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I.es mate ois s'empressèrent d'exécuter cet ordre

«— Ah! ah! » dit alors Laveneile, • il larail oue ces messieurs ne manquent pas non plus d'appétit I... Les gaillards ne se le font pus dire deux fois !...\"oy.z donc comme ils courentl... C'est sans doute à la distribution? Eh bien! eh bien! où vont ils donc?

g — Pr>ndre leurs ris, quoi !

.i — Ali bahl là-haut?..

» — Oa diable voulez vous qu'ils aillent les prendre?... Est-ce à fOBd de cale/ ..

» — ,Y fond de cale!... Oh! d'aliord, mon c»er monsieur Simon, ne prononcez jamais ce funeste mol devant moi I... Ce .i nre rappi Ile des souvenirs! .. Ah ' que-, exécrables -ou venirs! • Du reste, je ne savais pas que* sur les navires on lit la cuisine au haut des mais. Craiiue du feu, sans dume? C'est très sage. »

Lrs incohérences de Laveneile cnmroepçiieiil à offu-quer Simon Barig u e qui s'imagina qu'on se m- quaii de lui Barigoule -lait un excellent homme au fond, mais ses formes avaient de la rudes-e, quelquefois même delà b ulalité, et ii n'entendait guéie rnnux le persiflage qu'il n'aimaH à persifler autrui. C'est sous ce rapp rt surtout qu'il d fferaii du Paris en, don! le cœur n'éiait pas monsbon, ma s dont l'hum ur jovi.ile accordait autant d'indulgence aux quolibets qu'où lui pouvait lancer, qu il en ié.lam:it pour c-.ux, bien plus nombreux, qu'il se permettait envers les autres.

Simon Baiigoule posa donc sur l'épaule de Lavenclte sa large et to te main, comme pour l'avertir qu'il dépendait de lui de le broyer dans cet étau vivant. Il s'éoia ensuite en f bnçint I? sourcil, ei d'un ton de voix peu rassurant :

« — /»h ça, lie ! diies donc, l'aH ien !... vous me faius l'effet d'un vieux gouailleur I Est ce quevous voudriez me ballotter?

» — Qui ça? moi?... •> répondit Laveneile, tout surpris d'une telle apostrophe. • Que le ciel m'en préserve!

» — Eh bien ! p. ur lors, » répliqua ce dernier, « allez donc voir un peu lj-baut si j'y sui< I... allrz donc aider le» camarades a i rendre leur ris, coa.me vous di-iez. avec voire m nsieur de la Carpe... de la Craque... de l'Attrape... je ne sais plus quoi ! Vous m'avez encore l'air d'un luion a prendre un ria à cheval sur un- vergue, ci mine moi à faire trois lieues au grandissime galop, à califourchon sur la laiLed'uu rasoir!...

» —Voilà ce qui vous trompe, mon cher monsieur Sin on, a repli tua Laveneile dont Teneur continuait. « Je vous jure que je serais h muie à en prendie une douzaine.

a — Mais morbleu! moniiz donc, montez donc! • reprit le matelot dout la colère augmentait a chaque mol de Lavenetle.

» — Un n'ornent ! a continua celui-ci ; « je be par'e pas de les aller preiire là-hatt. L'esca.ierde voire, cuisine ne me parait pas des plus lOunno Je^ ; mais si vous vouliez nie taire l'amitié de crier à vos camarades de m'en descendre...

« — D.'sc-'ii Ire quoi?

» — Un oa deux ris, parbleu !

» — ih ci, h-! prenez y garde, ça va se gâter, vieux caclialo' ! Je n'aime pa- qu'on fass-; des gorgrs chaudes de mon individu. Je m'en vas tout à l'heure \uu~ aûMer d'une g'flle flans le lin f nd oe IVi.lre-pont ! C'esi comme ça que je plais une avec les farceurs, moi!... Vous êtes prévenu : parlez, faites \ous servir! »

Laveueit?, qui ne comprenait rien à 1 irritation du vieux marin, protesta qu'il n'avait p s eu l'intention, de >e niuquer. Tout s'expliqua enfin. Le quiproquo fut reconnu, el la paix coi due aussitôt.

