CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Ce qu'il advint de Robfil-IUiberl «près son échoueinenl. — périlleux têt'-'a-iric- avec un ngre de la plus beno espèce. — N juvelln dispariiion de Laveneite. — D'un moyen de salui qui mène nos b'-ro; a It-ur perte. — lu- tr bu de cann lu e<. — lloirible fê e en l'honne i du Grand-Esprit, Zamba-Mac-Paounga. — Singulière rencontre. — lugénirnx si.aiageme , ■ i happer à la déni de ces peupladss ext'émemen peu hospitalières. — En route !
Hélait déjà grand jour quand Robert Robert reprit l'usage de ses sens. [I regarda auprès de lui : personne ! Il appela : aucune voix ne repondit à la sieni e I
Le désir qu'il avait de rejoindre ?« s compagnons d'infortune, bien plus même que la faim qui le tourmentait, le termina à continuer imméiliaement la péri II iseaseension que sofl épuisement l'avait ob igé d'interrompre. Il frra dès ce momnit de rochers en rochers , de ravins en ravins, exp isé a rai le périls, en proie à mille souffrai ces, o'cii é par la chaleur des jours, glacé par la froidure des nuits; se nourrissant'de dures,racines, de plante; desséchées, el quelquefois d'oeufs de tortue qu'il trouvait enfouis dans le sable, sur le bord de la mer-, se désaltérant à l'eiu saumâtre de quelque mare croupissante; n'ayant d'autre lit rçue les rocs, d'autre asile que leurs cre\ issi s -, .ntin, cherchant sansi. uuelque trace de ses camarades, et ne pouvant en découvrir une seule qui attestât clairement ou leur moit ou leur exis tence.
Il y avait huit grandi s journées qu'il errait ainsi, lorsqu'à la venue de la nuit il se trouva dans une pet i . où,
par un caprice de sève bien rare sur un pareil sol, la nature avait plant*, dans le rocher même, au milieu d'une riant végétation, uw arbre au vaste feuillage; dont le ironc , ebait hardiment sur un précipice. Un 10 rent impétueux cor.lail dans les profondeurs ri allait, ion loin de
se jet- r à la mer. Cet arbre était le premier qu'il eût en vu da tii de stérilité, it cette verdure, la première
qui eût rafraîchi ses y;ux.
Maigri! le danger d'un semblable gite, Roben-Robeu grimpa d.nis le feuil âge il • l'arbro pour y jouir de quelques heures de doux sommeil, à l'abri des animaux féroces i chaque nuit de sinistres échos lui apportaient les hurlenu ns. Il s'y lit dans les branches un lit moelli ux et sur, et s'endormit bientôt, doucement promené au-dessus du gouffre par le vent qui berçait son verdoyant hamac
[i avail déj i goûtéq elques heures de ce mobile rep s, q and il en fut tiré par un éclat de tonnerre. Le ciel était en i n vent soufflait aveeviolence et la pluie tombait à grandi flots. H en rccueii'it précieusement dans le creux de sa main et en porta à sa bouche avec une inexprimable sensualité- C'élaiei t pareillement les premières gouttes d'eau douce qui humectaii res depuis dix jours, depuis d x si.'
Tandis qu'il savourait cette aune minne céleste, ilenlen. .lilsiir le bord oppose lu précipice, a pi ne distant de quel. qi.es pieds, une eipè s de ' le ': l isson
ner instinctivement. U jeta lesveux de ce côté, et, i la tueur rougtàtre d'un éclair, il aperçut un animal qi bail
au-dessus du torren' t h distance qui le séparait de
sa proie, la flairant avidement, lui plantant (i\h dans les chairs ses flamboyans regards, ei dépï s- balançant pou. .: cer sur elle,
C'était un tigre de la plus f, rte espèce. Cette vue m frémir Robert-Robert; ses cheveux se hérissèrent d horreur et sa
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
main tremblante faillit lâcher la brandie qui lui servait d'appui.
