‹ Le siècleChapitre 146 sur 173 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

" L'histoire dont à laquelle je vais avoir l'honneur de déblatérer devant vous n'est pas moins morale que faeétieuse. Elle vous ense gne une. foule de choses, a savoir : — qu'il se faut pas s'élever trop haut; — qu'il ue faut pas croire qu'une chose est nécessairement mauvaise , parce qu'on ne la conntiit ni d'Eve ni d'Adam ; — qu'il faut savoir se pl>'er aux usages plus ou moins saugrenus des pays qui ont le tort de ne pas être le nôtre; — et enfin, que se moquer des autres, sous prétexte qu'ils ne nous ressemblent pas, à nous, c'est leur donner le droit de se moquer de nous, sous pré. texte que nous ne leur ressemblons pas, à eux.

« Or doue, mon cousin Larouline était un crétin fini qui ne suivait pas cette règle de co dure II se moquait de tout ce qui ne ressemblait pas aux chose* de son endroit. »Ça ne » s'est jamais vu, ça ne s'est jamais vu ' » tel était son grand cheval de bataille.

o Tout petit pas plus haut que ça, s'il renco trait Imis la rue uu mahométan, un Persan, un Chinois, un Iroquois, n'importe quoi, il se mettait à rire de sa longue barbe, de son turban, de sa robe, de sa jaquette, de sa tournure. Il ne

songeait pas que, dans le pays de ces braves gens, il y avait peut être uu petit imbécile de son espèce, qui se moquait, au même moment, de quelque Français non moins hétéroclite. Fameux !

Mais c'était principalement aux nègres qu'il en voulait, a cause du coloris de leur cuir. Il était persuadé que les pauvres diables faisaient exprès d'être noirs. 11 les trouvait extrêmement ridicules. Ça lui pro:ura, de leur part, quelques bonnes raclées. Fameux!

» Mais ce n'était pas seulement les nègres qui étaient les victimes de sa jobarderie 11 faut vous dire que les paysans eux-mêmes lui faisaient l'effet de vrais coquesigrues. Il se moquait des Cauchoises, par exemple, à cause de leurs longs bounets d'astrologue ; des Mâconnaises, parce que leur chapeau lui semblait trop petit; des Suissesses, parce que le leur lui paraissait trop grand. Bref et d'une, tout étranger qui n'était pas d'ici était sûr de s'entendre gouailler par lui. Tant et si bien qu'il put se vanter d'avoir une superbe collection de giffles de tous les pays de l'univers et de mille autres lieux. Fameux, fameux !

■> Quand il fut devenu grand, sa manie lui resta, et il continua de se moquer plus que jamais de tout ce qu'il voyait ou entendait pour la première fois. Certainement, il ne faut pas se jeter la tête la première, comme un pur hanneton, dans toutes les nouveautés inimaginables, dans toutes les Inventions qui peuvent être inventées à la ronde. Mais II ne faut pas non plus se cabrer contre, comme un baudet devant son ombre. Et c'est ce que faisait sottement mon cousin ; « Ça ne s'est jamais vu ! ça ne s'est jamais vu ! • Larouline ne sortait pas de là.

» Une chose, entre mille autres, qui vous donnera une idée de son esprit rétif, c'est qu'on ne put jamais lui persuader que la bretelle était une découverte non moins utile qu'agréable. Mon cousin ne put jamais comprendre la bretelle ; il se gendarma toute sa vie contre la bretelle ; il garda une fidélité inviolable à la boucle de ceinture ; il eût p'utôt laissé son panta'on au milieu de la rue, que de le consolider par un accessoire qui témoigne évidemment des progjès de la civilisation, et qui prouve que rien n'est impossible an génie de l'homme, quand il a pour mobile l'amour de la gloire, et pour but le bien-être de ses semblables !

» Toutefois, il n'y avait pas encore grand mal. La bretelle peut contribuer au bonheur, c'est connu ; mais elle n'en est pas la condition essentielle. On peut être passablement heureux sans cela, surtout avec dix mille livres de rente. Beaucoup de peuples s'en sont passés sans trop d'infortune, Jusqu'à ce qu'elle eût été inventée, et n'ont pourtant manqué ni de grandeur, ni de gloire, ni de félicité.