« — Allons, al'ons, je savais bien, » dit alors Barigoule, "'quevous n aviez jamaû été de uoiie uir-iier. Vou» èies trop gau lie sur nos oricib, et trop mal baù pour ça. Saus rancune Tokch z là. Je v .Ui ai app le \ieux cachalot, et qui est une fameuse injure emre ou s de mer; mai» c'est égal, je ne vous en veux pas. El tenez, » ajoutai il à la vue d'un petit mou-se, a puisque vous aimrz tant e ris, voi'à jusiement \' Écureuil qui vous cherche pour aller faire bombance. Adieu. Bon appelit ! a

Le mousse avertit Lavrneite, de la pari de "obert-Robert, que !e déjeuner venait d'être servi. La\eneite sauta de j.iie, et suivit le pelit messager de bonheur au poste d<.s élèves où ses commcHsaux étaient déjà réunis, et où raiieiidaieLt de i. ouvrîtes plaisanteries. Il n'est pas inuti e de les conter, aussi brièvement que possible, comme les précédentes, pendant ces courts mouiens de trêve que le son dispense à nos héros Celte peinture nous iniiieia aux mœurs lu limes d's i avires en même temps qu'elle repo-ca nos yeux pour les 1er ibles scènes qu'il iio-jS reste à tonteupler.

Il fa lait bien qie l.avenet e pavât aussi sa bienvenue au prix de quelques mjsiiBcaiions. E les eussent été plus gra-

ves sans la présence deRobert-Rolerl. Tout'lois, ce que la pacifique iri'erven'ion de notre héros ne put empêcher, car c'est à peine s'il s'en aperçai lui-même, ce fut qu'on inflige à Lavenette le supplice de Tan aie, le plus cru-1 de tous, dans l'état de fringale où l'avait réduit une abstinence de plusieurs jours.

Celait encore le génie malfaisant de Griffard qui avait complot* cette tra"2sserie. Ce rancunier personnage l'avait fait avecd'aut ni plus d'aise, qvf molester Lavenette, c'é ait en quelque sorte se venger de Robert-Robert par une voie détournée, en attendant qu'il | ni faire pis.

Griffard, qui s'était constitué le grand découpeur de la laide, commence par servir tout le monde, hormis Lavenette. comme si, dans l'empressement qu'il menait à remplir ses fonctions, il eût oublié, par mégarde, de. réserver la part du nouveau convive. Laven»ite se lut d' bord. par vne sorte de fausse honte; puis, q and ce m»nége eut été répété plusieurs fois, il se coTmi! jusqu'à rappeler sa présence au malicieux distributeur.

Griffard sYmiressa de lui faire passer une très grosse part de chacun des mets qu'il restait à servir ! mais , je ne sais eommr.nt , il se trouva toujours quelque distrait pour intercepter le message, et le garder à son profit.

Lavenette se recommanda plus vivement à l'attention de Griffard.-Celui-ci mit aussitôt toute la grâce possible a faire droit aux réclamations de sa victime, et à lui expédier ée moustiueux morceaux qui, celte fois, parvinrent fidèlement a leur adresse. Par malheur, lorsque Lavenette fe disposait à porter à sa bouche le mets tant désiré, sou voisin lui relenait amicalement la main , et se penchait pour lui parler teut bas; ou bien tel autre convive l'interpellait vivement sur ses aventures ; ou bien tel autre signalait tout à cou» à l'attention générale une mouche qui volait, un rien, n'importe quoi. Lavenette, qui ne se doutait pas de la supercherie,' regardait ce ui-ci, répondait i celui-là, levait les yeux tournait la tête; et alors, dès qu'il avait cessé de surveiller son assiette , FEeurewl, qui se tenait tout près de lui , et que Griffard avait stylé en conséquence, se. hâtait de l'enlever et de la remplacer. Lorsqu'à la suite de ces distractions inévitables , Lavenette voulait enfin procéJer à l'inglutition du dernier mets qui lui avait été servi , sa malheureuse fourchette ne retombait j>mais que sur mie assiette vi!e. S'il s'avisait de réc amer contre ces désâppointen-.ens V Ecureuil avait toujours d'exce lentes excuses à lui Offrirai échange du morceau disparu. Griffard s'empressait en outre d'adresser au réclama ni quelque autre chose qui ne faisait non plue qu'apparaîire à sa place.

Ce qu'il y avait de plus barbare dans ce jeûne forcé, c'esl que chacun félicitait ironiquement Lavenette sur le bon a P| éiiî . qu'i1 jaraissait avoir, et se pLignait amicalement de l'immense brèche qu'il était censé faire au déjeuner commun.

