‹ Le siècleChapitre 138 sur 173 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

Les nouveaux amis de Robert-Robert. — Griffard. — L'Écureuil. — Grande bataille pour vire. — Victoire do Robert-Robert. — D'une omelette au rhum qui joue un rôle fort héroïque. — Sinistre projet de Giiiïard. — Lavenette perdu. — Récompense honnête a qui rapportera Lavenette. — Lavenette retrouvé. — Lavenette est sur le point de mourir de faim a table. — Suito des mille et une tribulations de ce hardi navigateur, —Sa singulière vision des Canaries. — Scènes nautiques.

L'ordre s'était promptement rétabli à bord de la fr<française. L'infirmerie avait recueilli les nombreux blessés. Ledocteurse multipliait pour leur service, avec ce dévoomenl éclairé que nous avons déjà admiré en lui. Les morts avaient été ensevelis dans la grande tombe commune, l'Océan. Fniln, les dégâts matériels que le bâtiment avait subis dans sa voilure, dans ses agrès, dans sa carcasse, étaient répares avec une incroyable activité. Le lendemain de cette désastreuse journée, c'était à peine s'il en restait quelques traces çà et là; et. telle est l'heureuse insouciance des marins, qu'à leur tenue fatiguée, mais toujours guillerette, on eût cru les voir au relevé d'une fête, bien plutôt qu'à l'issue d'un affreux combat.

Il y avait notamment un endroit du navire où retentissaient de bruyans éclats de joie : c'était l'espèce de réfectoire où les élères prennent leurs repas, et qui porte le nom de poste des ilévet. Robert-Robert était assis à table parmi eux. Ces jeunes gens, qui le voyaient pour la première fois, l'avaient

A^v EISTURES DE ROBERT-ROBERT.

eilli avec l'aimable cordialité de leur âge. Chacun lui témoignait franchement l'estime qu'avait méritée sa conduite pendant l'horrible lutte de la veille. Leur connaissance n'était pas vieille de dix minutes, qu'ils étaient déjà ks meilleurs amis du monde. Un seul, nom m é Griffard, paraissait mettre beaucoup plus d'ironie que de sincérité dam les félicitations ampoulées qu'il adressait :: notre héros. Son front conique, ses cheveux roux, ses petits yeux verts, qui flamboyaient, presque toujours obliquement , sjus de longs et épais sourcils ; ;on nez pincé, ses lèvres minces, son teint jaune, sa taille malingre, ses longs doigts décharnés, son col légèrement lors, son dos tant soit peu bombé, sa voix se che tout à la fois 1 1 doucereuse, son sourire équivoque , sa physionomie sardonique, tout < n lui dénonçait un caractère sournois, taquin, méchant, rancuneux, envieux. Telles étaleU en effet, les pires qualités qui le faisaient haïr de tous ses camarades. Et cependant, tel est quelquefois le pouvoir de la malignité adroite, que Griffard était craint, bien plus encore que détesté. C'était à lui qu'il fallait toujours attribuer les légères inimitiés qui troublaient de temps en temps l'harmonie générale. lasiuualions directes, propos détournés, médisances, faux rapports , discussions provoquantes , tout lui paraissait bon pour susciter de ces petites zizanies, heureusement passagères. Griffard ne se plaisait qu'à mal faire, à mal dire, à mal penser, et sa plus vive jouissance était de tourmenter ks autres. Quand d'.veniure il était parvenu à brouiller momentanément les,,meilleurs amis , c'était intérieurement l'homme le plus heureux de la terre. On l'entendait alors, et seulement alors, pousser un de ces rires saccadés et bruyans qui commencent tout à coup, .qui cessent de même, qui sont plus tristes que des gémis>emens , et qui ressemblent assez bien au ricanement d'une porte cochère dont les gonds ont été mal graissés.

On comprend que l'arrivée d'un nouveau commensal dut lui sembler une précieuse aubaine. La belle conduite de Robert-Robert excitait d'ailleurs son envie. Le succès d'aulrui l'avait toujours rendu malheureux. Il regardait, pour ainsi dir.-, comme ime injure personnelle, qu'on se distinguât, qu'on fit quelque chose de louable, et jamais il ne. pardonnait l'éloge qu'on avait mérité , et surtout lorsque d'impérieuses convenances l'avaient forcé d'y contribuer luimême.