• La manie de mon cousin devait donc le conduire beaucoup plus loin. Et d'abord, elle devait le conduire dans la lune. Voici comment. Mais avant tiut, auriez-vous l'humanité de me verser à boire? Le chagrin que ce souvenir me cause m'a rendu le gosier aussi sec que la lige d'une vieille paire de bottes. -

« — Ah I gra«d Dieu ! i interrompit Lavenette qu'une, vio'ente secousse rtn bâtiment venait de renverstr de sa chaise sur le plancher, <■ Quelle détestable plaisanterie !

» — Ce n'est pas une plaisanterie, papa de Lavenette,' répondit le Parisien, i Cest la frégate qui secoue ses puces, comm.1 nous dises, nous autres A votre santé !

> — Voilà pourtant, t murmura lavenelte en se remettant en place, • voilà ce que monsieur de La Harpe ne craint point d'app ..

• —Je ne «ais pas, moi non plus, » continua un des officiers, « si c'est la lê;e qui me tourne ou si c'est la frégate qui danse, mais il me semble que, depuis un instant, tout se met en branle autour de moi.

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

» — C'est l'effet du Champagne,» répliqua ironiquement le capitaine Flottard.

" — Pardon, mon commandant,» reprit un autre officier; «mais je soupçonne qu'il doit venter dur la haut, car la Rapide, qui n'est pas d'ordinaire une grande rouleuse, «ommême à ne us dorloter d'un bord à l'antre comme des enfans dans leur berceau.

«—C'est une illusion !« répondit le commandant; «cela passera avec les fumées du vin. J'ai vu^uelquefois le temps un peu plus beau qu'il ne l'est en ce moment, je 1 avoue, mais een'cst rien :un simple zéphyr qui passe. Buvons, messieurs, buvons, et vive la joie ! »

Simon Barigoule se présenta en ce moment pour la quatrième fois, et, tandis que les convives se versaient de nouvelles rasades il fit part au capitaine des derniers incidens qui étaient survenus. L'impétuosité du vent augmentait sans cesse. Le petit foc venait d'être déchiré, enlevé: il en restait à peine quelques lambeaux. La misaine tenait encore, mais subissait de telles secousses qu'on avait été ob igé de la soutenir avec ces larges sangles qui vont d'une extrémi éde la vergue à l'autre, et qu'on appelle la croix Saint-André. Le bâtiment gouvernait sans trop d'effort, mais les lames en fouettaient violemment les parois. Les matelots avaient peine à se tenir debout sur le pont ; et si, dans la chambre où l'état-major se livrait en ce moment à toutes les folies du festin, Lavenette était le seul d'entre les convives que la tourmente eût déjà renversé de son siège, c'est que les fréquentes expériences du docteur avaient singulièrement affaibli les forces équilibriques du pauvre homme, et que les autres, plus adroits et plus accoutumés a ces ébranlemens, retenaient mieux leur chaise, toujours prête à se dérober sous eux. La table leur servait d'ailleurs de point d'appui. C'était une de ces tables dites à roulis, ingénieuse combinaison de compartimens ronds, ovales et carrés, offrant une surface assez large pour recevoir et retenir les plats, les assiettes, les salières, les verres ot les bouteil es.

Le commandant prolita du joyeux désordre qu'avait fait naître la chute de Lavenette pour s'échapper un moment -!e la sal e du banquet. Il suivit Barigoule et monta sur le pont, pour y juger plus sûrement de l'état des choses, et donner directement les ordres nécessaires.

« — Allons, allons! » cria-t-onde toutes parts au Parisien-, « continue ton histoire ! Nous voulons savoir ce que devint ton illustre cousin, le con'enipteur de toute innovation, l'irréconciliable ennemi des bretelles I

n — L'intérêt que vous portez à ma famille ne peut que me tourner infiniment,! répliqua gravement le Parisien. '-Voila! voillllllà!»

« Or, donc, mon cousin passait un jour sur le Champ-de- Mars, à Paris, département de la Seine, près Pontoi-p. Il ne songeait absolument à rien, comme cela arrive à beauioup de gens, lorsqu'il aperçut, à dix pie Is au-dessus du sol, une énorme vessie, au bas de laquelle pendait une espèce de nacelle.

