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CHAPITRE TREIZIÈME

Baptême d?. la ligne.— Mirifique cortège du b obomme Tropique et rie sa sublime . t vei tueuse épouse. —Superbe diseourfe de très hic', très puissant et nés excellent segneur, t- magnanime suliaa de l'Equateur, en faveur d< sesrioihre sf s et tVectloonées \i-tiiiies. — Use en prati tue <i s iMoriec phii imbropfques da révérend père la l.ignt. — Supplice de l ava&ellP. — t.\ riroces sci Liili pies du dack ur sur U pMsoane i« l'inf.Ti'mé. — Pêle-mêle aquatique, — n 'ange b iuba>dement. — PeiûJie airi.ee. — CODJsraliOD. — Insulte. — L)<.ti. — Bal peuitijui- ! èlre. — A l'.r.ue bla&cbd !

Aussitôt, une foudroyante explosion de fus^j et de pierriers se lit entendre sur le pont du navir . Cri viues du

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

fonJ s'ouvrirent, et le brillant cortège du dieu de la Ligne apparut enfin , au bruit d'impatientes acclamations. Les porle voix augmentèrent ce jovial tapage et répandirent au loin les plus étranges acrens. Penlant ce temps, une grêle épaisse de haricots était versée d'en haut sur l'assistance, et rebondissait bruyamment sur le plancher.

Deux gendarmes précédaient le cortège , ornés de longues moustaches dont les extrémités, après être retombés jusque sur leur poitrine, allaient se rejoindre belliqueusement derrière leurs oreilles. Ces vivans accessoires de toute fête bien organisée commencèrent par faire tournoyer leurs grands labres, afin d'élargir autant que possible ie cercle. des curieux.

Vint ensuite un char triomphal, traîné par deux aiimaux de couleur et de forme inconnues, que monsieur de Buffon n'a certainement pas pensé ù décrire dans son Histoire naturelle. Ce char était formé d'un affût de canon, brillant pavoisé. One jeune femme y étalait ses grâces arlilien Elle était parée comme une relue. D'énormes touifes de copeaux, ariistement contournés en forme de boucles de i veux, encadraient sa figure de leurs blonds anneaux, lu panier d'osier, surmonté de longues pointes de carton doré, couronnait son auguste front. Ses joues étaient badigeonnées d'ocre; et enfin, un superbe enfant pendait à Fa royale ceinture. Cette reine de i'équateur, cette épouse du bonhomme Tropique, n'était autre que l'Ecureuil , le petit mousse que nous avons vu plusieurs fois mettre tant d'aise et d'empressement à mystifier Lavenette. Quant au superbe enfant qu'elle allaitait avec toutes les démonstrations de la plus vive tendresse, un gros paquet de chiffons, habilemfent modelé, composait cet héritier présomptif de l'Equateur, cette jeune altesse sérénissime.

Le magnanime époux suivit de près son intéressante moitié. C'était un beau vieillard dont la blanche barbe attestait sa haute et vénérable antiquité. Des peaux d'ours et de moiir ion, bariolées de rnb;iis de vingt couleurs et de décoratiors inusitées, le couvraient aux trois quarts, en guise de i manteau. L'étoupc du bâtiment avait fourni la matière première de sa longue et roussâlre chevelure. La partie vi de sa face était bizarrement enluminée. Des bandelettes tamino blanche entouraient ses jambes. Une longue perche, façonnée en trident de Neptune , se dressait majestueusement dans sa main gauche. La droite était dignement appuyée sur sa hanche. La fierté de sa démarche, la roidëur de sa tenue, l'imperturbable sérieux de sa ligure, prouvaient du reste que le respectable personnage comprenait toute l'iinportanee de son rôle, toute la gravité de la position soeiae où le choix de ses camarades l'avait élevé momentanément. Il est inutile de dire que c'élait encore le Parisien qu'avait désigné leur libre et unanime suffrage.

A la suile de Leurs Majestés le roi et la reine des Tropiques, venait naturellement la foule des dames et des s'eii gneursde leur cour: étonnante cohue de grands dignitaires, île valets, de damnés, de diables et de diablesses; les uns, brillamment chamarrés; les autres, noircis de goudron; ceux-ii, hérissés des plumes que le grand sacrificateur des volailles du bâtiment avait réservées depuis longtemps pour la circonstance; ceux la, entiu, chargés de chaînes de cuivre qu'ils agitaient sans cesse, en poussant des hurlemens, des miaulemens, des aboiemens, des rugissemeiis. C'était un npechcle à en perdre la vue, c'était un bruit à en per Ire l'ouïe.

