CHAPITRE QUATORZIÈME
11 était temps 1 — Pronostics. — Visions. — Fantasmagories. — Un banquet. — Mystérieuses précautions. — Histoire fantastique du mon couiin Laroutine et de son grand vyage tant la lune (Première partie). — Incident peu rassurant. — Continuation de YHiitoire fantastique démon cousin laroutine. — Alerte!
Tout-à-coup, une des sentinelles rit entendre deux petits : Hem ! hem!... et, pres-iue au même, moment, un personnage de haute stature écarta rudement l'assistance, ot se posant, les bras croisés, en face des combatlans, s'écria d'une voix retentissante : > Halte-là ! >>
C'était le commandant.
Simon Barigoule, qui avait tout entendu, tout vu, était allé à sa recherche. 11 l'avait rencontré sur le gaillard d'arrière, les yeux toujours fixés sur le même point de l'horizon : il lui avait tout conté.
Sa vue frappa de terreur les assisteras : les deux champions demeu'èrent comme pétrifiés, et Griffard baissa la tête, se rapetissa et devint t! es pâle.
« — Très bien ! ne vou* gênez pa< ! • reprit le commandant, de ce ton sarcaslique qui glace et humilie. Continuel, messieurs : battez-vous! exterminez-vous! Qui peut denc vous arrêter? Est-ce ma présence?... Parlez., je vais vous laisser le champ libre. Est-ce la peur?... Mais non ; des héros de votre calibre ne sont point accessibles à un pareil sentiment. Donc, pourrait-on connaître l'important sujet de celte guerre civile? Quelque bille, sans doute? quelque tartine de confitures? quelque morceau de pain d'épice? Je ►vous en fais mon compliment! Savez-vous, messieurs les spadassins, que moi qui vous parle, moi, le vieux loup de mer, moi, le commandant Flottai d. moi, qui ai pris ma part de cinquante batailles, qui suis criblé de b'essures comme une vieille carcasse de navire ; moi, qui ne crains ni le feu, ni l'eau, ni la tempête, ni rien, excepté Dieu peut-être, moi, qui suis prêta me faire couler bas sans sourciller; prêt à me faire sauter sans bouger d'une semelle ; prêt à tout, pour peu que la gloire et l'intérêt de la patrie le demandent ; savez-vous bien que si j'ai eu le malheur d'accepter vingt duels, j'ai eu l'ignominie d'en refuser vingt autres, dans le c«urs de ma longue et périlleuse carrière/ Oui, vingt autres, où, pour des motifs non moins respectables que les vôtres sans doute, on me proposait de brûler la cervelle, ou de couper la gerge, avec tous les égards qu'on se doit en pareil cas, à quelque brave camarade, qu'un peu de vin ou de déraison poussait momentanément à des extravagances dont II rougissait le quart-d'heure d'ensuite 'gavez-vous que celle ignn-
is
LOUIS DESISOYERS.
minie, je serais de force à la commettre encore? Savez-vous surtout que je suis le maître ici ? Or, je n'aime pas qu'un sang de duelliste rougisse le pont de ma frégate. Ce u'est pas de sang, c'est d'eau qu'il cunvient de larroser aujourdihui. Armez-vous de seaux, j'y consens, mais quittez ces fleurets. Si légers qu'ils puissent être, ils sont encore trop lourds pour des bras d'enlans. Si votre nourrice était ici, je me disp oserais d'y venir meure le holà moi-même : je la chargerais de ce soin, qui lui reviendrait de droit; mais, puisqu'on a eu l'imprudence de vous sevrer trop tôt, je veux bien la remplacer momentanément. Donnez-vous l'accolade, enfans que vous êtes ; embrassez vous, et venez sceller une paix durable le verre à la main ! Mais si je vous pardonne, à vous, en raison de l'élourderie et de la pétulante ardeur de votre âge ; si je vous pardonne, parce que le courage mal employé n'en est pas moins du courage, il est, en revanche, de ces lâchetés hypocrites que lien ne saurait excuser, et v qui méritent une éclatante punition. Je sais tout : je connais la cause première de votre stupide querelle, je connais le seul, te vrai coupable. Je m'abstiens de le ncamer, mais je lui ordonne d'aller trouver immédiatement le capitaine d'armes, et de lui dire : » Je suis un misérable, je mérite un châ- » timent sévère, je me condamne moi-même a quinze jours de ••barre de fer. Conduisez-moi. Je vous en remercie d'avance. ■> Voilà ce que j'ordonne au coupable, et je ne lui conseille pas d'attendre ici que je le désigne d'une façon plus claire I AJlez ! »
Ainsi parla le commandant.
