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CHAPITRE QUINZIÈME

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Sauve qui peut.

L'.s officiers suivjrenl le capitaine sur le pont. Ils gardaient un morne silence. Aucun d'eux n'eût osé l'interroger

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

sur la gravité Je la situation, car ils le savaient homme à ne pas s'effrayer de peu.

Le Parisien et l'Ecureuil le suivirent aussi et se rendirent à leur poste, sans penser même à déposer leur auguste costume de roi et de reine de l'Equateur.

Robert-Robert, Lavenette et quelques autres passagers demeurèrent dans la salle du banquet. Ils y furent prudemment consignas parje commandant, sous la surveillance du docteur, comme étant là plus en sûreté, et moins embarrassais qu'ailleurs. Les secousses du navire devenant plus violentes de minute en minute, le docteur leur indiqua les meilleures précautions à prendre pour ne pas être renversés. Quelques-uns le furent néanmoins, et faillirent se briser la tête contre les parois de la chambre. Un peu de frayeur leur était bien permise en un pareil moment. Les uns pleuiaient sans mot dire; les autres pensaient; ceux ci restaient là comme anéantis ; ceux là affectaient uue indifférence que démentait la pâleur de leur visage ; d'autres enfin se livraient à toutes les déraisons du désespoir. Robert-Robert était le seul peut-être dont l'anxiété conservât quelque chose de digne et de réfléchi. Son attitude et sa physionomie exprimaient sans jactance une noble résignation.

De son côté, le docteur employait son zèle infatigable à affermir les passagers commis à ses soins, à leur prêcher le courage, à leur en donner l'exemple, à leur prouver mathématiquement qu'ils avaient tort d'être effrayés. Il était si occupé à combattre la frayeur des autres, qu'il n'avait pas le temps d'en avoir pour son propre compte. Mais on n'argumente pas avec la crainte, et ses raisonuemens n'étaient pas plus écoutés pour être parfaitement logiques. Lavenette surtout comprenait peu l'inopportune beauté de tels syllogismes. Le pauvre homme était complètement dégrisé. Il resta d'abord sans mouvement, sans voix, teuant, à la hauteur de sa bouche béante, le gobelet mousseux de son dernier toast. On eût dit un ivrogne qui se fût subitement pétrifié dans l'exercice de ses fonctions. Il se mit ensuite à rouler des ysux hagards, à faire entendre des sons rauques et inarticulés, à frapper du poing sur la table, à se battre, à s'arracher les cheveux. Il eut un moment de folie. A. force d'avoir peur, il avait cessé d'avoir peur. S'il eût pu bouger impunément, il fût allé se jeter à la mer, tant il avait peur de s'y engloutir.

i — Misérable! » s'écria-t-il en se parlant à lui-même et eu se donnant des coups de poing dans la poitrine ; • misérable I que venais-tu faire dans une pareille caverne 1 Qu'avals-tu besoin de voyager à ton âge? de quitter ta paisible Bretagne , ton bon lit, ta bonne table, ton bon feu, ton solide foyer, pour venir l'embarquer sur une coquille de noix I Etranges villes flottantes t Qu'en dis-tu maintenant, imbécile que tu es? qu'en dis-tu, de tes villes flottantetl Eh bien ! tant mieux I Meurs ici ! meurs, meurs ! Cela t'apprendra à n'étro point aussi crédule une autre fois !

» — Un peu de calme! » interrompit gaiment le docteur en employant toute sa force à retenir le bras de Lavenette. ■ A. quoi sert-il de se désoler ainsi ? Vous devriez être plus tranquille qu'aucun autre. Il vous serait sans doute plus agréable d'achever votre route sur le bâtiment, que d'avoir à la continuer à la nage; mais enfin vous n'y courez aucun risque. Vous êtes amphibie. Quel que soit le sort du navire, vous vous tirerez toujours d'affaire

« — Laissez-moi donc tranquille! » répliqua Lavenette plus exaspéré que jamais. « Le moment est mal choisi, je vous en préviens, pour vous livrer à de pareilles plaisanteries.

• — Je ne plaisanlc pas, • reprit le docteur. « On n'a guère envie de rire quand on perd le fruit de vingt années de travaux : un superbe traité eu t2 volumes in-8° 1 Je le répète avec douleur, vous êtes amphibie, et quand vous le voudrez, je vous en donnerai un certificat pour vous valoir ce que de droit.

» — Lâchez-moi, docteur 1 Je voudrais pouvoir vous battre vous-même !

» — Merci bieH !

"-Iln'ya pas de quoi f je n'y mets pas de préférence ;

je voudrais battre la nature entière I Je suis vraiment poussé, à bout! Depuis que j'ai eu la stupidité de m'embarquer dans cette misérable carcasse, c'est la centième fois que nous risquons d'y périr. C'est chaque jour quelque Bouv-lle calamité. Tout à l'heure encore, nous étions la, à rire, à boir?, à causer, à manger paisiblement, comme doivent le faire des citoyens honnêtes; eh bien! crac! voilà une tempête qui nous tombe sur le dos. C'est ignoble I Vous avez beau rire, c'est ignoble! Qui est ce qui m'a donc bâti de pareilles baraques ! Tiens! liens! « continua-t-il en frappant du pied le plancLer de la chambre ; « tiens, maudite vilU flottante .' maudite galère!... je voudrais pouvoir t'anéanlir d'un seul coup, toi et tes semblables!... Pourquoi tardes-tu?... Au lieu de nous secouer ainsi, engloutis-nous tout de suite, e: qu'il n'en soit plus question ! Enfonce donc, enfonce! »

Lavenette achevait à peine cette éloquente apostrophe, qu'une violente secousse ébranla le bâtiment, disloqua la ta ble, renversa les hommes, bouleversa les plats, les assiettes, les bouteilles, les flambeaux, les meubles, et fit régner dans la salle le plus ténébreux chaos.

