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CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Tristes épisodes. — Lavenette se noie le gros doigt du Une agonie. — Guerre civile. — Pendaison de Griffard eore du sang. — Un échouement. — Terre !

pied. - . — Eu-

A partir de ce moment, d'ineessanfes calamités assaillirent les naufragés de la Rapide. Un ouragan s'éleva après plusieurs jours d'une navigation tranquille. La nuit devint sombre, la pluie tomba par torreHs, le vent déchira la grande voile et renversa le mât qui la portait. Chaque coup de mer ébranlait fortement les ais mal joints du radeau, en distendait les allai lies, et menaçait de le disloquer teut à-fait. Les vagues, en s'élançant pardessus ce fragile plancher, renversaient les hommes et les précipitaient violemment les uns sur les autres. Dès cris de douleur et de désespoir s'élevaient de tous < ôlês et te mêlaient confusément aux bruits de la tempête.

Le oapitai i è Floitard conservait beuretfsement toute sa pré?. rit. Simon Barigoule était calme aussi, mais

■ilgromm aiti -, qu'a l'ordinaire. Lave-

pfctte r par le Parisien le long du débris

inférieur du mat, comme un c p de vîj échalas qui

l'étaye,afin de garder, malgré le vent et la violence des lames, une | . alaire. On devine ses la-

mentations sur les i-îV/m , , et ses invectives contre

monsieur de La Harpe. La peur et. l'indignation du pauvre homm '. étaient à leur paroxysme.

«—Vous êtes dans votre tort, papa de Lavenette,» lai disait le, Parisien. « J'aime à croire que vous n'êtes pas venu jusqu'à cet âge, sans avoir mangé de la salade. Avez-vous quelquefois mangé d i la-salade ? Certainement. Cela se voit tout de suite à votre physionomie spirituelle. Or donc, vous avez trop d'égoïsme. Figurez-vous que vous êtes, à votre tour, une feuille de salade, un morceau de laitue, de chicorée, de barbe de capucin, de n'importe quoi. Figurez-vous ensuite que le présent radeau est le saladier dans lequel on vous retourne pour vous servir. Figurez-vous, en outre, que ces farceuses de. vagues qui nous arrosent, sont l'huile et le vinaigre de votre assaisonnement Figurez-vous enfin que les requins ci-présèns sout les convives qui doivent déguster ladite salade. Et voilà. Vous voyez bien que c'est extrêmement simple. Vous êtes une salade pour requins, pas davantage. Vous avez tort de leHr en vouloir. Chacun son tour. «

De pareilles consolations n'étaient guère propres a rassurer Lavenette.

Hobert-Robert, dont de rudes épreuves avaient déjà développé le mâle caractère, gardait aussi tout son sang-freld. C'était un beau spectacle que l'impassibilité de ce jeune homme, au milieu de l'abattement moral de tant d'hommes, ses aînés. Robert-Robert se tenait près du commandant que les suites de sa blessure empêchaient de se mouvoir. Il lui rendait avec intelligence et dévoùment les importans services qu'exigeait sa situation. Tout I'état-major avait péri dans les scènes précédentes. Robert-Robert lui servait nour ainsi dire de lieutenant, ainsi que le Parisien, l'EeureÙTl et Simon Barigoule. Les grands dangers improvisent toujours les chefs nécessaires, et certes ce n'est point à la faveur que ceux-là doivent l°ur é'évation.

Pour remédier aux aeeidens qui résu'taieatde la violence des vagaes, le commandant fit poser des filières, autrement dit des cordes qui, attachées par leurs deux bouts au radeau, le traversaient dans sa longueur, de l'avant à l'arrière. Les marins s'y cramponnaient fortement à la suite les uns des

LOUIS DESNOYERS

autres, et résistaient mieux ainsi a l'entraînement des lames.

Il y eut un moment où des feux lointains apparurent au milieu de l'obscurité. Cette vue rendit un peu d'espoir à ces infortunés qui crurent» à la présence de quelque navire; mais, soit illusion, soit réalité, les feux disparurent 1 ientôt. Les plaintes et les imprécations recommencèrent avec d'autant plus de force que la situation ne tarda pas de s'empirer encore. Les vagues avaient fini par relâcher tellement toutes les cordes qui reliaient-les pièces des deux exlrémilés du radeau, que ces pièces, flottant dès lors iso ément, ne contribuèrent plus à le maintenir sur la surface de l'eau. La mer gagna peu à peu du terrain. Cet envahissement remplit les naufragés d'épouvante. Ils se précipitèrent au centre pour échapper à un engloutissement qui leur semblait inévitable ailleurs.

La violence du vent s'apaisa vers les cinq heures du matin, et la mer redevint plus calme. Mais que) affreux tabh au éclairèrent les premiers rayons de soleil I Les malheureux «'étaient pressés frénétiquement autour eu mât, Plusieurs avaient été étouffés dans la foule, que resserrait l'effroi comme eût fait un étau. Plusieurs avaent été emportés par les vagues. Plusieurs étant tombés dans les intervalles que laissaient entre elles les diverses pièces de bois, avaient été broyés par les secousses imprimées au radeau.