Griffard "ne s'ingénia donc qu'à molester Robert-Robert. Ce l'ut par d'excessives louanges qu'il lâcha de déprécier le mérite de l'adolescent. Cette lactique manque rarement son but, et l'admirable est si près du ridicuje, qu'il suffit souvent d'un peu d'exagération pour fra chir la limite.

« — Ma foi 1 mon cher monsieur,» lui dit-il ironiquement, «j'ai lu Phutarqut, j'ai lu Cornélius Nepos, j'ai lu le De i ris illùs tribus, i'&i lu \i Morale en action, j'ai lu l'Histoire deschiens célèbres, j'ai lu tous les livres où il est question d'héroïsme, d'intelligence, d'adresse et de vertu; mais, je l'avoue franchement, je n'ai jamais rien trouvé de comparable à la belle action que vous avez commise. Demeurer impassible, et s'amuser à scier l'attache d'un pavillon sur un navire qui va sauter!... c'est curieux, c'est original, c'est rare : ça ne s'est guère vu qu'un million de fois. Il faut que le scieur de long qui a l'ait votre éducation, mon cher monsieur, vous ait donné de bien bonnes leçons de son art ! Celui-là ne vous a pas volé votre argent ! Ce qu'il y a de plus admirable dans votre fait, c'est que peut-être vous ne soupçonniez pas du tout le grave danger qui vous menaçait. Ah! pardieu! quand on connaît parfaitement le danger où l'on se trouve, quel mérite y a-t-il à le braver ? Le premier venu peut s'en acquitter aussi bien qu'un autre, surtout quand il n'y a pas moyen de faire autrement. Mais, au contraire, se noire parfaitement en sûreté, ne pas se douter le moins du momie qu'on court le plus grand péril, et cependant le braver intrépidement : voilà le difficile! voilà le beau! voilà ce qui vous rt commande pour jamais à l'admiration de la postérité, i

La Berlé naturelle de Robert- Rabert fut cruellement froissée. Toutefoii , il av.:it trop de bon goût pour ne pas sentir que s'irriter en pareil cas, c'est s'adjuger tout le ridicule

de la scène. Les sarcasme* de Griffard étaient formulés d'ailleur ave; cet air de perfide bienveillance, qui p'aeenl l'attaqué dans un cruel embarras : celui de savoir s'il doit s'en lâcher ou en rire. Ce,t kurlcut contre les traits de ce genre ' que la colère est un vain bouclier. Le mieux qu'il y ait à faire, c'est de les îccevoir avic une dédaigneuse indifférence, ou bien de les saisir au vol, et de les retours r gaiment contre son adversaire. Robert-Robert prit ce dernier parti. Ses répc.i.s s furent vives, enjouées, in, isi\cs. Quoique la mauvaise humeur qu'on éprouve au fond de l'âme, et qu'on cherche vainement à comprimer tout-à-fail, a'ourdisse toujours un peu la parole, et donne à la plaisanterie quelque chose de gauche et de forcé, il lût assez bien servi par son esprit pour mettre souvent les rieurs de son parti.

On conçoit néanmoins qu'un pareil échange de saillies ne saurait se prolonger longtemps sans tourner à l'aigreur, à l'offense. C'est ce qui arriva, grâce au dépit toujours croissant que les succès alternatifs de Robert-Robert faisaient é, rouver à son bilieux ennemi.

Une circonstance inattendue vint par malheur offrir à ce dernier l'occasion de prendre une éclatante revanche. Depuis trois jours à peine qu'il s'était embarqué, Robert Robert avait eu à subir laut deviolen'es émotio is,' qu'il avait échappé jusqu'à ce moment à l'effet inévitable que le roulis d'un navire produit sur (eux qui n'en ont pas l'habitude. C'est un mal passager, un ma! sans aucun péril, et pourtant c'est un affreux mal. Brisure générale, migraine, élourdissement, nausJes, affadissement, anéantissement complet de toutes les faeultés morales et physiques, tel est ce" mal, à quoi rien ce peut se comparer, si ce n'est l'inexprimable dégoût qui suit iuiniéJiatement la prise d'une médecine nauséabonde.

