‹ Le siècleChapitre 149 sur 173 · Deuxième partie · texte numérisé non relu

Deuxième partie

•Or donc,» dit le Parisien, «nous avons laissé mon cousin Laroutlne sur la cime du gros d'amant où le déposa son bal e.i, a: rès quinze heures irents-ciuq minutes d'ascension de Paris a 1 1 Lune.

» Mon cousin jrta les yeux au'our de lui, du Vaut de ce magnifique bijou, qui était (rois fuis plus haut que les plus Imites montagnes de !a terre. Un coup d'oeil lui suffit pour se convaincre que ce nouveau séjour ne rassemblait riullem- ut à celui qu'il venait >ie quitter. Les formes, les goûis, les oieurs, les couleurs, tout était différent. Il trouva tout stupide.

» D'abord et d'une, le soleil de la lune lui parut être d'an violet tendre, ni plus ni moins que s'il l'eût regardé à travers des lunettes de cette couleur. La grandissime compagne qui s'étalait devant ses yeux, lui \ ami aussi fert cocasse. Il y vit deux rivières, dont l'une, resst mbiait à du rlium et l'autre à du cassis. Il y vit une foule de villages qui resplendissaient comme s'ils eussent été L&'is avec des perles, et recouverts de larges émeraudes en guise de tuiles. Il y vit des forêts de citronniers, dont eba |ue arbre était dix fois plus grand que nos peupliers, et dont les fruits étaient gros comme de grosses barriques. Les arbres qu'il aperçut près de lui, mit la cime de son diamant, et q'ii en couvraient tous les alentours, lui semblèrent aussi extrêmement originaux. Ils n'avaient guère que cent pieds de hauteur. Oipietit, pour ainsi dire, les broussailles de l'endroit. Leur petitesse tenait sans doute a ce que le diamant n'est pas un aussi bon terrain que l'or mêlé de rubis qui formait le sol de la plaine. Ii yen avait du reste de toutes les nuances : les uns étaient ponceau, les autres jaunes, ceux ci amarante, ceux-là coquelicot. C était un coup d'œil enchanteur.

■> Mou cousin tendit la main vers le plus proche, et ci.ei'lit un de ses fruits. Celait uneprune.ou plutôt un pru eau, or certains fruits poussent nalurtllenidnt cuits dans U Luné. Mon cousin le porta A sa bouche, par la f ne de l'bebttu e, puis;,- nj ta avec horreur. Il n'avait jamais rien mangé d'aussi succulent, mais c'était du nouveau.

» Le geste qu'il fit alors éveilla l'attention d'une foule de petits oiseaux qui dormaient dans le feuillage de ce pruui r. Il y en avait de toutes sortes : de peiits aigles, de petits vati- LE SIECLE. — IV.

tours, de petits éperviers ; tous, pas plus gro5 que le pouce," et gentils a rroquer vif- , tant eur pli.mage était flatteur. Ces petites I êtes ne l'eurent pas plutôt aperçu qu'cl es xii-rent s'abattre l'ami ièrement sur ses épaules, sur sa tète, ?ur ses ma'ns, et le béquetèrent avec amitié. Un seul p«ti; corbeau demeura tranqui lement sur son arbre, où 11 serait à gazeu'lh r infiniment mieux que nrs rcs-ignols d'ici bis. Malheurens'meiit un énorme canari, dont les ailes avaient au moin-, < in luai-te r ieds d'envergure, vint à paraître dus les airs. La vue de cecjuari de ^roie effraya les aigles, Us éperviers et les vautours, qui se sauvèrent dans le Itui lage. Le jeune corbeau cessa ses mélodieux croassemens.

• L'hebétnnent de mon cousin augmenta <nccre lorsque, s'étant senti piquer à la joue, il y porta vivement la main, et en retira un petit éléphant de la grosseur à peine d'une fourmi de. nos rlimats. C'était cet éepbant, partaitement conformé du reste, nui s'amusait à le picoter avec s/'Uornpe, et a prendre sur lui sa nourri'.ure. Mon cousin fécfasa de colère entre ses deux pouces. Mais il n'était pas quitte de l'espèce I II regarda, et se vit tout couvert d'autres petits éléphans semblables, qui avaient formé une traînée, depuis le collet de son habit jusqu'au pied du prunier où ces Juté» ressans insectes avaient pla> é leur nid.

« — M;.is, mon Dr u ! où suis je donc ? « s'écria t-il j « où suis je ? où suis-je ? où suis-je ? Ça n-' s'est jamais vu I »

• La peur le talonna bien plus encore lorsqu'.l entendit une espèce de froufrou dans les airs, nique deux grandes ombres rasèrent vivement le sol, en même temps que ce colloque parvenait à son oreille :

«—Vois donc, ma femme, quel étrange animal, là-bas,

• sur ce roi lier ! Qu'est-ce donc que cela peut être ?