Le cortège ay^nt enfin pris place dans l'enceinte que lut traçait l'assistance, le pire la Ligne leva soLnne lement la m un droite. Un coup de sifflet répotidit à ce sigxe, et. un contraste dont l'effet ne peut s'exprimer, le plus proton I sllem '.: subitement au plus vaste tap»ge qu'il lut

possible d'entendre.

Le dieu s'avança d'un pas grave jusqu'au cabestan, en arrière duquel était placé l'ôtal-major, et, après avoir pra iqué une ouverture suffisante dans la longue barbe qui lui e livrai! (e poitfâif, il dai;:na laisser tomber une à un remarquables paroles :

• — Or doue, si cela ne vous râpait pas trop la pomme

[.G SIÈCLE. — IV

du cou, serait-ce un effet de votre part de me dire où c'est qu'est le commandant ? i

Cettt question, que le Parisien fut obligé de répeter, lira enfin le commandant de ses ; r iccupalions atmosphériques.

« — C'est moi, » répondit-il en se détachant du groupe qui l'entourait.

» — En êtes-vous bien sûr ? » reprit le bonhomme Trô^ pique. • Ltes-vons bien sur d'être vous?... J'en suis fort aise. Votre réputation est parvenue depuis longtemps jusqu'à moi sur l'aile des nuages. Vous êtes un brave homme, un vieil enfant d'Amphirtruite, comrse parlent les savans, autrement dit de l'eau salée. La seule chose que j'aie à vous reprocher, histoire de causer un moment, c'est d'être un peu ric-rac sur l'article de la discipline, et aussi de ne pas faire distribuera vos marins autant de brûle-gosier que leur soif en pourrait consumer. Mais à part ce léger inconvénient de caractère, je vous respecfe autant que je vous lion Enchanté de vous voir, et de cultiver plus amplement votre eonnaissanee. Soyez le bienvenu. C'est toujours avec un nouveau plaisir que je recevrai votre agréable visite. Voici mon épeuse, mes grands ofii iers, ma cour, t m mon bataclan, que j'ai l'avantage de vous présenter. Nous somme.s tous à vos ordres, mon commandjnt. Parlez, faitesvotft servir!

» — Illustre vieillard,» répondit le capitaine en s'efforçant de mettre son langage au diapason de son burlesque int locuteur ; « illustre vieillard, je ne suis pas moins charmé que vous de la circonstance qui me procure l'honneur vous présecter mes hommages. Mais ce n'est pas la première fois que je traverse votre empire. Il y a longtemps que j'ai reçu le baptême des Tropiques. Je n'ai donc à réclamer vos faveurs que pour quelques-uns de mes compagnons de roule. Je ne cloute pas que vous les répandiez sur eux avec plus d'abendance que je n'en mets, seion vous, à distribuer mon brûlé-gosier !

— Sufficit! mon commandant,) reprit le révérend père la bigne. > Ma déférence pour vos moindre; avanl I < "nue, surtout quand Je ne peux ; s faire

autrement. Or Jonc llicilcz mes fa^

pour ces messieurs, vous pouvez rire tranquille : je les en inonderai! Msn secrétaire va d'abord enregistrer sur le grand-livre de l'Equateur leurs noms, prénoms, sobriquets, domicile, âge, eouleur de cheveux, caracîères, cors* aux pi^ds, elc. I s déposeront entre ses mains !e serment d'usage. Quanta moi, je vais nié reeueil ir un instant en moimême et dans ma peau d'ours, pour leur improviser un petit bout de discours. C'est toujours mon habitude, lorsque les voyageurs sont des personnes de distinction comme les vôtres; mais quand ce n'en est pas, c'est encore toul même.»

Lcd:eu dit, et se blottissant mus - urêTdê

son manteau cutané, il relut attentivement un chiffon de pier sur lequel étaii impevisation qu'un élève lui.

avait préparer. Pendant.ce temps, les hi rlemens recommencèrent; les diables et les daa.nés secouèrent leurs chaînes; les spectateurs poussèrent de bruyans éclats de rire ; S, mon Barigoule hausst de nouveau les épaules dans son e

n'en continua pas moins d'êire fort .

passait ; le commandant reprit le cours d cations

atmosphériques ; et enfin le secrétaire du bonhomme i procéda à l'enregistrement des candidats a baptiser. i eue de la plupart d'enti it de leur per-

croissante. Lavenette surtout i ne lerriiie.

• —Mais au nom de Dieu ! • disait il mut bas à Ri Roi rt, «que veulent-ils don ou.

avanie nous préparent-ils

S de . sur leuraulclJ. Celui qui servait i ri

uvantables ai p ,„,

lue monsieur de La : .

j d'app li r di s. . Oui, parblet I d'Amsterdam, lignes t-2 et suivantes, hnpi

LOlIS DESNOYER5.

j'en reviens à ce gigantesque rasoir. Que diable veulent-ils en faire? ..»