-La nacelle était amarrée au moyen d'tinecorde aboutissant à un pieu fiché en terre C'étaient les préparatifs d'un ascension en ballon qui devait avoir lieu ce jour-là. Mon cousin Larouiine, qui en avait eu connaissance p;ir les feuilles publiques' du temps, s'était beaucoup moqué de eetl-' leiualive, car c'était la première qu'on eût encore osée. Le ballon venait d'être imaginé tout nouvellement.

u— Encore des attrape-nigauds !» s'écria mon cousin. « Je vous demande s il y a du bon sens à supposer que cette » grosse machine s'élèvera dans les airs, ni plus ni moins » qu'une plume ! C'est impossible. Et d'abord, ça ne s'est » jamais vu ! »

«L'annonce, de cette superbe expérience avait mis tout

Paris en révolution. La cérémonie avait attiré au Cbamp-de- Mars une si grande quantité de curieux, que je n'aurais pas voulu être obligé d'y chercher mon père. Ce n'était pas étonnant. On avai placardé sur tous les murs de la capitale d'immenses afii hes,avec une image représentant l'ascension de la chose. L'inventeur et ses apprentis ballonnistes s'étaient habillés crânement, en manière d,e guerriers, avec des poignards et des pistolets autour de la ceiiHure, comme s'fls avaient eu l'intention d'aller faire la guerre aux a'ouettes. Ils étaient cinquante sept qui se proposaient de monter dans la susdite carcasse. Ils devaient aller goûter à Rome, dtuer à Constaulinople, souper aux antipodes, et revenir déjeuner à Paris le lendemain. Le déjeuner avait été commandé d'avance, pour dix heures du malin, heure militaire.

»Or donc, voilà qu'au moment de s'embarquer, tout l'équipage se trouva subitement Incommodé. L'un avait la co'lque, l'autre la migraine, celui ci la crampe, celui là la berlue; çt ainsi de suite. Total : cinquante-sept maladies différentes. Impossible de se mettre en route avec une pareille ambulance.

» Le public commença par faire tapage. L'inventeur fut obligé de promettre la moitié de la recette à l'amateur qui monterait seul dans la nacelle, et tenterait le grand voyage que les siens et lui, qui étaient armés jusqu'aux dents, ne pouvaient entreprendre pour cause d'indisposition d'aUeurs. » Comme personne n'osait se présenter, mon cousin perçi la foule, aborda l'inventeur, et lui dit : — « Ça va ! louchez -s là ! donnez moi la somme, et je monte dans votre baraque. » Je n'ai pas peur, moi ! «

» On lui compta la somme, et, après l'avoir empêchée, il s'en ça dans le ballon, aux grandissimes app'.aadissemeus de la foule.

« — Ah! bast! » lui criait mon cousin, « cela n'en vaut » pas la peine ! Ne faites pas attention ! Il n'y a pas de dan » gerl Je suis bien sûr que cela ne bougera pas plus qu'une » masse de plomb. C'est encore de la jonglerie, les ballons ! » Va ne s'est jamais vu! »

» Cela se vit pourtant. La force du gaz dont on remplit la vessie des ballons avait é é calculée pour enlevé* cinquantesept personnes ; or, n'en ayant plus qu'une seule à empoe»jJ je vous laisse à penser aveo quelle rapidité ele dut s'acquitter de la besogne. La corde qui retenait la nacelle ne fut pas plus tôt coupée, que le ballon partit, comme un éclair, quoi ! et s'éleva d'un bond à plus de cinq cents pieds. La foule cria : « Bravo ! » Mon cousin Liroutiue fut un moment comme hébété de fiayeur. 11 se cramponna, d'une main, au bord de sa voiture, et, mettant le nez à la portière , il fit" signe de l'autre, en criant de toutes ses forces :

« — Arrêlez ! arrêtez ! Je ne veux plus de votre argent ! -> Je veux descendre! C'était potr riie! Pas de mauvaise » plaisanterie! Je m'en plaindrai à l'autorité I l'ai justement » un beau frère dans les pompes funèbres! C'est un homme » très puissant, qui me fera rendre justice! Vous vous en » repentirez ! tin n'a pas 1" droit de me retenir 4e force ' Ça » ne s'est jamais vu ! Arrêtez ! •>

