MIL
Lesenntniis d'ailkui»ne lui laissèrent pas le lemps de méditer un plan d'attaque. Ils prirent bientôt l'initiative, sortir» nt de leur camp, et se précipitèrent au pas de course, pê'e-mêle, en désordre, sans discipline, sans direction, en brandissant leurs armes, en chantant leurs hymnes de guerre, et en proférant contre les Mandingues les plus horribles m.naees. Robert-Robert eut alors beaucoup de peine à contenir l'humeur be'Iiqueuse de ses troupes, si vivement surexcitée par les insolenies bravades de leurs adversaires. 11 y réussit cependant à force de fermeté. Tous ses hommes frémissaient d'impatience, mais pas un seul n'osa quitter son po-ie.
Tandis que les Jalafes et les Mozambique* s'avançaient comme une vaste fourmilière, Robert-Kobei t, ayant observé que le vent, qui souillait avec violence, leur était directement contraire, ordonna au pemier rang de son armée d'agiter »ive ment le sable fin qu'elle foulait. Des tourbillons de poussière s'élevèrent aussitôt, qui couvrirent et aveuglèrent l'armée ennemie.
Elle continua néanmoins d'avancer, eu poussant d'adieux hourras, et en jetant une grê'e de flèches. Mais lancés de trop loin, comme au hasard, parmi des ■ uées de sable, ces projectiles vinrent la plupait se planter innocemment dans le so', à grande dislance du Lut.
Robert-Robert ne donna, au contraire, le signal du tir, que quand l'ennemi fut presque à bout ponant. Chaque coup frappa et mit un homme hors de combat Ceux d'entre les p'us avancés ,-qu'avaii épargnés la flèche, vinrent s'enferrer d'eux-mêmes, dars un transport d'aveugle fureur, sur 1 immobile rempart de pointes aiguès dont le jeune général avait hérissé toute sa l'gne. li avait fait croiser, en guiso de baïonnettes; les longues broches à rôtir dont le second rang de ses troupes éiaii. a-mé, tandis que le premier lançait des flèches, et que le troisième se tenait en arriére, la massue à la main, tout prêt à assommer l'ennemi, parioul où le froU de bataille sera tentané.
Cette vaine attaque fut bientôt suivie d'une seconde tentalive plus impétueuse.
Mais celte (ois, Robert Robert, qui ménageait prudemment tous ses moyens de défense, fit s'ouvrir subitement les trois premiers rangs du cenlre. Ce mouvement découvrit le bataillon s'ta i qui, faisant feu tout-à-coup, commençi de jeter la terreur parmi les assaillar.s , bien moiss encore par les affreux ravag-s qu'il causa dans leur rangs, que par l'explosion imprévue des arm s européennes.
Ils se remirent toutefois de celte première panique, et leur fureur s'accrut en raison même de sou impuissance. lisse précipitèrent de nouveau avec une rage dont nos guerres civilisées ne sauraient donner l'idée. Le choc fut si violent et leur résolution si bien prise de vaincre ou de mourir, que l'aile gauche des Mandingues, celle qui s'appuyai à la lisière de la forêt, et sur laqui le porta (oulela violence de l'attaque fut entamée, désorganisée, presque culbutée, sous une foi • dix foie plus considérable. Tout le son d'un combat si sagement ordonné éiait don i remis en question par ce seul a dent. Un s. ni parti restai! à prendre. Robert-Robert ew Griffard, qui servait d'aide-de-camp, donner l'ordre au c ri-s de réserve de s'avancer en toute haie pour soutenir ei r;i les débris de l'aile délai lante. Mais Griflard, dont vous con-* naissez l'odieux caractère, n'exécuta pi iul cette mission r'e laquelle dépendait le salut de l'armée. Comme tous Us espri s ii vl .:x. ce misérable avait senti augmenter sa haine à «liaque succèsde Roberl-Roberl. L'occasion er enfin,
en loi ravissant ce dernier triomphe, lui parut trop favorable pour n'en pas profiter, au risque de se perdre lui même. Il fi nu d av< ii mal i .vu tu, et, au lieu de. diriger lecor,js de réserve au secours de l'aile gauche, ii le dirigea vers l'aile droite, qui tenait ferme et qui n'avait besoin d'aucun appui.
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
Celte fausse manreuvFe eut de désastreuses conséquences : elle jeta la confusion dans le mouvement des autres corps. Ma'gré l'énergique sang-froid de Robert Robert, malgré ses efforts pour rétablir l'or're, malgré le courage. Individuel des Mandingues, malgré taêmë 1 Intrépi Je ténacité que déploya Simon Barigoule a la léte du bntaillonsacrê, une seule faute avait perdu cette petite armée qui n'avait de puissance que par la discipline, l'ensemble et la lactiqïe. L'( rire une fois rompu, elle devait être écrasée sous le no-nbre Et un effet, l'aile gauche, privée du renfort indispen-abie, était d'finilivemenl culbutée. Le contre a taqaé désormais de flanc, faiblissait à son tour. L'aile droite, encombrée, embarrassée, sans direction, ne sachant ce qui se passait ailleurs, commençait â s'inquiéter et à rompieses rangs. L'a'arme gagnait de proche en proche; la débandade devenait générale; c'en était fait
Tout-a-coup de grands cris s'élèvent à l'arrière dtt champ de bataille. Lesassail'ans s'inquiètent à leur tour, et s'arrêter t a moitié de leer triomphe.