Le tigre s'élança en effet ; mais la distance était trop grande, et ses griffes de devant lie purent a' teindre que l'extrémité des branches les plus proches. Son poids les til rompre, et il roula loi rdenient dans l'abîme qui retentit de sa (hute.
Robert-Robert se crut f-auvé. Déjà même il allait de nouveau s'abandonner au sommeil. Mais son illusion fut courte.' Ses yeux, sur le point de se refermer, rencontrèrent lout-àcoup les deux flamboyantes prunelles. Ce n'était plus du i ûlé opposé, cette fois ; c'était de son côté, c'était au p;ed même de son asile, fcegquiTré ne les séparait plus. I.e tigre n'avait pas roulé jusqu'au» fond : une large saillie du roc l'avait arrêté ;i vingt pieds du bord; ses griffes avaient l'ait le reste, et maintenant il était là, se dressant et grimpant contre le trorc de l'arbre, L'œil en feu, la gueule ouverte, la langue friande de sang.
Eh bien ! Robert Robert eut bien moins d épouvante cille lois, car la surprise était moins vive, si le péril était plus grand. Puisant dans l'excès de ce péril même un courage vraiment surhumain, il attend immobile son ennemi, le poignard entre les dents, et un pistolet dans chaque main. Le tigre • i limie d'approcher. La chaude baleine qui jaillit de ses narines enflammées, effleure déjà la pâle figure de Robert- Robert ; mais Robert-Robert reste impassible, et seulement, quand le tigre est là, tout prêt, il allonge le bras, pose le i ; on de ton pistolet sur le front de l'animal, ttlâdie la détente...
O terreur I l'arme, dor.1 l'eau de la rm'r a dès longtemps avarié la i barge, l'arme ne pivnd pas feu !
Lue su ■tir froide parcourt ^l^rs tous les membres délation s rnt. I outefois, sa présence d'espritest imperturbable-, il s'élance, en arrière, a'.lotge son second pistolet, l'ajuste, lire à bout portant, cl celle fois, frappe le tigre au front d'une balle mortelle. L'animal chancelle, lâche prise, et puiis sanl un dtrnier cri de rage, s'engloutit de nouveau dans l'abîme.
A la c'a: té du jour qui commence à poindre, son vain jueur l'aperçoit au fond du rav.n, se débattant <ncore, mais vainement, i outre le flot impétueux qu'il rougit cl qui l'enir ine.
Or, presque au même moment, des voix bu .aines sa font ilré nojn lo:n de là, cl semblent répondrêà la dttonaiion qui vient de retentir. Robert-Robert écoute, croit reconnaître les voix, tressaille d'aise, distend de l'arbre, regarde, s'élance, it en quelques secondes se vi ii presstr, avec ii'indj. : ibles transports, dans li s bras du Parisien, de Simon Liui igoule, du docteur et de l'Ecureuil.
.l'a la m diie aussi di T u=s.:int Lavenelte, mais non: Griffard est là, Lavenettfl n'y t st pas! Cinq des naufragés s» ni absens: Lavenetle est de ie nombre. Où sont-ils? Oh l'ignore, Le* malheureux n'ont point reparu apnes l'écta ment. Cette circonsiai ce te npère bien ir i ^ t ment la joie que. ; iave Robert-Robert .Je retrouver ses autres compagnons L'i x ' lient jeune bo nme donne alors de sim en s :• gre:s .1 la iiiuiioire de l'ami de ta famille, de eel onig nal qui, si us îles extr de forme, possédait au fond d'estimables qua-
lités.
1 nouv aux venus avaient éprouvé, pend.. m ces huit jours d« séparation, les n êmes souffrances que Robcrt-Ro1 but. Leurs yeux s'étai-m 1 interroger l'Océan pour
ut 1er quelque navire. Ne sachant plus que faire polir il ul commun, et plcius de foi'dans le bon sens de Robert-Robert, ils le consultèrent sur le meilleur larti à pnndre.