Après être remonté sur le pont avec ses offi*1|rs, le commandant s'était hâté d'assigner à chacun s#u pbste. Les plus sages précautions avaient été ordonnées, comme nous l'avons vu dans les chapitres précédens. Les voiles étaient réduite,'â leur moindre développement, afin de laisser au vent le moins de prise possible; mais sa violence, qui augmentait sans cesse, exigsait sans cesse de nouvelles manœuvres. Ces opérations s'exécutaient avec un courage vraiment surnaturel. La nuit était si sombre qu'on ne poavaitagir qu'à tâtons. On ne s'entrevoyait uu instant qu'à la lueur fugitive des éclairs, ou aux clartés phosphoriques de grosses vagues écu meuses qui éblouissaient l'œil, qui l'empêchaient de distinguer à force de vivacité, et après la disparition desquelles l'obscurité redevenait d'autant njus profonde. La pluie tombait par torrens; une grêle épaisse rebondissait sur le tillac; vingt tonnerres se croisaient dans l'air, et l'océan faisait entendre d'épouvantables mugissemens. C'est au milieu de ce bruit immense qu'il fallait jeter des ordres dont dépendait le salut du navire ; c'est là qu'il fallait les entendre, les comprendre, les obéir-, c'est contre tant d'obstacles qu'il fallait lutter : — courir dans l'ombre, courir sur un plancher glissant, dont les secousses n'eussent pas même permis de s'y maintenir debout; s'élancer sur des échelles de corde; se suspendre dans l'espace à de frêles appuis; monter à la cime d'un mât, effrayant berceau qui vous balance alternativement d'un bord à l'autre de l'immensité; et, là, exécuter les plus rudes travaux. En vérité, lorsquils pensent après coup à de pareils labeurs, ceux mêmes qui les ont faits ne peuvent plus y croire : cela leur semble un songe. Heureux quand ils peu* vent y survivre pour s'en étonner ! .

Il y eut des matelots violemmeut meurtris par les cordages rompus qui se battaient dans l'air: il y en eut de renversés qui roulèrent sur le plancher, et se tendirent la tête contre les bastinages ou contre le pied des mâts; il y en eut d'écrasés par la chuqfae poulies et d'agrès; il y en eut qui tombèrent d'en haut et se brisèrent sur le pont; il y en eut que le vent arracha de leur poste élevé, et emporta au loin comme de vivans jouets ; il y en eut eufin que les lames entraînèrent en passant dans l'abîme.

Pas un cri ne pouvait s'entendre; pas un secours n'était à espérw. La nuit enveloppait tout, victimes «t survivant, et la grande voix de la mer et du ciel abserbait toutes les voix humaines.

En attendant les ordres du commandant, les malheureux se tenaient collés aux parois intérieures de la frégate, du eôl* par où soufflait le vent, et ployaient le dos pour Miser passer, dans cette attitude, les vagues énormes qui jSrnissaieat

seo

LOUIS DESNOYERS

par-dessus Us gaillards, et couraient ensuite de bâbord à tribord, ou de l'avant à l'arrière, sur la surface du pont, comme autant de fleuves impétueux. Quelques jurons, quelques peintes, quelques apostrophes au crei pour le fléchir ou l'accuser, voili tout ce qu'on eût pi recueillir de la bouche de quelques-uns. L* pus grand nombre restait concentre dans de silencieuses pensées : pensées tristes, affectueuses, solennelle»; peusées de famille, de tendresse, d'amilié; pensées de Dieu surtout. Les grands dangers ravivent toujours, dans la mémoire l'homme, les doux souvenirs d'ici bas, les doux espoirs de là-baut.

Simon Barigoule grommelait, l'Écureuil sifflait, et le Parisien continuait de p'aisanter toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Ces trois caractères sont de ceux que les événemens peuvent modifier, mais non changer. Un jeune matelot, qui se trouvait pour la première fois en si triste passe, était momentaBément leur plus proche voisin, et se crampon-, nait comme eux au râtelier des manœuvres du mât de mitaine. Ce pauvre novice tremblait de tous ses membres, et ne s'apercevait guère que l'Ecureuil, se tenant d'une seule mainau râtelier, s'amusait de l'autre à lui ficher au collet un long morceau de corde, sous forme de queue, en lui sifflant aux oreilles l'air de la Calacoua.

« — Il fait moins beau ce soir que ce matin, » se hasarda à leur dire le novice.