C'est le brave Parisvn qui a jugé le moment oppor'un, et qui, débouchant de la forêt à la tête de son détachement, vient de tomber impétueasenif nt sur le dos des ennemis.
Cette brusque diversion change aussuôt la face d<-s affaires. Ees Mandingues retrouvent leur courage avec leur confiance. Leurs adversaires s'épouvantent, reculent et prennent la fuite. Mais c'est en vain :i'.s sont.cernés de toutes parts; pas un n'échappe ; tous succombent ou jettent ba> leurs armes. Victoire !
Le lendemain, ua très jeune homme, à la léte d'une srmée victorieuse, précédé d'un millier de captifs et d'immenses dépouilles, entouré d'une foule innombrable qui poussait de longs cris de joie; ce jeune homme s'avançait triomphalement, porté sur un pavois en bru ches de bambou, vers la ville capitale de Bambara,'aux portes de laquelle l'attendaient les vieillards sacrés, revécus de leur costume saeerdotil, et dan*, la p us respectueuse attitude. Cet adolescent, c'ttait Robert Robert.
Le grand Woodnous, chef des cérémonies religieuses de ce peuple, lui dit dîne voix Basi'larde mais solennelle :
« —Sois le bienvenu, 6 blanc, ù vainqueur de nos enne- « mis! Tu nous as fait remporter la victoire, lu as rempli ta « piomcs e : c'est à nous de remplir la i ôlre. I e Ifôi e devait » spparienir au plus vaillant : prends-le, il est ù toi. Sois le • digne successeur de Sibidoo. Que de te moment tous les •> peuples de la teire se prosternent devant ta Kbire, et le u rendent hommage comme au souverain maître de ce raa- « gnilique. empire. Nous voyons bien que la grande âme de i Sibidoo a émigré dans ton jeune corps. Que le puissant ■ Yankar te protège, toi et les tiens, car tu es le grand buffle, •Me taureau -es laureanx, l'éléphant ban-, ',:• Kam « Bambara ! Karabhi ! knrabha ! tamarlshourisha ! j
Ainsi paila le grand VToodn us. Le peuple il "armé* répétèrent mil! fois son dernier rri : KarMl} karabhalsamai UkourUha !
Le di trs prétendans au trône es'ayèrênl de pr< loutre ut svénrm-ni auquel i i étaient loin de s'aiu mars leur fatbl perdit d'afcord d ns la | ran i • vi \
du peuple un va ri son dsns le bruit d'une i
B berl Robert voulut Muser l'étrange to plaçail au froni sans qu'il l'eût convoité.'; mais u e n Q.-xi n l'empêcha de iouvi me t. <j el i lit son
d-ssein ? Lui seul le ;i ait; mais il accepta résolument, sans fïç>n, sans hypocrisie, sais faire semblant de se rèsl dou'Oureusenient à un pareil honneur, comme à un sarriric-1 immense dans l'intérêt du peuple mandingue
LE S1CCLK. — I\
Quelques exemples tout récens l'encouragèrent d'ail eurs dans cette résoluliOD. P.usieurs Européens, que la t-mpète ou la curiosité avait poussés chez diverses peup'adts d'Afrique ou d'Amérique, s'étaient vu tffrir le pouvoir supré par la naïve admira'ion des indigènes. Ce f,<it s'est plusieurs fois renouvelé, à i'époque surtout où nos discordes civile» avaient dispersé par toute la terre tant d'héroïsmes que méconnaissait une ingrate patrie, ou à l'aventuieux courage d- qui elle n'avait p. us assez de g'orieux périls à offrir. On que, dernièrement encore, un de ces brave» légua en mourant : on peti' ro\auineà la Fra: ce. Enfin, j'ai cennu, pour ma part, un de ces petits rois improvisés des grandes régions d'Afrique. Ce!ui-là avait inspiré une profonde es ime aux naturels, dans une de ses excursions à terre, en • exécutant sous leurs yeux quelques tours d'escamoiage. La question lui fut posée ainsi : !e trône ou la mort. Il préféra le trône. Mais, dès la nuit même qui suivit son avènement, il donna à ses sujets une nouvelle preuve de son talent dans l'art qui a fait la célébrité de monsieur Comte à Paris : il rejoignit à la n?ge la cha'onpe qui l'attendait à la côte; i! s'escamota lui-même. Ce fut son meilleur tour. -
Malgié l'impassib'e solennité qu'il alfe tait dans son extérieur, le grand Woodnous rayonna de joie au consentement de Robert-PiObert. Ce chef des vieillards sacrés avait atteint le but secret qu'il s'était proposé en faisant ajourner jusqu'après ia guerre l'élection du successeur de Sibidoo. D espéiait que son âge, sen sacerdoce et son habileté lui douneraient une influence irrésistible sur l'esprit du jeune monarque, et que ce serait lui, grand pontife, qui régeerait Véritablement sous le nom d'un autre. Cet espoir ne lui eût pas été permis au luême degré avec les concurrens de ReberlRobert. Te! était le mobile caché de sa préférence. La suite nous apprendra combien étaient stupides les admirablés calculs de ce profond diplomate.