« — Si vous m'en croyez, » leur dit il, ■ nous quitterons cette funeste cote, et nous nous avanc rons d*
des lerres. Autant que j'en puis jeger d'après les circonstances de noire navigation sur le rideau, nous devons êire à quelques cen's lieues du capde Bonne Espérance. tMaiss<mmes-nous dans une Ile, ou sur le continent d'Afnque? C'est Ci que nous ne pouvons c .nstaler sur place. Si nous demeurons ici, nous y périrons certainement de misère, de maladie, de désespoir. Soyez en sù-s; il n'est pas possible qu'aucun navire gpproche jdinais .le ces dangereux ..arabes, ou que du ne il s il nous aperçoive de si loin, ai milieu de ces affreux 10 bers. Si i;0us pénétrons plus avant, au contraire, je n'ai pas la déraison de prétendre eue nous lie courrons ijIus ie moindre, dang. r, tant s en faull mais nous courrons aussi quelques chantes favorables : celles, par exemple, de vérifier la nature de cette coulrée, d'y rencontrer des habilans, des secours peut être. Et, au surplus, je le répète, c'est la seule voie de salut qui nous reste, si toutefois il nous en reste une seule. .1
Robert-Robert exerçait de plus en plus sur ses compagnons d'infortune, cette autorité morale qui appartient toujours au courage, à l'intelligence et au savoir. Son avis était sage; il fut néanmoins adopté.
Après avoir jeté un dernier legard, un regard d'adieu et de regret sur l'immense Océan, onsemit|tristeraeni en roule. La .aravane, rn tête de laquelle marchaient R'.bert-ltoriert, Simon Barigoule, le Parisien, s'avança dans la direction convenue, tantôt gravissant péniblement des rochers c-scaipés, tantôt se trai.ant pieds nus dans des pi ges sablon. euses où l'on enfonçait jus ]u'a mi-jambe. Elle se nourrissa t déracines tt d œufs, dérobés çà et là aux oiseaux aquatiques dont les nids garuissaeiit quelques trous de rochers; mais sou plus cruel tourment, c'était une soif ardente qu'elle trouvait bien rarement l'occasion de satisfaire.
Le quatrième jour de marche, au moment où ils débouchaient de celle 1 haine de rochers pour entrer dans une plaine qui déroulait deva t leurs yeux une riche végétation, nos voyageurs se trouvèrent en préieiue d'une bande de sauvages qui poussa des harlemens de joie eu les voyant, comme si elle était ravi.- de rencontrer enfiu ce qu'elle cherchait depuis lsnglemps. Ces sauvages les entourèrent, en les menaçant d'une grêle de fie lis La petite troupe garda bonne contenance-, mais, n'étant pas amue, elle ne pouvait songer à Se d fendre Robert-Rob ri fit aux sauvages des signes de paix . 1 .1 amitié I s s'approchèrent alors avec, précaution, c, n'ayant plus rien à craindre, se je ère t traîtreusement sur bos fmis qui s garrottèrent au moyen de ligamens en éeor.e , d'arbre. Ils les placèrent ensuite au milieu d'eux, et les emmei èrent triomphalement, au soade la plus discordante musique.
« — Voyvz, » disait tombas Griffard à ses voisins, « voy^z romme nous avons bit 11 fait d é-outer 1rs conseils de voire monsieur du Robertl Cela vous apprendia a vous laisser 'li ;er par un blanc- bec I
Il est vrai que la physionomie de pareils conducteurs n'était pas propre à inspirer beaucoup de confiance dans la pureté de leurs intention- hospitalières. Ils étaient armés de massues de bois, de carquois, d'arcs, de Ile lies em. oisonnées, de zagaies, .le barbes en pnrreet de couteaux su-pendus à eurs cous lis avaient ie corps tout couvert dr dessins bizarres de diverses couleurs. Va morceau de cois nu un tuyau de p rc-épic traversai lie cartilage de leur nez, ce qui paître de ligueur pour un sauvas .le bon goût comme le
sotil clic: nous le< 1 - les d'oreilles. Enfin leur langage «lait
11:1 composé de monosyllabes fortement aspires et produits par le cbO ■ de la langue contre les dents et le palais.