» — Je conviens que c'est une danse un peu moins agréable que celte de tantôt, ■ répliqua brusquement Simon Barigoule, o La musique des casseroles et des chaudrons vous plaisait un peu plus queceile-ci. Vous vous entendiez beaucoup mieux à gigoter au son du fifre, sur le plancher des vaches, que nou pas sur le bout des vergues, au son de la foudre et de tout le tremblement. Que voulez-vous? chaque divertisseme? ta son tour.

» — Croyez-vous, mon ancien, que cela durera longtemps encore? » ajouta timidement le novice.

» — Il est probable que cela durera jusqu'à la fin, » interrompit le Parisien. « Vous êtes trop pressé, mon jeunecamarade. C'est ici comme chez F» icolet: déplus fort en plus fortl Que dites vous, par exemple, de ce petit coup dtvtonnerre ? Trouves moi une clarinette qui fasse de pareils canards. Et de cet éclair, qu'en dites-vous? Trouvez-moi un briquet qui fasse d'aussi belles étincelles I Et de ce^eiit zéphyr, hein ? Connaissez-vous beaucoup de soufflets quiToienl capables de faire ainsi craquer le grand mât 1 Et de ce. le scélérate de lame qui s'avance? (Baissez la tête. Dépêchez-vous ! Bien ! encore une de passée ! mais, saperlotte ! le cuisinier l'a ru Jement salée, celle-là !) Counaissezvous beaucoup de jets d'eau de ce calitre? Je vous le dis, c'est très beau. Lisez les livres; je m'en rapporte à eux: ils vous diront que c'est superbe, surtout par ouï-dire. Mais assez causé ! voilà que ça redouble. Tenez-vous ferme sur vos pattes de derrière, et attention au commandement! Le vieux grognard ne peut pas manqutr de nous taire faire encore quelque voyage au haut des vergues, poir notre instruction et notre agrément. »

En effet, la tempête atteignit alors sa plus grande véhémence. On avait laissé quelques voiles en place pour conserver au navire un mouvement d'impulsion ; elles furent emportées presque toutes. Les plus forts cordages se cassèrent bruyamment. Les mats firent entendre de longs craquemens. Celui de beaupré se rompit, tomba sur le pont avec fous ses agrès, et écrasa ceux des matelots qui s'étaient réfugiés à sa base. L'instant d'après, le mât de misaine fut frappé par la foudre qui en persema les débris comme une fumante et noire mitraille. Enfin, les vagues, dont l'œil pouvait à peine mesurer la hauteur à la sinistre clarté des éclairs, surgissaient de plus en plus violentes, soulevaient le navire, relevaient sur leur cime géante, et le laissaient retomber dans les profondeurs de l'ecéan.

Le commandant fit gréer un tourmentin, petite voile tri ngu'aire au moyen de laquelle il espérait pouvoir gouverner tant bien qae mal, et maintenir la frégate en position de ne pas présenter ses Oafics à la violence des lames et riu vent. Le tourmentin est à peine déployé, que l'ouragan le déchire et l'emporte.

Une seconde tentative ne réussit pas mieux. - — C'est une terrible nuit ! » dit tristement un des officiers.

» — 11 est vrai, » répondit le commandant. « J'en al vu de rudes, depuis quarante ans que je laboure la mer ; mais je n'ai pas encore vu la sœur de ce le-ci Du reste, cela prouve la justesse de mes observations. Je n'en suis pas fiché sous ce rapport. Quant à vous, lieutenant .. Eh bien ! où êtesvous ? »

Le lieutenant n'était plus là. Une vague venait de l'emporter «ans que le commandant, qui s'était mieux cramponné, se fût aperçu de la disparition de son interlocuteur.

i — Encore un bon travailleur de meins 1 » s'écria-t-il amèrement ; « mais, un peu plus tôt, un peu plus tard.qu'importe maintenant? •

Le commandant achevait à peine ces mots, qu'une lame, plus impétueuse encore que la précédente, vint se briser avec tant de force contre la proue du navire, qu'elle la poussa violemment à droite, malgré la résisiance du timonier que la secousse jeta mourant à vingt pas de là. La barre du gouvernail s'était brisée du coup entre les mains du nralheureux, et la fréga(e, présentant dès lors son travers à l'impulsion des vagues, demeura couchée sur le flanc. Une barre de rechange fut aussitôt installée à la place de l'autre, mais le gouvernail était sans puissance, car la frégate, entièrement dévoilée, n'avait plus de mouvement qui lui fût prepre : il devint impossible de la relever ainsi.

Le cemmandaot ordonna que tout l'équipage montât dans les haubans des mâts qui restaient debout, afin d'opposer un contre poids à l'inclinaison de la frégate, et de tâcher de la remettre sur son atilomb. Mais ce fut en vain, car ce poids était loin d'équivaloir à la double impulsion de la mer et do vent.

„ — Le sort en est jeté ! » s'écria le commandant. « Attention ! Que tout le monde descende, et que l'un de vous s'arme d'une hache.»

Le second lieutenant prit une hache, et s'élança rapidement sur le mât d'artimon.

o — Faut-il couper ?» cria-t-il, le bras déjà levé.

» — Un moment I » répondit le commandant. Puis.s'adressant au nouveau timonier : i Le gouvernail mord-il enfin ? » demanda-t-il.

„ Non, mon commandant,» répondit celui-ci.

