CHAPITRE SEIZIEME
Lu radeau. — L'n complot. — Coatinuation de 1 1/nioire fautestiqut de aVcnvif Larguant. — L'ne révolte.
Où le vent, où le flot devaient-ils la pousser? C'est ca qu'ignoraieut li s malheureux qu'elle la lobait ainsi sur l'immensité. Mais, t'1 avait été le péril passé, qu ils se uoy.ieut sauvts dans le présent, bien qu'une simple distau-e de quelques ligu s les sé.arat de celte mer qui, MUS leurs veux, depuis si p^u d'heures, avait dévoré tant de leurs camarades I Leur joie allait jusqu'au délire. Ils riaient , sautaient , se pressait» la main, se félicitaient, s'embrassaient avec la
LOUIS DESNOYERS
p'us touchante effusion de cœur. Ils étaient d'ailleurs si las d'émotions terribles, si énervés de jeûnes, si épuisés de travaux, qu'ils n'avaient pins la force de penser à l'avenir.
Le commandant leur fit distribua, cour cette fois seulement, double ration de Êi'&uil f t d'eau-de vie. Us trinquèrent joyeusement à sa fané, à celle de l'Empereur, à la gloire de la France, à l'heureuse navigation de leur fragile véhicule. Après quoi, n'ayant tien de mieux à faire que de s'abandonner aux flots età la Providence, ils s'étendirent pêle-mêle sur l'humide couche que leur offrait le radeau, et y dormirent, peut-être, du plus paisible sommeil qu'ils eussent goûté jamais.
Le docteur allait de l'un â Taulre, employant le peu de bandelettes et ëe charpie qn'il venait de sauver avec sa trousse, à panser ceux qui avaient reçu les plus fortes contusions, les plus graves blessures. Son admirable zè e ne se démentait non pins en aucune circonstance.
Lavenetteétiit fort content sans douie d'en avoir été quitte pour quelques meurtrissures; mais ses habits imprégnés d'eau refroidissaient singulièrement sa joie, drpus surtout que la nuit était venue. L'étroit lit de planches où le confinaient ses voisins, était loin d'ailleurs d'avoir l'éla£tic.té du jeune duvet des oies de la Bretagne. Ajoutons, comme circonstance aggravante, que ce lit était ça et la rembourré de clous. On eût remarqué notamment, à la hauteur deson dos, une petite pointe qui l'aiguillonnait vivement. I avait b au changer de position ei se retours r sans cesse sur sa couche, comme la carpe sur la poêle où elle frit; il ne pouvait se soustraire aux piquantes atteintes Recette importune entemie, te pauvre homme continuait donc de maugréer.
« — Mais,aurom de Dieu, le Pèra tout puissant, quand donc finira celte avalanche de catastrophes qui m'écrase sans re'iche, deouis que j'ai eu la sottise de toucher eur ville flottante? Elle est jolie maintenant, leur rilU flct/arite] Va la chercher maintenant, ta vil cjlotlan'el Va iarepê her! . Je serais eu ieux 'e savoir comnu nj moivski r de La Harpe aurait appelé l'e«pèce d'écuelle- piste ou nous sommes en ce moment I... (Maudit clou !...) Tu l'aurais sens doute a. pelée un bourg flotlan', imposteur! (Oh! la, lai...) Et dire qu'il ne m'a pas même été possible de sa^ei la motfid e \ anloufle, la moindre robe de < hambi e, le moindre tonne, t de nuit I Moi qui or*. us tant le serein! Et le f <:il aux pieJs ! Et l'humidité surtoutl... (Aïe!...) Mjii qui suig si délicat, et qui ne devrais jau:ais sortir d'utie boite rie coton I... Aussi, gare les rhumes !.. Si du moins j'avai quelque lait de poule pour me té hauffer un peu, je lasserais encore sur le reste! (Satanée pointe!. .)
Ainsi se iamentait Lavenette.
Son jeune compagnon se livrait en ce moment à des réflexions moins syoatitt-s. L'a r était frais, ma<s pur; le ciel avait repris toute sa sérénité; la lune re.splen issait sur l'azur des tropiques; la mer ne grondait plus, ei herçilt mo ItUifiit le fiê.e asile Je ses victimes ; d-1 Lit) es vagues, dont l'œil de Robert Roben rasât horizontalement la I intaine surface, ressemblaient à une vaste pla ne de pierres précieuses, enchàssics d'argent, dont les biillans monceaux se seraient éboulés sans cesse. Ce s,.ectacle avait un charme mélancolique auquel son imagination ne pouvait rester insensible. Il s'assit près du commandant, se coue a à demi, appuya sa tête sur sa main, et contempla. Et puis, de rêve en rêve, de tristes et suaves souvenirs emportèrent sa pensée, à travers les espaces, vers ce toit maternel où, en ce moment même, de tâchantes prières s'élevaient au ciel pour lui, doux parfum, doux encens de l'âme!
Quant au commandant, il s'assit gravement au gouvernail, en face de sa boussole, et veilla seul au salut de tous.
Et Griffard, que faisait-il?
La haine le tenait éveillé.
Il s'était placé A l'écart, comme font d'ordinaire les médians. Il continuait d-; rouler dans sa tête les plus coupables dess-ins. On eût dit, à la sinistre clarté de ses petits yeux, qu'il assassinait déjà du regard, et le commandant et Robert-Robert. Car désormais il Irur en vou ait mortellement : — à l'un, pour le juste châtiment qu'il en avait reçu ; — à l'autre, pour l'immense service qu'il venait d'en recevoir.