Un nouveau coup de sifflet rétablit le calme et le silence. Le bonhomme Tropique s? plaça sur un rouleau de cordes, et étendant majestueusement les bras,

« Enfant, qui pour la première fois traversez mon eni|.i- » re,« dit-il, • je liens trop à ce que vous conserviez la bonne «opinion que vous devez avoir de moi, pour ne pas vous « expliquer...!

Ici la mémoire do l'orateur commença à éprouver de légères vacillations. Il se remit pourtant, et continua ainsi : «....vous expliquer les puissansmotils qui m'obligent à vous » infliger 1 horrible torture dont vous voyez ici les gracieux » instrumens. Je ne suis pas un de ces tyrans qui n'agissent » que par caprice, et dont toutes les pensées sont marquées « au coin de l'arbitraire, quand toutefois ils ont des pen- ■ » sées. Je suis au contraire un monarque extrêmement pa- » terne et rare. Quand je fais du bien.,, (non, je me trompe : • c'est du mal que je voulais dire);... quand je fais du mal, » c'est que j'ai mes raisons polir cela. 11 en est toujours de «même quand je fais du bien ; mais je n'en fais jamais. Or » donc ..»

Ici la mémoire de l'orateur hésita une seconde fois. Il continua néanmoins en dénaturant tant soit peu le texte primitif:

« Or donc, le mai teau que vous voyez là-bas est destiné à » avoir l'honneur de vous casser la tête, pour vous préserver »drs migraines dont la grande chaleur de mes Etals ne » pourrait manquer de vous affliger. C'est paternel.

» Les tenailles auront l'agrément de vous arracher les on- » gles, et anssi les cors aux pieds, les oignons, durillons et •> autres inconvéniens qui pourraient gêner votre marche, » pendant la longue route qu'il vous reste à faire d'ici chez < vous. C'est ur.e attention délicate. •*

» La scie a pour objet de vous frictionner les bras, les » jambes et l'épine du dos*pourvous préserver des douleurs " du climat. C'est recommandé par les premiers médecins » du monde. Je m'en rapporte au respectable docteur ici «présent."

Le docteur répondit à l'orateur par un signe de tête approbatif.

« Quant au rasoir,» repritle bonhomme Tropique, u il au- » ra l'avantage de vous couper le cou. C'est une opération » extrêmemen^aryauiageuse sous tous les rapports. Cela fait » passer le goût du pain, ce qui vous met à l'abri de la faim » pour le restant de vos jours. Cela vous préserve à tout » jamais d'avaler de travers, chose peu agréable, et qui rend « très ridicule e« société. Cela guérit lOiiime par enchante- » ment des rhumes, des enrouemens, des maux de gorge, des » esquinancies et autres coqueluches qui sont fort à crain- » dre, surtout dans les brûlans parages dont auxquels vous » avez la clisse de vous trouver pour le quart-d'heure. C'est » philanthropique.

» Enfin, le grand baquet, que vous pouvez voir d'ici, aura

■ l'avanlagedevous... Mais non ; je m'arrête: c'est une sur- » prise agréable que je vous ménage. Je suis bien sûr que o vous m'en ferez des complimfns, si toutefois vous en reve- »nez. Malheureusement ou n'a pas d'exemple que personne

■ en soit revenu.

» Or donc, comme vous le voyez, enfans, mes intentions à » votre égard ror.l extrêmement bienveillantes. Je vous ferai » du mal, c'est vrai ; mais ce sera pour votre bien. Je vous i i n préviens, d'ailleurs, car je rougirais de vous prendre en » traître. Je vous fendrai le rràne, je vous couperai le cou, » je vous scierai le dos, 'je vous arracherai les cheveux, les » ongles et la peau : c'est encore vrai ; mais ce sera dans l'in- » térêt bien entendu de votre santé. Enfin, je vous martyrise- j

» rai, c'e«t toujours vrai ; mais du moins vous savez pour- » quoi. C'est une consolation. On ne peut pas exiger plus. »Si vous n'êtes pas coniens, il faudra que vous soyez dia- »blement difficiles 1 II y a plus d'un potentat qui... plus » d'un potentat que... plus d'un potentat dont...»

Ici la mémoire de Sa Majesté Tropicale se brouilla tout-àfait. Des rires et des quolibets accueillirent son embarras. Simon Harigoule haussa les épaules d'un demi-pied de plus, et lui jeta cette apostrophe :

« — Va donc, roi manqué! va donc, monarque de ioi.tr.' bande! Va donc te cacher à la cambuse! Va donc prendre un bouillon, val Ça te graissera le gosier! ça fera niieuv couler tes bêtises 1

» —Il est de faU, comme dit cet autre,» répliqua le Pari i'en,« que je m'entendrais beaucoup mieux a faire le laie en pot, que non pas le potentat.