L'égoïsme commençait d'ailleurs à éteindre dans l'âme du plus grand nombre tout sentiment d'humanité. Les cadavres furent jetés à la mer, sans la moindre démonstration de regrets.

D'autres pertes parurent bien plus sensibles aux survivans. Les lames avaient emporté plusieurs barriques de biscuits, d'eau-de-vie, de farine et de vin. Elles avaient emporté aussi les boussoles, les cartes marines, tous les instrumens de navigation.

La connaissance de ce double désastre frappa de stupeur - teus les esprits.

Il fallut réduire de plus de moitié les distributions de vivres, déjà si insuffisantes. Un peu de vin ou d'éau de-vie, et quelques pincées de farine avariée par l'eau de mer, telle dut être chaque jour la part de chacun d'eux.

Robert-Robert se rappela que Lavenette devait avoir, dans la grande poche de son habit jaune, divers instn mens de marine, et notamment une petite boussole dont, bien longtemps avant leur départ de France, son vieux compagnon de voyage s'était muni par curiosité, pour se donner l'air un peu marin, d'après quelques passages de l'Histoire de monsieur de La Harpe .qu'il était en train d'étudier a'ors. On visita les poches ou plutôt les magasins personnels de Lavenette, et on y trouva la boussole en question. Elle fut remise au commandant. C'était un instrument du diamètre à peu près d'un écu de cinq francs. Son exactitude était fort suspecte. Le commandant s'en servit néanmoins, car, si incomplets qu'ils fussent, de tels indices étaient bien précieux en pareille situation. Par malheur, un accident, auquel la méchanceté de Griffard ne fut peut-être pas étrangère, renversa ce petit compas de route de dessus la plancha où il était posé. Dans un moment où personne n'y prenait garde, il tomba entre les pièces de bois qui formaient le plancher, et de là au lond de la mer. Ce nouvel accident redoubla les alarmes, et fut regardé comme un funeste présage. Il devenait impossible de diriger certainement la navigation du radeau. On n'eut plus d'autres guides que le lever et le coucher du soleil pendant le jour, et le cours des étoiles dorant la nuit.

Pour comble de malheur, un de ces caprices de température qui sont fort oommuns dans les climats où l'on se trouvait, fit succéder le calme à l'ouragan de la veille. Pas une

ride sur la mer, pas un souffle dans l'air. La voile, que le commandant avait fait réparer, retombait tristement le long du mât. Les rames, arrachées par la violence des vagues, avaient été rétablies tant bien que mal; mais les fatigues, les privations, et surtout le découragement, avaient mis l'équipage dans l'Impossibilité de s'en servir. Elles flottaient ds chaque côté du radeau, comme les ailes pendantes d'un oiseau expirant.

Rien ne peut peindre les souffraucs morales qui résultèrent de cet état de choses. Je ne 6ais si, en pareil cas, un calme plat n'est pas mille fois plus horrible que la plus horrible, tempête. C'est au moins du mouvement, qu'une tempête; c'est une succession de périls, c'est une suite d'émotions, c'est encore delà vie. Mais un calme profond! une immobilité parfaite! cela lie peut se comparer qu'au danger d'un homme enfermé vivant dans la tombe : c'est la plus terrible des agonies.

Les souffrances physiques n'étaient pas moindres. Ils avaient faim, ils avaient soif, ils étouffaient de chaleur. Les rayons d'un solel brûlant tombaient à plomb sur leurs corps sans abri, presque sans vêlemens, et rendaient bien plus douloureuses encore les blessures de la plupart d'entre eux.

Les uns étaient couchés à plat ventre sur les parties du radeau que la mer n'avait pas envahies : les autres étaient assis, sans mouvement, sur les points éminens du plancher, ayant de l'eau jusqu'à mi jambe, appuyant la tète sur leur main, et pointant des yeux caves sur l'horizon, pour y découvrir quelque secourable navire. Par une illusion d'optique qu'expliquait la faiblesse de leur cerveau, le rêve de l'imagination paraissait se réaliser quelquefois. Une voile leur semblait apparaître dans le lointain. Ils poussaient alors un faible cri de joie, se soulevaient à demi et tendaient le bras de ce côté ; mais déjà tout s'était évanoui.

Une fois pouriant ce ne fut pas une chimère. Un bâtiment fut aperçu à l'ouest du radeau.

« — Sauvés ! sauvés I » s'écria le marin qui l'avait découvert.