Or, depuis que les évéuemeus n'txiltaient plus l'organisilion fébrile de l'adolescent, il était impossible que, selon l'expression commune, il ne pavât pas bientôt son tribut à la mer. Les oscillations continuelles de la frégate, la privalion de grand air, les miasmes du goudron, l'atmosphère lourde et fétide de la pièce où ils étaient comme entassés, tout contribuait à bâter la venue de l'irrésistible mal. Robert Robert en ressentit subitement les premiers symptômes. Il eut d'étrarges vertiges, il sentit son cœur défaillir, il devint pâle, pâle !

Les assistans avaient trop d'expérience pour ne pas eoutprendre tout de suite quelle était la cause de ce malaise, mais ils feignirent de l'ignorer, car les marins n'ont aucune pitié pour cet état, qu'ils savent être sans fâcheuses conséquences. Ils aiment à rendre aux personnes qui s'y trouvent à leur tour les plaisanteries qu'il a pu leur valoir à eux mêmes.

«— Eh bien! eh bien! » s'écria l'un, d'un air d'intérêt simulé, « que diable avez-vous donc, mon jeune ami? Vous ne mangez plus ! vous î.e dites plus rien ! Est-ce que vous nous bouderiez?

» — Monsieur ne dit plus rien, » interrompit Griffard,, « mais je puis vous'ass'jrer qu'il n'en pensa pas davantage.

» —Je vois ce que c'est, » dit un troisième : « monsieur est indisposé Buvons à sa sant'5, messieurs; ça le soulagera.

• — A la santé de monsieur Robert ! »

Robert, vainement pressé de trinquer avec eux, essaya machinalement de porter le verre à ses lèvres : sa main tiemblantenc put faire la moitié du chemin, et retomba sans force sur la table.

ii — Voilà qui n'est pas bien ! • s'écrièrent les mauvais plaisans. « Monsieur refuse de nous faire raison ! c'est une granle impolitesse!

»— Je demande grâce pour lui, » répondit ironiquement Griffard, à qui l'anéantissement de Robert assurait une facile victoire. « Oui, messieurs, grâ<-e pour lui. car ce n'est pas sa faute , c'est la mienne. Monsieur ne s'était pas seulement douté du péril qu'il courait en restant su* la frégate . anglaise au moment où elle allait sauter, et en s'amusant, pour tuer le temps, à scier les attaches du pavillon. C'est ce qui explique pourquoi il y restait si courageusement. Mais j'ai eu la maladresse de lui apprendre tout-à-l'heure la gravité de ce péril passé, et voilà pourquoi il se trouvemal.

Cela n'a rien de surprenant. 11 esl tout naturel qu'on ail peur, après coup, de s'être exposé sans le savoir. En fait de peur, vaut mieux lard que jamais.»

Cette brutale faillie lit rire les assistons. L'humiliation que Robert en ressentit commença à lui rendre un peu de son énergie. Muant à Griffard, il était tout gonflé du triomphe qu'il venait d'obtenir. Passant hieuiôt des paroles aux actes, il fil de petites boulettes de pain qu'il se mit à tan contre son adversaire, placé en face de lui, à l'autre bout de la table

« —Je gage cent sous,» dit-il en même temps, « que je i'atlrape treize fois sur douze, et que, si je veux, je le renverse du premier coup! Allons, qui veut parier que je le renverse avec cette seule boulette ? •

Griffard achevait à peine cette odieuse provocation, que Robert-Robert, dont les forces revenaient en proportion de l'outrecuidante de son ennemi, se leva tout-à-coup, saisit l'omelette au rhum qui se trouvait à portée de sa main, et, la lançant vigoureusement contre l'insolent, la lui plaqua sur la face avec autant de précision que si c'eût été an mas-, que.