» — Le révérend père Trois-Piques a perdu la parait I* s'écria un second.

i — Récompense honnête à qui la lui rapportera ! • clama un troisième.

» — Vous avez beau promettre des récompenses, reprit le Parisien, qui n'était pas homme ù se démonter pour si peu : j'ai perdu un moment la parole, c'est vrai, mais parrlieu ! ce n'est pas vous qui l'avez trouvée. Et d'ailleurs, j'avais fini. Or donc, assez causé! En avant, marche, et commençons la salmaleck ! »

Ml.

Le roi de la Li^nealli s'asseoir avec sa céleste épouse sur une espèce de trône adossé à l'autel. Les aimables personnages qui composaient sa cour se rangèrent au bas et formèrent la haie de chaque coté. Sur un signe de l'autorité compétente, les gendarmes s'emparèrent ensuite, une à une, des nombreuses victimes, et les amenèrent sur la fatale piscine. La foriip fut nécessaire à l'égard de beaucoup d'entre elles, caries explications paternelles du bOBhomme Tropique étaient loin de lf s avoir rassurées.

11 fallut que le plancher du pont fût bien solide pour ne pas s'enfoncer sous la peur de Livenette. Que n'ent-il pas donné pour être à même de se réfugier dans les profondeurs du navire, au risque d'avoir il livrer de nouvelles batailles aux rats de la fosse-auxlions !

La plupart cependant en furent quittes pour de légers simulacres, grAce à de lourds déboursés. Robert-Robert fut l'un rJrsmeins maltraités La considération dont il jouissait, et surtout la pièce de vingt fran.es qu'il eut la prudente générosité de glisser dans la main de ses parrains, réduisirent son noviciat aux plus simples formalités. On le tu s'asseoir sur la sellette, on approcha de ses lèvres la férule sacrée, et, pour toute aspersion baptismale, 'm versa dans la manche de son habit une petite fiole d'eau de Cologne.

Les chos-s devaient se passer moins simplement pour L.'.venette. Ce fut en vain qu'il supplia, qu'il se lan enta , qu'il appela à la garde, qu'il demanoa positivement qu'on le ramenât en France; ce fui en vaii que, de son côté, Robert- Robert iutercéda pour lui; ce fut en vain que ce dernier proposa d'acheter à tout prix l'indulgence des marins pour son vieux compagnon : les marins s'obstinèrent à garder la proie que les licences du jour adjugeai nt sans réserve à leurs impitoyables mystifications. Il y avai' deux mois et plus qu'ils couvaient Lavenette : or, le moment venu, ils n'eussent pas renoncé pour les mines du Pérou ù un plaisir si longtemps médité Le malheureux eut à subir toutes les épreuves connues, et beaucoup d'autres.

Ou commença par l'asseoir sur la planchette qui recouvrait la grande cuve. Des draperies artiMement disposées en dérobaient à l'oeil ,es perfides pr fo uriirs. Lavenette voulut se débattre , mais la main pesante de denx gendarmes s'appuya sur chacune de ses épaules, et le cloua sur son siège. Deux autres gendarmes le tenaient fort»ment, celui-ci parla

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

tête, celui-là par les jambes, de telle scrte qu'il lui devint impossible de l'aire le moindre mouvement. La giimace seulw lui resta possible, et l'infortuné ne s'en fit pas faute.

Do d s exécuteurs s'approcha de lui et, pointant perpendiculairement un clou énorme au-dessus de sa tête, fit mine de l'y enfoncer à grands coups de marteau. Lavenette se crut anéanli, et poussa un cri d'épouvante. 11 en fut quitte pour la peur. C'était un clou de mie de pain, coloriée.

Un autre exécuteur s'approcha ensuite, brandissant les terribles tenailles ; mais, sous prétexte de lui extraire les ongles du pied, il se contenta bénignement d'arracher ses pantoufles.

Un troisième exécuteur s'approcha, qui tenait en main la redoutable scie, et se mit en devtir de lui couper les quatre membres ; mais il renversa l'instrument sens dessus dessous, et ne lit que lui râper un peu rudement le dos et les jointures des bras, au moyen de la corde qui produit la tension de la lame.