D'unanimes acclamations salèrent celle nouvelle. Tous ces cadavres se ranimèrent comme par miracle, el fixèrent avidement leurs regards sur le point signalé. On reconnut que c'était un brick. C lie assurance, après tant d'illusions cruellement déçues, fit naître d'indicibles transports d'allégresse. On ri t. tn pleuni, on s'embrassa. La joie allait jusqu'au délire. Maigre la fièvre ai dente qui le consumait depuis vingt-quatre heurs, le commandant fut le seul qui pensa aux moyens de ne pas rendre vaine celle heureuse apparition. L'Eeuieuil, ce pauvre enfant qui joigt ait tant de courage à tant de malice, grimpa, d'après son ordre, au haut du mât, pour y agiter un grand mouchoir, noué par un des coins à l'cxlréûiité d'un p tit bâton. Le commandant fit redresser en outre quelques cercles de barriques ; on attacha à leurs extre'i ités des lambeaux de différentes couleurs ; on éleva le p us haut possible ces paillons improvisés, et on les agi» sans cesse po r se faire remarquer du brick.

Les malheureux eurent a subir de bien nombreuse' alternatives de crainte et d'espérance. Le calme de l'aimosphére alanguissait la marche du bâtiment étranger, u lut impossible, pendant longtemps, de déterminer s'il avançait dans une direction favorable. Je ne saurais dire toutes es angoisses qu'on éprouva lorsqu'on crut voir qu'il suivait une route parallèlement contraire à celle du radeau. Ce doute se changea bientôt en affreuse certitude, et, malgré les signaux de détresse qu'on ne cessait de lui faire, le brick s'effaça peu à peu et disparut enfin. 11 n'avait rien aperçu.

L'abattement des esprits fut d'autant plus profond que l'espoir les avait momentanément relevés plus haut. L'indifférence générale devint telle qu'on se souciait aussi peu de sa propre vie que de celle des autres. On n'exécuta plus la moindre manœuvre; on cessa d'interroger l'horizon , et un bâtiment fût venu, toutes voiles déployées , porter secours au radeau, que la plupart n'eussent pas même daigné y prendre garde.

Lue maladie endémique, une sorte de fièvre jaune, ni-

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

deux effet de la chaleur, de la fatigue et des privations de toute espèce, se mit à décimer l'équipage. On voyait mourir ses meilleurs amis sans leur prêter assistance. Quelques-uns se félicitaient même de ces pertes et en ressentaient une joie sinistre, car chaque mort de plus était un convive de moins; mais la plupart éprouvaient si peu de souci d'eux-mêmes, qu'ils ne craignaient pas de se baigner en vue des requin» dont la bande vorace suivait opiniâtrement le radeau. Plusieurs furent victimes de ces tristes bravades.

Enfin, deux jeunes marins firent plus que provoquer la mort : ils se la donnèrent. C'étaient deux adolescens. Par une singularité de la nature humaine, c'est surtout lorsqu'on a beaucoup de jours devant soi , qu'on en fait pi us volontiers le coupable sacrifice. Ces deux insensés montèrent au haut du mât, et après avoir adressé des adieux à "leurs compagnons d'infortune, se précipitèrent dans l'Océan.

Ce funeste exemple eût trouvé des imitateurs; car il y a quelque chose d'épidémique dans les frénésies de ce genre ; mais le commandant employa le peu de forces qui lui restaient à dicter à Robert-Robert un ordre du jour qui fut lu publiquement ensuite par le Parisien. Les deux suicidés y étaient traités de lâches et de traîtres, comme n'ayant pas eu le courage de supporter l'adversité, etcomme ayant manqué à leur devoir, en ne se réservant pas jusqu'au dernier moment pour le service de la patrie.

nr.

Cet ordre du jour produisit uue heureuse impression sur le moral des survivaos. Lavenette seul ne le trouva pas de son goût. Lavenette était une nouvelle preuve que, dans les choses de ce bas monde, le burlesque doit toujours se mêler au terrible. Le soin d'opérer cet inévitable contraste appartenait nécessairement au pauvre homme, qui, en ce moment, gisait tout de son lo .- g sur la partie la plus sèche du radeau.

« — Je ne partage pas la philosophie du commandant, » dit-i1 au Parisien, après avoir entendu l'ordre du jour. «Ces jeunes gens ont bien fait, puisque la vie leur était à charge. Elle est vraiment si agréab e, notre vie! si restaurante I si délicieuse! Je vous en lais mon compliment!... et à monsieur de La Harpe aussi !... Je ne sais veiitablement ce qui m'empêche de les imiter I

» — A votre aise, papa Lavenelte, » interrompit le Parisien; « mes vœux unanimes vous accompagneront.

• — Ah! « continua Lavenette, « je vous jure bien que sans la crainte de me faire du mal, et surtout sans l'horreur que j'ai pour l'eau salée depuis que j'en ai tant bu, il y aurait longtemps que j'en aurais fini de même avec votre infernale baraque !

» — Si c'est là le seul inconvénient, qu'à cela ne tienne : je vas vous aller chercher un verre d'eau sucrée : vous pourrez vous noyer dedans avec plus de délicatesse.

• — Ne riez pas, » reprit Lavenette dont les taquineries de son interlocuteur exaltaient encore la mauvaise humeur ; ■ vous allez voir si je suis homme à reculer ! »

Et ce disant, l aveneite, sans bouger de la place où il était couché sur le côté, allongea la jambe vers l'une des jointures du radeau par où la mer pénétrait près de lui, et y formait une espèce de petit lac de la grandeur d'un mouchoir de poche.