Le cortège continua donc sa marche triomphale, au bruit d'acilanniions mille fois répétées. Quelques rares visages, d'une expression sinistre, contrastaient seuls, comme des ombres dans un lableau, avec l'enthousiasme impossible a décrire des populations empressées. C'étaient ceux des chefs militaires dont l'avènement de Robert-Robert anéanti les prétentions au trône. Et surtout c'était ce'ui de Griffard, qui narebait dans la ioule, silencieux) pa'e d'envie, baissée, et méditant déjà les nouvelles scélératesses, dans l'accomplissement dcsquell s la sotte vanité mini i'- i lie de Lavenette devait l'aider si malheureu-ement.
Sottise et méchanceté : c alition d'ennemis bien reuse. or e'c.-t déjà trop d'un !
Sa Majesté Ahaldy (te' est le nom qu'on donna à Robertii lut conduite en grande pompe au tempe, et du temple au pa où l'on procéda aux cérémonies de son intronisatioi . Ces cérémonies durèrent u e demi-lune. I fut une s1. -:•! le d'i:.. lu grand Yanka .
prières publiques, de da ix, de chants, de f-stins,
de harangues, de flagorneries u de. vociférations ; to
s fort ennuyeu: a Robert-Robert as.-
s:/ peu de goiV po;;i lesliu l'avaii
élevé.
Il y i i lus absolu, c'est rdeson illu-tre
rt-R . vatl h eii ■
S ai un s. si s meubles, ses pi ippes et s -s fonj \
que du défunt, et même Ire a la ceinturées
vieux fragment de iiine.ni qui représentai je ee sais quel 1 monument européen
LOUIS DESNOYEBS.
Ainsi travo6ti par l'usage, il lui fallut s'asseoir les jambes croisées, la plus grande partie du jour, sur le vieux fauteuil qui avait servi de trône à Sibidoo, et !à, être épousseté continuellement par des esclaves armés de queues d'autruche; fumer d'immenses pipes avec tous ceux qui sr présentaient pour le féliciter; boire de grandis lasse; de tafia; se "voir la cible de tous 1^-s regards, de toutes les conversations ; et enfin être assourdi de complimeus et Ai protestations par nn .: foule d'individus qui 1 adoraient du bout des lèvres, qui le'détesiaient au fond du cœur.
Et d'abord, il fut obligé de recevoir le serment d i tous les chefs Eililaires, de lous les fonctionnaires civils , depuis le général jusqu'au demer soudard, depuis le juge jusqu'au plus infime gâte-saute. Tous lui jurèrent amour exilusif, tidéiiié inébranlab'e , dévouaient éternel. A l'air d'aisance qu'ils mettaient la plupart à prononcer les paroles sacramentelles, ii était facile de voir qu'ils avaient acquis depuis longtemps une gande habitude de cet exercice guttural. C'était pour la quinzième fois que certains dVntre eux ju raient ainsi fidélité, constance, au dernier venu. Oa appelait ceia prêter serment. A en juger par la facilité a^ec laquelle de tels sermens se rétractaient dans l'occasion, le mot prêter était parfaitement choisi.
Il n'y eut pas jusqu'aux éventeurs et aux bourreu s de pipes qui , en leur quali'é de grar,ds fonctionnaires du palais, m lui jurassent : les premiers, de l'éventer fidèlement, comme de bons et loyaux sujets doivent faire-, les seconds, de bouirer ses pipes avec tout le dévouaient qu'exigeait ui e pareille mission.
Après les prêteurs de serment vinrent les congraiulateurs, race de bavards qui, pour se donner de l'imporïanre aux yeux de leur petite coterie, s'en constituaient les orateurs, et, sous le moindre prétexte, se glissaient près du pouvoir nouveau, lui débitant les plus hyperboliques sottises, au nom de tels ou tels, qui souvent même ne s'en douiaient pas.
« —Illustre d magnanime guerrier, » lui disaient ceuxci, dont je traduis les expressions par des équivalons; « les « fabricans de pipes • (ou telle autre profession) « ont cru » devoir joindre leurs suffrages à eux qui enlounnt de » toutes parts ton glorieux trône. Puisse le grand Y'-ankar » vers-r les trésors de sa protection sur la têu d'un prince > qui doit être l'éléphant blanc ie l'industrie en général, et » du commerce des tuyaux de pipes en particulier, — celte
• branche si importante de la prospérité nationale I Car, le » patriotisme éclairé des fabricans de tuyaux de pipes compto » sur toi, magnanime Aluldy, comme au jour du dang-r lu » peux compter sur le patriotisme éclairé des fabricans de
• tuyaux de pipes! KaraLhi 1 karabha ! samat iskcuri.ki ! » Cea derniers mois signifiaient à peu près : « Vive le roi
et son auguste famille! »
Vinrenl ensuite, de lous les coins de l'Efflpi e Mandingce, des députations qui, sous prétexte de dc^os rau pied du trône les hommagesdfs divtrses frai lions de la patrie, trouvaient fort ajiéable de se goberger à BaraVara, aux frais il ! leurs localités, et de pivn Ire part aux banquets et aux fêtes de la cour, saus autre écot qu'un? grande dépense de : flexions.