Bref, à la fin de ce repjis, qu'on prit d!ai!leurs à fâche de clore plus tôt que d'habitude , le malheureux n'avait pas avalé une seule bouchée. Il se leva du fable plus affamé qu'en s'y meltant, car sa fringale s'était accrue de toiles les tentations non satisfaites qu'il avait éprouvées. Il n'eut alors d'autres ressources que de se réfugier dans la chambre de Robert-Robsrt. d'ouvrir la malle aux provisons, et de se repaître des friandises dont l'avait bourrée la prévoyante tendresse de mademoiselle Gerliude. La simple énnmératton de ce que Lavenette engloutit alors de biscuits, de mscarons, de chocolat, d» pralines) de confitures, dé celées, de bonbons de tonds sortes, ressemblerai) à une imitation des \ tameyx dîners de l'Iliade.

Ces premières mystifications n'étaient, du reste, que la préface de toutes celles quedevaic subir Lavenette. Son extérieur grotesiueet sa badauderie. eussent suffi pour lui faire appli ;uer tout ce qu'il y a de farces traditionnelles dans la conduite des marins envers les passagers qui lenr déplaisent L*s marins, dont la vie n'est qu'un péril continuel, professent pour les passagers en général un sentiment de dédain, je dirais presque de mépris qui se traduit

volontiers en procédé; hostiles, ou tout au moins en niches interminal

L>s mou-ses surtout poussent la malice au delà de toute boire, lorsqu'ils peuvent l'exercer avec impunité, et se vennr les hommes du mauvais traitement qu'ils reçoivent journellement.

0 s pauvres enfans , que la misère arrache de si bonne heure à la tendre sol iciu.de de leur mère, pour en faire les esclaves de tout un équipage -, ces pauvres enrans , que leur faible'se, autant que la discipline, met complètement à la merci du dernier des matelots ; ces pauvres enfans , pour toute éducation morale , ne reçoivent guère s bord que des coups de corde , des coups de poing , des coups de pied ; n'entendent guère que des blaspbèaes, des iniures , de mauvais propos; ne voient euère que des exemples de dépravation et de bruta'ité. Mais , ce qu'il y a de pis que ces mauvais traitement mette, c'es't l'injustice arec laquelle on les leur inflige. Qu'ils fussent bien, qu'ils fassent mal, pas un coup de plus , pas un coup de moins. Lp caprice , l'humeur bonne ou maussa'e de buis grosshrs maîtres, voilà la seule règle de ces distributions, à peu près continuelles, de coups, de menaces et d'injures. Et tout cela , la pauvre petite créature doit le subir sans se plaindre , sans verser une larme. Ses larmes et ses plaintes seraient un amusement pour ses bourreaux , qui n'ai raient a lui offrir comme consolation que de nouveaux eoups , de nouvelles avanies. Il lui faut se cacher pour pleurer, comme pour commeitre un crime !

Les ridicules de Lavenette furent don pour les matelots, et surtout pour 'es mousses de la Rapide, une mine inépuisable qu'ils se promirent d'exploiter dans l'intérêt de leurs plaisirs. L'Ecureuil figurait naturellement au premier rang des seconds.

L'intervention de Robert-Robert, que personne n'osait plus braver en koe , déjouait ou atténuait la plupart du temps leurs malicieux desseins. C'était un spectacle aussi consolant qu'étrange , de voir l'adolescente se taire ainsi la protectrice de l'âge mûr , et lYncrsie mora'e d'un frêle enfant s'étendre comme vn bo relier sur la faib'esse morale d'un homme robusle. Tant il est vrai que. même dans 1rs luttes matérielles, la vraie fo'rce, la force qui se fiit craindre, et qui triomphe, c'est la force morale, bien plus que la fore : physique; c'est la dignité, l'intelligence, le courage, le sang-fro:d , bien plus que. la solidité des muscles; cY fermeté de l'âme, bien p'us que telle du corps. Exercée le corps, oui sans doute; donnez-lui de l'aplomb, de la soup'esse, de la rigueur : t b sont des qualités préci (uses; mais e\' uez l'âme surtout . el lâchez , par l'élu le < t la réflexion, cette, gymnastique de. l'esprit humain, de lui donner celle rectitude, ce bons Sens; cette intrépidité, qui l'empêchent de s'abattre lâchement au moindre coup du sort, >t qui, an milieu des p'us terribles bouleverseméBB de la vie, la font rester debout, i le, inébranlable, confiai*'* en Dieu

d'abord, en elle-même ensuite

Du reste, rien ne manqua â Lavenette en fait d'espiègleries. Chaque jour amenait la sienne.