Cn quatrième s'approcha, tenant d'une main l'anse d'un vieux pot où flottait un détestable mélange de sauce, de. sel, de poivre, de bouillon, d'eau-de-vie, de gingembre, de cirage à l'œuf, de tout ce que la cuisine et la toilette du navire avaient pu fournir d'ingrédiens. 11 trempa dans cet exécrable liquide un vieux balai dont il se servit ensuite comme d'une savonnette, pour barbouiller la figure du victime. Quand <«la fut fait, un sixième personnage, faisant oflice de perruquier, s'avança à son tour, armé du gigantesque rasoir; et, tandis qu'un aide pinçait burlesquement et soulevait le long nez de Lavenette, comme ee'a se pratique en pareil cas, l'artiste racla en tous sens, et à vingt reprises, l'épiderme facial de sa pratique forcée, quoique véritablement il n'y eût pas plus de barbe que sous la semelle d'un vieil escarpin.

Un autre exécuteur parut alors, ayant pour insigne un grand rabat de sacristain. Il portait gravement une férule de basane, frottée de blanc d'Espagne d'un côté, et de uoir de fun.ée de l'autre. 11 l'approcha des lèvres de Lavenette, puis de sa joue droite, puis de sa joue gouche; et il se retira, le laissant badigeonné de noir et de blanc, comme un vieux pan de muraille.

On conçoit qu'après de pareilles scènes Lavenette avait besoin d'un vaste bain. On ne tarda pas à 1° lui offrir. La planchette sur laquelle il était assis fut brusquement retirée d'entre la cuve et sa personne. 11 tomba subitement, comme une masse de plomb, dans ce petit océan de vieille sauce et de noir d'ivoire, où il disparut tout entier, moins la tête, car on avait eu la philanthropie de lui placer autour du cou un énorme collier de liège , afin de la lui maintenir autant que possible à la surface.

Mais aussitôt le tube d'une pompe foulante fut placé dans la cuve et en fit jaillir le contenu en flots jaunâtres qui retombèrent de tous côtés s*ur la têle du patient. On eût dit d'un de ces monstres de bronze qui surgissent de quelque bassin, dans nos jardins public-, cl n'apparaissent aux yeux qu'à travers les épauouissemens d'un jet d'eau dont ils occupent le centre.

Enfin, le Iroid contenu d'innombrables seaux d'eau lui coula en même temps sur la tête, du* haut de la hune du grand n àt où la malignité des marins les avait tenus en réserve pour compléter ce singulier baptême.

Le docteur crut avoir trouvé l'occasion de compléter enfin s<-s observations analomiques, pour le salut de son tameux Traité en douze volumes in-8", avec planches coloriées. Cent lois il avait supplié Lavenette, au nom de la science et de l'humanité, dé se soumettre à une expérience décisive. Laquelle avait toujours repoussé ivec horreur crtta agréable proposition. Mais le relus n'était plus possible, tt l'expérience pouvait se faire séance tenante. Le docteur s'approcha de la cuve, tira sa moulre, etx enjoignit aux baigneursl

de continuer leurs cataclysmes. Lavenet'e eut beau se débattre, crer, s'indigner contre monsieur de La Harpe et ses villes /louantes : il lui fallut souffrir les plus longues immersions que jamais plongeur ail osé tenter ; il lui f>llut recevoir les plus lourdes douches que jamais fou de Charenton ait eues à subir.

«—Allez toujours! • leur criait l'impassible docteur (tant il esl vrai que le fanatisme scientifique, comme toute autre exaltation, peut conduire les meilleurs hommes à des actes de cruauié irréfléchie); • allez toujours! Ne l'écoutei pas! Ah! pardieulsi l'on écoutait les gens qu'on daigne expérimenter, on n'arriverait jamais à aucune démonstration. Il s'agit ici des progrès de l'art ! Toute considération doit céder devant celle-là! Il y a longtemps que je me proposais d'en faire l'épreuve ! j'aurais donné tout ce que je possède pour l'y faire consentir, car mon grand Traité sur l'anatomie comparée des poissons de mer s'y trêuve essentiellement intéressé. C'est une question de vie ou de mort pour ce magnifique Ouvrage qui m'a coulé tant de veilles et de coups de filet. La circonstance est trop heureuse pour que j'.ie la sottise de la négliger. Allez ! p'ongez ! versez ! J'ai d'ailleurs tout sujet de croire que monteur tient de l'espèce des phoques, des écrevisses, des crocod les et des huîtres, et que, p.r un phénomène inouï, sa conformation pulmonaire peut lui permettre de vivre également bien sur la terre et sous 1 eau. Il n'y a probablement que l'habitude qui lui manqu*. Cest ce que nous allons voir. Chaud! chaud! Vous pouvez compter sur un large pour-boire. Allez 1 versez I plongez!