« — Bravo I » s'écria le Parisien ; « il n'y a que le premier pas qui coûte: le vôtre est fait; allez toujours! ■

Les encouragemens du Parisien turent inutiles. Lavenette ne plongea pas d'une ligne de plus dans le petit lac voisin. Il se contenta modestement d'y noyer son gros doigt de pied.

rv.

Tels furent les principaux épisodes qui remplirent les cinq premières journées de ce funeste calme. La sixième devait être marquée par un événement bien plus grave. Les fatigues qu'avait supportées plus que tout autre le commandant Flottard, les veilles qu'il s'était imposées depuis si longtemps pour le salut de tous, les privations excessives dont il donnait le rigoureux exemple, la chaleur, l'humidité, et plus encore la patriotique douleur que lui causait la perte de la Rapide, — de cette belle frégate qu'il n'avait jamais quittée, sur le pont de laquelle il avait conquis tous ses grades, et dont il avait écrit la glorieuse histoireavec des flots de son sang; — tout cela brisa cette grande âme, tout cela rompit ce corps que la nature avait fait si robuste, mais que la guerre avait couvert de si nombreuses cicatrices. Il en est des hommes de cette for. e comme des plus beaux chênes de nos forêts : il faut de bien rudes tempêtes pour les ébranler, mais quand une fois ils se courbent vers la terre, c'est pour ne plus se redresser.

le brave marin plia de même. Une ardente fièvre le saisit subitement, sa tête devint brûlante, son sang bouillonna dans ses veines, et sa blessure s'enveuima. Il avait été. impassible au docteur de le traiter convenablement, tout manquait: la gangrène s'en empara. In seul moyen restait d'en arrêter les progrès, remède aussi terrible que le mal même: c'était de couper le bras aiteint ; mais on n'en eut pas même le temps. Quarante huit heure- s'étaient à peine écoulées depuis le commencement delà maladie, que déjà le malade touchait à son dernier rnome!;t. Ce fut une sc'ne profondément touchante. 11 était étendu sur un lit composé de lambeaux de toute espèce qu'on avait empilés au centre du radeau, et audessus duojnelon avait dressé des fragmens de voiles en forme de tente. ( e .1. ctetfr, Lavenette, le Parisien, Simon Barigoule, l'Ecureuil, et qui lques autres encore de ses fidèles ma rins, entouraient avec anxiété le lit du moribond. Robert- Ro'frt, qu'il aimait comme on aime un fils, Robert-Robert qui l'Iion. rail comme on honore un père, Robert-Robert non plus ne l'avait pas quitté un S'Ul instant, et l'entourait df s plus t'.ii i s soins. Ils avaient tous le coeur navré, et de grosses larmes leur venaient aux paupières. Malgré la violence du mal, le commandant avait conservé jusqu'alors toute sa lucidité d'esprit. Il ouvrit un moment les yjux avant de les refermer pour jamais ; il remarqua l'émotion des assistans; il leu'- tendit la main à tous, s»rra la leur une dernière fols, et rar>; e ant tout son courage pourcel adieu suprême, il leur dit d'une voix défaillante:

« — Eh bien ! eh bien !... qu'est-ce que je vois donc là?... Vous pleurez ?... Allons donc, enfans ! voulez-vous bien ne pas pleurer ainsi!... Qu'tstce que cela signifie?... Il faut rire, au contraire!... Le vieux grognard s'en va...: vous ne l'aurez plus là pour vous gronder... pour vous punir... Et puis, il était temps qu'il fit un» fin... Votre commandant ne pouvait pas survivre éternellement à sa frégate, voyez-vous I C'étaient deux vieilles carcasses qui devaient sombrer ensemble.. Mieux vaut que c'ait été par le feu du ciel que par lecanon des Anglais !...Nous leur avons joué souvent d'assez drô'es de tours!;.. Celte idée-là me console un peu... Sans compter que dans tout cela il n'y a pas eu de ma faute... A l'impossible nul n'est tenu ... Or, maintenant, je ne suis plus qu'une bouche inutile... : je ne puis plus rien pour vous... Il n'y a que Dieu qui puisse quelque chose encore:.. Soyez sûrs que je lui en dirai deux mots tout à l'hture... Je ne suis plus boa qu'à cela... Ne pleurez donc pas, enfaus, et tâchez quelquefois..., quanl vous n'aurez rien de mieux à faire..., de vous souvenir un peu de ce vieux grognon de capitaine Flottard.

• — Ah ! commandant ! s'écrièrent tous ceux qui entouraient le malade. Et ils fléchirent le genou devant son lit ; et

LOUIS DESNOYERSj

chacun d'eux y posa la main, par un mouvement qui se comprend, mais ne peut s'expliquer.