Après quejqu de marche dans la plaine, la bande
nt st o'se appeler la capitale du pays.
Céiait une a aération de huites, an nombre d'environ troiscenl ur le bord d'une rivière, de forme hémi-
rique, bâiies en c. ins entrelacés, endui es
d'un ; d'argile et de sable, t.t couvertes d'une espèce
de chaume.
Toute la peuplade s'é'ail p rlée à la ren outre des prison niers, et poussait à leur vue des cris qui exprimaient une joie féroce. Il n'est '■orte d'outrages, de mena es, tt même de
LOUIS DESNOYF.RS.
mauvais traitemens que 1< s femmes surtout ne (entassent contre eux le long du chemin. Lr costume principal de c<s dames était le même rjr.e celui de ces messieurs : une petite robe en peau d'antilope Leurs oin?mens seuls différaient. Elles portaient autour des chevilles du pied des lanières de peau tressées, et au cou des morceaux de cuivre, des coquillage- et des grains de verroterie Leur tête /tait chargée e semblables bijoux. L-urs cheveux ruisselaient d'une hui e nauséabonde et semblaient troitre par petites touffes isolée. Les plus coquettes s'étaient ointes d'une graisse mêlée à de l'ocre rouge. L'élégance , je dirai même la recberche.qui avait présidé à leur toilette, indiquait que c'était un jour de grande fête.
Les captifs furent introduits dans la hutte où cette horde sauvage adorait ses étranges divinités. Celle-là était spécialement coi sacrée au grand Zamba Mac-Paounga , la plus vénérée de toutes. Cet é'iifi. e était situé au milieu d'une vaste cour , ei-.touré d'une haie de bambous, hauts de vingt pieds, et très spacieux Des guirlandes de crânes le décoraient a l'extérieur. Le péristyle était pavé de crânes, et des pyraTi des de crânes s'élevaient à l'intérieur, oii l'on voyait en outre, de distance en distance, des raon-eaux de tibias artiste nent superposés. Les murs aussi étaient ornés de guirlandes de' crânes, graeieu-ement ent>emêlé.?s à d^ guirlandes de tibiss. Des guirlandes de fétiches contribuaient à varier le coup-d'œil.
Robert -Robert remarqua une grande quantité d'aenes européennes, des fusils, des sabres, des pislo'e s, des gibernes, etc., qui appeniai nt ?ux murailles en forme de trophées. Cette circonstance lui parut inexp'icable en présence des armes de tout autre espèce qu'il voyait aux mains des naturels.
Il remarqua ensuite, au milieu de l'enceinte, une sorte d'autel formé de crânes et de tibias, sur lequel était monté un être vivant de la nature la plus bizarre ijui se put imaginer. C'était un corps long, maigre, fluet, qu'on aurait cru avoir été enduit de glu, puis* i\>ulé dans un duvet de diverses couleurs. Sa tête balançait un bonnet, surmonté de deax cornes d'animaux, orné de plumes de perroquet, et retenu sous le menton par une chaîne de coquillages. Son cou por tait un collier de dents humaines, et chacune de ses oreille i des pendans d'ongles'. Son visage était zébré d'étranges tatouages. Deux grands anneaux lui pendaient au nez. Ses bras et ses jambes élaie t chargés de fétiches, de sonnettes et de coquillages qui s'eoire-choquaient à chaque mouvement, ci pro lisaient le plu- sinsu'eer Hiquetis. Certainement on ne reconnaîtrait pas son meilleur ami snus une pareille mascarade. Tel était le costume du grand Zamba-Mac Paounga. Un crâne qu'il t*naii majestu- u--emei t de la main gauche, et une longue baguette blanche qu'il portait de la droite, cempssaient lesatiribulssymboliques de otte infernale diviniié.
