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CHAPITRE NEUVIÈME

Solution.

Qui-lques secondes à peine avant l'explosion de la Ilritannia, Simon Barigoule, ayant perdu tout espoir de secoure, s'était élancé sur les bastingages de ce na'vire, dont les en (railles étaient en feu, do t les parties latérales faisaient entendre d'horribles craquemens, dont le pont, supérieui était déjà brillant au pied; et de là, il s'était précipité à la meç, avec son précieux fardeau.

Nos héros étaient encore plongés dans l'eau à uue assez graude profondeur, lorsque le volcan déchira ses flanc,-;. Cette circonstance les sauva. Les parois inférieures du bâ'iment repousser, nt vio!erament toutes les couches d'eau environ liantes. Robert-Robert et Barigoule furent naturellement portés à uue assez grande dislance, et ce fut heureusement dans la direction de la frégate française. Le frais de la mer ri r cesser d'ailleurs l'évanouissement de Robert, et lui rendit assez de force pour qu'en nageant il put su routenir sur l'onde. Quand ils revinrent tons deux à la surface, ils se vilent non loin de la Rapide. Un autre danger le-', attendait alors. Ils y échappèrent avec le même bonheur. D'immenses débris retombaient autotir d'eux. Le moindre bs eût écrasés. Aucun ne les atteignit. Enfin, quoique la Rapide continuât de s'éloigner, et qu'il lût à craifldreqi e. dans un 1. 1 moi et avec la certitude de lear perte, persom e ne les remarquât parmi tant de. ruines flottantes , le pavillon que I avait sauvé, et qu'il i e cessait d'agiter au-dessus de sa tête, fixa l'attention |ur eux. On les reconnut. Une emhaioaion fut jetée à l.i mer, et bientôt ils rentrèrent à bord de la Rapide,oi\ de longs cris de joie accueillirent 1-ur retour. Ce fut à qui les embrasserait, à qui leur toucherait affectueusement la main. C'est au milieu de. ces démonstrations non moins étouffantes qu'amicales, qu'ils furent portés comme en iriomisqu'au capitaine Flottard.

ipitaine tira rudement l'oreille à Barigoule, ce qui était «n de ses p'us grands témoignages de satisfaction, et donna à Robert-Robr.il le petites lapes sur la jou".

■ —Ali! c'est vi n-'... » leur dit il d'un ton rude qui eût

pu passer pouj de la mauvaise humeur chez un autre, mais

qui exprimait chez lui la phi i insigne bienveillance. « \ ous

! C'est bien. On s'en souviendra Allez I »

Le capitaine se tourna brusquement d'un autre i ôt continuer les dispositions qu il était en train d'ordonner.

« — Saperlottel » lear dit tout bas le Parisien, • il eu à re que le Vieux loup vous veut du bien, puisqu'il vou a bavardé si longl Ce n'est pas souvent qu'il lu: arrive de taire de pareils discours I... Excusez*.. Quant à moi, je ne puis plus espérer qu'il me tire am is l'oreillegau ne, à moins cependant qu'il m \ en te chi n lier dans mou , montre. Voilà l'avantage de se l'être fait couper comme à un simple carlin. »

Ces paroles rappelèrent à Robert-Robert que pendant le combat il avait dû la vie à l'intervention du Parisien. Robert lui serra la main, en témoignage de reconnaissance.

« — Oui, à la vie, à la mort! » répliqua lé mari . voyez qu'on a beau me couper les oreilles, ci ne m'empi pas d'entendre ce que parler veut dire. Du reste, j'en ai core une à votre service, mon jeune ami; mais je vous conseille de me la laisser le plus longtemps possible.

Le laconisme du capitaine Flottard n'avait pas pour cause que son humeur habituelle. De graves pensées absorbaient son esprit 1a situation de la Rapide continuait d'être périlleuse. Le vaisseau de ligne anglais se disposait à l'attaquer. Ce navire, il est vrai, avait beaucoup souffert de l'explosion de la Britannia, en raison de la proximité. Sa voilure avait été entièrement déchirée, ses cordages étaient rompus, son équipage était décimé. La Rapide, au contraire, n'avait guère à déplorer que la perle de quelques braves gens, écrasés par la chute des débris qui étaient retombés sur son pont. Myi> en tout élat de cause, et après le double combat qu'elle avait eu à soutenir, cette dernière n'était pas en étst de lutter un adversaire si supérieur.