» —Coupe ! » cria le commandant à l'officier.

Il suffit d'un seul coup de hache, car la ride que frappa le lieutenant ne lut pas P'us .tôt brisée, que toutes les autres se déroulèrent. Le mât, réduit ainsi à sa seule force, craqua sous le poids de ses agrès, se rompit et tomba dans la mer avec son bruyant attirail.

« — Au grand mât I au grand mât ! • reprit le commandant, en s'adressant de nouveau à l'homme qui tenait le gouvernail. < La frégate serelève-t elle ?• demanda-t-il.

»— Un peu,» répondit celui-ci.

• — Un peu, ce n'est guère,» murmura le Parisien.

• — Coupe, coupe ! • contii.ua le commandant.

Cette opération était la dernière qu'il restât à essayer pour le salut du navire Elle offrait des difficultés presque insurmontables dans l'état des choses, et celui qui la teuterait devait faire d'avance le sacrifice de sa vie. Le hasard seul pfiuvait le sauver. Il y eut donc un moment d'hésitation dans l'équipage, lorsque le commandant en donna l'ordre. Il fut obligé de le répéter, et même de l'expliquer à ceux qui l'entouraient, croyant n'avoir pas été compris.

• — Au grand mât I vous dis-je,et abattez ! Il est impossible qu'il résiste longtemps encore à de pareilles secousses. Son bois plie déjà comme une branche de saule II craque à chaque minute. Il est fendu par le bas. S'il venait à tomber sur le pont, sa chute pourrait tout compromettre. Prévenons-li; qu'il s'en aille tomber ailleurs. Profitons de son inclinaison momentanée. C'est l'unique moyen de remettre la frégate en équilibre. Coupe, coupe ! Abattez ! •

Le lieutenant n'hésita plus ; il s'élança de nouveau, la baihe entre les dents, et, réunissant toutes les forces qui lui

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

restaient, il gravi» lestement les frêles degrés qui conduisaient 311 poste neri|ieux où l'appelait son g-aiie Ce zè'e T. m pécha d'y metire la prudence nécessaire. Epuisé qu'il était, il se hâta trop-, une corde ynil'à se rompre pend.nt sa dangereus» ascension ; le pied lui manqua ; une rude bourrasque le fit en mé>;e temps àcher prise des deux nains ; le malheureux tomba de quarante pied de haut sur le pent où il se brisa le crâne. Oa s'empressa autour de lui. 11 était mort.

Ce funeste événement jeta l'épouvante dans toutes les âmes.

« — Ce fut un brave marin.» dit le commandant en se découvrait la tête comme pour sa'uer sa mémoire. « Il s'est dévoué au ««lut de tous Nous le mettions a l'ordre du jour, si nous avons encore des ordres du jours faire. En amendant, qHel est celu"' qui veut mériter le même bouneor, au risque du même péril?»

Lfs ma ins gardèrent le silenee:le sort du lieutenant épouvantait les plus intrépides.

«—Personne ne répond? • poursuivit le commandant, après un moment d'attente « Une fois ?... deux foi* ?. - trois fuis? ... Soit! ce sera moi II est juste que vos thefs vous apprennent à mourir. Le moment n'est pas loin peut ê're où celte leçon vous servira. A moi donc la hache du lieutenant 1 »

A ces mots, le commandant jeta sur le pont son bonnet de marin, et se dé ouilla de son habit. Deux hommes s'avancèrent alors :

« — Ce seia moi,» dit l'un.

» — Ce sera moi,» dit l'autre.

C'étaient Simon et le Parisien. Tous deux, comme d'habîtude, s'en venaient réclamer leur part de mort.

« — Cela ne vous regarde pas, capitaine,» continua le premier. « Chacun son métier. A vous le iommandement,à nous l'exécution. Rengainez votre habit, et donnez-moi cette hache. J'en jaue un peu mieux que du cor de chasse. * » — Donnez m'en une aussi,» ajouta le second. «Votre devoir, à vous, c'est de conduire la frégate a Bourbon, et de reraetire à qui Je droit les dépêches de l'Empereur. "Vive l'empereur ! Je ne lui sonhai e pas d'avoir à grimper' en paradis par un semblable chemin,. Quant à nous, en avant, marche ! »

Le capitaine les laissa faire, sans s'étonner d'un courage i| 'i se sentait. L reprit son rôle de surveillance et de commandement.

Les deux maiins s'armèrent de haches, et suivirent intrépi lemi-nt le chemin qui venait déjà d'être si funeste à un de leur> chefs.