« — Sublime Ahady, » disaient ceux-là, « l'intéressante » population de. . (ici le nom de la plus mince bicoque] ; e
pouva t rester élrangère à l'enlhousias-ne qie ton glorieux » avènement fait éclater dans toute* les parties d'un Em- » pire <!ont tu es désormais le buflle des buffles Daigne d nous permette de déposera tes augusies pieds les vœux » ardens qu'elle adresse à Yankar pour le benheur d'un mo- » uarque dont les vertus domestiques, don) la valeur et la » hau e sagesse ouvrent à- la patrie une nouvelle ère de » gloire et de félicité. Karabhi \ karabha'. tamariskou- ■ ritka\ »
Vinrent ensuite les organes des divers corps constitués, tribueaux, états-majors, administrations, qui tous s> ré. jouissaient de ce beau jour , proclamaient Abaldy le plus grand prince qui eût jamais existé ; le traitaient de Kaim ■>, de grand Boa céleste; l'as tiraient de leur inébranlable con-
cours; se disaient chacun le corps le plus important de l'Empire, le bras droit de la monarchie, la première garantie de l'ordre pub'ic , et terminaient par l'acclamation de rigueur : Karabhi ! karabha] samariikouriskil
Vinrent ensuite les faiseurs de remontrances, pessimistes fort flacommodes qui, avant même que Bobert-Kobert eût eu le temps de prendre aucune mesure, croyaient devoir le prévenir, sur un ton moilié humble et moitié protecteur, que son système manquait déjà a ses engagerons; lui parlaient pompeusement des vœux de la patrie, dont chacun d'eux se disait l'organe exclusif ; prétendaient qu'on abusait le prince, qu'on le trompait, qu'on l'égarait : chacun d'eux ayant à lui proposer un système d'administration, diamétralementopposé â tous les autres, lequel était le s»ul bon, et assurerait immanquabltmeiil la gloire et la fé ici té du peuple mandingue, sur.out si l'inventeur était appelé a le mettre en pratique lui-même, avec de bous appoiulemeris. Karabh i ! karabha ! ïamariifcourUka !
Vinrent ensuite les claqueurs, espè c d'optimistes, disposés à irouverloul beau, tout bon, tout parfait: le passé, le présent, l'avenir; tout ce qu'avait fait, tout ce que faisait, tout ce que ferait le piince , (t même tout ce qu'il n'avait pas fait, ne faisait pas, ne ferait jamais, y compri tout ce qu'il pourrait faire et tout ce qu'il pourrait ne pas faire, et cela, par servilisme naturel , par défaut de vo onlé propre, par besoin d'obédience quand même.
Vinrent enfin les demandeurs, meute vorace qui se ruait sur le pouvoir nouveau, se prétendant : ceux-ci les déplorables >iciimcs du gouvernement précédent; ceux-là, les héroïques créateurs du gouvernement actuel; infatigables mendians dont la besace toujours vide se promenait ainsi, de prime en prince, depuis cinquante années, comme celle des pauvres, de porte en porte.
« — C'est à moi seul que vous dem votre puissance, disait à Bobert-Bobert chacun de ceux là. • N'écoutez pas les » autres : ce sont des imposteurs. Sans moi, vous re seriez •> rien; je n'ai cessé de conspirer pour vous cintre votre » prédécesseur. Oui, mon prince, si votre prédécesseur, » l'ixécrable Sibidoo, e t mort d'inligeslion, c'e.-t à mon » dévoùmcut que vous le devez. J'attends enfin la n'rom- » pense de mon désintéressement. Je ne suis pas ambitieux :
donnez-moi ce que vous voudnz, cela m'est éga', pourvu » que ce soit excellent. Moyennant quoi, vous n'aun-z per- • sonne qui criera plus fidèlement : Karabhi! karabha! tari warisknurifka ! »
Voilà les 1 illeveées de divers genres auxqu-l'cs le nouveau monarque était daps l'obligation de reperdre tout le long du jour, avec grave, awc affabi'iïé, quel q- e lût son ennui. Ainsi If voulait l'Etiquette.
Car, c'était cette reine absolue, fille de l'Usage et delà Sottise, qui gouvernail son gouvernement, comme une irarionnelte dont une main latente est charge de tirer les fils; c'était elle qui réglait la dimension ries sa'uts du prime, l'inflexion de sa voix, le degré de sa sévérité ou de sa clé- ; c'était elle qui mesurai) la largeur de son sourire, selon le rang des personnages ; c'était elle, par exe-upe, qui lui dictaii les banalités suivantes : > C'est ave- la plus vive
• satisfaction que.. Mon cœur est profondément touché de... » Je suis fort sensible à... Je partage rnlièremeni Us... Mes > intentions paternelles sont que... Je ne négligerai ri»ui o pour... Tel est l'objet cons ant de nie-... T. 1 est le but » invariable de ma... La marche ferme et u.o iéiée de mon...