Cette fois encore, le commandant Flottard eut recours à un de ces moyens désesp-risqui lui étaient urdinaires dans les grandes extrémités. Dès les premières bordées qui lui furent lancées, il arbora le signal par lequel ou demande à parlementer. Son lieutenant moula dans un cauot, serendiuà bord du vaissecu anglais, et remit au chef une lettre ainsi coin

« Commodore ,

» Je ne puis pas vous prendre, mais je ne veux pas être pris .

» Voici ce que je vous propose, dans voire intérêt comme » dans le «Sien.

» J'ai à mon bord trois cent i-inquanle Anglais qu'un affreux

» événement a faits mes prisonniers. Continuez votre roule,

» je continuerai 'a mienne, et je vous rendrai tousces braves

ns, ainsi que leur pavillon. Ce nestpas kur faute s'ils

» l'ont perdu.

» Si, au contraire, vous voulez batailiir, je vo;;s déclare » quej - ne chercherai même pas à me. défendre. Je v:is droit » à vous, je vous atteiiu, je me cramponne aux flancs de « votre bâtiment, je fais mettre le feu à mes poudres, et |e e fais sauter, moi, mes hommes, mts prisonniers, et vous » aussi, par la même occasion.

» Tout cela sera fait ponctuellement, comme il e*idit le

vous en donne ma parole d'honneur !

» Choisissez.

» Flottard.

Le commodore hésila à la lecture de cette lettre. La fiai diesse d'une telle résolution la lui fit regarder d'abord comme une ruse de guerre. Il assembla son conseil pour délibérer.

- Pendant ce temps, le capitaine Fiottard avait réuni sur le jio.it de la l:écate tous les hommes valides de l'équipage, et leur avait fait part de son projet. Cette déférence leur • vraiment due, et c'e noins, quant on se propose

-de faire sauter les gens, je ne dirai pas qu'on leur en demande -mission,. té, niais qu'oit

ait l' obligeance de les en prévenir. Les marins de la Rapide furent d'autant plus sensibles à cette attention délicate, qu'elle n'éti il guère dans I s ha le leur commandant

A très peu d'ex, epl ions près, i a nombre (lesquelles il faut naturellement compter le grand Fhnlrin , dont le corps frissonna, tous les marins accueillirent avec des transports . ie j - -orte d'invitation à leur propre enterrera

(Tes! presque toujours ce qui arriveavaut ces grands suit de navire.

LOUIS DES.VjYEI'.S.

« — bravo! sautons I ce soradrôle! ça fera enrager les An-

: lais! Sautons ! ■

Telles furent ies acclamations de la presque unanimité.

Les prisonniers anglais furent enfermés. Ou lés garda à vue pour 1rs mettre clans l'impossibilité d'opposer aucune résistance. La plupart des marins français, n'ayant rien de mieux a faire dans l'attente de l'événement, se couchèrent sur le pont, allumèrent leurs pipes, renouvelèrent leurs iniques, et échangèrent gaiment les plus étranges facéties.

« — Enfoncée la besogne! • disait l'un ; « j'ai du pain de cuit maintenant!

» — Je suis curieux, » interrompait l'autre, « desavoir ce qu'on éprou\e à être envoyé comme une muscade, au fin fond des nuées. Je vais donc savoir enfin comment le tonnerre est fait.

» —Ma foi ! » s'écriait celui-ci, « je ne suispa's fâché de la circonstance. Il y a longtemps que j'avais envie de voir la lune ; je profiterai de l'occasion pour y faire un petit voyage d'agrément.

» — Ah çà! voyons, » interrompait un quatrième, « convenons d'une chose avant de faire le saut périlleux : c'est que le premier arrivé là haut y commandera un repas soigné pourles autres.

» — Ce que c'est que de nous! » ajoutait un cinquième; » j'aurais parié tout ce que je n'ai pas, et même beaucoup plus, crue si jamais je périssais sur l'eau, ce serait par i'estac d'un requin. Eb bien I pas du tout 1 ce sera peui-êirc par le bec des corbeaux qui me goberont au pasaage. Faites d>îiic des châteaux eu Espagne ! »

J'en passe et des pius burlesques.