» — Jo ne .«ai s, mon ami,» répondit une voix plus flûtes que l'autre, mas qui cependant eût suffi à briser to.Us les vitres d'une de nos mais*

« — Ma foi ! reprit la p cinière, • je suis vraiment fâché de*

• n'avoir passur moi ma paire de canons de poche : je Tau-

• rais volo itiers abattu, pour en faire présent au cabinet » d'I isto ■ deKrrrrstvlrai fb bqd gzx.»

( Nota. Ce dernier mot, qui est le nom de la capitale de la Lut ut pas se prononcer dans notre langue, par la

a qu'il n'esi composé que de consonnes; mais c'est un des plus harmonieux qui se puisse imaginer.}

« — Ce serait, ce effet, un véritable c:desu à lui faire,

• après l'avoir empaillé,» repjttit la seconde voix ; car « c'est un animal bien cur.rtx 1 Et d'abord cela ce s'est Ja-

• mais vu.»

» Ici moB cousin Laroutine n'en'rndit plus rien. Il leva I yeux pourvoir d'où partait cette conversation étrange, ruais il n'aperçut que deux énormes masses qui s'envolaient avec une incroyable rapidité, là-bas, là-bas, par-dessus la plaine. Quoique leurs paioles ne fussent qu'une espèce de patois, relativement au français, il en avait suffisamment compris le sens, et se doutait bieu que la menace s'adressait à lui.

» Peu rassuré par cette visite, rt ne pouvant d'ailleurs demeurer là tonte sa vie, mon cousin se décida à quitter la cime de son diamant. I' mit plusieurs heures à le descendre, quoiqu'il marchât très-vite. La nuit ne le surprit pas en route, car le jour dure six moi" pour chaque moitié le la Lune ; et, pendant ce temps, au lieu de se lever d'un côté et de te loucher de l'autre, le soleil tourne continuellement autour de l'horizon.

• Larouline rencontra plusieurs ruisseaux qui tombaient eu cascade des flancs de son diamant. Il goûta de l'un : c'était d'excellent lait; il goûta de l'autre : c'était de la limonade; i goù a d'un troisième : c'était de l'orgeat. Mou c usin fit une grimace de poss dé, car tout c-la ut parut délicieux. Enfin, ion loin d'une fon aine d'eau sucée, on' brar'<'e de framboisiers et de fraisiers de trenie pieds de haut, il remarqua, sur les êtner nies qui en t pissaient les bords au

. ,v rarble, une centaine dé Jolies g enouilles, divisées par petits groupes, ei qui paraissaient diversement occupées. L*s unes se promenaient et conversaient fthsti gravement entre elles, que des diplomates qui parlent rborégra-

KM

LOUIS DESNOYEflS.

phie. Les autres coassaient un duo, entremêlé de chœurs, avec autant de justesse que des chanteuses d'opéra. Celles-ci jouaient à la patte chaude, au colin-maiMard, à ca;he-caehe, aux quatre coins, au cheval fondu, aux narres, à une foule d'antres jeux innocens. Celles-là dansaient, valsaient, galopaient. La musique était composée d'ui e d'mi douzaine de cricriset de cigales, oui paraissaitnt être les Trénis de l'espèce. Les débris d'un copieux festin, tels que framboises, fraises, petites mouches, petits insectes de toute sorte, étaient encore gisans, et témoignaient que la compagnie n'était point à jeun. Autant qu'il en put juger par 1 ensemble de ces cinonstances, mon cousin pensa que cette société amphibie était composée de deux fami ies qui célébraient i les noces d'une jeune grenoui lette. Le maintien réservé de celle-ci, ses yeux timidement baissés, son air candide, les hommages delicais dont en l'entourait, tout donnait de la vraisemblance à cette chimère. Les manières de ses campagnes éiaient d'ailUurs du dernier bon goût, et n'auraient point été déplacées dans les pus élégaus salons de Paris. Aucune d'elles ne jurait ni ne fumait.

• Mais Laroutine n'était pas a bout de surprises. La première chose qu'il rencontra dans la plaine, au bas de son diamant, ce fut une carrière dont les alentours étaient couverts d'immenses blocs de sucre naturellement raffiné. Il aperçut ensuite, dans un taillis d« citronniers, une meute de lièvres qui couraient a la piste d'un énorme boule-dogue. Il aperçut enfin dans une prairie située à l'opposiie,un troupeau d-. loups, de tigres, de lions, de panthères et de rhinocéros. Un gros mouton, accroupi près du berger, veillait à la conduite de ce singulier troupeau, et courai. çà et là, de temps en temps, pour ramener dai.s la bonne voie quelque loup, quelque tigre échappé, en pinçant à belles dents les pattes du réfractaire.