Mis yeux >ont constamment ouvert» sur... C'est par cette
• union de tous les bons Mandingues, de tous les vrais amis » de leur pays, que nous pourrons enfin... Maintenons l'or-
• 'Ire et la tranquillité, sans qn oi il p'\ a plus que trouble
AVENTURES DE ROPERT ROBERT
» et que désordre... Assurez vos concitoyens que je les pore » tous dans mon cœur... C'est toujours avec un nouveau » plaisir que je... etc. »
Orles, Robert-Robert n'élait pas relui de tous les assistans qu'ennuyaient le moins les amphigouriques fadaises que l'Etiquette le forçait ainsi de répéter machinalement ; ruais il n'y avait pas moyen qu'il s'abandonnât à tes impulsions naturelles, tout chargé qu'il était de l'écrasant réseau des us et coutumes. Dès qu'il s'avisait de faire un geste, de dire un mol, d'avoir une pensée qui dépassait le cercle fa tal, celui des font tionnaires du palais que, faute de mieux, j'appellerai le Grand-Maître des cérémonies, se prosternait au pied du trône, et posant les deux mains sursatét'ti signe de douleur, ordonnait humblement au monarque prévaricateur de rentrer dans l'infranchissable limite.
« — Je vous avoue, » lui disait quelquefois Robert Rob-rt à deui-voix, « je vous avoue que tous ces salamalecs m'en nui est fort.
» — Moi aussi, » répliquait l'humble tyran; « mais il n'est pas encore temps de congédier ces importuns. Daprès les lois de l'Empire, vous avez encore trois q> arts d'heure à vous ennuyer. Allons, grand prince, souiie* I faites ls graeieux ! Il faut savoir s'ennuyer un peu pour le bonheur d'un grand peuple.
» — J'ai faim, » lui disait d'antres fois le malheureux potentat ; « je ne serais pas lâché qu'on servit le oiner.
» — Erreur ! mon prince.
» — Je vous jure que j'ai faim.
" — Vous vous imaginez cela.
» — Mais, en vérité, je dois le mieux savoir que vous.
» — Votre Mtjesté daignera me permettre de lui dire qu'elle se trompe, ou plutôt qu'on la trompe. D'après les lois de l'Empire, Votre Majesté ne saurait cucore avoir ni Mm ni soif. 11 s'en manqua de deux heures. Allons, il ustre prince, un peu de patience. I. faut savoir jeûner On peu pour la gloire d'un grand peuple.
» — Eh quoi ! » s'écriait quelquefois aussi le jeune souverafn de Kambara, «vous me condamnez à fumer encore telle pipe?.. Ce sera la douzième d'aujourd'hui! Vous voulez donc m'asphyxier?
« —Que le grand Yankar nie préserve d'attenter aux jours de Votre Majesté d'une iraniôie si désagréable I Mais les lois de l'Empire exigent que ^ous finirez ei.corc celte pipe. Vous ne sauriez faire moins envers cette députalion, que vous n'avez fait en faveur des douze, au ros. Le village de 'Zizozou, qu'e le représmte ici, mérite la même protection, par les bons scnliniens qui animent ses îiabilans. Refuser de fumer une pipe avec leurs organes, ce serait une injure pour eux; ce serait un motif de rivalité, un brando.i de guerrj civile jeté entre, eux <t leurs concitoyens, et, qui siit? la première étincelle peut-être d'une conflagration universelle.. Fumez donc, à grand prince] N'ébranlez pas vous-même votre, trône jti'. qu'en ses fondemens les plus reculés. Faites ce nouveau sactilice sur l'autel de la pairie ! Songez que l'univers vous contemple, songez quelesbabilans de Zizozou attendent avec la plus vive anxiété ce que vous allez décider de leur sort. Fumez, magnanime successeur de l'héroïque Sibidoo. Quand on a l'âme si b Ile, quand on n'est mû comme vous que par l'amour de s s sujets, il faut savoir s'étouffer un peu pour h tranquillité d'un grand p uple ! »
Il en était de même sur tous les points. Ce grand maître des cérémonies était un Mail. lingue avancé en âge, gros. lourd, 'ent, 'aid ; qui marchait pesamment, s'énonçait pompeusement, apportait dans les lus petites eho'ts un i immuable gravité, e<, pour a méthode, la ponctualité, l'emphase, le boursouflé, eût pu rivai cr ave.: beaui oup de ses confrères d'Europe. Le Parisien l'avaii surnommé Buzinska. 1 yavaii près d'pn demi-siècle que* grâce à l'inamovibilité de sa charge, leseigneui Buzin lu tyrannisait ainsi les souverains de Ituubara. C'était l« roi de ses rois, le maître de ses mai i . Ceux ci ne pouvaient rien faire sans l'agrément de cette vivanie image de l'Etiquette, On eal pu les comparer à des pendules sans mouvement pai elle) mêmes, et don) l'aiguille
e marche qu'à l'impulsion du doigt. Le seigneur Buz:nska était pour la royauté mandingue ce doigt régulateur.
J n exemple entre mil e p.ut faire comprendre son omnipotence. Un jour que Robert-Robert fnmait paternellement, aveo les représentais de je «e sais que'le bicoque, sa vingtième pipe de la matinée (etquelie pipe 1 une sorte de not de terre de la capacité d'une demi-livre de Ubac 1), des étincelles'en échappèrent et mirent le feu à quelques vieilles drapes ries, aoberl Robert voulut descendre de son trône pour éteindre du pied ce! incendie naissant -, mais le seigneur Buzinska s'y opp< si humblement pour ce motif, qu'il serait malséant" à U majesté du monarque de commettre son auguste pied d;jns une pareille mission, et que tou es choses étant réglées d'avance par les luis de Miquelte, p.rsonnen'e pouvait empiéter sur les droits du foiutionnairespécialement chargé de ce son. Le grandmaitre des cérémonies ordonna au gouverneur du palais d'aviser à ce que 1 incendie fut éteint ; le. gouverneur transmit cet ordre à l'inteudant ; l'intendant le iransmitau commandant ; le commandant, à l'inspecteur, r.nspectcurau chef général des porte-pipes de saMîjesté; et ainside suite, de grale en grade, jusqu'au dernier deséteigneurs, lequel, aprèsdeux heures de'.ricochets administratifs, se présen ta enfin, et se mit en devoirs d'étouffer l'incendie. Il était temps : le feu avait tagné de proche en proche, durant toutes ces formalités; déjà même il rongeait ardemment les quatre pattes du royal faueuil ; miis nul des assistants n'avait quitté sa place; la plupart s'étaieutlaissc griller les mollets sans oser fuir ni pousser le moindre holà, l'eu s'en fillut que Hubert-Robert lui-même ne rollt sur son trône, par respect pour la hiérarchie.