Comme il arrive toujours en pareil cas, leur exemple exalta le courage des assistant La plupart s'élancèrent a leur suite, pour prendre part au p>ril de«ete belle action, et sr p n hè eut sur les ei Iflèchures du mat, comme une volée de < i b< tj x sur les branches d'un gr,au I chêne,

« — Descendez! » ieur cria le csaimantant par son long porte-voix ; <• descendez tous, hormis di ux seuls ! Il y va de voire vie I Descendez pir les éLis! descendez 1 »

Les paroles du commandant arrivèrent aux marins, mais aucun d'eux ne voulut se rendre a cet avertissement. Peutêtre n'en eurent ils pas le t-mps. Barigoule et le Paiiseii frappèrent quelques vigoureux coups sur la partie élevée du mal que. devait entamer lear hache. Un sourd craquemei t se fit entendre. Lis deux opérateurs se laissèrent auss:ù glisser jurque sur le tillac où ils arrivèrent sains et saufs Les autr. s furent moins habiles. I es craquemms du bois auym> nièrent ; un- foule de cordés se brièrentsucçessj emen] pir l'excessive tension que lepqids, du mai venait de leur imprimer; le irai même chancela un moment, p ia, < uis, se rompant tout-a-cou^, -tomba lourdement à la mer avec un bruit terrible. Coidages, vergues, étais, tout fui bn?é, et les marins qui avaient eu l'imprudence de se loç.er sur ces fragiles appuis furent eHir.-P es, fracassés, epgloulis, Un cri de douleur reteniii à a vue de cette i aiasiropne. „ l,,s ii alhejreux I » s'écria le commandant ; « ils n'ont pas voulu ci*, n '.nuire! Perdus sans ressource !» Puis s'ils sikclk. a* IV* : i

dressant au timonier, il lui demanda de nouveau : • La fre» gâte «e relève- t-elle enfin ?

» —Encore un peu, mon commandant; mais le gou-ernail mord à peine.

» —Eh ce cas, à l'ouvrage! Débnrrasscz-la ! Que rien ne gêne ses mouvemens ! Coupez! Vile! vite, mes amis I A l'ouvra ?e I »

Les marins se précipitèrent à ces mots, et en moins d'un» minue ils firent u . mbrr sons la Laihe, sous le couperet, sous le couteau, le reste des longs cordages qui attachaient encore au vaisseau les deux raatur s qu'on avait abattues* Aussitôt, se trouvant dégagée du dernier polda qu l'ea. traînait sur son côté gauche, la frégate se releva senuolt» ment.

< — E'ie se re'ève! elle se relève! • c.Haletimoner.

» — Bao!» répondit le commandant; • maU cela ne suffit pas. Tous à droite, mes amis, tous a droite I vivement ! »

La fou'e des msries se porta snr le ct>è indiqué, et, opposant ainsi une surcharge suffisante à l'impulsion contraire, parviot à redresser s peu près la frégate.

« — Et maintenant, ba-re au vent ! » cria 'e capitaine.

Le limonier obéit, et, profitant d'un moment tavorablej réus it a virer de bord et a poser le navire de telle «>rl» qu'il présenta sa p«upe. et non plu» l'un de ses Hases, ail cho;: des lames et du vent.

Ce double succès lit pousser des cris de |ol« a l'équlpsje,

a — B-avol elle est relevée» elle venu Lieu! iNoa» »»m* mes sauvés I Victoire I »

Ainsi acclamaient ces braves gens, en s'embrassint !•)■ vns les airres. Tant il est vrai que dans les grands danger! les sei timer.s les p hs divers se suci Ment au cœur de l'homme, avec une faà.ité, avec une irréflexion qui tiennent dt là folie.

Le commandant seul ne se livra pas à cette joie éphémère. La frégate était remise en équilibre et avait re iris une bonne al'ure, nais elle était complètement d-stniparee. Plu» un seul mût plus une seule voile, plus un seul moyen de résistance ou d'acton. Ce fut en vain que la violence de l'ouragan diminua peu a peu : il la lut suoir passivement toa» les caprices dp la mer et du vent. La seule manœuvre utile qui restât possible, eéi^it le travail des pompes. Le commaint n1 v appliqua tout l'équipage, afin de vider le navire (Wspaqu fs d'en» dnni les lames avaient commencé dertmp!ir la c: le. Ce digne marin trépignait d impa'iencea la pensée de ne. pouvoir f :ire mieux pour le saloi de sa chère Jré» pi'. . I e petit bout de son nez, reste à Trafa'gar, eut i pa*« ser de bien mauvais momens pendant ceite nuit ufreussv

La frégate fut ainsi ballottée pendant cinq muru-ileJ heures.

«, — Nous nous icrdonsl • disait le commandant. « il

m'est impossib'e de déterminer, à quc'ques brasses pies, le

p , | j,i- sommes: mais depuis lanlôt douze lien»

rasque nmis fan dévier a l'aventure, W tout

fUj,.t ,i ne nous iouchon- à quelque mauvais p»s.

„ .i,. v:. us en offre aul nu, mon commandant,- rtj»nu«Ut Simon Ba l'ai déjà senti q «Iques petits tremblo-

mens dans lacarca<se du navire. Ci n'ann nue rien debou.