Ce résultat si imprévu provoqua d'interminables éclats de rire. Robert-Robert lui-même ne put s'empêcher de prendre part à l'hilarité générale. On se doute bien que Griffard ne figurait pas au nombre des rieurs. Ce n'était pas de la colère qu'il éprouvait alors, car la colère suppose, encore un certain élan de cœur dont il élait incapable; c'était de la race, H de la plus concentrée. Lorsqu'il se fut essuyé, lavé, débarbouillé, et qu'il eut recouvré l'usage de la vue, il se leva à son tour, plus jaune de bile, mais aussi calme en apparence qu'à l'ordinaire; il saisit quelques côtelettes qui se trouvaient devant lui, et les lança dans la dii ection de Robert.

Il avait mal visé. Les côtelettes atteignirent les voisins de ce dernier, qui ripostèrent aussitôt p\r l'envoi de semblables munitions. Les autres commensaux se mirent de la partie. Ce fut alors une mêlée générale. Les biftecks, les morceaux de jambon, les pommes de terre, les fruils, les quartiers de pain, se croisèrent en tous sens comme les feux de deux armées. Peu s'en fallut même qu'après avoir épuisé en projectiles le contenu des plats et di s assiettes, on n'eût recours au conienant, ce qui eût singulièrement empiré les résultats de la lutte Heureusement cette petite guerre avait offert de si burlesques épisodes, que la bonne humeur des combattans ne fit que s'en accroître. La paix fut proclamée à défaut de munitions. Robert Robert lit généreusement 1rs frais de la réconciliation générale, qu'on scella le verre à la main, en dégustant les vins d'exiraet les liqueurs dont, sur leur invitation, il crut devo'r régaler ses nouveaux camarades. C'est ce qu'on appelle payer sa bienvenue. Il est peu de réunions où il ne faille acheter ainsi, par tracasseries ou par largesses, son droit de fraternité ; trop heureux quand on est quitte pour dénouer les cordons de sa bourse !

Cette scène eut du moins cela d'avantageux pour Robert- Robert, qu'en excitant vivement ses émotions elle le guérit comme par enchantement. Son malaise élait tout-à-fait passé. La colère l'avait acclimaté à bord. Les exemples de cette sorte ne sont pas rares. L'énergie de la nature morale finit souvent par triompher en nous des faiblesses de la nature physique.

Robert-Robert put aussi se féliciter d'avoir confirmé la bonne opinion qu'on a ait de son caractère et de sa résolution. Il fut aimé dès lors comme un 60» enfant, mais on le respecta comme un malin qui ne boudait pas, c'est-à-dire comme un petit brave dont il n'était pas prudent de se faire un jouet. Toute amitié duiable doit commencer par le respect. Celte affection générale de ses commensaux n'était pas un médiocre avantage pour Robert-Robert, en raison de l'immense Voyage qu'ils étaient destinés à taire de compagnie. Dn seul d'entre eux lui demeurait irrévocablement hostile, 1 beaux scmblans dont il sYfforçaitde cou-

vrir sa profonde animosité. Lorsque, cédant aux sollicitations de leurs camarades, Griffard lendit pai ifiquement la main à Robert-Robert, celui-ci la lui serra cordialement et s arrière-pensée, mais il n'en fut pas de même de l'autr

tété. L'air embarrassé de Griffard exprimait la dissimulation bien plus que la franchise; ses yeux conservaient leur obliquité habituelle; ses sourcils restaient fromés comme les poils d'un chat qui n'a pas encore eu le temps de s'apaiser tout à fait ; enfin, la contraction" fixe que formaient les deux coins.de sa bouche pincée, ressemblait à une grimace pins qu'à un véritable sourire. Il était aisé de voir qu'une sourde rancune fermentait dans celte âme perverse, et qu'il suffirait de la moindre occasion par la faire éclater.