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Celle sujétion a d'absurJes règlements n'était pas li ennui du jeune monarque. U maudissait non moins la nécessité que lui imposait le rang suprême, d'être jour cl nuit en spectacle, en étalage ,de ne p.us vivre qu'aux regards de tout un peuple; de u'»voir pli- s u i seul moment de solitude, de botiheurinlime. Sou lever,son coucher, sesmoindfesauioi s avu eut d-' nécessaires témoins Dormwt-ïl : le bruiltdes pa- Iroui les',1' pas des rondes, le qui-vive des sentinelles, l'év. illaient brusquement, c'est ce qu'on appelait ciller à son repos. Mettait-il la tète à a fené re pour aspirer un peu d'à r fur: des milliers de badauds s'attroupaient au-dessous, et l'assoi réi saient de Karabhi\ karabha ! sama'is kourUl&l Soriait-ili c'était pis encore; il lui fallait fendre à {.rand peine les Dois tumultueux delà feule, disputer chaque partie de ses vêlements à l'enthousiasme toujours croissant de 6 s sujets, écouler mille soi Hâtions qui se croisaient dans l'air, et ne rentrer en son palais que. la voix fatigué de promesses, l'oreil e d acc't matit ns, le bras de poignées de main, la bouche de sourin s, et le coude saints. Enfin, se"mel taitil a lai 1- : c'était encore m vue de tout le moud.'. L ne foule di mais, accourus quelq ; fi is du fond de l'Empire, étaient introduits successivement pari', grand naître des cérémonies dans la salle du-feslin, et circulaient proc ssionnelle- , t autour de h table, curieux d'observer si le monarque s\ prenait comme un simple mort 1 pi i sustenter son i épigastre. On eût cru voir cette tourbe d- dâUMjrs qui s press»Uà l'heure des repa», devant les animaux ouJardiu des rl.nt. s, i our les voir prendre leur nourrKure. C-t existence sous verre causait de cru. lies impatmees à notre l. ros, nalurellemenl ami de l'indépendance et du calme.
Hais ce qu'il supportait avec plus de peii e em o e, cotait |'obsé4UÏosité même dont il était l'objet, c'était l'ad ifation stupide des mas es, c'était surtout la platitude des courtisan-;. Il y a longtemps qu'on l'a dit: l'humanité est la nu au fon l, quel que soit le degré de longitude: la forme s diffère. Les courtisan u sa ressemblent, au costume,
à la langue près Partout c'etl 1a même race de fMt leurs do-
LOUIS DESNOYERS
mestiques, tenant à la fois c t du chien et du chat : du chien, par la souplesse; ilu chat, par 'a perfidie; s'atlachant au 'ogis, non au maître; oublieux du bien, 6e souvenant du mal; caressant la main qui les frappe, égratignanl la ma'n qui les cares-e. L'ânie nob'e <T lière du jeune souverain se soulevai! de dégoût à la vue de la servi ité dont son eniourage faisait parade vis-à-vis de iui. Tout ce qu'il voulait, ou l'exigeait, *arlegrand,art, en pareil as, est de savoir me c'rir toujours; tout ce qu'il aimait, on l'ado ail; tout ce qu'il haïssait, ou l'exécrait.
Faisait-il une question, exprimait il un doute: chacun se taisait, attendant qu'il se fût répondu lui-même, ou bien murmurant quelques uns de ces sons dievrotans, de. ces grogoenvns humains qui sont, dans toutes les langues, l'expression de l'incertitude, qui peuvent, sekn les cas, s'écrire par des he\ hé\ des Ai! hi\ des t.o\ Aoldes hu\hu\ infiniment prolongés, et qui signifiant tout, par cela même quils ne signifient rien, sont invoqués après coup, lorsque, le maiire s'est enfin prononcé pour ou contre, comme des signes positifs d'assentiment ou de dénégation.
Trouvait-il le temps frais : chacun faisait mine de grelotter pour lui plaire.
Se plalgiiai-il de la chaleur : chacun feignait d'étouffer, chacun jouait de l'éventail.
Se disait-il las : chacun tombait de fatigue.
Avait-il soif : on buvait.
Avait-il faim : on dévorait.
Avaii-H mal à la tête : on se vantait d'une migraine.
Méditait-il: on se tenait le Iront d'un air pensif.
Riait-il : on se pâmait d'aise.
Etemuait-il : on se mouchait.