Griffard se rendit aussitôt justice, sans demander de plus amples explications. Il se retira, honteux, tremblant, rouge de honte, et se lit piteusement conduire à sa destination.
Robert-Robert et Jules s'embrassèrent cordialement, et se rendirent à l'imitation du commandant.
<.—Bon appétit!» leur cria Simon Barigoule. «Grâce à moi, vous n'avez pas encore perdu le goût du pain. Tant en morts qu'en blessés, il n'est resté que les armes sur la place. Ça pouvait se terminer d'une manière beaucoup moins gracieuse.»
Simon Barigoule ramassa les fleurets, et, après les avoir fait tournoyer au-dessus de sa tête, il Iqg lança l'un et l'autre
à la mer.
. va nous y attendre,» leur disait il: i va nous faire préparer nos billets de logement ! »
ci— Simon,» lui du alors ie commandant qui, avant de rejoiudreses convives, jetait un dernier regard à l'horizon, « que penses-tu, mon vieux, de ce pâté d'encre, là-bas? »
Le commandant av.it la plus gr.uide confiance dans le bon sens de Simon qui était, sans contredit, le meilleur marin de l'équipage, et eu compagnie duquel il voguait depuis vingt-cinq années.
« je pense comme vous sans doute, mon commandant.»
répliqua Simon. » A moius d'un miracle commandé tout exprès, nos saltimbanques lisquent fort de terminer leur bal sur une drôle de musique !
« — N'est-ce pas? Eh bien! flgure-toi que tantôt, sur les deux heures, au moment où commençaient leurs folies, ce barbouillage déjà si large n'était qu'un tout petit point, pas plus gros qu'une lentille. C'était presque imperceptible.
» — OUI je n'ai pas les yeux aussi tins que votre lorguette, mon commandant, mais si je ne l'ai pas vu, je lai senti du moius.
n —Je m'en doutais. Tu es aussi un vieux sapajou.
» — Ah! dame! je n'ai pas d'instruction : il n'y a que ça qui me manque pour cire savant; mais j'en ai tant vu, de ces coups du ciel ! quoique jamais encore d'aussi curieux que c*Iui-ci. Et puis, si je n'ai pas de science, j'ai en revan-
che en certain cor au petit doigt du pied, que quand je sens qu'il m'asticote, je puis bien dire : » Voilà que ça se broull- " le ! • Ce cor-là ne m'a jamais trompé.
» — En ce cas,» reprit gaiment le commandant, tu feras bien de le garder précieusement. C'c-t un baromètre qui en vaut bien un autre.*
Le point atmosphérique que les deux marins avaient observé simultanément à la tin de la journée, avait en effet gros^ de manière à envahir peu à peu tout le sud-ouest de l'horizon. Celait alors comme un voMe immer.se, dont les plisse déroulaient de plus en plus larges, dont les bords étaient dentelés, dont la couleur sombre se détachait, plus sombre encore, à coté de la partie du ciel que la lune argentait. De longs éclairs en déchiraient de temps en temps l'obscure épaisseur, et ressemblaient à la lueur rougeâire d'un vaste inceudie qu'on verrait à travers une gaze noire De petits nuages se détachaient incessamment de la lisière morcelée de ce rideau de vapeurs, comme les franges d'une étoffe qu'on eût effilochée, et s'en allaient au vent qui les balayait avec une fantastique vitesse. Du reste, tout respirait le calme autour de la Rapide ; l'air était pur ; pas un flot sur la mer, pa^ un frôlemeut dans les voiles distendues, pas un bruit dans l'espace. Mais ce calme, ce silence, cette sérénité même avaient alors quelque chose d'inquiétant. De longues bouffées de chaleur venaient on ne savait d'où, et vous enveloppaient comme les feux d'une fournaise. On étouffait, on ne pouvait tenir en place, on ne pouvait se mouvoir, on éprouvait cet indéfinissable malaise qui précède toujours les granits crises de la nature.
