‹ Le siècleChapitre 157 sur 173 · VU · texte numérisé non relu

VU

Le troisième jour, Lavenelte s'était montré moins rrodigue d'avertisseuiens. On l'avait même perdu de vue ainsi que l'Ecureuil, et il y avait plusieurs heures qu'ils n'avalent donné signe de vie. Ce silence parut extraordinaire; on cîmmençait a s'en inquiéter, lorsqu'une double explosion se lit subitemenl entendre à une g'ande distance.

« — Haie ! » cr;a R'obert-Robert. « L'Ecureuil a tiré luimême : ce ne peut être une fa liste nouvelle. Attendons »

On n'attendit pas longtemps. Lavenelte accourait à toutes jambes, les bras en l'air, les cheveux hérissés, l'œil égaré, seul. Cette dernière circonstance paru,! de mauvais augure. On l'accabla de questions ; mais tout ce que les lèvres tremblant's du pauvre homme puent d'abord articuler d'à peu près intelligible, ce furent ces mots sans suite :

«' — Ah! mon Dieu!... là-bas I... là-bas!... gros comme ça!... et long, long, long!... Là-bas!... fa-bas! ah! mon Dieu !... »

[| était difficile de se faire une<?'.gle de conduite sur de renseignfmens. Eofln, après s'être remis un peu de son émotion, Lavenelte paivint il dom er des indications plus précises et phs claires.

» — Je m'avançais courageusement derrière I Ecureuil, » iliiil, « dans la' plaine couverte d'herbes touffues où nous venions d'entrer. L'Ecureuil sifflait, et moi je rédigeais si-

i eusément dans ma tête le ciuquanie-lroisième chapitre du Journal de Foyagtt que j'ai dédié, comme vous le savez; a madame, madame Robert, la mère de notre jeune généralissime , pour servir de rectification aux / oyag<s de ce monsieur de La Harpe, qui s'est joué si indignement de ma crédulité ! Enfin, n'importe I... Où en éiais-jè... ? car, en vérité, il y a de quoi perdre la tète avec une pareille existence! .. Ah! bien, j'y suis-;. Je ^ous dirais dnic que nous ne pensions absolument à rien, l'Ecureuil et moi, lorsqu'aprës plusieurs heures de marche, nous apercùnus devant nous, parmi les herbes, quelque chose de ron I et de gri'àire, qui ressimb'ait à uiv cable énorme qu'on aurait roulé en spirale; Comme cela ne 1 ougeail pas, nous crûmes que c'était l'ouverture de quelque ( terne creusée p;ir la nature, sinon par quelque peuplade des environs. La marche nous ayant prodigieusement altérés, nous nous félicitions de cette rencontre, le m'avai c»i donc courageusement, derrière l'Ecureuil, vers cette source bienfaisante . Hélas! ce jeune étourdi en était à peine éloigné de dix pas, que le prétendu câble se déroula soudait ement, et se redressa, aussi haut, aussi droit!" qu'un mat de vaisseau, avec une tête Urge et pla'e, des yeux

rouges qui lançaient des éclairs, et une gueule où se balançait une sorte de dard sanguinolent, à travers une double rangée de dents crochues, et blanches comme de. l'émail. Celle vue nous émut légèrement. Nous voulûmes fuir, n ais impossible! Une puissance irrésistible semblait nous attirer vers le monstre. L'Ecureuil le mit alors en joue : je fis de n ème; l'Ecureuil le visa à la tète, et moi je ne sais cù. Bref, nous le manquàmi s. C'est du mo'ris ce que je suppose, car aussitôt je le vis s'élancer de notre côté. Ma foi, je pris alors courageusement la fuite, non pas dans mon intérêt, je vous prie de le croire, mais dans le vôire ses), afia de vous dénoncer l'horrible enm mi qui vous menace. Quant à sa nature, je ne puis vous en dire davantage-, mais cela me rappelle que dans la Fable il est question d'un sphinx, d'un monstre, qui s'amusait à proposer des énigmes aux passais, et qui dévorait ceux dont l'intelligence n'avait pu les devine-. Il serait donc possible que ce.'ui-ci... Mais au surplus je n'insiste ras sur cette ressemblai ce purement bypotbéliqùe. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un pareil êire n'est point déplacé parmi les cannibales, les tigre?, les lions, les rhinocéros, les moustiques et les maringouins qui habitent ce charmant pays!... Dieu! quel atroce pays!... Et voilà pourtant ce que monsieur de La Harpe ne craint pas d'appeler une troisième partie du monde \ .. Cela fait parfaitement suite à ses vilks /lo'tanlcs .'... Imposteur !

Ce récit de t avendte fui écoulé avec terreur, malgré h s niaiseries qu'il y avait parsemées, et qui eussent causé de. longs éclats de rire en tout autre moment. A. la description du monstre, à sa puissante de fascination, Robert Robeil reconnut sans peine le boa, ce géant des reptiles. L'absence de l'Ecureuil inspira dès lors les plus vives alarmes. Qu'était devenu ce malheureux enfant? av^il-il péri? était-il possible de le sauver? eu? comment?