■ — Bien, bien, enfans, » reprit l'agonisant d'une voix de plus en plus faible. « Je vous remercie de m'aider ainsi... à m'embarquer pour l'autre monde... Il ne me reste plus..., avant de lever l'ancre..., qu'à mettre ordre à mes affaires... Ma succession ne vous enrichira pas beaucoup ... mais... , telle qu'elle est, elle contribuera peut-être... à vous rafraîchir quelquefois la mémoire. »

Le commandant déclara qu'il donnait à tous l'or enfermé dans sa ceinture, pour leur servir en cas de besoin, si la Providence avait résolu de les sauver. Il déclara ensuite qu'il donnait au docteur la tabatière qu'il avait reçue des mains de l'Empereur, et qui était ornée du portrait de Sa Majesté; a Robert-Robert, sa plus bellepaire de pistolets ; au Parisien, son plus beau poignard ; à Simon Barigoule, son sabre de bataille; à Lavenette sa lunette d'approche; à l'Ecureuil sa pipe; à tous les autres quelque souvenir de même nature.

« — Et maintenant, n reprit-il, « il me reste à vous donner quelque chose de plus précieux que tout cela-.. : un bon conseil... Ce sera le dernier. Vous voyez ce blanc-bec? » continua t-il en désignant Robert-Robert ; « ctvous, jeune homme, vous voyez ces vieux loups de mer !.. , (soit dit sans offus. quer personne, car à chacun son rôle), il y a dans la cervelle de ce blanc-bec .. pins de bonnes idées que dans toutes les vôtres ensemble... ; de même qu'il y a, dans le petit doigt de tous ces vieux loups de mer..., plus de vigueur que dans votre petit bras tout entier... Je ne sais si le ciel vous réserve encore beaucoup d'épreuves... ; mais, je vous le dis à tout hasard..., s'il vous en reste à subir..., mettez tout en commun ... : force et idées... Que ceux-ci soient forts pour eux et pour lui. . ; et que celui-là soit intelligent pour lui et pour eux... Croyez en l'expérience d'un vieillard... et l'instinct suprême d'un mourant .. Vous vous en trouverez bien .. Voilà tout .. Je n'ai plus maintenant ... qu'à faire voile. . pour l'éternité... Adieu, mes amis... adieu!

» —Bon voyage, commandant, » dit tristemenHe Parisien, d'un ton de voix d'aulant plus touchant qu'il n'était pas exempt d'un certain comique, le comique du cœur.

« — Saperlotlei » murmura Simon Barigoule, en essuyant une grosse larme avec sa manche, « n'est-ce pas jugulant de voir ainsi périr ce qu'il y a de numéro I dans un équipage, tandis qu'il y reste tant de coquesigrues qui ont l'âme chevillée dans le corps I

„ vous avez bien raison; n répondit naïvement Lavenette en essuyant aussi le verre de ses besicles qu'avaient obscurci quelques pleurs; « je n'avais jamais assisté qu'aux derniers momens de ma première femme, de ma pauvre détunle, feu madame Lavenette, née Cabochard; et je vous avoue que j'étais loin de présumer qu'il pût être aussi triste devoir mourir quelqu'un, o

Durant ces petits colloques à voix basse, le capitaine gisait sans mouvement ; mais tout-a-coup, ayant tressailli comme si son âme, déjà sortie de son corps, y fût revenue de l'autre monde pour remplir dans celui-ci un dernier devoir oublié, il se souleva, chercha des yeux, et fit signe qu'on lui remit le tube de ferblanc dans lequel étaient enfermés et scellés divers papiers d'une grande importance, et notamment les dépêches secrètes qu'il portait à l'escadre française de la mer des Inies. On s'empressa de satisfaire son désir. Il tendit alors ce précieux arcane à Robert-Robert, comme à celui sur la prudence, la volonté et l'intelligence duquel il comptait le plus pour remplir, si cela était possible, la mission qu'il .laissait inachevée. Il accompagna eette remise é'un geste expressif qui parut à tout le moiide avoir ce sens 11 voulut essayer d'y joindre quelques recommandations verbales, mais ses piroles restèrent irçinlelligi Mes ; sa léte retombe pesamment sur le chevetdu lit, et sa main se souleva une dernière fois en signe d'adieu. Ce fut tout.

Il y eut un moment d'inexprimable angoisse. Le docteur s'approcha, lui tûla le pouls, ptncha l'oreille vers sa bouche eatr'ouverle, et posa ses mains sur cette poitrine où un no

Lie cœur cessait de battre. Il attendit ainsi quelques miflutes.

.—Mort ! » s'écria-t-il enflii.

A ce mot, tous les cœurs se serrèrent, et de grosses larmes remplirent de nouveau tous les yeux

Quelques heures plus tard, l'Océan é'ait devenu le tombeau de ce brave marin, après avoir été son glorieux champ de bataille pendant vingt-cinq années.