»— L'enfant dit vrai! » aj-uta le Paiisien. • Le fond de la mer nous a déjà, chatoui.l^ plusieurs fois la plante des pieds, .le crois que, si nous avons eu a précaution de faira. nuire us:amciit, le moment n'est pas venu de le défaire, liél tenez, le chatouill meni radoub e! •

C sac réhmsions avaient un trop juste motil. La frégate était tout a la fois poussée par le venl el entrai, ée par nn courant ver» un banc d« sable que le commandant soup(«As »~- 41

eca

LOUIS DESNOfERS.

mit devoir êire dans les ei\n mêmes nb elle flottait s ors. Sa quille avail dr-ja f ro 1 1 é plusieurs fois sur les bas tonds de M mobile ècueil, lorsque, dans un de ees iromens où, après l'avoir soulevée tur Irur dos, les values la laissaient reiomter pesamment, elle toucha plus (orten .eni à la mouta;ne de sable, en laboura la cime, et Biiil par s'y enfoncer profondémei 1 , comme la lame «lune liache dans le bois qu'elle a frappé. Ce dernier eboe disloqua tonus les parties du navire. Les «agues le soulevèrent eucore à demi par ses larges flancs, mais il était trop enfoncé dans le sable pour ! qu'elles passent l'en extraire et l« remettre en ma>cbe. Ces

Ssecous-es, au contraire, ne firent que pousser p'us avant sa quitte, et bientôt i; resta toui-à lait immobile daus le sil.on . qu'elle s'euit creusé.

T*l éta't l'ébranlement qui avait tout renversé pêle-mêlo dans la salle du banquet. Beaucoup des malheureux qui s'y trouvaient turent blessés grièvement. Il y en eut même de tués. Presque au mêras Instant, la <rêie d'une de ces lames qui venaient se briser avec plus d'impétuosité que jamais contre la poupe sans mouvement du navire, enfonça la fermeture extérieure ds la salle, et, se précipitant dans l'intérieur, inonda tout, bommes et choses, et couvrit tout d'une éfai'.se nappe d'eau. Les passagers se crurent engloutis, el poussèrent de lameniahles gemissemens. La fraîcheur de l'eau Jcrvit pourtant de douche à Lavenette. Cea le calma. Sa ralcon lui revint, et psr conséquent son amour ue ia vie. Il s* dégagea de tous les obiels qui s'eai ni entassés sur sa personne, il se releva, et tentant a ors que le plant lier s'était consolidé, el qu'on pouvait s'y tenir debout aussi ;acilem-jut que dans les maisots de la Bretagne, il s'écria, tout joyeux de ce changement :

« — Eu vérité, voila qui est original ! Le batimentne bouge pas plus qu'un rocher \ Il parait que la lewpê.e a cessé. Tout .Ta bien ! Montons pour voir. »

La plupart des assistons partagèrent cette illusion. Ceux q"ii pouvaient encore agir cherenèrent a tâtons la porte, et se rendirent clopin-clopant sur le pont.

Le jour commençait a naine. Le soleil se levait sur un horizon violemment agité, quoique l'ouragan eût dé,à perdu beaucorp de sa véhémence. Son disque dépouillé ae rayons appariissan large et rougeàire derrière le noir rideau de vapei.rs qui se déroulait sur le lirmameni. Ses premières lueurs éclairèrent uu horrible tableau. L'cquipage lut frappé de stupeur à la vue de celle belle frégaie fiappée par la tempête, de ce b-au pont sans ma s, sans voiles, que couvraient les débris de toutes ses parures, et même, ça et la, des cadavres humains. On ue peut rendre toute la désolation d'un tsl spectacle.

Lavenette n'en vit rien d'abord. La première personne dont il Et rencontre a son débou hé sur le pont, ce fut le capitaine, à qui, tout joyeux et se frottant tes niaius, il aJressa ces étranges paroles :

• — Salut, commandant I II paraît que nous sommes sauvés? Ma foi, tant mieux. Je veu» eu félicite. Mais, pardieu I

ce n'aura pas été sans peine !

• — Sileuce, imbécile I » répliqua brusquement le eapf aine qui se baissait vers l'uBe .les ou»er ures du pont, et semblait P'é:er l'oreille à ce qui se passait dans liuiéiUur du bâtiment.

» — Qu'est-ce qu'il a doue votre bourru de chef? » dit Lavenette a Barigoule.

• — 11 a, • repoujii Barigoule, • qu'il écoute si nous coulons.

» — Si nous coulons I

• — Mon Wiru, oui! . interrompit le Parisien. « Le moment est venu, mou cher mnosieur de Lav^n lie, de rn-ommei.eer 10s grands écarts dans le fin fond des ondes. Voilà l'iastant, \oiii le moment i Je vous prie seu.eme.ai de se pas

comptT Mir moi aujourd'hui : je suis un peu trop fatigué des récréations de cette nuit.

» — Oh ! inonde r n'a re:i à craindre, ■ ajouta le docteur qui ne perdait ïamais l'occasion dVgumeo er ; • monsieur est amphibie. C'est bizarre, niais cela est. Or, ce qui est, est, par cela même que cela est. Car, en i onne logique, ce qui est, n» peui pas ne pas être, de même que ce qui ne peut pas ne pas être, est. C'est un axiome gé éralement admis par les philosopher Monsieur peut doke faire naair^ge si cela lui fait plaisir. L li bi.ude se.ilelui manquai: pour respirer aussi commodément au fond qu'a la sur>a<e de l'eau, mais il d it s'y être un peu façonné depuis quelque temps. Je me félicite d'avoir contribué à cet heureux perfectionnement.

» — Comment! coiînientl Faire naufragel... Est-ce que, par hasard ». . ô ciel! moi qui croyais I... Ah! monsieur de La Harpe I... C'est vo< s qui m'aurez perdu !...