■ Ah! bieu oui! arrêtez! Le ballon montait, montait, montait, avec la rapidité d'un boulet. C'était à coup»/ la respiratn n : Mon cousin vit d'abord tout le Champ-de Mars, d'un seul cop-dVil ; puis tout Paii-, puis tout le département de la Seite, puis tous les département Voisins toute la France, puis toute l'Europe, puis to Me une moitié île la terre. C'était an spectacle enchanteur. H traversâmes régions froides où il gelait, îles régions chaudes où i et. • n I fait, des régions tempérées ou il était à l'aise comme un benheureux. u yen av.. il aussi <\ i sentaient l'eau de Cologne, d'autres ;.i be gamote, d'autres le muse, la térebmthii e, tic Mais il trouvai tout cela Infiniment stuplde, parce que c'était la première fois qu'il l'éprouvai!

i i ne chose surtout qu'il trouvait f rt originale, c'était

de voir sans cesse diminuer la terre, là bas, tout au fond,

sons ses pieds; tandis qu'au contraire une aime planète,

I qui se trouvait tout en haut, au d.ssus de sa tête, gro m s1 if

l à vue d'oeil. A mesure qu'il distinguait moins bien dans

LOUIS DESNOYERS

l'une, il voyait plus clairement dans l'autre. Celle-ci gagnait pareillement en éclat ce que l'autre perdait.

» Après avoir monté ainsi pendant je ne fais combim de temps, et fait plus de mille lieues à Thème, il arriva tout juste à moitié oliemin des deux boules. Ce fut une situation diantrement dramatique 1 Son ballon s'arrêta subitement dans le milieu, n'avançant plus, mais ne reculant pas, attendu qu'en cet endroit mitoyen il était éga'em nt attiré* par l'une et par l'autre. De deux choses l'une : ou le ballon eût résisté à ce double tiraillement, et alors mon cousin Larouline fût demeuré dans l'espace, pour le restant de ses jours, ce qui eût été sin^uièrement fastidieux, vu l'absence d'auberge ; ou bien, le ballon se fût déchiré en deux parties éga-" les, et alors calculez la belle dégringolade que le pauvre diable eût faite a reculons! Il eût fallu bien des matelas pour le recevoir à son retour, et l'empêcher de se casser le nez contre la terre.

» Mais cela ne devait pas arriver. Won cousin Laroutine eut peur ; il appela au secours, il cria à la garnie, il se démena tant et si bien que, sans le vouloir, il donna de l'élan ù la machine. Son ballon ne dépassa le juste milieu que d'une seule ligne, mais il n'en fallut pas davantage. Il n'y a que le premier pas qui coûta. L'atiracticn de la boule supérieure l'emporta aussitôt sur celle de la bou'e inférieure. Le ballon, qui était solide, passa tout entier au-delà, et par l'effet du déplacement de gravitation, il s'exécuta alors un revirement complet Ce fut un grandissime bonheur que, dans ce chargement, mon cousin Laroutine se cramponn.1i foi liment aux parois intérieures de sa nacelle. Sans celle précaution instinctive, il eût été rejeté en dehors, et eût opéré une dégringolade non moins malsaine dans la seconde planète. o Or donc, ic tout se remit eu marche, encore plus vite qu'auparavant, car lebal'on n'avait plus a monter ceîte fois : Il n'avait qu'a descendre. Il traversa pareillement des régions de toutes sortes. Il y en avait qui n'étaient ni chaudes, ni froides, ni tempérées, ni ne 'es. Cela ne ressemblait à rien de ce que nous pouvons imaginer d'après nos sensations. Il y en avait où l'air, si toutefois c'était de l'air, é ait naturellement suive. On n'avait qu'à ouvrir la bouche; c'était absolument comme si l'oa eût croqué du sucre d'orge. I! y (il avait ri'suires, au contraire; qui étaient amères comme du chicotin. U y en avait de sulfureuses, de mielleuses, d'oraugeuses, de vinaigrées, etc. Enfin, ses yeux furent, éblouis par des couleur* de mille espèces qui différaient complètement île celles qu'il connaissait, en mémo temps que son odorat fin affecté par des odeurs tout à fait étranges, G'esl curieux, n'est-cs pas ?