Cependant Lavenette ne répondait à aucun des appels qui avaient li^u, à l'effet de recenser les vi.ans, de compter les blessés, de constater les morts. Ce silence inquiéta peu d'abord Robert-Robert, quoiqu'il en ignorât la cause. Robert- Robert connaissait d'assez longue date l'excessive prudence de son vieux compagnon, pour espérer qu'il aurait trouvé quelque su e cachette où se préserver des balles. Robertrt se borna donc, dans le premier moment, à charger Simon Barigoule d'aller à la recherche du perdu; mais ce fut en vain que le vieux marin visitr» tous les coins du navire : « — Pds plus de Lavenette que dans mon œil ! » dit il. Robert-Robert conçut alors de sérieuses alarmes. 1 dut craindre que le pauvre homme tût péri dan? les combats de l'avant-veille.

« — C'est possible, » dit le Parisien. « Nous voilà dri's comme père et mère, nous autres qui nous sommes rin es comme des possédés; tandis que ce farceur-là, que. personne n'a vu ni connu pendant tout le tremblement, hé bit n ' lui qui la gobj le premier !... Quand je ■ otis dis qu'il n'y a qu'une bonre manière de vivre 'longuement : c'.slde faire tout ce qu'il faut pour mourir vite. »

Tandis que Robert-Robert en était à accorder de douloureux regrets à la mémoire de son vieix compagnon , une scène des plus burlesques se passait à fond de cale.

Le Parisien revenait du poste dei blessés où il était allé dire un dernier adieu à quelques am's qui se mouraieni, lorsqu'en passant près de la cambuse il crut entendre de lointains gémissemei.s. Ii s'avança aus.-iiôt ikns la direction d la vo;x, se faufila à lâtons, arriva à la porte de la fosseaux-lio»?t prêta i'oreil!c et entendit nettement <s étranges paroles :

« — Grâce, milords! Je suis un citoyen inoff.-nsif; y. ne » vous ai jaunis fait la moindre égratignure. Grâce, grâce !

» — En voilà une sivèrel » s'écria le Parisien. « Qui diab ■ ca pe;.t il êlre qui parle à des milords dans la/o«e-<; lions?... Est-ce q'ie, par hasard, il nous sera': ques

écrivisses d'avant-hier, et que l'Ang ai- si <! nnerait des airs de juguler sournoisement que'qu'un de nos amis? Ah ; saprrlotle! si j'en étais sûr 1... En avant, marche' Entrons!... »

Le Parisien entra, chercha dans l'obscurité, allongea le bras, ferma la main, et saisit un énorme nez.

« — Qui vive! » cria-t-il.

« —C'est moi, milord.

» —Il ce s'agit pas de milords pour le quait d'I Réponds catégoriquement, ou je t'assomme ' — Hélas! c'est moi.

» —Qui ça, toi?

— Moi, vousdisje : Toussaint Lavenette.

,1 —Tiens, tiensv tiens I c'en- ... de Lavenette 1

La rencontre est farce ! Moi, je suis le Parisien... vous sa- \.z '.. pour vous servir, si j'en suis capable. Mais que bie laites-vous donc dans ces parage

— Mais je... me promène, comme vous voyez.

» — Ah! vous vous promenez?... Je vois en lin compliment 1... Mais comment donc que vous vous promenez '. . C'est donc s ui la pointe des reins P.. . Von- me faites l'effet d'être étendu tout de voire long sur le dos, coin poisson qui se pâme à sec sur le rivage. Drôle de promenade

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

<iue vous nous faites là !,.. Vieux farceur, va !... Allons, relevez vous, et («montons ci-dessus! C'est un peu m'eux divertissant à l'œil.

»— Hélas! mon cher monsieur, je re dem?nd<Tais pas mieux, mais cela m'est impossible pour le moment. .Te ne sais si j ■ suis devenu paralytique, mais j'ai beau vouloir , je ne puis faire un seul mouvement. Je ne puis remuer que ie petit doigt de chaque main. Vpi là une éternité que je n'ai pas d'autre défense contre les innombrables Anglais qui m'attaquent de toutes parts.

» — Sauf votre respect, papa de Lavenelte, je crois que vous avez la coloquinte tant soit peu dérangée. Qu'est-ce que vous nous chantez avec vos Anglais ?... Ce n'est pas des Ang'ais qui embellissent ce séjour; ce ne peut-être que des rats, je m'en vante ! Si, c'était à un antre que vous, je dirais qu'il y en a beaucoup par ici -, mais, à vous, je dirsi la vérité : il y en a à 'oison!