Il ne fallait rien moins que l'exaltation physique et morale où se trouvaient en ce moment les marins de l'équipage pour les soustraire à cette influence presque maladive, et leur en déguiser les causes.
Un groupe de marins, de passagers et de novices stationnait non loin du commandant et de Simon Barigoule.
<. —Quelle chaleur étouffante! » s'écriait l'un, en ouvrant à beau large le poitrail de sa chemise. « On se croirait dans l'anichambre de l'enfer I
» — C'est vrai,» répliquait l'autre, en s'élendant sur le plancher du pont; « on ne sait comment se placer pour être bien. Mais en revanche, quelle magnifique journée! quel brillant soleil I Et maintenant, quelle tranquillité ! quel bel azur ! quel charmant clair de lune !
» — Ce n'est pas encore là le plus beau côté du spectacle, interrompit un quatrième.» Voyez donc cette longue et large bande noire ; voyez comme elle s'arrondit d'un pôle à l'autre, semblable à la veùle dune immense caverne qui serait habitée par de longs serpens de feu ! Cest cela qui est beau !
» — C'est possible,» continuait un cinqu.ème; ■ mais cela ne me produit pas le même effet qu'à vous. Cela me représente une figure de vieillard, avec sa longue barbe, ses longs cheveux, sa longue rebe !
• — Hé ! non; cela ressemble à un diable, avec ses bras crochus, ses pieds crochus, sa fourche au bout de laquelle ou croirait voir un damné se débattre. On dirait même qu'il rit. £)ui, parbleu ! voyez ses longues dents '. »— Où cela? à droite?
» —Non... à gauche... là-bas... où est mon doigr. » — Ma foi ! j'ai beau regarder, je n'y vois qu'uie espèce de château fort, avec ses grandes tours, ses retranebemens, sa citadelle. Il y a même quelque chose au-dessus qui ressemble à un drapeau... c'est à-dire... Tiens ! c'&>t étrange. . je Be sais plus où cela est.
» —Ah bah ! du tout ! Cela ressemble au cheval de l'Apocalypse. Tenez, wici sa tête, ses oreilles, son poitrail, ses jambes, son ventre, sa croupe et sa queue. Dieu ! quelle queue ! comme elle est longue ! comme elle s'arrouait bien !.. . Mais voilà que ça se dérange! quel dommage! c'était un si bel animal!...
> — Laissez là vos visions,» interrompait un autre. « Buvons, mes amis, buvons,caril lait soif endiablé ! On boirait l'Océan par cette coquine de chaleur!
» — Oui, oui, faites de la poésie,» murmura ie commandant Flottai d, qui continuait de causer avec Simon Barigoule.
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
SJ4
Faites de lapoésieîLa prose aura bientôt son tour!... une triste prose, peut-être!
» —C'est étonnant, •> continua Simon, «combien ces gaillards-là sont fous 1 Tenez, capitaine, regardez au contraire toutes ces volailles qui sont rangées près d'ici sur le pont. Voyez comme elles sont penaudes, comme elles sont ahuries, ranime elles se cachent au fond de leur csge. On dirait qu'elles veulent se faire petites, petites pour mieux échapper aux inconvéniens de la bagarre. Les bêtes ont cent fois plus d'intelligence, parole d'honneur ! que les trois quarts du demi-quart des humains.
"—Ce n'est pas intelligence chez elles,» reprit le capitaine; «c'est pur instinct. L'instinct, qui est un résultat purement physiqne, trompe rarement. C'est un avantage que ce pressentiment du corps a presque toujours sur le pressentiment de l'âme. Ce que tu me montres là est d'assez mauvais augure. Toutefois, rien n'est désespéré encore. Le vent est chose si capricieuse ! JVn serais étonné, mais tout cela peut disparaître comme par miracle. I) est donc inutile de donner l'alerte à personne. Grâce aux précautions que j'ai déjà fait prendre, cela ne servirait à lien. Qu'ils jouissent de leur reste, qu'ils prennent du bon temps, qu'ils se reposent, qu'ils gagr.ent des forces : ils en aurort besoin sans doute ! En tous cas, reste ici, mon vieux. Je m'en fie à ta vieille expérience. Continue d'observer, et viens m'instraire de tout, au fur et à mesure. Je rejoins mes convives.»
ni.