Dès qu'il montait sur le port, sa présence élait saluée par d'ironiques applaudissement ou d'inépuisables quolibets.

S'avisait-il, et c'élaii sa manie, d'adresser de question; qui di linguenl les flâneurs, il n'obtenait que billevesées pour rêpoin e Ses paroles étalent répétées à haute v<ix par l'interrogé] elles circulaient à trav rs l< - ri sées d-' l'équipage, et servaient de texte général p t ■■> plus hétéroclites commentaires.

Se risquait-il a d. mander une indication dont i! avait besoin : on le renvoyait de l'un à l'autre, e' lanl s rt de renire-marches n'abou'i'saierit qu'à un leurre de pins.

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

Et puis, c'était une large cocarde qu'on fixait à son feutre, c'était une queue de papier qu'on appendait au collet de son habit, c'était une inscription burlesque qu'on lui crayonnait sur le dos, c'était un rat défunt qu'on introduisait dans sa poche, c'était de l'ellébore qu'on glissait dans sa tabatière.

Mais la plus comique de toutes ces mystifications, ce fut celle que lui joua l'Ecureuil, en vue des îles Canaries. Lavenette, Robert-Robert, Simon Barigoule <& le Parisien devisaient sur le pont. Le temps était beau, la mer calme, le vent favorable, et le navire glissait légèrement.

« vous avez beau vanter la beauté de ce spectacle, » répondit Lavenette à Robert-Robert ; « quant à moi, toujours Ile l'eau, toujours de l'eau!... je trouve cette manière de voyager singulièrement fastidieuse !

» — Je conçois, » répliqua le Parisien, « que si la mer était de vin au lieu d'être d'eau, il vous serait plus agréable d'y faire vos grandes évolutions, comme dans le commencement de votre séjour à bord. Mais si cela peut vous récréer, de voir un petit bout de terre en passant, pour varier le coupd'œil, prenez vos ennuis en patience, papa de Lavenette, attendu que la vigie du petit perroquet vient de recevoir l'ordre de veiller au grain. Il paraît que le pic de Ténériffe ne tardera pas à nous montrer son grand bonnet de neige. Un scélérat de pic, celui-là! que quand il paraîtra au bout du beaupré, vous vous direz: n Bravo! nous allons grimper dessus en moins d'un petit quart d'heure. » Eh bien! vous n'en serez seulement qu'à la bagatelle de trente lieues. Merci !

» — Cest un effet de perspective, » interrompit Robert. » — Voilà qui est particulier ! « reprit Lavenette. « Mais attendez donc... Ténériffe!... Ténériffe!... Il me semble que je connais cela !...

i> — C'est une des îles Canaries, » reprit Robert. « Nous voici déjà à quelques cents lieues de France.

» — C'est juste, » continua Barigoule ; « ça se nomme les Canarisses. Même qu'il y en a une qu'ils appellent Madère, où l'on dit que les naturels d» pays jouissent d'un vin tant soit peu excellent. Je connais un bon enfant de marin qui ne serait pas fâché de s'assurer de la chose. Mais chut! Attention !... Il y adu nouveau!...

» — Terre à bâbord ! » cria la vigie. Un officier monta aussitôt dans les haubans pour s'assurer du fait, et confirma bientôt l'appariiion du Pic. Toutes les lunettes se braquèrent alors dans cette direction.

Lavenette avait si bien serré la sienne dans l'une de ses grandes malles, qu'il n'avait jamais pu l'y retrouver. Il continua de s'en faire une du creux de ses deux mains.

» — Mon Dieu! mon Dieu! » dit-il, « que je suis donc contrarié d'avoir perdunion instrument! monsieur de La Harpe prétend que ce groupe d'îles est un séjour enchanteur, une sorte de paradis terrestre. Je ne serais pas fâché de m'en assurer par mes propres yeux, car je suis payé pour me défier un peu des allégations de cet homme.

» — Faut pas que ça vous tracasse, » répondit l'Ecureuil qui rôdait toujours autour de lui, comme un chat autour de sa proie. « S'il ne manque qu'un télescope à votre bonheur, je m'en ras vous en chercher un. C'est l'histoire d'une demiseconde.