» — Èh quoi ! ce serait à tle misérables quadrupèdes de <ette espèce que j'aurais eu affaire!... Quelle petitesse de leur part!...

» — Faut pas leur en vouloir... C'est leur état. Vous devez niém-> leur savoir beaucoup de gré de ne vous avoir pas dévoré tout entier comme un fromage de bruyère. I s y. ont mis une grande modération ; a moins pourtant qu'ils vous aient trouvé trop coriace, trop filandreux. Ce sont des gaillards

■ liautrement délicats pour ce qui est de la nourriture. Je suis bien fur, parexemp'e, qu'ils n'auront pas négligé la semelle de vos souliers.

11— Hélas! non. Mais pourquoi, monsieur le Parisien, vous laissez-vous molester par de telles créatures? PourqHO' n'avi 7. vous pas de chats ?

— Ah ! bien oui, des chats '...Nous en avions des chats,

, et des pus capables ; eh bien ! ça n'a pas duré huit jours. Il

y a longtemps que ces gueusards de rat; s'en sont régalés.

Mais tout cela c'est de la graine de niais. Allons, levez- vous I

» — Je vous répèt-', mon cher monsieur, que cela m'est aussi impossible que de prendre la lune avec les dents.

« — Ah! pardieu ! je crois bien !.. ça vous serait impossibles moins !.. Savez-vouscequivous colloque?... Je viens de découvrir !a chose, au doigt et à l'o .'oral. Il parait qu'en vous trimballant par ici, vous avez renversé une barrique de goudron ; et que pour lors vous vous êtes étendu sur cet ingrédient peu potable ; et que pour lors la chaleur de votreindivi'.lu l'a fait fondre en manière de glu ; et que pour lors ça vous-ac lié le dos, le long de la quille -du bâtiment, ni plus ni moins que si vous étiez une planche à boucher une fente. Excusez ! Vous vous êtes couché la sur un drôle d'édredon ! Faut convenir que vous avez des idées bien cocasses, papa de Lavenette ! C'est bien le cas de dire : « Comme on fait son lit on se couche. » Ça n'est pas trop dur, du goudron fondu -,

■ i r e râpe pas trop les côtes ; ça vaut presque l'édredon de Copenhague. Je connais Copenhague, moi. Connaissez-vous Copenhague, vous? Encore un endroit parfaitement enchanteur ! C'est le pays des dieux, quoi ! L'eau-de-vie n'y coûte que la bagatelle de la prendre, et je peux me llatier de m'y avoir donné une bilure soignée! Je suis resté trois jours (à ce qu'on m'a dit par après |, roulant, bord sur bord, dans la place de Fréderikstadl, sans pouvoir trouver la route pour filer mon nœud. Enfin, le capitaine d'armes, que le diable avait poussé parla, me fit enlever comme un paquet de linge sale, et me remorqua jusqu'ici, dans ce bijou d'appartcn; ii que depuis vingt-quatre heures vous honorez de votre agréablp présence. »

En parlant ainsi, le Parisien avait saisi une grosse barre de fer, et s'en servant comme d'un levier, la glissa entre ledos de lavenette r t le plancher de la ralo, et finit par le décoller non sais Plisser sur le champ de bataille une partie des vêtemensdu pauvre homme : après quoi il lui prêta l'appui de son bras, et le con 'uisii a la chambre de Robert-Robert, en criant a haute voix:

« — Place, place, au grand vainqueur des rats! Le voici, messieurs et dames, en personne naturelle 1 Regardez-le: la vue n'en coûte rie il. C'est le seul et unique de son espèce qui voyage en Europe! »