Le premier objet sur lequel se portèrent les yeux du capitaine, lorsqu'il entra dans son appartement, ce furent ses baromètres de comparaison. Pendant sa dernière absence, qui cependant avait été fort courte, ils étaient descendus subitement, d'une façon extraordinaire. A cette remarque il fronça ses épais sourcils. Toutefois, reprenant bientôt son apparence de calme :
« — Pardon, messieurs, j dit il à ses commensaux, aussi gracieusement qu'il l'eût pu faire en toute autre circonstance. » Je vous ai fait attendre, mais j'espère que maître Coq (le cuisinier) aura veillé à ce que. mon absence ne vous causât pas un trop grave préjudice. A table, à table ! El ne songe ns qu'à réparer le temps perdu. ■>
C'était en célébration de la fête du jour que le commandant festinait bon état-major, quelques aspirans it quelques passagers de choix Robert-Robert et son adversaire avaient été placés l'un près de l'autre. Us étaieit redevenus les meilleur- amis du monde. Tant il est vrai que la plupart des q ;crelles n'ont d'autre cause qu'une futile mésintelligence, et que, la première irritation calmée, on embrasserait amicalement celui qu'on a pu luer la veille, celui qu'on a frappé *ansle mésestimer, sans le haïr, souvent nfenie sans cesser de l'aimer. +
Le Parisien et l'Ecureuil figuraient au nombre des convives, malgré l'ol scurité de leur rang maritime. Ils devaient à :'augustc ttl'. de roi et de reine des régions équitoriales, leur admission en si haule compagnie. Ils continuaient de l'y remplir, dans le grand costume de leur dignité céleste.
Lavcnettc était présent aussi. On voulait le dédommager, par celle politesse, des ru-les épreuves qu'il avait subies. C'était d'ailleurs un personnage trop burlesque pour qu'on s'en passât désormais dans toute fête bien organisée. Ou rencontre ainsi, de par Iri monde, beaucoup de gens de celte espèce, qui doivent à cei tais-s ridicules bien conditionnés la vogue .(range dont ils paraissent y jouir. On veut avoir l'un, parce qu'il est prétentieux; l'autre, parce qu'il est propriétaire «l'an grand nez; celui-ci, parce qu'il est sot; celui-là, parce qu'il chante mal ; tous enfin, pane qu'o:i espère s'amuser à icuis dépens. Il est tel travers, telle gaucherie, telle igno-
rance, tel béotisme, tel tic, telle dépravation même; qui sont ainsi bien plus recherchés que le bon sens, la grâce, l'esprit, la science et le talent. Le grand fond, nous devrions dire le grand vice de la plupart des relations de plaisir, c'est l'ironie, la mystification, la moquerie des autres par soi-même et desoi-même par les autres. Les frivoles entretiens de salon ne sont guère qu'une continuelle revanche de persiflage.
Lavent-île était un gastronome dont les rancunes ne pouvaient tenir devant un excellent diner. Il paraissait avoir tont oublié. Le docteur, qui était à sa droite, lui versait copieusement à boire, comme si, pour sauver son Traité d'anatomie (12 volumes in-8°, avec figures coloriéesl, il eût voulu tenter une dernière expérience sur le pauvre homme, et s'assurer s'il ne serait pas plus facile de le noyer avec du vin qu'avec de l'eau.
Cette nouvelle tentative ne lui réussit pas mieux que l'autre; l'estomac de Lavenette lui parut être une sorte d'épouge assez peu soucieuse de la Rature du liquide. Le livre était décidément un chef-d'œuvre mort-né.
Lavenette mangeait beaucoup moins qu'il ne buvait, car l'Ecureuil, qui était p'até à sa gauche, lui dérobait adroitement les mets qu'il s'était fait servir. C'était pr«sque une nouvelle représentation du fameux déjeuner qui avait eu lieu au poste des élèves. Mais le plus plaisant, c'est que Lavenette n'avait pas encore reconnu le jeune mousse sous les falbalas dont il était affublé. Livenette continuait de le prendre pour une jeune dame, et n'osait se plaindre de ses dois, quand par hasard il les remarquait. Il affectait de le, ou plutôt de la traiter avec l'exquise politesse dont la galanterie française, disait-il, lui faisait un impérieux devoir.