Et puis, c'était sans cesse des plus emphatiques épithèles que les flatteurs bourraient leurs encensoirs : « — Votre saie gesse, votre magnificence, votre grandeur, votre géuéron site, votre valeur, vo te seletice, vos lumières, vos vertus, o — Vous êtes un grand prince, uu grand guerrier, un grand » homme. — Vous êtes beau, vous êtes magnanime , vous » êtes sublime. —Vous avez un grand cœur, une grande » àme, un grand esprit »
Quoi qu'il lit, quoi qu'il dit, c'était merveilleux, c'était incomparable ! Faisait-il pi éseut d'une pincée de tabac à quelque sollii i:eur : c'était de la munificence inépuisable. Donnait-il un ordre : c'était de la bonté. Reine ciait-il de quelque service : c'était de la d -menue. Uisa.t-il bonjour : c'était du sente. Se taisait-il : c'en était encore, c'en é ait toujours.
Certes, dans tout Etat bien ordonné, il est utile que les pouvoirs publics soient respectés en la pet senne de leuis représentans : il n'y a pas de soiiété possib'e aux conditions conraires. Mais il y a loin du respecta la prostration. Le respect s'ailie parfaitement à l'indépendance, eomme l'obéissance à la digii!( ■'.
Robe l Robert avait néanmoins trop de raison pour ne pas se résigner a ces inconvéniens du pouvoir suprême. Ce n'était ni par ambition, ni par vanité, qu'il ena ail accepté le fardeau : c'était par nécessité, t ne l pie missio i lui mit étéimpos e pai la Piovidence e coi : i rver pour sa famille, dont i; devait être un jour l'un que soutien ; veiller au salut de ses compagnons d'infortune , qui n'avaient dus d'espoir qu'en lui ; et enfin remettre le plus tùt péasib'e, ^u commandant de l'escadre française de la mer n^s Indes, ces dépêches de l'Empereur que le capitaine Flotlard avait léguées à ses mains d'adolescent, et qui paraissaiei t être d'une si baute importance pour le salut de cotre marine. Or. la seule
chan e qui lui fût restée dj remplir quelque jour ce mandat, ('. tait de subir l'autorité même que lui offrait le destin, ne Ml ce qu pour sais-r plus facilement la première occasio'i de s'en débarrasser. Il se. rappelait que son prédéo sseur avait dOtrflé rendez-vous au brick des i égtiers, à deux Innés d'intervalle, pour la livraison d'un certain i ombre deprisonniers. Cfl terme était expiré : le négrier ne pouvait tir der beaucoup, et, à moins d'empèehémens imprévus, le roima gré-lal comptait profiter de cette circonstance pour décamper, ce qui est bien le mei leur tour qu'un prince puisse jouer à ses sujets.
En attendant, il voulut user noblement du pouvoir. Son système «ût pu se rédu're à ces simples formules : gouverner peu, adnrnistrer beaucoup; diriger l'opinion, au lieu il • la heurter; effrayer ses ennemis, soutenir ses amis, multiplier ses allies-, enrichir ses sujets, les instrnfoe, les moraliser : le tout, au meilleur marché possible. Voilà pour les choses. Quant aux personnes, il recherchait la probité, le zèle et le talent ; il écartait Bips pitié la sottise, la paresse et l'improbilé ; et surtout, sous prétexte que le monarque ne doit pas midrc son épée, c'est-à-dire confirmer sa conduite i u vœu de la nation, il se (fit bien gardé d'éloigner du pouvoir les hommes capables et probes qui étaient indiq . S à son choix par la v< ix pobl que. Il était justement convaincu que la popularité ou l'impopularité d'un trône se grossit naturellement de toute celle qui appartient aux hom mes dont il s'entoure. Ce système était d'autant plus louable chez le jeune souverain de B.imbara, que les gloires de ce genre avaient le mérite de n'être pas très communes en Afrique.
Malheureusement, les hommes les plus sauvages ont au moins ce rapport avec les hommes les plus dvilisés, qie la plupart sont naturell- ment ingrats, sots, jaloux, routiniers; qu'ils remarquent le mal toujours, le bien jamais ; et qtte, de votre part, ils sont plus offensés des petites choses qui leur peuvent nuire, que reconnaissans des grandes qui les ont servis. Le premier moment de vogue une fols passé, ce fut à peine si l'on tint compte au nouveau monarque des utiles mesures qu'il prenait pour le bien du tays; mais si quelque généreuse erreur se glissait dans ses plans (chose inévitable) parmi cent vérités, oh! a'ors les vérités apparaissaient, on ne voyait plus que l'erreur, et c'était à oui protesterait, s'indignerait, rirait'. Ma'gré son respect officiel pour le monarque, le grand -maître des cérémonies luimême dTsait tout bas en haussant les épaules : « — Décidément Sa Majesté n'est pas très forte... Petit esprit., tète déréglée... ne comprenant rien à l'étiquette... incapable de concevoir l'importance de la moindre génuflexion... en un mot, un être complètement stop... Mais si n * \ on pourrait m'èniendre. Si n'était un simple mortel, je «lirais sans hési'er qu'il est stupide ; niais c'est notre souverain mallr •. et je dois dire hautement que c'est le plus grand génie que la terre ait porté, sauf a dire le contraire, si Jamais il vient à déchoir ; ce qtte i lai e a Yankar ' ■
Quelques circonstances de la plus futile esp attiédir encore l'admiration urs. Nous n'en
i itérons qu'une pour échanlill n.