Robert-Robert avait trop de bon sens pour ne pas pressentir aussitôt quelles conséquences funestes pouvait entraîner la mort du commandant. Quelque relâchée que fût la discipline au mi'ieu de telles circonstances, l'influence morale que conservaient le courage, l'expérience et le grade supérieur de l'héroïque marin, avait suffi pour empêcher de plus graves désordres. Mais ce dernier lien étant rompu, l'anarchie devenait imminr ne. Robert-Robert vou'ut y mettre obstacle autant que possible. Simon Barigoule et le Parisien organisèrent, d'après ses conseils, une troupe d'élite, peu nombreuse, mais composée des meilleurs suje's de l'équipage, et par conséquent des plus -courageux. Elle avait pour consigne de maintenir l'ordre, et de s'opposer aux dilapidations du peu de vivres «jui restaient.

L'événement ne tarda pas de montrer combien étaient sages les prévisions du jeune homme. Dès le soir même, Griffard recommença ses odieuses menées contre ce qu'il appelait les accapareurs. Griflard était lâche, mais plus vindicatif encore. Ne pouvant satisfaire autrement ses haines, il fût consenti à se perdre lui-même, pourvu que le même coup eût frappé ses ennemis et lui. Ses instigations trouvèrent des esprits trop bien disposas à les accueillir. Dès que la nuit fut venue, le plus grand nombre des marins se précipitèrent au centre du radeau, s'emparèrent des armes, et massacrèrent ceux de leurs camarades qui étaient préDosés en ce moment à la garde des provisions. Ils défoncèrent ensuite plusieurs barriques devin et burent à satiété, afin, disaientils, d'égayer du moins leurs derniers momens. Quand ils furent ivres, ce qui ne larda pas, ils se livrèrent aux plus monstrueuses extravagances. Leur desespoir, si sombre l'instant d'auparavant, se changea en fureur aveugle qui s'en prenait à tout, par cela même qu'elle n'avait aucun but Griffard voulut 'a diriger contre Robert-Robert et contre ceux d'entre les marins à qui l'habile et brave adolescent servait pour ainsi dire de chef moral. Mais il n'était plus temps , le misérable avait eu la coupable impruden-'e de l.irl.T la bêle féroce : sa voix ne pouvait plus la perduader, son bras ne pouvait plus la conduire. Il devait être la première victime des forcenés qu'il avait démuselés.

„ —Amis,» leur dit-ii, > buvons, soit ! réparons le temps perdu, soit! mais vendons nous ! frappons les traîtres! frappons les exécrables auteurs des privations que nous avons endurées ! Tant qu'il en restera un seul, rien ne sera lait pour no're salut ! En avant, en avant ! Exterminons les jusqu'au dernier I

u — Oui, exterminons les ! ■ répétèrent les insurgés. « A bas les accapareurs ! à 1 as les espions ! à bas les chefs I à bas les faux chefs ! à bas tout le monde, et toi le premier !»

Les insurgés entourèrent Griffard et le saisirent. L'un d'eux proposa de lui couper le cou, sauf à lui délivrer ensuite Utl (fuificat constatant, pour l'excuser de cette difformité, comme quoi il était venu au "monde sans tête. D'autres proposèrent de le jeter à l'eau, pour qu'il allât I tir chercher du secours à la nage. D'autres proposèrent d'abattre sa petite bosse à coups de sabre, pour le redresser, comme un bâton tordu qu'on veut équarrlr. D'autres proposèrent de lui couper les oreilles, prétendant qu'il ressemblait à un

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

carlin, et que celte opération en ferait un des plus beaux de j l'espèce.

Enfin, au milieu de toutes ces voix avinées et rauques, qui mêlaient ainsi les plus grossières ironies aux vœux les plus atroces, un dernier opinant jeta la proposition de le pendre au grand mât, ce qui serait plus agréable à voir, et de leviser ensuite à coups de pislo'etctde carabine, comme on lire à la cible et a l'oie, avec du vin à discrétion pov:r le premier qui l'atteindrait au milieu du front. Les autres coups ne devaient pas compter.

Ce dernier avis fut adopté à l'utUtnimilé. I.e moins ivre de la bande grimpa au haut du niât, et jeta à ses complices une corbeau bout de laquelle Griffard lut attaché et hissé par le cou.au bruit d'h«rribles acclamations. Le malheureux était déjà élevé de deux pieds au-dessus du plancher, et déjà sa figure devenait violette, son œil exorbitant et sa langue peudante, lorsque, ne pouvant rester tranquille spectateur d'un pareil assassinat, Robert-Robert se précipita de ce côté, à la tête de quelques braves gens que le Parisien et Simon liarigoule étaient parvenus à rallier sur l'arrière du radeau. Robert-Robert traversa impétueusement cette foule d'ivrognes, et d'un revers de sabre coupa la fatale corde.

GHITard retomba sain et sauf, et eut bientôt recouvré ses sens; mais, quelques minutes encore, et l'expiation générale de tous ses méfaits n'eût pas été différée d'un seul jour.