» Cependant, à força de voyager ainsi, mon cousin Laroutine atte:iinit enfin laplaneteen question. Sa nacelle se pesa doucement .'i terre, c'est-à-dire à lune.

« Car mon cousin Laroutine. étailbhn réellement arrivé .'ans la lune. Il leva la tète et aperçut, au milieu d'un ciel rouge, une boule de la grosseur d'une large cible, qui lui parut verdâtre, avec des espèces d'yeux, une bouille et un nez passablement contournés. C'était nous, c'était la Terre qui, ino de là-bas, lui produisait ce superbe effet, et servait a son tour de lune à la lune.

• Je n'essaierai pas de vous peindre l'ahurissement qu'éprouva mon cousin, lorsqu'au bout d'un pareil voyage i se vit arrivé là-haut, sur la cime d'un magnifique diamant, presqu ; lai. lé à pic, des larges Bancs duquel, au milieu d'arbres violets, portant naturellement des pruneaux confus, ; 'échappait un torrent qui ^vaii la couleur, le goût et la saveur du lait de nos pays. Certainement, il lût reçu un coup de massue sur 1) nuque, qu'il n'en eût pas eu les idées plus bouleversé, s dans la tète !

« Eh bien I tout cela n'était rien encore, en comparaison de ce qu'il lui testait à voir dans ce nouveau A-jour où tout Lui parul s- us dessus dessous, et où a manie ie Ironder ce qu'il n'avait ni vu ni connu éev it lui attirer tant de d grém i ■ de hn pari des indigènes. Mais je vous avoue que 'a: de nouveau le gosier aussi sec qu'un morceau d'amadou. Si vous le permette/, je vais me l'humecter un lanl soit peu. La su;b' au prochain verre 'le rhum.

■• — Il a raison : buvons ! » répétèrent en choeur les convives, dont le récit du Parisien, avaii vivement piqué la curio'i'é.

» —A la san'é du Parisien ! » s'écria l'un ; et les verres s'entre-choquèrent à la ronde.

Il était facile déjuger, au son douteux de leur cliquetis, que la plupart des bras qui les tendaient n'avaient plus cette assurance qu'on peut mettre à trinquer à Jeun.

o — A la santé de Laroutine! » s'écria un second.

» —A la santé de la mère Godichon ! i s'écria nn troisième.

» — A la santé de l'Empereur! » s'écria la foule. Mais tout-à-coup :

« — A nous, messieurs ! à nos passagers ! à notre chère frégate ! » cria une voix retentissante, qui domina toutes les autres.

C'était celle du capitaine Flottard qui rentrait en ce moment dans la salle du banquet.

Ces paroles mystérieuses, qu'accompagna le sourd retentissement d'un éclat de tonnerre, g'acèrent les auditeurs d'une vague épouvante. Le Mané (écel phares que le doigt de Dieu traça en lettres flamboyantes sur la blanche muraille du festin de Balth3zar, frappa les convives du roi maudit d'une terreur moins vive et moins soudaine.

« —Oui, messieurs, buvons à notre santé!» ajouta le commandant avec une gaîté sérieuse. « Qui peut répondre de 1 avenir? comme dit ie chansonnier. C'est peut être le dernier verre de vin que nous trinquerons ensemble.»

11 dit et porta le verre à ses lèvrts, sans que sa ma:n trahit, la plus légère émotion.

Les convives ne l'imitèrent i as. Les paroles de leur chef avaient suffi, selon ses prévisions, pour chasser de leur cerveau toutes ks fumées du vin. Ils étaient là, dibout, les mains appuyées sur la table, immobiles, silencieux, attendant avec anxiété de plus amples explications.

Elles r,e tardèrent pas.

Quand le capitaine eut bu cette dernière rasade, il jeta son gobelet sur la table. Toute feinte cessa. Son ton devint soient e :

» — Alerte, messieurs ' » cont nual-il. • J'ai cru bon de me taire jusqu'à présent. Je pouvais suffire à tout. Le péril n'était pas certain. Il eût été inutile, il eût été cruel par conséquent de vous ravir quelques heures de ce jour de fête. Mais le moment de se réjouir est passé : passé sans retour, peut-être! Alerte! a'erte!... Messieurs ies officiers, suivezmoi. Je vous le déclare à tous, en mon" Ane et conscieGce : notre frégate est en danger! »

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