L'état moral de l'équip2ge lui permit bientôt de mettre ses projets à exécution. La gêne, l'ennui, les mécomptes de chaque jour, les souffrances, les privations de toute sorte, ne tardèrent point d'aigrir les cceurs, et de fane succéder un sombre désespoir à la joie fraternelle du premier moment. Afin de ménager, pour un avenir qui pouvait être si long, le peu de vivres qu'on avait emportés, et dont la plupai tétaient même avariés par l'eau de mer, le capitaine avait prudemment fixé à la moindre quantité possible la ra ion quotidienne de chacun. Tout le monde, sans exception, était soumis à ce maigre régime, qu'il observait plus scrupuleusement qu'aucun autre. Mais la faim, dit-on, est une mauvaise conseillère. Ce fut elle que fit parler Griffard pour Jeter des pensées de révolte dans l'âme de ces malheureux.
« — Vous ê es bien sots,» leur disait-il secrètement en toute occasion, « vous êtes bien sots de vous laisser rationuer comme d< s bêtes de somme ! Vous êtes bi^n sots de vous laisser mourir rie faim, pour que lui et les siens fassent de meilleures bombances ! toyez : ils sont une douzaine de favoris qui ne le quittent jamais d'un instant Ils ont tout accaparé. C'est de leur côté qu'ils ont placé les vivres, sous prf texte de los garder. Il faut ê re bien simple pour croire i de telles mystifications ! Chaque soir, taudis que vous revenez par ici l'estomac vide, l?s gail'ards se gobergent là- bas. Pas p'us tarJ que ce matin, i:s avaient tous une pointe de vin. Je i'ai parfaitement remarqué. Mais le plus curieux, c'est que c'et le ventre plein qn'i's vous prêchent l'abstinence. Ils disent que nous lomraes à plus de deux c*nts ligues du la terre la plus proche, et que, par conséquent, il faut faire vie qui dure. Ah ! pardieu ! ils doivent bien rire de notre crédulité!... S'il est vrai qu'il y ait deux cmts lieues, raison de plus pour ne point les laisser dilapider vos faibles ressources, (t pour tâcher d'en profiter vous mêmes. En vérité, je ne sais ce qui vous retient! La discipline?.. Sa qualité de commandant?... Joli commandant, ma foi!... Commandant de quoi donc?.;. De quelques planches mal assein.iécs!... A qui la faute, d'ailleurs?.. A lui seul!... Vous avez tous rempli vo re devoir, vous autres. Il n'y a que lui q .i n'ait pas remp i le sien. Le sien, c'était de s tver sa frégate. 11 ne l'a pas fait. Il s'est destitué lui-même. Il n'y a d'.nc p'us de discipline, plus de commandant, après une telle maladresse. Vous auriez le u'roit de le me tre en jugement. A plus forte, raison pouvtrz-vous lui désobiir. Mais non, vous êtes des trembl urs I vous n'osez pas' Vous êtes déjà les victimes de son im; éritie : vous voulez l'être aussi de sa voraclé. Suit I mourez de faim, pui-que cela vohs amuse! Quant à moi, je sais bien ce que je ferais â votre place.
» — Et que feriez vous ?
» — Ce que je ferais? Ecoutes. »
El alors l'astucieux G.iffard conduisait ses auditeurs encore plus à l'écart, et leur révélait l'odieux complot qu'il a é 'îtait. Ses perfides suggestions furent repoussées !es premieis jours, mais elles germèrent peu à peu dans ces âmes ulcérées, et bientôt ou n'attendit plus qu'une circonstance propice.
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Le Pariiien était loin d'Imiter la criminelle condui'ede Griffard. 11 ne contribnalt pas peu, au contraire, à reculer, sans s'en douter, l'occasion si vivement attendue par les conjurés. Rieo n'eût pu faire dévier de son devoir ce brave et
AVENTURES DE ROEERT-RODERT.
loyal matelot. Il avait recours à de singuliers ca'roans pour apaiser l'irritation morale eu même tem;n que l'inanition physique de ses camarades. Dès que le soir arrivait, et l'appétit par conséquent, il se bâtait de leur narrer quelqu'une de •es nombreuses histoires en guise de réconfortant. Il leur en débitait ainsi jusqu'à ce qu'i s s'endormissent; et plus d'une fois, il arriva que la voix facétieuse de leur conteur favori leur fit momentanément oub'ier leurs souffrances.
Un sair donc (c'était le septième jour de leir triste ravigat'onl, le Parisien, ayant remarqué parmi les groupes qui se tenaient à l'avant du radeau un peu plus de my<ière, et de sourde agitation que d'habitude, se hâta de crier à haute voix :
« — Allons, enfans, venez ici I Je vais commencer ma distribution ordinaire de farces. Qui est-ce qui en veut? Qui veut que je lui serve un plat de mafçon? »
Cela dit, le Parisien s'assit à l'arrière du radeau. Ses pâles auditeurs s'élendirent autour de lui; eta'ors, sur l'invitation expresse de Lavenette, il reprit ainsi la parole:
(CITE DE L'HISTOIRE rASTASTIQBE
DE MON COUSIN LARQUTiNE