C'était pour la troisième fois que Robert-Robert lui sauvait généreusement la vie; c'était donc le troisième grief qu'il ajou'a:t à tous ceux que Griffard nourrissait contre lui. Griffard, nous le savons, était un de ces êtres méchans, jaloux, ingrats, orgueilleux, qu'un service humilie, offense, irrite, et qui en veulent ia bien qu'on leur fait, infiniment j lus que du mal qu'on a pu leur faire. Robert-Robert avait trop de tact pour ne pas s'apercevoir que tel était le résultat de sa générosité; mais il s'inquiétait peu des conséquences personnelles d'une bônne*aution. 11 secourait par bonté d ame, par amo r du bien, sans calcul, s^ns arrière pensée,sans s'informer si l'homme étail son ennemi ou son ami, et par cette seule considération que c'était un homme en péril.

.riant l'intervention si opportun » île Rô*bert-Robert et es braves camarades devint le signal d'une lutte affreuse entre eux et le reste d. s naufragés. I.a fureur de ces derniers les rendit insensés à ce point qu'ils touillèrent leurs propres aimes contre eux- mêmes. Leurs sabres, leurs fusils, leuis pi. ques, i i ignards, leurs pistolets, Trlppèrent aux hasard complice:! et adversaires. Ces aberrations mentales, que la philos iphie tenterait vainement d'ex liquer, ne sont mullieureus tuent j-a> rare- dans 'les situations désespéré s oii à force d'exaltation, la crainte de la mort peut aller jusqu'au Ces forci idonoèn ni donc à l'infer-

nale pensée de se détruire en ux, [eut s amis, leurs

ennemis, leur embarcation, tout I

Les uns tentèrent d'iocendii r le ra leau ; le autres de couper les cordes qui en unissaient les ; ceux-ci, d'abattre le mât, les cordages et la voile: cet x-h. de jeierà la nier les barriques de vin el le peu d i vivres qui

I a p lite troup ■ de Robert-Robert fut obligée de se inulli plier pour s'opposer aniant que possible à l'exécution di aboni sblesdi in ■■ du radeau l'ut le ili à-

tre de sanglans combats. Cette horrible mêlée dura toute la nuit. Enfin, quoiqu'ils Fussent à pe ne dix contre cinquante, notre li'ros el se; amis restèrent maîtres de tous ces champs de bataille, non sans les avoir rougis plusieurs fois de leur sang. Leur intrépidité, le sentiment de leur bon droit, la bonne diréeti m il - leurs mouvemens, a surtout l'état de dé sordre et d'ébriété des furieux qu'il* étaient forcés de corn- LE SIÈCLE; — IV

battre, avaient fini par assurer leur victoire. Triste victoire, hélas! comme toute victoire de guerre civile. Le parti vainqueur n'avait perdu que deux d'entre les siens ; mais l'ef frayant petit nombredes survivans dans le parti vaincu attestait tout le meurtre qu'avait coûté leur nécessaire riéfaile. Ils n'étaient plus que vingt-deux, blessés pour la plupart. Les cadavres de trente-cinq de leurs camarades gisaient sur le plancher. Ce spectacle les remplit de douleur quand le jour eut paru, et dissipa subitement de leur cerveau les dernières fumées duvin. Les sentimens d'humanité reprirent le dessus. Ils eurent bonté d'eux-mêmes; i's maudirent leurs sarglante6 fureurs; puis, cédant à un mouvement de juste horreur, ils jetèrentleurs armes à la mer, et se précipitèrent les uns dans les bras des autres, pleurant, s'embrassant, se jurant désormais amitié éternelle.

Eternelle !... Il était bien tard pour se faire un pareil serment, et celui-là ne devait pas l'emporter longtemps sur les funestes inspirations de la faim- Malgré les avaries qu'avait causées la hache des révoltés, le radeau offrait en. ore une surface suffisante au petit nombre des naufragés présens. Le mât tensit encore, et la voile pouvait être raccommodée. Mais une per'e irréparable, c'était celle des provisions qui avaient été jetées à la mer. Il ne restait plusrqu'une demi-barrique de- vin et un quart d'eau douce. La connaissance de cette pénurie fit pousser des cris de rage à la plupart des survivans. Us s'arrachèrent les cheveux, ils rirent, ils chantèrent, ils lajjsèrent, ils se livrèrent à toutes Us folies qu'inspire le désespoir. Il y en eut qui perdirent la raison pour ne plus la recouvrer. Èiifin, n'écoutant que l'égoïsme auquel ('elle circonstance venait de rendre toute sa puissance, on décida, malgré l'opposition, les supplications de Robert- Robert, de Simon Barigoule et du Parisien, que les malades et les blessés hors d'état de se mouvoir seraient jetés à la mer, afin que la pottion des autres s'augmen'ât de ce que, dans leur état sans remède, disait-en, ils consommeraient inutilement. Ces malheureux étaient au nombre de cinq, et l'horrible sentence qui les condamnait fut mise immédiatement à exécution. •

Cependant, une brise assez forte avait succédé au calme. Le radeau mareba à l'aventure, mais il marcha du moins. Ce mouvement fit d'abord un heureux contraste à U fat'gan e immobilité des jours précédens. Nous ne saurions mentionner les a ille moy-ns d'approvisionnement qu° Mitèrent alors ; es imagiiialioiisexaltées par le besoin. Dr s baïonnftt. s recourbées furent attachées an bout d'une corde, en guWe. d'hamsçons, pour pé li r des requins; mais le moùvementdes vagues entraîna ces lignes sous le radeau, on elles s'engagèrent.