•— l'iien encore I ■ dit eu se relevant le capitaine Flottard. • ProlitOMS de ce cour, répit. C'est le seul bonheur qui nous soit arrive depuis hier, et c est le dernier peut-êt e. •

A ces mots il se rendit en toute bâte dans sa chambre , il garnit sa ceinture d'un peu d'or ; il s'arma de ces pisloets et de son poignard; il se munit dune boussole, de quelques caries mannes, de crayons et At papier; il tira don portefeuille les dépêches qu'il avait mission de porter a l escadre française de la mer des Indes-, il les roula, les inséra dans un tube de fer-blanc, avec quel |ues autres paperasses d'assez grande importance uour les hommes de 'équipage ; il suspenuit le tout à s n cô é, au moyen d'une longue tresse en sautoir; après quoi il remonta sur le pont pour y donner les ordres que pouvait nécessiter la circonstance.

Quar( à Rob rt-Rob<Tt, les derPiers mots du commandant avaient frappé sencspiit comme d'une lunière sou laine.

— • Oh l mon Dieal » pfnsa l-il, « que de-iem ce malh^u» reux?... Personne ne songe à lui !... C'est à moi d'y songer; moi qui suis cause de tout, et qui aurais a me reprocher sa perle! •

Robert-Robert n'écouta qua linslinct de son humanité. Malgré les difficultés, malgré lespéùU sa* s nombre de l'entreprise, il des endit rapidement l'escalier du navire, s'orienta du mieux qu'il put dans ses sombres profondeurs, se dirigea a lions, parvint eatin à la fosse-aux-lijns, tour r a la grosse c'.ef qu'il tiouva sous sa main, et ouvrit la porte qu'il eut grand'peire à faire mouvoir sur ses gonds rouilles, à cause des quatre pieds dVau qui pesaient déjà sur elle.

• — Vite, vite, sortez I • s'écria-t-il.

C'était à Griffar I, à son mortel ennemi, qu'au péril de sa propre vie Robert Robert adressai' de si douloureuses paroles. Ce secours inespéré ne pouvait arriver plus à propos. Quelques minutes encore, et le prisonnier eût été noyé. Il avait oéji de l'eau jusqu'à la ceinture. Robert-Robert n'eut pas besoin de répéter celte invitation ; Griffard sortit et remercia soii Ihéraieur; mais ce lut d'un ton si humble, si embana-sé, si faux, par son exagération même, qu'il était aisé de voir que «Ou cceur restait étranger aux e» pressions de gratitude que les convenances arrachaient à sa bouche. La belle action de Robert-Robert fui pour Gnflard uu giief de plus. Li reconnaissance, on l'a dit trop justement, est la pus i are de toutes les vertus. C'est, pour le grand nombre des hommes, une espèce de fardeau qui les gêne, qui les oppresse, qu'ils portent maussa emem, jusquà ce qu'ils trouvant l'occasion 'av. rabl.' de s'en débanas-er.Ceiie occasion vient tôt ou laid : le moind.e préUxte suffît. Que si le hasard met trop de lenteur à la f uruir, l'impatience se manque jamais de sophismea p.ur l'inventrr. Voilà pour la plupsil des bons. Quant aux médians, c'est de la ram une, et non de la giatiiude, qu'un service excite eu leur taie. Cest les humilier que les obliger. Ils se vengeront d'uu bienfait a 1 légal d'une olknse. Cela est triste a dire, mais cela est

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

ainsi. Et pourtant, c'est le plus odieux de tous les vices, I'iiigratiiude ' c'est le plus vil, le plus haïssable, le pins dégradant de tous ; c'est celui qui ravale le plus 1 homme audessous de la brute, car la brute a du moins la mémoire des bienfaits.

« — Vous ne me devez ri»n,» répondit Robert-Robert aux emphatiques protestations de Griffani. • J'aime à croire qu'à ma p ace vous eussiez agi de inêuie. Au surplus, vous me remercierez en temps plus opportun. Sougeons au plus pressé. Vite, vite, montons I »

Tous deux montèrent sur le pont aussi lestement que possible.

Le commandant y déployait de nouveau celte sublime énergie, si propre à relever le courage des autres. Sa présence d'e<prit était restée imperturbable, et, dans l'intérêt de tous, bien plus que dans le sieu, il était homme à lutter jusqu'au dtrnier moment. Il faisait donc extraire du navire, et accumuler sur la partie la plus sûre du pont, tout ce qu'il était encore permis de sauver : des armes, des munitions, des vivres. Pendant ce temps l'infatigable marin continuait de prêter de moment en moment l'oreiile aux bruits intérieurs du vaisseau.

« —Sauve qui peut! » s'écria t-il enfin. « Tout le monde sur le pont I tout le monde sur le gaillar l d'arrière I »

La mer venait de se frayer un large passage par les crevasses que l'écbouement avait pratiquées dans 'es parties basses du navire. L'eau se rua dès lors d'éiage en étage. El e annonça ms euvahissemeus progressifs par un bmil sourd et menaçant, qui moula delà cale, toujours plus fort et plus sinistre. L'air enfermé dans le navire fut a nsi r. foulé par elle dans les parties supérieures, et n'y trouvant pas d issue assez prompte, fit saufer loot-à-coup le devant du Ullac. On eût dit de l'explosion d'une mine. C'en était faitl La mer avait conquis tout l'intérieur, et il ne lui resta t plus à envahir, au dehors, que l'étroite partie du | ont où la prévoyance du capitaine avait appelé la plupart de ses compagnons d'infortune. Ceta ne pouvait tarder- La moindre secousse eût suffi pour tout engloutir.