Tandis qu\.n délibérait sur ces diverses questions, on vit dans le Iciniaii) la cime des hautes herbes nui tapissaient la plaine onduler ça et là, sous !e poids d'un corps dont on ne pouvaii distinguer nettement la forme, n ais qui reluisait au soleil comme un immense collier dediamsns. Ces vagues de graminées se rapprochaient avec une effrayante rapidité. ISul doute! c'élait le gigantesque reptile qui s'avançait de ce cô.é. Ribert- Robert lit aussitôt moitié le feu aux herbes d'tlentour, atin d'opposer au monstre une barrière Infranchissable. Ms amis gravirent ensuite une éminence voisine. d'oli i's purent contempler sans danger le vaste panorama de llammes qui s'élargissait sous leurs yeux, dans louies les direc iOBS, avec une merveilleuse activité.

La lactique de leur jeune chef réussit compléttmenL Le boa rebroussa chemin devant cette niaiée de lu qui eemb'a le poursuivre, comme le flux de l'Océan poursuit l'imprudent visiteur qui s'est trop avancé sur la grevé

L'incendie dura près d'une heure. Quand la dernière dfl ces graminées, qni n'Avaie»t pus moins de six à .cej>t pieds de hauteur, se tut affaissée en poussière, nos vova^eui se remirent en marche, parmi les noirs lour'.i lois de cendre que le vent promenait sur l'espace. Quoiqu'ils parussent n'avoir plus rien à ciaindre de l'ennemi qu ils venaient de metiie en fuite, ils conliiiuèrenl de marcher leiilemtni, ave. précaution, l'oreille au guet, l'œil attentif. Ils firent sag»ment. A. peine avaienl-ils franchi le sol euoore fumani de i elle plaine, que l'immense reptile leur apparut de nouveau. Toutes les armes s'apprè;èrent pour le frapper; mais la listauce était irop fraude. Robert-Robert cemma .da le plus profond sil née. L^lteniioii du boa elaii concen rée en iff.i sur une au're. victime II était éiendu immobile à vingt pi' ds de la lisière du hois, ci dard.ii fixement ses flambant» s pm (telles sur une gazelle qui al. ait. venait , s'avait en tous sens, poussait de lamentables gémissemens, taisait de vains, efforts pour fuir, ti malgié elle, comme ait rée par un p voir magique, se rapj roçl a i de plus en pius de la gueule a pirante du monstre. La gazelle vini enlin s'y eogojffrer d'elle-même, et ce fut vainement qu'e'le s'y débattit : les dénis crochues, du reptile ne faisan nt que pénétrer plus proundément dans ses ebairs In dernier supplice lui resall à subir. Le boa, ne pouvant aNaler sa proie, la transporta

LOUIS DESNOYERS

au pied d'un arbre voisin, la plaça debout le long du Ironc, puis se roula a l'entour et la serra fortement entre Parl>re et son corps, dai.s une mortelle étreinte La gazelle poussa un dernier gémissement; ses es craquèrent, tous ses membres furent broyés, et son cad vre s'allongea sous l'eff'jrl continu de l'inextricable spirale. Le boa reporta ensuite sa \ielime sur le sable, l'enduisit d'une immonde salive, se mit à l'avaler, déroula voluptueusement ses anneaux au so'eil. et tomba dans cette somnolente insensibilité qui accompagne la digestion des reptiles de cette espèce. C'est alors qu'ils sont livrés sans défense au plus faible ennemi ; c'est alors que cî terrible géant du désert devient a son lour l'impuissante vietime de l'humble peuple des fourmis. Les fourmis l'assiègent comme une citadelle vivante, pénètrent dans l'intérieur par les oreilles, par les narines , par la gueule; le tuent, le dévorent peu à peu, et se retirent, ne laissant de lui qu'un immense squelette.

Robert-Robert, qui connaissait toutes ces particularités, ne voulut pas laisser aux fourmis le soin de sa vengeant e. La petite troupe s'approi ha du boa, qui ne donnait plus aucun signe de vie. Lue décharge à bout portant lui fracassa la lêlè. Il avait plus de soixante pieds de longj sur huit de circonférence. On ouvrit son cadavre à coups de hache, et, chose horrible a direl les restes défigurés de l'Ecureuil furent exhumés de cet abominable tombeau. Pauvre enfant I mourir si jeune! mourir d'une pareille mort! loin de son pays! loin de sa famille! quand il semblait avoir tant de beaux Jours devant lui! quand les br«s d'une mère l'eussent pressé si tendrement au retour!

Nos amis donnèrent la sépulture aux restes de leur malheureux compagnon, dans le sein de cette terre d'Afrique qui déjî s'était si souvent entr'ouverte pour recevoir de si précieux dépô'.s. l's continuèrent ensuite leur roule, l'âme oppressée de douloureuses pensée 5.