En avant de l'autel était placée unegia'de ange re plie de sang put relie et de divers végé aux pourris , d'où s'exhalaient de fétides miasmes. La superstition locale trempait dans cet exécrable mélange les objets dont >lle voulait faire d'omnipotens fétiches. Enfin, non loin de l'autel , oa voyait en tas s s de nombreux inslrumens de supplice. Cette vue ne bissa plus de doute à nos malheureux amis sur le caractère de leurs conquérais. C'étaient des anthropophages. Chacune de leurs fêtes était marquée par d'horribles sacrifices, à la suite desquels les cadavres des victimes éiaient dévorés. Voici comment ils proe daient a ces horribles festins. Les victimes ayant les mains liées sur le dos, on leur plantait un couteau dans chique joue, et on leur en enfonçait un anlrc sons chaque omoplate. On leur fa sait ensuite de nombreuses taillades le long des reins, des jambes et des bras. On les
promenait en cei e'tat, au bruit des inslrumens, et au moyen d'une carde qui leur passait à travers le nez. On achevait ensuite de les tuer, on dépeçait leurs corps, on en assaisonnait les morceaux à la noix kol a. et on mangeait avec délices ces exécrables mets. L'oreille s'accommodait, au piment et passai' pour une incomparable, friandise.
Robert-Robert et ses compagnons virent bien que pareil sort leur était réservé, et que les cannibales, ayant eu connaissance de leur naufrage sur la cote, s'étaient mis à bur recherche pour ajouter un plat à la partie culinaire de la fêle qu'ils s'apprêtaient à célébrer. Quelque brave que l'on soit, quand la mort se présente sons des formes si lentement atroces, on ne peut l'envisager ssns un sentiment d'effroi.
Mais une circonstance qu'on ne pouvait s'expliquer aussi bien, c'était de. voir le grand Zamba-Mac-Paouga remuera chaque instant les lè»res en les regardant, et les saluer du haut de son autel comme s'il eût voulu leur faire des signes d'intelligence. Etait-ce encore un rit? Etait-ce un simple malaise? L'odeur nauséabonde du baquet sacré semblait en effet l'incommoder beaucoup. Il se pinçait le nez fort souvent, et l'on pouvait penser qu'il n'avait pas l'habitude de ce genre de parfums.
Cependant le chef étant arrivé, après s'être fait longtemps atlendre, comme tous les chefs du monde, on commença l'affreuse cérémonie. Toutes les têtes de prisonniers de dis tinciion mis ù mort sous ron règne défièrent prorcssionnellement au bas du siège élevé où il était accroupi El les étaient p9rtées par deux troupes de bourreaux. Ces porte-têtes exécutèrent en même temps des danses, ou plutôt d'horribles grimaces et d'horribles contorsions. La musique qui accompagnait leur pantomime, c nistait dans un bruit sourd et sec, produit par le choc de deux cents couteaux dont les trumeniisfes frappaient en mesure autant de crânes remplis de thym.
Quand cela fut fait, les enie victimes furent ramenées devant le sanglant baquet. Onze bourreaux s'approchèrent, bs saisirect et se mirent f n mesure de commencer leurs abominables fonctions.
Déjà les couteaux étaient levés, lorsque le grand Zamba- Mac-Paounga étendit sa longue baguette blanche, en signe de protection, au-dessus de la tête de chacune des victimes. Il l'agita ensuite à rencontre de la foule , comme pour ordonner qu'elle se, retirât un instant. Son attitude était imposante, et son geste impérieux. La foule s'imagina que quelque grave négligence dans les rites préalables avait excité l'ire du grand Zamba. Elle obéit au commandement de sa divine baguette, avec regret, mais l'âme remplie d'une saute terreur, et elle s'en allaaltendre an dehors qu'il fit connaître ultérieurement sa volonté suprême.
Le i mdZamba-Mai <Tidit alors de son pié-
destal, et s'approcha de nos amis en leur t, ndant les bras. Ceux-ci ne savaient Irop ce qu'ils devaient cens r d'un t>-l procédé, ils i un sentiment de défianci >t
même de dégoût que justifiait Irop bien son exléri ur. Mais quelle ne f;.t pas leur stupéfaction lorsqu'ils l'entendirent s'écrier :
- Eh quoi ! vous ne me reconnaissez pas?... Ksi ,1 possible que quinze jours d'absen : rendu méconnaissable à ce point? ..Oh! monsieur de La Harpe, monsieur de La Harpe, quels reproches n'ai-je point À vous adr.. !