» — Voici un petit monsieur qui parait fort aimable, fort bien élevé, » dit Lavenette. « Je n'ai vraiment qu'à me louer de ses prévenauces. »

L'Ecureuil reparut bientôt, acecompagné d'une troupe de ricaneurs, et remit à Lavenette un immense télescope.

« — Ah! grand Dieu! » s'écria celui-ci, dès qu'il eut appliqué son oeil au petit verre de l'instrument, « est-il possible que ce soit là ce séjour tant vanté!... et son ciel bleu! et ses bois d'orangers!... et ses verdoyans vignobles!... Quelle odieuse imposture!... Je n'y vois au contraire qu'une atmosphère roussâtre!... un terrain noir!... une déplorable stérilité!... des montagnes qui s'éboulent sans cesse!... Et quels hommes pour habilans !... ou plutôt quels animaux ' car ce sont bien des animaux!, n'est pas quelque chose de pis!

Lli SIÈCLE — IV.

oui, ma foi !... si même ce j'en vois deux, par exem-

ple, qui me font l'effet d'avoir des milliers de pattes ! Allons, les veilà maintenant qui se battent! Les malheureux vont se dévorer l'un l'autre !... Quel abominable endroit !... Je suis fâché d'en avoir souillé ma vue !... Ah! parbleu ! il est joli le paradis terrestre de monsieur de La Harpe 1... Je lui en fais mon compliment!... Quand on songe pourtant qu'il se trouve des écrivains pour célébrer de pareilles horreurs !... C'est avec cela qu'on révolutionne des imaginations ardentes, comme celle de mon jeune ami, et qu'on expose d'honnêtes gens comme moi à toutes les tribulations dont j'ai été victime!... C'est-a-dire que tous ces livres mériteraient d'être brûlés par la main du bourreau ! Le public est volé! »

Chaque parole de Lavenette excitait de longs éclatsde rire, qu'il prenait pour une sorte d'acquiescement à ses diatribes.

Quant à la cause première de sa mauvaise humeur, la voici : l'Ecureuil avait enduit de jus de tabac le gros verre du télescope, et a^ait introduit dans le tube des brimborions et des insectes, que les lois de l'optique faisaient paraître d'une grosseur monstrueuse. Tout cela se mouvait ou se débattait sans cesse, par l'effet des secousses que recevait l'instrument des mains de Lavenette. Telle était la couleur roussâtre du ciel des Canaries; tels étaient les éboulemens continuels de rochers qui désolaient ce triste sol ; tels étaient les animaux fantastiques qui jetaient l'épouvante dans cet horrible Eden. Cette burlesque scène se prolongea jusqu'à ce que le pic se fût effacé de nouveau dans les teintes vaporeuses de l'atmosphère.

Ainsi se passaient, aussi gaîment que possible, ces heureux jours de paix que la Providence dispensait alors à l'équipage de la Rapide, entre les événemens terribles qui l'avaient décimé déjà, et ceux, non moins terribles, qu'elle lui réservait encore.

Les marins battaient.

Les mousses étaient battus.

Lavenette, sans s'en douter, servait de jouet à tous. Le docteur lui-même le persécutait sérieusement dans l'intérêt de la science en général, et de ses œuvres anatomiques en particulier. 11 ne lui proposait rien moins que de l'immerger entièrement dans un baquet d'eau, tandis que lui, docteur, se fût tenu tranquillement auprès, observant, montre en main, combien de temps l'expérimenté eût pu vivre dans cet élément.

Barigoule fumait, chiquait et continuait d'obliger tout !r monde en grondant.

L'Écureuil inventait sans cesse de nouveaux tours. Le grand Flandrin rasait, grimaçait, «hantait, raclait du violon, et donnait des leçons de danse à ses camarades. Griffard complétait sourdement ses sinistres projets. Robert-Robert lisait, étudiait, dessinait, observait, pensait à sa mère, à ses jeunes sœurs, à sa tanle, à ce qu'il avait laissé de bien-aimé en France. Et puis, quand venait le soir, il allait faire la partie d'échecs du capitaine Flottard, qui s'était pris pour lui du plus vif attachement. Quelquefois même il se renda't sur le gaillard d'avant, et se plaisait un moment à écouter le Parisien dont la verve bouffonne, quoique peu cultivée, ne manquait ni de finesse ni de bon sens. #

Chaque soir, en effet, le Parisien se plaçait dans l'intérieur d'un roulaau de gros câbles, comme un professeur se place en chaire ; puis, il contait gravement quelque plaisante histoire à ceux de ses camarades qui n'étaient pas de service. Lavenette était naturellement un de ses plus assidus auditeurs. Lavi nette avait surtout à cœur d'apprendre la (lu de cette merveilleuse histoire du cou â\ mon amie Thomat, que le signal du combat avait si malheureusement Inttrrompuc ai moment le plus pathétique.