LESIKCLG. — IV

A ces mots, la porte s'ouvrit, et le Parisien poussa par les épaules, dans la petite chambre de Robert-Robert, une espèce de grand fantôme qu'à l'étrangetéet au délabrement de sa to:'etie, il était difficile de prendre pour une créature civilisée. On se rappelle que dans la précipitation qu'il avait mhe l'avant vaille, à se vêtir, a quitter l'infirmerie et à se réfugier n'importe où, Lavenette s'était habMéà laDagobert, ayani mis sa cukdte à l'envers, s'étanl (haussé de bas très-dissemblables, et s'étanl coifl>d'Hn tricorn" par-dessus un immense bonnd de coton. Ainsi du reste. Le séjour de quarante-huit heures qu'il venait de faire dans les obscurités de la cale, en proie ,îla voracité des rats, et au milieu de pots de peinture et debari'sde goudron, n'avait pas amélioré l'ordonnance, ie bon goût et la propreté de sa toilette. Ses vêtemens lui tenaient à peine. La dent des rats les avait réduits à l'état de lambeaux. Le côté droit de sa robe de chambre, de cet immense sacoche ù grands ramages, ù zigzag, et à coquelicots, avait été dévoré complètement. Son giiel rc/iigc, sa culotte jaune, ses bas chinés, offrait ut alors, par suite des mêmes désastres, de 'arges et nembreuces lacunes. Ses pantoufles à moitié rongées laissaient passer à l'aise le bout de ses longs pieds. Son bonnet de roion, dont le sommet avait fait les délices de ses voraces ennemis, n'était plus qu'une espèce de couronne dont le pourtour dentelé lui ceignait le front. Toutle derrière de sa personne, depuis b;s pieds jusqu'à la tête, était ou absent ou enduit d'une couche noirit-e de goudron ; si bien que, vu de ce côté, il avait l'air d'une immense tartine de confitures. Enfin, pour comble d'agrément, les pots de peinture qu'il avait renversés en se débattant, l'avaient bigarré entièrement, visage, mains, habits, de noir, de rouge, de vert de toutes sortes de nuances. Cet ensemble de loques et de couleurs donnait à sa personne l'aspect le plus exhilarant qu'il soit possible d'imaginer. On eût dit d'un de cesmannequinsde pâi.le q-i'on pare d'éclatantes guenilles à l'effet d'effrayer les oiseaux pillards. Lavenette, ainsi fait, eût obtenu beaucoup de succès sur la cime d'un cerisier.

« — Eh quoi ! c'est vous, mon bon ami! » s'écria Robert s'tipéfaiten descendant de son hamac, et en s'apprechant do lui pour prendre ses mains peintes à l'huile, pour le toucher,, pour le voir de plus près, comme s'il eût craint d'ê:relejouct d'une illusion.

» —Parole d'honneur! » interrompit le Parisien, « c'est lui, tout ce qu'il y a de plus de lui, et je vous prie de croire queje ne l'ai pas changé en nourrice. C'eût été an trop mauvais nui te hé.

» — Hélas! oui, c'est moi, » aji nia Lavenette avec hébéiement et d'une voix sépulcrale.

Et ce disant, Lavenette dont le roulis du vaisseau continuait d'ébranler foi te" ent l'équilibre, se laissa choir lourdement sir la ihiise voisise. Sa chute fut suivie d'un cri perçai. t, semblable à celui d'une souris dont on foulerait la queue. Et en effet, c'était une souris qui criait, tire mignonne souris qui, demeurée par mégarde dans la poche de Lavenelte, en sortit aussitôt, et se mil à courir à travers la chambre, i a vue de cet animalcule r< uvela toutes les peurs de Lavenette. Mais ce fut pis encore, lorsque s'éunt ensuite appuyé sur son autre poche, un petit cri pareil se fil entendre aussitôt, et qu'une souris, sortant a son tour de celle-là, se mit à galoper sur le plancher, à l'exemple delà première. On vit pair Lavenette, sous l'épiisse couche de noir d'ivoire qui lui barbonilait les trois quarts de la figure. Il se leva dans un transport d'irrésistible terreur, cl se titant vivement sur toutes les parties du corps, il siu'a, courut, s'agita comme un fou, eu s'écria it d'une voix lamenUb!

« — Ociel! 0 ciel! I s misérables me poursuivront dou.: jus n'icl!. Je ne pourrai donc pas i rdecett»abo-

binable race!... Je suis donc habité .1 tout jamais par ces infâmes quadrupèdes !