■ — MtendrZ donc, • reprit le Parisien; >es ndevoix. . ce radotage... ce monsieur de La Craque... cette loun gra< ieuse et efflanquée. . C'est lui !
« —C'est lui ! reni tous, les autres.
» — Hélas I oui, c'est moi, » reprit le grand Zaroba; <■ moi, votre infortuné compagnon ! moi, Lavenertcl
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
» —Mais, au nom de Dion, dans quel état! — Dans quel liea! — Comment? — Pourquoi? » Telles furent les questions qui l'assaillirent de tous côtés.
• — C'est à-dire que cela me confond, - répondil-il ; « cela me semble, un affreux caucliemar ! Vous voyez en moi le grand Zamba-Mac-Paounga de ces idolâtres, de ces infâmes gredins. Figurez-vous, mes chers amis , qu'aorès l'échouement de notre radeau, lorsque je revins à moi, je me vis sur le bord delà mer, parmi les huîtres, au pied d'immenses rochers Ayant mûrement réfléchi à ma situation, je restai convaincu que je ne m'étais pas noyé. Je l'avouerai , cette découverte me fit plaisir.
» — Parbleu ! » interrompit le docteur, « il y a longtemps que je vous l'ai dit : vous êtes amphibie. J'y perds même an .superbe Traité d'anatomie comparée, 12 vol. in-S", avec figures color... N
» — Je crus aussi m'apercevoir, » reprit Lavenelte , » que j'étais entouré d'une bande de malotrus que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam, et qui, à en juger par leurs regards sinistres, tenaient conciliabule autour de ma personne pour savoir s'i's me mangeraient sur place, ou bien s'irS me réserveraient pour une meilleure occasion Cette manière de rôder le long des côtes est habituelle à ces vauriens. Comme elles sont fort dangereuses pour les navires, i's ent souvent à y recueillir des débris de naufrage, et du gibier de mon * espèce. Ils me lièrent bras et jambes, et me suspendirent, par le milieu du corps, au bout d'une longue perche, comme ces gros mulots que les marchands de mort-aux- rats colportent de foire en foire, en guise d'enseigne et de trophée Ils m'apportèrent, ainsi fagoté, dans cet affreux séjour.
>• Les misérables n'exercèrent contre ma personne aucune violence immédiate. Ils me trouvèrent trop maigre, et résolurent de m'engraisser pour la fête annuelle qu'ils allaient célébrer quelques jours plus lard. On me plaça dans une sorte de cage, on me boucha les veux et les oreilles, on me priva de toute locomotion, et on me nourrit copieusement. C'est à peine, si on me laissait le temps de digérer. A chaque instant deux sauvages , préposés a ma garde, m'ouvraient la bouche bon gré mal gré, et me bourraient des plus étranges comestibles. Au bout de quelque", jours, on plaça sous moi une grande plaque de je ne sais quelle matière, et on entretint continuellement par dessous un réchaud allumé, de manière a me faire cuire tout vivant, à petit feu, et à rendre ma personne plus délicate, en opérant une lente et parfaite fusion de ma graisse dans ma chair. Ah ! monsieur de La Harpe ! monsieur de La Tlarpe ! que de reproches u'ai-je. point à vous... !
» — Vous avez tort de vous plaindre, » interrompit le Parisien ; « c'est la véritable recette qu'on emploie dans nos basses-cours pour élever les oies dont on ve;t tiicr des pâtés de foie gras. Nous étions bien plus à plaindre que vous, • nous autres, et nous n'aurions pas été fâchés d'avoir votre superflu sous la dent !