Le soleil s'était couché cinq fois après cet horrible épisode. Aucun nouvel indice, depuis la rencOBtrC de l'Ingénu, n'avait révélé le voisinage d'habitations humaines. Ils en étaient venus à désespérer de pouvoir jamais atteindre les bornes de ce désert, qui semblait s'agrandir encore devant eux, lorsqu'enliu le sixième Jour, à leur réveil, ils se virtut entourés d'une b^nde d'indigènes. Le premier mouvement fut de chercher leurs armes. Elles avaient été enlevées. Les ravisseurs se les passaient et les examinaient avec une naïve surprise. Ils s'approchèrent ensuite des prisonniers, leur prirent "les mains, 4es portèrent à leur bouche en signe de joie, et se mirent à gambader circulairement autour d'eux.

Une i ircontiaïue qui n'étonna pas moins nos amis, ce fut d'entendre, de la bouche de ces sauvages, une foule de mots appartenant aux langue frarcaise, italienne, espagnole, anglaise et portugaise. I! existait évidemment de fréquentes relations entre ce peuple et les différentes nations de l'Europe. Celle confusion d'idiomes formait, avec celui du pays qui en était le fond, une sorte de pa:ois étrange que Hubert-Robert comprit tant bien que mal , grâce aux études qu'il avait ébauchées avant son départ II a p [ > r i 1 à , ses compagnons qu'ils n'avaient rien I craindre, du moins pour le moment. Ils se laissèrent doue emmener sans trop de défiance dans la direction qu'il plut aux Africains de lenr faire suivre.

Pour la première fois et -puis leur éebouemet t sur la coTo d'Afrique, nus voyageurs traversèrent des <bamps ensemencés de riz et de. mais Ces preuves d'une civilisation plus ou moins avancée acbevëreal de leur donner bon courage. Après quelques heures de marche ils arrivèrent dans la capitale de la tribu. Celte espèce de ville se composait

d'environ trois ou quatre mille huttes, toutes bities en bois et en terre glaise, et couvertes de larges feui'les de palmier. Elle se nommait Bambara. Le peuple de cette contrée était de race mandirgne.

L'accueil qui fut fait aux captifs différa heureusement de celui qu'ils avaient reçu de l'inhospitalière tribu des Achantis. La population de Bambara les accompagna en poussant des cris d'allégresse, et en exprimant par ses gestes la plus enfantine cifriosité. Ils furent menés dans le palais ou, pour mieux dire, dans la hu'te du chef. Une troupe de deux cents hommes àra.és de flèches, de broche; et de zagaie% en gardait les abords. Ainsi entouré de l'amour de ses sujets, l'illustre personnage pouvait dormir parfaitement tranquille.

Ei attendant le moment de les lui présenter, on déposa les prisonniers dans une grande salle où ils ne furent pas peu surpris de se trouver en compagnie d'un beau lévrier et d'un vieux lapin de ros climats.

Robert-Robert commerça à soupçonner le rôle étrange qu'on leur destinait; mais le festin qu'on servit aussitôt, coupa court à ses réfl -xions. Ce festin se composait d'un p'at de couscous, espèce de b.uillie de farine arrosée de. jus de viande; d'une gaze'le rôtie, de gâteaux de lola«, de jujubes, de fruits de plusieurs sortes et de deux grands vases remplis de vin de palmier.

Quand le soir fut venu, on les conduisit en grande pompe, eux, le lévrier et le lapin, d ns la sa'leoù le chef les attendait au milieu des siens. Jacquol seu' fut h -.et ce dédain confirma Bobert-Robert dans le soupçon qu'il avait conçu tout d'abord.

La salle était éclairée par des torche' de ré.<ine et de coton. Le. siège du chef s'élevait a» lond. C'étrt un vieux fau teiii! de velours d'Utrecht, usé, râpé, cassé, qui provenait de quelque naufrage, ou de quelque munificence européenne. Le chef s'était placé de;ses, non point assis, mais accroupi, et les jambes croisées. D^s esclave» agitaient l'air devant lui, au moyen d'éventa'ls en plumes d'autruche. Des guerriers, la broclr ou la massue au poing, eniouraient celte burlesque rova'.'lé. Au bai du trône, sur des peaux de lions, de tigre^, de panthères, étaient accroupis pareillement ce que, faute de meilleure dér.omiraticu, nous appellerons les seigneurs de la cour. Ils formaient un grand fer à-cheva', dont ^a Mjjesté occupait le centie, et dont les extrémités aboutissaient a une estrade plus élevée que le reste du plancher.

C'est sur les pel!ele;jcs qui garnissaient ce théâtre improvisé, que no> amis, le beaa lévrier et le vieux lapin étaient appelés à figurer en qualité .. dois-jevous le dire?

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