On essaya, chose horrible à dire, de manger des baudriers de sahr. s. des bufileterirs de giberne-, des tiges de bottes, du linge des cuirs de chapeaux; mais on ne put avalet i détesl ens.

Le vin et l'eau étant épuisés jusqu'à la dernière goutte, quelques-uns se mettaient dans la bote lits mor-

ceaux d'étaio, dont la fraîcheur relative calmait un instant leur soif.

I n matelot trouva par hasard une petite orange parmi les

divers objets qui avaient été transportés sur le radeau. Il

voulut la rés i ver ; our lui seul, mais l'odeur du fruit le tra

hit, el on l'eût massacré s'il n'eût consenti à partager cette

ille.

Peu s'en failli aussi qu'on i<e se disputât, le fer à la main,- quelques gousses d'ail qui furent trouvées dans un petil

Enfin, une fiole d'eau de Cologne qu'on découvrit au milieu des bagages fut pareillement mise en commun. De temps en

LOUIS DESNOYERS

temps chacun s'en versait une petite goutte sur la langue. Cette liqueur y produisait une impression délectable. La moindre sensation était alors un plaisir" suprême, ar c'était une diversion aux plus cruels besoins.

Malheureusement ces pauvres ressources s'épuisèrent bientôt. Il ne fut plus possible aux naulra^és d'ai>por;er le moindre adoucissement à leurs douleurs. Exténués de faim, lialetansde soif, épuises de fatigue, dévorés par un ciel de feu, assailis par les lames qui fouettaient leurs jambes nues ; endoloris, meurtris, déchirés ; ayant les extrémités inférieures presque entièrement dépouillées n'épiderme par l'effet corrosif de l'eau de mer, ils étaient couchés autour du m:it, sur les parties les plus élevées du radeau, où, par son flux et son reflux, l'eau de la mer venait alternativement les couvrir et les découvrir, comme les plis d'un linceul qu'on a jeté sur un cadavre et qu'on en retire.

fis agonisèrent ainsi pendant quinze heures, indifférensà tout, même à leurs souffrances, résignés à une mort inévitable, ou plutôt n'ayant plus assez de force mentale pour comprendre toute l'horreur de cette situation .

Ce fut alors qu'une circonstance bien fit ile en elle-même, mais bien importait e en une telle extrémité, vint relever un peu leur énergie morale. Un petit papil on blanc se mità.voltiger au-dessus de leurs tôles. Ce fut Robert-Robert qui l'aperçut le premier. Il appela, il secoua de leur torpeur ses malheureux compagnons, et leur montra ce petit messager d'espoir. La terre ne pouvait être loin, puisque ce gracieux insecte avait pilleur rendre une amicale visite.

Et en effet, ayant bien regardé dans toutes les directions, ils aperçurent à leur gauche, du côté de l'est, uu peu audessus de. la surface des eaux, une longue bande noirâtre qui ne. devait pas être distante de plus de deux ou trois Lieues et que l'état sombre de l'atmosphère, l'obscurité naissante, leur inattention surtout et l'affaiblissement de leurs organes visuels, avaient pu soûls les empêcher de voir plus tôt. Des râles de joie accueillirent cette découverte. Le danger n'en était cependant que plus grave. I u courant saisit presque aussitôt la petite embarcation et l'emporta dans les ténèbresj ils ne savaient où. Mais ce qui les eût glacés d'e froi en toute autre circonstance, leur paraissait alors un inestimable bouheur, ne fût-ce que comme une prompte solution à tant de maux. Enfui, vers le milieu de la nuit, entraîné par le courant et poussé par les vagues, le radeau heu ta violemmeutcontr-3 la base d'un énorme rocher a pic, espèce de noir fantôme-qui se dressait -devant eux et leur semblait porter sa lête jusqu'aux étoiles. La violence du choc disloqua le frêle esquif, iloni ies diver-is parties se rompirent et se dispersèrent sur les Dois d'alentour,

v devinrent les malheureux qu'il ayait portés jusquelà? Chacun d'eux disparut. L'obscurité i e leur permit pas même de s'entrevoir, et le bruil de la mer absoiha leurs i ris de détresse.

Robert Robert , tu qui l'intelligence 1 1 le courage suppléaient toujours à la t'e.ii) csm> physi i e, lutta contre ce te nouvelle mort, de toute l'énergie qui lui restait. Il lotit' base du rocher, tantôt en nageant sans s'en éloigner, tantôt en s'accrochant aux petites aspérités qu'elle offrait. Après une longue demi-heure d'angoisse et d'efforts, il parvint à un endroit où le roc s'in, linait doucement jusqu'à la nier. (Jttand il se fut péniblement traîné l'espace de trente pieds jusqu'à la plate-forme qui dominait cette pente naturi ses innés é, aient complètement épuisées. Il y tomba privé de sentiment.

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