» — \ la bonne heure ! » reprit Lavenelte ; « mais les saHvagesy perdirent leur latin : ils avaient beau me bourrer de comestibles , rien ne me profitait -, je devenais même encore plus maigre de jour en jour. Si bien que, désespérant de faire jamais de ma carcasse un morceau présentable, je vis le moment où, par excès contraire, ils allaient me laisser mourir de laim. Heureusement le grand escogriffe <;ui représentait avant moi leur divinité, le grand Zamba-Mac-Paounga, comme ils disent dans leur stupide patois, ce grand escogriffe vint à mourir. Comment faire? Comment apprendre a tous les sauvages du pays que cette fausse divinité, qulls croyaient immortelle, était morte? Impossible I I i nouvelle eûl jeté la consternation dans la tribu . La populace n'eût pas manqué d'attribuer cette disparition du grand Zamba au peu de soin qu'auraient pris de sa BUbliffl sonne les divers fonctionnaires préposés a sou entretien. Ils iin payé de leur vie peut-rire ce funeste accident. Ils résolurent donc de me substituer a sa place. Je tas tiré de ma cage. On me perça le nez et les oreilles pour y suspendre ces diverses breloques-, on me creusa sur les.bras, sur les mains, sur le visage, ces étranges figures; ot: me coiffa de
T. F MWV.Ï. — IV.
,-et affreux bonr.el; on me mit dans une main ce crâne, et dans l'autre cette magique baguette, hideux symboles de ma prétendue toute-puissance; on m'enduisit tout entier d'une espèce de colle, après quoi on me roula dans des plumes de toute espèce; en un mot, on mVflubla de toute la défroque du défunt, et l'on me planta sur cette façon d'autel , .i^c menace de mort si je refusais de me prêter aux simagrées qu- nécessiteraient les circonstances. J'avais l'avantage d'êire long et fluet comme mon prédécesseur, qui était un fort bel homme. Il paraît même que jeli.i ressemblais un peu de figure. Et d'ailleurs, qui est-ce qui pouvait s'apercevoir '<e notre différence sous un tel déguisement? La supercherie réussit à merveille. Voilà huit jours que j'exerce ainsi la survivance de Zamba-Mac-Paounga. Moi, Grain! Esprit I... Qui s'y serait attendu'...
» — Il est de fait que vous ne paraissiez guère destiné à un pareil rôle, » interrompit le Parisien. « Mais enfin, une plaie de divinité, c'est beau, c'est flatteur, ça ne se trouve pas tous les jours; c'est une position sociale.
» — Eh bien ! » reprit Lavenelte, « je vous donne, ma parole d'honneur que cela m'est venu tout naturellement, sans que j'aie fait aucune démarche, sans que j'aie rien demandé, rien sellicité. J'ai toujours eu des goûts simples, des haLitudes modestes, et j'ai pour principe de faire H des places, des grandeurs, de tout ce qui séduit si vivement le commun des hommes. Du reste, ne m'enviez pas cette funeste élévation. Les misérables ne me donnent à boire qu'une atroce délor.tion de piment. Ils immolent chaque jour à mes pieds les prisonniers qu'ils ont. faits à la guerre, sur d'autres tribus non moins sauvages. Ils m'obligent à me repaître eomme eux de cette odieuse et noire subsistance. Tel que vous me voyez, j'ai déjeuné ce malin de deux oreilles de cannibales. C'était dur au possible! Enfin, ils me brûlent jour et nuit sens le nez les drogues les plus nauséabondes. M»is que voulez-vous ai tendre de gens sans aucune espèce d'éducation? Ab! monsieur de La Hirpe, monsieur de La Harpe! où m'avez-vous entraiHé ? Tant il y a, mes amis, qu'à l'exemple du dictateur romain, je n'aspire plus qu'à descendre du faîte où m'ont plaeé les destins.
» —Ainsi donc, papa Lavenelte, » dit le Parisien. ■ tous vous disposiez à nous manger les oreilles? J'en aid»'jà perdu une pour l'agrément de votre jeune compagnon, et vous ailit? me croquer l'autre? Voilà vingt-huit ans que je vous la garde-! Merci de la complaisance!