Que faire?

Les lames avaient brisé toutes les embarcations, moins une, qui conservait encore la forme d'une chaloupe, malgré de nombreuses avaries. Elle fut détachée et mise péniblement a flot. Presque tous les matelots se précipitèrent de ce côté. De bien tristes scènes se passèrent alors. On se poussa, on s'injuria, on se menaça, on se battit, on s'entre tua pour se faire place et y monter. Eufln, ap es avoir repoussé et assommé a coups de rames ceux qui tenta ient encore d'y être admis, les premiers embarqués réussirent a la pousser au large. Mais, hé as! leur nombre excédait de beaucoup la force de ce frêle esquif. Ses bords dépassaient ne quelques pieds à peine la surface de la mer. De lottes lames achevèrent de la combler. Il n'avait pas rauchi cinquante brasses, qu'on le vit s'affaisser, disparaître, et ne laisser d'autre trace qu'un léger tournoiement qui s'effaça bientôt. D'én'rme* requins, dont la baiide vorace avait suivi le navire depuis le commencement de la tempête, se précipitèrent aussitôt sur ceux des naufragés qui tentaient de lutter contre les vagues. Aucun d'tux uc reparut.

Le commandant s'était vainement efforcé d'inlerpospr son autoiité pour mettre un terme aux sanglans débats de ces furieux. Sa voix, toujours si obéie, avait é é méprisée cette fo s, eu il est des rr.omens devenlgeoù ceile de la peur, eu celle d* iVgoïsme sont les seules qu'on veuille enl>nd.e L'affreuse catastrophe qui venait de punir <es Insubordonnés lui rendu sur les autres toute sou influence. Mais qu* pouvait il pour l- s restes d'un équipage si flonssaut la veille, qui se pressaient en ce moment autour de lui, pales, hagards, hebê-

lés par tant de désastres, l'enlourant néanmoins de leur dernier espoir, le suppliant des yeux, interrogeant son regard, épiant son moindre geste, attendant enfin, avec la plus vive anxiété, qu'une parole sortit de sa bouche? car, telle était encore leur foi en son curage, en sa capacité, en sa vieille expérience, que celte parole leur semblait ne pouvoir être qu'une parole de salut.

Uu seul moyen restait. Le commandant dit un mot, et tous les cadavres qui l'entouraient se ranimèrent comme par miracle. Ou recueillit aussitôt les d bris de I avant. La bâche en déta-ba d'autres partout où elle put atteindre. On les aligna contre les flancs de la frt'gaie, à côté les uns des autres, sur la mer, dont heureusement les vagues s'amollissaient peu à peu. Ces débris de toute forme furent TO'sés, superpo-és, assemblés aussi bien que p06sibleei liés fortement par des râbles. On dressa au milieu un fragment de mât, que consolidèrent quatre cordes, partant de son extrémité supérieure et aboutissant, de quatre côtés difl-rens, au p'us loin de sa base. Une voile y fut fixée. On attacha ui.e longue planche sur un pivot mobile, en guise de gouvernail, a l'une des extrémités du radeau. Des rames se suspendirent a chacun de ses côtes. Des lambeaux de toile furent disposés a l'arrière sur des pieux. On transporta sous cette espèce de tente tout ce qu'il avait été possible de sauver : du biscuit, de la farine, du vin, du rhum, de l'eau-de-vie, de la poudre, des cordes, des balles, des pistolets, des haches, des sabres, des carabines. L'ardeur au travail était telle, qu'avant la fin du jour, tous les préparatifs furent ache>és. L'embarquement se fit alors avec le plus grand ordre. Le radtau pulrecueillir sans exception tous les débris vi\ans de l'équipage. La veille encore ils étaient prés de cinq cents; ils n'étaient plus que quatre-vingt-deux I On y remarquait le commandant, le docteur, Simon Birlgoule, le Parisien, l'Ecureuil, le grand Flandrin, Lavenette, Griffard et RoLert Rubert.

Il éta'l ti-ui| s qu'ils aDandomiassini ie pont de la Rapide. Le trait -bordement était à peine terminé, qu une secousse eng'outil l'arrière da navire. Tout cisparut. Cette i irconstance faillit être funeste au radeau. Une corde l'attachait aux bastingages de la fregîte. I: aliait être entraîné par elle dans le gouffie boni il, u.ti.in t qu'elle avait creusé. D'effroyables cris de détresse s'éloèreut alors, sans que personne soupçonnât la cause de ce nouveau désastre. Enfin, par uu bonheur inouï, Robeit-Robertapeiçoit le fatal ligament ; il saisit une bâche, s'élance, frappe, et l'abat d'un seul coup pour le salut de tous.

Un long vivat accueillit cet éminent service.

La fré.e embarcation demeura sur la surface de l'abîme, seul vestige qui restât de tant de puissance anéantie. Elle erra dès ce «ornent à l'aventure, docile jouet du moindre veut, du m inlic il. t.

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