• Laroutine crut aussi voir, un peu plus loiB, une bande de renards que conduisait une poule. Toutefois il m'a confessé vingt fois qu'il n'oserait lever la main. en justice touchant la réalité de ce dernier fait. Le trouble toujours croissantoù le jetaient tant d'étranges neuveautés.a pu le rendre dupe de quelque illusion. Cette réserve fait le plus grand honneur à sa franchise, et témoigne hautement de sa véracité sur tout le reste.

• Or donc, la route même que suivait mon cousin conduisait à la capitale du pays, à la superbe ville de Krrrrstvlmpfbcbqdngzx. Des poteaux en acajou l'indiquaient de distance en distance pour empêcher le voyageur de s'égarer. Cette route était parfaitement entretenue, ainsi que tous les chemins vicinaux qui venaient y aboutir. La seule différence, c'est qu'elle était pavée de gros diamans et bordée d'un trottoir en porphyre, tandis que ies chemins vicinaux étaient tout bonnement couverts d'un épais gravois de perles fines. Mais, a cela près, même propreté. Mon cousin n'en pouvait revenir, lui qui ne connaissait que la France, et il s'écriait très-justement cette fois : « Ça ne s'est jamais vu 1 »

» La seule chose qui l'incommodât un peu, c'était la poussière d'er que soulevaient des voitures publiques, traînées par de grosses fourmis. Sa vue effraya les fourmis en question, et il y en eut plusieurs qui prirent le mors-aux-dents. j[ »Du reste on jouissait sur cette route d'un coup-d'œil fort agréable. Les champs voisins offraient l'aspect de la plus riche vég'tation. On y voyait des betteraves de cent soixante cinq pieds de haut; du blé dont chaque épi eût dépassé la flè be de nos cathédrales ; des pommes de terre qui pesaient trois quintaux, et aussi des concombres, des citrouilles et des potirons dont il ne fallait pas moins de dix minutes pour L'ire le tour. Les légumes, les fleurs et les fruits étaient en proportion.

« —Mais, juste ciel! » s'écriait mon cousin, qui s'arrachait les cheveux d'étonnejnent; • quelle fertiitc! quelle sèvel

• quelle surabondance ! Un sèmerait donc des boulons de

• culotte dans un pareil terroir, qu'il y pousserait des pan- » talons tout faits ? Mais c'est stupide ! mais ça^e 6'est ja- » mais vu I »

• Cependant, les deux Lcnatiques que mon cousin avait

eu le malheur de rencontrer avaient déjà semé la venette dans le pays.

• — Plaît-il ? • interrompit ici Lavenette qui crut que le Parisien lui adressait la parole. <■ Qu'y a-t-il pour votre ser- »vice, Parisien ?

• — Vous faites un coq a-l'âne, mon vénérable,» reprit le conteur. « Mais je reviens à mon cousin.

» Toutes les cloches de cette partie de la Lune sonnèrent, les tambours bainrent, \tî trompettes jouèrent, le canon d'alarme fut tiré Mon cousia vit arriver peu à peu, en avant de la route qu'il suivait, toutes les forces publiques de ce magnifique royaume.

» Comme on n'osiit pas attaquer en face une bête si étrange, on usa de ruse, on cacha le long de la route quelquesuns de ces pièges dont on se sert dans la Lune pour attraper les féroces hannetons. Mon cousin ne se douta pas de la supercherie, et crac! il mit le pied dans un de ces perfides traquenards. Il s'y trouva pris par le gras du mollet. (Il n'y a pas six ans qu'il m'en montrait encore les marques.) On se jeta sur lui, on le garrotta, et on l'emporta en triomphe dans la ménagerie royale de Krrrrstvlmftichqdngzx, dOBt il devait faire les délices et l'ornement.

» Or donc, quand mon cousin Laroutine eut été placé dans sa cage d'or... »

Le Parisien en était là, quand sa fantastique narration fut interrompue par une détonation d'arme à feu qui se fit entendre non loin de l'endroit où 11 était, et qui changea bien tristement le caractère de la scène.

C'était contre le commandant que l'arme avait été tirée dans l'ombre.

On ne sut jamais par qui.