»— Hélas! ■ reprit Lavenelte, c'est précisément la crainte d'être réduit à ce mauvais procédé envers des compatriotes', qui m'a fait interposer mon autorité, filtre vous et ces vanu pi ils. Malheureusement je ne puis que contenirun moment leur abominable faim. Le temps s'écoule : ils vont bientôt re paraître, et je ne sais comment faire pour vous sauver tout à fait. Oui monsieur de La Harpe' monsieur de La Utrpe '. que de repr...
Plusieurs fois, en effet, pendant le récit deLaveBetle, .les émissaires du dehors s'étaient hasardes à glisser la irtp dans l'intérieur du temple, pour écouter ce que le grand Zimba- Mac-Paounga pouvait dire aux victimes si lées par L'aftpi d. Déjà même des i - des
cris d'impatien utour da temple comme pour
engager l'infernale divinité à ne pas retarder davanta
unie célébration de si fête. Le danger augmentait de mil uie. Mais eue résoudre? Robert-Robert n
bacun de ompagnofls à rionnei -
eut i ^fférecs. Le meilleur ne valait rien. Le
parvint encore à riunir tous ar il 1 exprima,
non sous la fonte A'uue spinion, mais sous la forme d'uu
LOUIS DESNOYERS
ordre, ce qui est la seule bonne manière de donner descon- ' seils.
« — Courage, mes amis, ■ s'écria-t-il en montrant les fusils, les pistolets, les sabres, les gibernes encore pleines de car touches, qui pendaient en guirlandes le long des murailles du temple, et que, dans leurs excursions sur les bords de la mer, les sauvages avaient recueillis sans doute de quelques bâtimens naufragés, sans même en connaître l'usage. « Oui, courage ! prenons ces armes, Serrons nos rangs, frayons-nous un passage à travers ces barbares, ou tout au moins ne nous laissons pas mutiler sans résistance. Si nous devons mourir, vendons chèrement notre vie ! »
Ces mots prononcés avec énergie électrisèrent les compagnons de Robert-Robert. Laveneile se bâta de couper leurs liens. Chacun s'arma. Il était vraiment beau de voir cet adolescent commander à des hommes, par sa seule intelligence. Il les disposa en bataillon carré, plaça Lavenelte au centre, se mit au premier rang, et s'écria : « En avant, marche ! »
La petite troupe avait a peine franchi le seuil du temple, que les sauvages poussèrent des cris de fureur, et se précipitèrent en avant pour lui barrer le passage. Mille flèches la menacèrent à la fois. Une seule partit, et vint frapper mortellement le docteur. Le malheureux tomba pour ne plus se relever.
« — Joue, feu t » cria Robert-Robert. Et aussitôt ses amis déchargèrent leurs armes sur les assaillans. Chaque balle abattit un ennemi. Le chef fut de ceux qui succombèrent. Le bruit de la détonation, la fumée, l'odeur de la poudre, et cette mort si soudaine, s* incompréhensible, toutes ces circonstances jetèrent l'épouvante parmi les sauvages. En voyant leur grand Zamba au milieu des prisonniers devenus libres, ils crurent qu'il avait disposé do la foudre en faveur de ceuxci. Lavenette, stimulé par Robert-Robert, complé. a cette utile erreur. Il étendit sa longue baguette, et, après une suite de gestes impératifs et de contorsions menaçantes, il termina en portant l'une de ses mains à sa tète et l'autre ù sa jambe droite. A ce signe révéré, tous les sauvages se prosternèrent à ses pieds, la face contre terre. Il leur commanda de garder celte humble attitude et il défila majestueusement devant eux, suivi de ses compagnons. Loin de s'oppoer à leur départ, la pieuse tribu bai a la poussière qu'avaient foulée les protégés du grand Zamba.
Robert Robert, par un juste instinct de prévoyance, voulut tirer un dernier avantage de la superstition de ces Africains. D'après son conseil, Lavenette lit signe à l'un d'tux, jeune noir aux formes robustes, dont la physionomie annonçait plus de douceur et d'intelligence qie cède des autres. Le i;oir accourut à cet ordre, tout lier de la distinction qu'^)n daignait lui accorder, ei prêt à suivre le grand Zamba partout où il lui plairait de porter ses divins pas.