< — Mais, au nom de Dieu! » lui rcpélait-il chaque soir, ■ dites-moi donc une bonne fois pour tentes ce qu'il advint

LOUIS DESNOYERS

de votre oncle Thomas, lorsque ce grand escogriffe de sauvage l'eut frappé de sa hache. Le jus d'herbe, dont il s'était frotté le cou, lui sauva til ia vie en le rendant invulnérable, comme il l'avait annoncé aux cai.nibales qui s'apprêtaient à lui faire subir mille tortures ? Ou bien fut il victime de son impardonnable présomption ? En un mot, fut-ce la hache qui coupa le cou, ou bien fut-ce le cou qui coupa la hache ?

— Vous me faites là un drôle de baragouin, papa de Lavenette,» répondait imperturbablement le Parisien-, «mais enfin, n'importe ! Je vous ai déjà dit cent fois que ce fut le ••ou de mon oncle Barnabe qui fut coupé par la hache.

„ — Devotre oue'e Thomas, s'il vous plail! » interrompait Laventtte

» —Soit I de mon oncle Pancrace

» — Eh bien I qu'arriva-til alors à votre oncle Thomas ?

« —Il arriva que mon oncle Guillaume...

„ —Votre oncle Thomas, s'il vous plaît !

^ — Est-ce Thomas?., c'est bien possible: je n'y tiens pas. Il arriva donc que mon oncle Garguille mourut d'emblée, comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie ; car, voyezvous, il n'y a rien de malsain comme un coup de hache sur la nuque. Je ne vous conseille pas d'en user, si vous tenez à jouir d'une parfaite tante jusqu'à la fin de vos jours.

i>— J'ensuis persuadé,» reprenait Lavenette, qui n'avait pas encore pu comprendre l'adresse du stratagème employé par l'onde Thomas pour s'épargner un plus cruel supplice. n Mais en ce cas, .. continuait-il, « je vous demanderai ce que gagna monsieur votre oncle à se faire ainsi couper le cou, sous le maladroit prétexte qu'il était possesseur d'une recette qui rendait invulnérable, et doat il ferait part à ces sauvages, après leur en avoir démontré sur lui-même la merveilleuse efficacité?

• — Eh! pardieu ! mon oncle Babolin y gagna de mourir en gros, au lieu de mourir en détail. Quand la mort est inévitable, mieux vaut une seule, que non pas trente-six.

— C'est possible, mais après ?...

u — Aprè« quoi?

-—Eh bien ! après?

» — Après quoi, vous dis-je?

» — Mais pardieu I après cela?

— Il n'y a pas d'après cela. Je vous ai dit U fin

u — A la bonne heure: mais la fin de .. de cette fin ?... contez-la-moi.

" — C'est impossible. C'est la lin de la fin des fins. Et voilà. •

Tel était à peu prés le dialogne qui se renouvelait quotidiennement entre Lavenette et le Parisien, et à la suite duquel ce dernier finissait toujours par proposer une autre histoire, à litre de dédommagement.

Nous croyons devoir reproduire ici, à litre de scènes de bord, une des plus intéressantes narrations du Parisien. Tout le moule s'assit à la façon des Turcs, autour de la tribune de cordes où se prélassait solennellement le. conteur. Robert-Robert, Lavenette, le grand Flandrin, Simon Barigoi le, l'Kcureuil et Griffard, figuraient pêle-mêle dans cet anditoire. Le Parisien se moucha, toussa, éternua, et prit enfin la parole, daiu un langage dont nous continuerons de reproduire le texte, >.tr respect pour la vérité vraie. Il n'est rien d'insipide et de faux, quoi qu'on en ait pu dire, comme de faire agir, penser, parler, tous les personnages d'une histoire, aussi sensément et aussi purement jue s'ils étaient tous des académiciens d'élite. Ce n'est pas cette uniformité qui constitue la véritable élégance : ce n'est que de la monotonie.

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