C'est ainsi que, par amour de la science, le docteur excitait l'ardeurasphyxiante des matelots, laquelle pourtant n'eût pas ea besoin de ce surcroît de stimulant. Il est impossible de peindie l'excessif comique d'une pareille scène Le rire de tous les spectateurs allait jusqu'au spasme. Simon Barigoule n'avait pu s'en défendre, malgré le sérieux qu'il aflectait de garder. II riait sous ses larges mains, bien qu'il continuât de hausser les épaules. Le commandant Floltard luimême, dent les mystérieuses inquiétudes augmentaient incessamment, ne pensa plus dès lors à observer l'horizon, et prit part un instant à l'hilarité commune.

Ce fut peut-être ce qui sauva Lavenette. Les opérateurs n'eurent plus la force de continuer leurs aspersions. Le rire les désarma de leurs inépuisables seaux. Ils ne purent pas même le relenir dans la cuve, et le laissèrent s'échapper; mais dans quel état! ruisselant, trembloltant , ahuri. Sa figure et ses mains étaient imprégnées d'une couleur indicible; ses cheveux versaient l'eau 'comme les nombreux tuyau d'un personnage de fontaine; tous ses menrbres frissonnai nt comme ceux d'un homme de paille que la bise secoue à la cime d'un arbre ; ses vêtemtns délabrés lui collaient au corps, et dessinaient sa maigre et difforme structure. Vous eussiez dit l'un de ces pauvres chats qu'en a jetés a la rivière, qui en sortent tout Irileux, tout imbibés, tout amincis, et qui s'en vont lentement, lamenlablement, piteusement, sur la grève, honteux d'eux-mêmes, sans savoir où, saus peuvoir retrouver leur chemin, sans avoir plus la force ni l'instinct de s'enfuir.

■ — Allons, » dit alors le docteur en secouant tristement la têle, « il n'y a plus à en douter! monsieur est resté submergé pendant vingt-cinq minutes et demie, sans commencement d'asphyxie, sans syncope, sans incommodité d aucune sorte. Il avait même l'air d'être fort à son aise, et je suis bien certain que, la question d'amour-propre étant mise à part, il s'y fût plu infiniment. Monsieur esl amphibie, monsieur partage la conformation pulmonaire des phoques, des crocodiles et des huîtres. Je lui ea fais mon simère compliment. C'est rare. Je dirai même que c'est le seul faii de ce genre qu'ail offert l'humanité. Quant à moi, c'est autre chose Adieu mon grand Traité! Adieu tous les travaux si laborieusement entasv s par les naturalistes ! Tous nos livres resteront en magasin ! Il n'y a plus moyen d'en débiter un seul ! Ce ne sont plus que des bouquins à vendre à l'épicier! Je ne crains donc pas de le dire : ce jour doit élre un jour de deuil pour tous es amis de la science! »

LOUIS DFSNOYER3.

La scène prit ensuite un caractère plus général. Les cérémonies particulières étant achevées, la farce s'agran.iit, et le baptême tropical ruissela par tout le pont. Ce fut à qui s'inonderait, à qui se jetterait à la l'ace les plus vigoureux seaux d'eau. Mousses , matelots , aspirans, officiers, passagers, tous prirent part indistinctement à celte lutte aquatique. Des torrens jaillissaient d'en bas, des avalanches se précipitaient d'en haut. Partout de l'eau, partout des douches, partout des facéties, partout de bruyans éclats de rire. C'était le déluge universel réduit aux proportions d'une bouffonv nerie.

Tel fut le pêle-mêle que l'astucieux Griffard jugea éminemment propice à l'exécution de ses vengeances. Tous les pro jectiles qu'on se lanç-it n'avaient pas l'innocente fluidité de l'eau. Qut-lques mauvais plaisans se jetaient réciproquement de grosses boulettes de farine dont la superficie seuleéiait mouillée. Quand la boulette venait à frapper le but, sa fragile croûte se rompait, et le contenu, en éclatant comme une bombe, vous saupoudrait amplement de farine, à la grande joie des specia'eurg. Robert Robert en avait été criblé par ses camarades de table, grâce aux secrètes instigations de sob rancuneux ennemi; mais il n'avait fait que rire de cette attaque tout-à-fait inoffensive, et avait largement rendu aux autres son con'ingent de farineux obus.