■ al i >, l'enfant dit vrai, -interrompit en riant le Parisien. « Lorsqu'une fois on a eu le gulgi on de - ■ laisser conquérir d'assaut par les animaux de cet acabit, c'en pourja vie de l'existence. On n'est plus qu'une espèce de grand nid à rats. Ce |ii'on a de mieux à faire, c'esl de les apprivoiser . an,) d'empe lu r qu'ils vous dévorent peu à peu.

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LOUIS DESNOYERjs.

Car, pour ce qui est de 1rs débusquer, ni vu ni connu I Vous verrez connue ces gaillards-à pullu eut !.. que c'est un.-; bénédi ti ni !. . Ca démange, mais c'esl agréable, surtout en civttde lièv e. »

Tumlis que le Parisien plaisantait ainsi, deux ou trois autres s'échappèrent encoie des iuimeuses poche* de. Lavenelte. Ces brusques apparitions perpétuereut les transes du pauvre bomuie et lui arrachèrent chaque lois un loug cri d'é pouvante.

« — Mais, au ncm de Dieu ! » .epril Jtobert Robert, qui, malgré la bonté de son âme tt le sincère alla bernent qu'il portail à son vieux corn jagnon, ne pouvait pu. s co i primer son envie de rire devant un tel spectacle ; « d'où venez-vo as ? d'où sortez vous?

» — Est-ce que je le sais 1 > répondit nnussad* ment Lavenetle. « Eït-ee quejeconuuis toutes les ira^oesde c-si.. lames casernes, que monsieur de La II rpe a l'effronterie d'appeler des villes tlotl wte-, l'imposteur qu'il et! Ma. s j'en ai assez! J'ai pu par ûevoù » ni a voie faillit e, mon cher monsieur Robert, m'ex.osjr à tou es les tribulations que j'endure depuis notre embarquement. Je l'ai tait av c d'autant plus de p aisir que je ne savais pas du tout ce qui enétait. Or, maintenant, c'est auTe chose! Je sus fâché de vous quitt r si brusquement, mais pour tout l'or du inonde je ne réitérais pas dasautage. Je vais al er trouver le capitaine ; je le prierai de rebrousser chemin pour me reconduire à Bres . S'il fait la moindre difficulté, je crie à l'assassin ! au voleur ! ai f«u ! Je fais un lapage infernal ! je mets tout sens dessus dessous ! je culbute tout le bâtimei t ! je ..

» —C'est >e que j Mie vous conseil e pas de faire, papa Lavenette, » reprit le Parisien. « Le capitaine, qui ne l>ad ne que toui juste, pourrait bien vous envoyer renouer c<>nnaissanceavec les mitords, comme vous dites, qui embellissent la fosse aux-lions. Quant à ce qui est de virer de bor l rt de remettre le cap sur Brest, bien fâché de contrarier vos inclinations, mais ce sera pour l'année prochaine. Si cependant vous vous obsiifiez à préférer le p'ancher 'les vache* à celui ci, qui est ojh pu pi is remuant, j'en conviens, eh bien ! on pourra s'entendre. La prem ère tois <iue nous r^nconirerons une côte sauvage, vous n'aurez qu'a parler : le capitaine se fera un plaisir 'evous y de.-ceudre en passant Vous vous arrangerez ensuite avec les cannibales du pays. C'est ei-core bien plus m^sain qua les rats, des cannibales! Je ne vous conseille pas d'en fréquenter, quoique vous connai si' z niainttuaiit l'incompaiable recette de mon oncle Thomas.

» — Mais au nom de Dieu ! » s'écria Lavenette en se donnant des coups de poing dans la tête, ei en se démenant comme un fou ; n quel airoct despotisme I... quelle flagrante vioiation delà libellé individuelle I Ne pouvoir pas mèuie sortir d ici lorsqu'on s'ennuie d'y être!.. C'est donc une prison que votre dé.estab'e c-iverue !... Ah!... monsieur de La Harpe, monsieur de La Harpe, que de reproches n'ai-je point à vous faire!... »

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