit peu à peu la partie inférieure de sa carcasse. Tout le reste flotte au loin dans l'espace, sous la forme hideuse de débris noirs et sanglans.

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