Griffard ne pouvait s'en tenir à ce paisible résultat. Il tira donc à l'écart quelques-uns de leurs communs amis, et leur tint ce perfide langage :

a —Nous sommes bien bons, » dit-il, « de céder toujours l'avaniage à ce vaniteux là! Nous lui montrons beaucoup trop de déférence. A table, à la promenade, au jeu dans la conversation, partout, c'est lui qui est le matador. Ce qu'il dit est bien dit, ce qu'il fait est bien fait. Il abuse tout haut de notre bonté, et doit s'en moquer tout bis. Voyez quels sirs d'importance i' se donne! que! ton suffisant! quelle arrogance! quelle pédanterie! Cela devient insupportable. Ajoutez que c'est un sournois, qui r.e cherche qu'a faire sa cour au commandant. C'est certainement à nos dépens qu'il se fait si bien veuir, et je ne serais point étonné qu'il lui servit d'espion et de rapporteur. Si vous m'en croyez, i! est temps de lui rabattre le caquet. L'occasion est bonne: profitons du bouleversement d'aujourd'hui pour lui jouer un de ces tours qui reniettei t tout de suite un homme à sa place. Au lieu de lui jeter bêtement des boulettes qu'il nous rend, te qui le maintient avec, nous sur le pied de l'égalité, barbouillons-le de bouilli", moquons-nous de lui: cela l'humiliera, cela lui prouvera que ses grands airs ne nous imposent point, et que, si nous sommes patiens, nous savons punir aussi, lorsque l'impertinence des bambins de son espèce n a pas su se maintenir dans de justes bornes! »

Certes, le portrait que Griffird venait de tracer était loin de ressembler à Robert Robert ; mais il est toujours facile d'aeeréditer les p'us sottes, les plus évidentes calomnies, quand c'est a l'amour -propre des auditeurs qu'on lesadresse.

« — Griffard a raison ! » s'écrièrent les jeunes étourdis qu'il venait de haranguer. « C'est un espion! c'est un monlUard! Bernons-le! vengeons -nous! •

» — Ouais! » se dit en lui-même Simon Barigoule qui, étant resté assis près de li, avait pu tout entendre sans être remarqué. » Il paraît qu'il se manigance de drôles de choses contre mon jeune camarade ! Je m'étais toujours méfié de ce Griffard. Je n'aime pas son air en dessous : ça ne signifie Jamais rien de bon. Je suis tâché que ce suit mon supérieur'. Sa qualité d'aspirant le préserve de ma poigne de matelot. J'aurais diantrement de félicité à lui décocher un coup de poing sur la nuque ! Je réponds bien que ça lui ôterait pour le restant de ses jours l'envie rie faire des niches à personne. Mais ça n'est pas possible Je suis curieux, pas moins, de

voir comment ils s'y prendront. Attention ! Ne les perdons pas de vue. »

Nos conjurés rejoignirent aussitôt Robert-Robert qui continuait de répondre gaiment aux bombes de quelques autres camarades. Ils le cernèrent peu a peu, à l'exception de Griffard qui, se on l'habitude de tous les instigateurs, se tenait prudemment à distance. Ils se jetèrent à i'improviste sur Robert-Robert, et tandis que quatre 01 c'mq d'en te eux lui tenaient les bras, les jambes et le corps, un sixième lui barbouillait la figure d'une espèce de bouillie, composée de farine délayée et de noir de fumée.

Robert-Robert subit les premiers coups de pinceau, sans trop savoir ce qu'on lui faisait; mais lout-a-coup la perfidie, bien plus encore que la grorsièreté du procédé, lui causa une fureur dont la nature nerveuse de son organisation peut seul.» expliquer la violence, et qui centupla ses forces.

En moins d'une seconde il se dégagea des mains de ses agresseurs et les repoussa loin de lui; puis, cédant à un .premier mouvement de colère qu'il eût été le premier a condamner plus tard, il s'élança vers l'opérait ur. se saisit de la casserole, l'arracha de ses mains, et, reculant de quelques pas, la lança à tout hasard contre la bande de ses ennemis. Elle en atteignit un au front, mais d'une manière heureusement 1res légère.

« — Bien riposté ! » dit tout bas Simon Barigoule qui avait suivi de loin toutes les circonstances de l'affaire.

Il y eut alors entre les deux adversaires un vif échange de reproches et de mena es.

Griffard s'approcha de Robert-Robert, et, lui serrant am;cal«roent la main sans que personne s'en aperçût, il lui dit à voix basse :

« — Bravo ! Robert, bravo ! vous vous êtes parfaitement conduit! Mais cela ne suffit point, et, après une pareille insulte, la vengeance ne peut pas se borner à de simples paroles. Croyez-en mon expérience. Ce que j'en dis, c'est uniquement dans l'intérêt de votre honneur. Mais vous m'entendez rie res'e. Il est r"e ers choses qu'un homme de cœur doit comprendre à demi-mot. •

Griffard s'aphrocba ensuite de l'adversa:re de Robert- Robert, et, après lui avoir serré pareillement la main, lui dit aussi à voix basse :

° — Bravo, Jules, bravo t tu l'es parfaitement conduit. Mais ce a ne ssffit point, et, après une pareille insulte, la vengesnee ne peut pas se borner à de simples paroles. L'impertinent a besoin d'une nouvelle leçon. C'est à toi de !a lui donner, puisque le hasard t'a mis en main notre cause a tous. Ce que j'en dis, c'est dans l'intérêt de ton honneur. Mais tu m'entends rie reste. 11 est de. es choses qu'un homme de cœur doit comprendre à demi mot. »

L'aspirant à qui Griffard tenait ce langage était un » Mêlent jeune homme, ayant bon cœur, mais étourdi, pétu'ant, impressionnable, et susceptible par défaut de caractère, de subir les influences bonnes ou mauvaises de tous ceux qui l'entouraient. Il était d'ailleurs plus âgé et plus fort que ne l'était Robert-Robert.