Le capitaine ne fut que légèrement atteint au bras gauche ; mais cette détonation était enfin le signal de la révolte qu'avait si longtemps complotée Griffard, et pour le succès de laquelle l'attention qu'on prêtait alors au Parisien avait paru aux conjurés l'occasion favorable. Leur projet n'allait à rien moins qu'à massacrer à l'improviste tous ceux de leurs camarades qui n'étaient point affiliés. Ils se précipitèrent, les armes a la main, à l'arrière du radeau, en poussant les sinistres vociférations qui leur servaient de mot d'ordre:

« — A bas le commandant I A bas les accapareurs 1 A bas les requins I

• — A moi, les amis! les braves marins! les bons Français! » s'écria de son côté le commandant Flottard, d'une voix qui domina toutes les autres.

Le Parisien. Simon Barigoule, le docteur, l'Ecureuil, Robert-Robert, et quelques autres, au nombre d'une douzaine au plus, s'élancèrent à l'appel du commandant, saisirent la première arme qui leur tomba seus la main, et se rangèrent intrépidement autour de lui.

« — Halte-là! » reprit-il alors en «'adressant aux insurgés, dont la troupe, si supérieure en nombre, enveloppait son bataillon sacré; « balte là! Pas un pas de plus I

■ — a b>s les accapareurs I A bas les requins I A bas le commandant! » continuèrent les mêmes voix.

■ — Halle là! «répéta celui-ci; « ou malheur à vous! • Un de ces forcenés ne tint pas compte de l'avertissement, ei s'avança en brandissant sen sabre : — d'un coup de hache le capitaine lui fenJn a tête.

I n seconJ mutin osa le meure en joue : — d'un coup de carabine le Parisien l'étcnd t roid' mort.

Un troisième, \oulani t^er de ruse, se glisse derrière l'intrépide chef, ei lève dijà son coutelas pour l'en frapper: — Robert Robert I aperçoit, se retourne, se jette au-devont du coup, le pare d'une main, et appuie de l'autre le canon de son pistolet : ur la poitrine de l'assassin, qui s'arrête immobile.

àVENTUHES DE ROBERT-ROBERT*

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Un quatrième veut ranimer l'ardeur delà bande, et l'excite à marcher en avant : — Simon Barigoule s'élance, va chercher celui-lù jusqu'au milieu des siens, et d'un coup de poignard l'étend mort à leurs pieds.

De si terribles exemples jettent enfin l'incertitude dans l'âme des révoltés. C'est vainement d'ailleurs qu'ils cherchent parmi eux le lâche qui vient d'armer leurs bras, et que son grade, autant que son rôle, appelait naturellement à les commander : — ils se croient trahis, ils hésitent, ils reculent.

« — Bas les armes I » lenr crie énergiquement le capitaine. Et ils mettent bas les armes , et ils se jettent à genoux, et ils demandent grâce.

« — Malheureux I » ajoute-t-il , • vous mériteriez qu'on vous fusillât tous I Mais il est un plus grand coupable, un lâche instigateur, que je devinerais à sa neutralité seule en un pareil moment. Celui-là payera pour tous! »

Et ce disant, le capitaine dirige, à la clarté de la lune, le canon de son pistolet contre l'Iufâme Griffard qui, pendant toute l'affaire, s'était caché à l'autre extrémité du radeau. Le bras du capitaine est sûr, son œil est juste, son adresse merveilleuse, et, malgré l'éloigoement, il va lui planter une balle dans la poitrine, lorsque, n'écoutant que son instinct de générosité, Robert-Robert se précipite, détourneil'arme qui porte à faux, et s'écrie d'un ton suppliant :

« — Vous ne m'en voudrez pas, commandant : j'en ai fait autant pour vous tout à l'heure! ■

Ainsi se termina ce sanglant épisode.

Il y avait une heure que tout était rentré dans l'erdre, lorsqu'on découvrit deux individus qui s'étaient blottis derrière les encombremens de l'arrière :

« — Pardon ! » disait l'un.

• — Grâce ! » disait Fautre.

» — Je ne suis pour rien dans tout cela ! » — Je suis étranger à tout ceci.

, • — Je partage complètement votre opinion ! ■> — J'approuve tout-à- fait votre manière de voir I > — Je suis des vôtres !

» — Je ne suis pas des leurs !

» — Epargnez-moi !

» — Accordez-moi la vie! „ — Tout ce que j'ai vous appartient I -■ — Tout ce que possède est à vous !

* — Grâce !

» — Pardon ! »

C'étaient Lavenetteet le grand Flandrln qui s'imploraient delà sorte.

Dès les premiers bruits de la bagarre ces deux poltrons s'étaient réfugiés dans ce pacifique asile, et là, se rencontrant sans se reconnaître, et se prenant réciproquement pour ennemis, ils s'étaient agenouillés l'un devant l'autre, joignant piteusement les maiis, et se demandant merci à qui mieux mieux. On eut beaucoup de peins à les tirer de cette burlesque position.

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