Ces épisodes contribuèrent à égayer le repas. On fit bonne chère, on but d'exc^llensvins, on rit, on chanta, on se livra sans réserve à toutes les folies que permettait ce jour de fête. Le commandant seul affecta de rester sobre. Plusieurs fois, pendant le cours du banquet, Simon B:rigoule vint le trouver mystérieusement, et, s'appuyant sur le dossier de son fauteuil, lui parla bas à l'oreille.
La première fois, le commandant lui dit également à voix basse : — » Qu'on serre les perroquets ! Qu'on amène bas tout de suite!
« — C'est bien, » murmura Simon en allant faire exécuter cette manœuvre ; « mais ça ne suffira pas ! »
La seconde fois, le commandant lui dit :
" — Qu'on prenne trois ris dans les huniers ! Qu'on serre la grande voile! Qu'on remplace la biigantinepar l'artimon!
■I — C'est en o.e très bien, » murmura Simon; 'mais ça ne suffira pas. »
La troisième lois, le commandant lui dit :
-Qu'on diminue encore la voilure! Qu'on la réduise presque à rien! qu'on se mette à la cape sous la misaine et le petit foc!
» — C'est toujours très bien, ■ murmura Simon, « mais ça ne suffira pas. «
Pendant les joyeux ébats de nos convives, la tempête du Suroit avait continué de dérouler ses longs plis noirs sur le ciel, qu'elle partageait alors en deux parties à peu près égales : l'une, sombre tour à tour et étincelante; l'autre bleue et et pure, mais parsemée déjà de petits nuages bla: es, tourmentés en tous sens, qui passaient devant la lune, aussi rapides, aussi diaphanes, aussi peu réguliers dans leur vol, que ces lég. rs flocons dont les bises d'automne promènent au hasard le capricieux duvet. Lèvent s'était élevé, subit, impétueux, saccadé -, le tonnerre grondait au loin, sourd, mais continu; enfin, la mer s'émeuvait majestueusement, et il commençait à tomber sur le pont de ces larges et tièdes gouttes de pluie qui sont inconnues dans nos climats d'Europe.
Sans être irrémédiable, la circonstance devenait à chaque instant plus grave; mais tut le monde l'Ignorait, dans l'entourage du commandant; tout le monde, excepté lui, dont la figure continuait d'apparaitre calme, parmi tous ces visages rians, animAs, colorés par le bordeaux, par le Champagne, par le madère, par les joyeux propis. Personne n» remarqua les fréquentes et mystérieuses démarches de Barl-
LQCI5 DESMOYEKS.
goule ; personne du moins ne songea, à les interpréter autre- Dent que comme des communications relatives aux besoins •'dinaires du service. La gihé géné.ale n'en fut pas un instant troublée
Le dessert avait été servi. Après les joyeux propos, vinrent naturellement ks chansons bacLiques; et après les chansons les coniei. Le Parisien, dont le talent narratif était avantageusement connu de tout l'équipage, fut invité, d'une voix unanime, a raconter quelqu'une des mille histoires qu'il assurait avoir en magasin. 11 y consentit avec un sentiment visible de confiante vanité; mais d'abord, pour s'éclaircir la voix, il se jeta jusqu'au fond du gosier un long verre de Champagne qu'il avala d'un trait.
« — ■ Est-ce la fin de l'histoire de votre oncle Thomas que vous allez nous con'.er? i lui demanda Lavenette, selon sa coutume invariable.
» — Hé! pardieu ! je vous ai dit cent fois que mon oncle Pancrace est mort et enterré.
» — Votre oncle Thomas, s'il vous plaît.
• — Thomas, Pancrace !... Pancrace, Thomas! c'est la même chose ; mais va pour Thomas, puisque vous y tenez. Je vous répète donc que mon oucle Garguille est mort et enterré. Ce que je vas vous center n'a pas le moindre rapport avec mon once Guillaume.
» — Votre oncle Thomas, que diable !
» — Soit! mon oncle Rigobert. Mais c'est encore une histoire de famille : c'est celle de son fils, mon cousin Laroutine. Attention !... »
Ufl murmure flatteur accueillit cette annonce. Le Parisien rassembla un instant ses souvenirs , et commença dans un style que les fumées du vin ne contribuaient pas à rendre plus correct qu'à l'ordinaire. Nous réclamons pour lui toute l'Indulgence de nos fabricans de dictionnaires. Il n'est pas de bon grammairien après boire.
BIMOIBI TAITABTIQWI