« — Non, certainement ! » s'écria-t-il après la coupable incitation de Griffard, « l'affaire ne peut en rester là. Monsieur m'a gravement offensé, je m'eii rapporte à vous. Si monsieur h'est pas un lâche, il m'en rendra raison !

« — Quand vous voudrez ! » répliqua Robert.

» — A l'instant même!

t — Soit!

■ — Marchons I

» — Marchons! »

C'est à peine si Robert-Robert connaissait par ouï-dire le genre de combat qu'il venait d'accepter; mais ('était un combat : cet'e idée flattait sa colère. Les excitations de Grilfard et 1j présence de ses camarades eussent même suffi en

AVENTURES DE ROBERT ROBERT

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pareil cas pour engager son amour-propre, et, dans une question de point d'honneur bien ou mal entendu, jamais sa René naturelle ne se fût résignée à une accusation de lâcheté.

Je laisse aux mora'iMes le soin de juger la conduite de no're héros, et de lui dispenser ou le blâme ou l'éloge. Les uns regardent le duel comme une action barbare qu'aucune provocation ne saurait excuser. D'autres, au contraire, tout en déplorant celte sauvage habitude, la regardent comme une t. iste et douloureuse nécessité de notre civilisation moderne. Bornons-noas donc au récit pur et simple des- faits.

Le défi étant accepté, restait à fixer le choix des armes, le moment et le lieu du combat. Ce fut l'affaire des témoins. Ils décidèrent que le combat aurait lieu, immédiatement, au fleuret démoucheté, dans l'endroit le plus désert du pont. On se rendit sur le gaillard d'avant avec tout le mystère convenable.

«— Ah! ahl » s'écria Barigoule qui n'avait cessé de les observer. « Ces blancs-becs-là sont capables de faire quelque sottisel À-M>B jamais vu de pareils enragés!... Ça se donne déjà des airs de crâne ! ça veut faire le matamore I ça se bat comme père et mère! Parole d'honneur, on a bien raison dédire qu'il n'y a plus d'enfans! Attends, attends, va! »

Simnndit, haussa les épaules, et disparut à son tour.

Quoique ce petit tumulte se fût perdu dans le tumulte général et que les combatlans eussent la certitude de n'être point dérangés, le moment avait été mal choisi pour une rencontre de ce genre. La nuit était venue, et des scènes non moins burlesques, quoique d'une nature moins désordonnée, remplaçaient enfin les grandes luttes aquatiques de l'aprèsmidi. Chacun avait changé de vétemens et pris sa part d'un copieux dioer. Les vagues appréhensions du commandant l'avaient engagé à mettre beaucoup de réserve dans la distribution extraordinaire de vin et d'eau-de vie qu'autorisait la circonstance, mais les marins n'en étaient pas moins dans cet état de joyeuse exaltation qui tient le milieu entre la tempérance et l'ébriété. Ceux-ci chantaient, fumaient, causaient, dormaient ; ceux là se livraient à toutes sortes de divertissemens ; les uns jouaient à la drogue, à la main chaude, au cheval fort , aux quatre coins , à colin maillard, à la savate, etc. ; les autres dansaient et valsaient. Le grand Flandrin s'était mis à cheval sur une vergue et raclait du violon. Un mousse frappait à grands couws de marteau sur une planche, comme il eût fait sur une grosse caisse. Un autre mousse imitait le triangle au n oyen dune clef dont '1 battait Intérieurement les deux branches d'une pincette. Un troisième soufflait vigoureusement au hasard dans un sifflet de contrc-maiire. Un quatrième beuglait dans un porte-voix. Un cinquième faisait retentir la vaste carcasse d'un chaudron. Va sixième passait lourdement une lime entre les dents d'une scie, et en tirait ce son âv.re et agaçant qu'on ne peut entendre sans grincer des dents. Il est impossible d'imaginer quelque chose de plus exécrable en fait de cacophonie, si ce n'est de véritables symphonies fantastiques , comme on devait, en exécuter à Paris, quelque vingt ans plus tard.

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