C'est ainsi que ces braves gens égayaient ce moment suprême qu'ils regardaient comme le dernier de leur vie.

Simon Barigoule avait obtenu, en considération de ses derniers services, l'insigne honneur de mettre le fui aux poudres.

« — On voit bien quj tu es le Benjamin du vieux loup, » lui dit en riant le Parisien qui avait sollicité vainement la même faveur. « Mais prends bien garde à ce que tu feras. Mets-nous ce feu li dans le bon genre, et ne va pas nous faire sautera moitié. Fais-nous sauterie plus fort possible ! Que du moins nous ayons le temps de battre un superbe entrechat avant de retomber le nez dans l'eau.

» — Sois tranquille, s 1 ai répondit Barigoule; « je f<rai comme pour moi : tu seras content de eeite danse là ! i

Robert-Robert ne pouvait assiste, aussi gaîment que les autres a:ix préparatifs de ses funérailles.

Certes, il avait déjà fait preuve d'un assez grand courage ; mais le courage n'est que le mépris de la inori, ce n'en est pas le désir. L'insensibilité que montraient ses compagnons n'appartenait ni à son âge, nia son éducation, ni au genre de vie qu'il avait mené jusqu'alors, ni peut-être à la grande rectitude de raison dont il était doué. Sans se lamenter outre mesure, sans se débattre niaisement contre une fatalité qu'il ne pouvait vaincre, il s'assit à l'écart, résigné, mais triste; et alors quelques larmes lui vinrent aux yeux, en songeant ù sa mère, à ses sœurs, à son pays natal.

Quant au capitaine Flotiard, il est inuiile de dire que jamais sa contenance n'avait été plus digne. Cet intrépide marin était vraiment fier d'avance, à la pensée qu'un jour le rapport 'de ce beau trait d héroïsme serait placé dans les archives du ministère de la marine, en compagnie de milliers d'autres que personne ne connaît, si ce n'est deux ou trois érudits, et les mites peut-être qui vivent de ces lespectables paperasses, à supposer que les mites sachent lire ce qu'elles mangent.

Pour un bien grand nombre de belles actions, la gloire, hélas ! n'est pas autre chose en ce monde. Le capitaine Flottard ne devait pas même jouir de celle-là.

Lecommodoreavaii ! ngtamps balancéBUTieparlià prendre

mais enfin le nom de Flottard qui lui garantissait <iue i e n'était point un simple niunemenao ible;

l'honorable désir de sauver les li ois cent cinquante An,.. ai-. détenus sur la Rapide; l'inutilité d'une victoire sans autre résultat possible qu'une nouvelle scène de désolation; la terreur dont la première avait frappé tout son équipage: la crainte d'exposer en vain son propre navire aux chances d'une semblable catastrophe ; et, plus que tout cela encore, l'ignorance complète oU il était relativement aux dépêches que portait son ennemi : telles furent les considérations puissantes qui .e décidèrent pour l'alternative pacifique qu'on lui proposait.

Le lieutenant de la Rapide revint donc à bord de celle frégate, où, par une bizarrerie de la nature humaine, celte heureuse nouvelle fut accueillie froidement et causa presque des regrets à tous ceux qu'elle sauvait. Ces braves gens s'étaient déjà familiarisés avec l'idée de 1'hocrible Gn qui les attendait, et il leur sembla que c'était leur voler de la gloire que de les empêcher de périr ainsi.

Il fallut pourtant se résignera vivre. Les prisonniers furent reconduits à bord du vaisseau anglais avec tous les honneui s de la guerre. Chaque navire salua de quelques salves le pavillon de l'autre, et se remit paisiblement eu marche.

Le commaudaut Flottard continua sa roule pour l'Ile Bourbon, elle commodore rejoignit la Douille anglaise qui croisait devant la rade "de Brest. On assure que lorsqu'un connut en Angleterre l'importance extrême des dépêches Iraiiy::. que cet estimable marin avait laissé passer à son insu, il fut arrêté, envoyé à Londres, traduit devant un conseil de guéri e et fusillé comme traître. Ce fait serait déplorable, mais n aurait rien d'étonnant. C'est assez le propre de la justice humaine, de juger le résultat bien plus que l'intention.

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