la faculté 'a plus essenti Ile aux yeux de ce | re se lais-ait prendre qu'aux démonslraliot are»,
ùt Ja vor c t- \ las mai geait,
ait grand ai x yeux de la fouie. La plu, a-t des p* cessent s de Robert Robert avaient laissé en ce tenre d'impérissables gloires. Sibidoo, par ei i l'admiration de ses srjets, on se le rappi lie, avait surnommé le Krampakralv, c'est-à-dire le Grand Goulu, Sibidoo dévorait volontiers n- bullleet demi saus désemparer, et absorbait ordinairement
âVENTURES DE ROBERT-ROBERT.
trente deux brocs de diverses liqueurs fortes. Cette gloutonnerie était aux yeux des Mandingues ce que nous appelons, nous autres un brillant défaut. Les défauts de cette sorte sont bien plus estimés des masses, que les plus solides qualités même. Robert-Robert ne pouvais lutter centre de si monstrueux exemples Sa louable tempérance acheva de le dépoétiser dans l'esprit de ses peuples.
« —Voilà un étrange potentat I » s'écriait l'un. « A.vezvous remarqné comme il est sobre, comme il mange peu, comme il boit encore moins? Une fourmi lui en remontrerait ! Par le grand Yankar ! s'il s'agissait d'avoir un chef qui ne mangeât point davantage, ce n'était point la peine d'aller en chercher un si loin !
» — Cela est vrai, » interrompait un second. « Et cependant, je l'avoue, j'ai été dupe dans les commencemens.
» — Moi aussi.
» — Moi aussi.
» — Moi aussi. Ce petit blanc nous avait sauvés des Jalafes et des Mozambique. On ne peut lui refuser le titre de héros. C'est un héros, mais voilà tout.
» — Oui, oui, c'est un héros, mais voilà tout, » répétait la foule.
» — Préjugé 1 » interrompait un autre orateur. « Nous eussions remporté une victoire bien plus belle s'il nes'en fût point mêlé. Je vous demande ce qu'il a tait dans tout cela. J'y étais, moi, et je puis vous assurer que pendant la bataille il n'a cessé d'aller, devenir, de causer, de regarder, de se croiser les bras, et qu'il n'a pas lancé la plus petite flèche contre l'ennemi Si c'est là ce qu*on appelle remporter la victoire, ce n'est vraiment pas difficile ! Je m'en serais aussi bien tiré que lui.
u — Moi aussi.
» — Moi aussi.
» — Moi aussi. Et, au surplus, à quoi a-t-elle servi, celte victoire? Nous avons là trois cents prisonniers : quel parti en a-t on tiré? Les a-t-on vendus au profit du peuple? Les at-on tués au moins '.' Du tout ! oa les conserve, on les loge, on les nourrit à nos dépens. Comme c'est amusant! Il est vrai qu'il est devenu noire maître, de cette affaire-là ! Vous voyez bien que cette pr tcniue victoire n'a profité qu'à lui. C'est un intrigant, voilà tout ! » répétait la foule.
Tels étaient les propos qui s'échangeaient lout bas. Bientôt, les choses les p'us. innocentes furent déi a'urées, tournées à mal Mnle absurdes fables furent inventées par la malveillance, répandues par la badauderie et crues p?r la sottise, sur la vie du jeune chef, sur son caractère, ses goûts, ses intentions.
Allait-il à la chasse ies éléphans : c'était un homme qui ne songeait qu'à s'amuser, qui négligeait les affaires de l'Etat, qià prêtait un féroce plaisir à cet exercice, et se plaisait à tuer les bête, faute de pouvoir tuer ses sujets.
Nâ'bit il pas à la chasse : c'était un roi fainéant, qui donnait le scanda'eux exemple d'une vie efféminée, qui voulait implanter ses moeurs étrangères, et n'aifeclait tant de dédain pour la chasse, que parce que ce nob'e exercice élait l'un des plus nationaux.
Sortait-il : on disait que c'était pour braver l'o'iinion.
Ne sortait il pas : on disait qu'il n'osait l'affronter.
On concoitavec quelle perfidie les enne m sde-Rob bert devaient fimenter dans le pub ic ces premiers g»rmes de désaffection. Le jeune monarque eu', pu tout bra er néanmoins,!! fnrec de prudence, de courage et de fermeté, s'il n'eO eu à lutter que contre l'hostilité île s s a Iversaires. Hais il avait à se défendre contre un dangerbien autrement grave: la ma adresse de ses amis. Je ne sais encore quelle catastrophe doit sortir de cette crise ; mais si Ahaldy doit suc dans la laite, soyez-en sûrs, ce sera, lui aussi, par la faute de ses ministres.
LB SIECLE- — T. in.
J'aurais dû dire : i Par la faute de son ministre,» car La venette était le seul qui eût pris ce titre. Simon Barigoule, le Parisies et les autres Européens de la suile de Robert- Robert remplissaient de leur mieux, sans vanité aucune, les importantes fonctions qui leur avaient é.é confiées; mais les choses ne pouvaient se passer aussi simplement quand Lavenetle s'en mê ait. Tout fier du royal poste où était parvenu son jeune compagnon, et f rt de l'indulgence que ce dernier témoignait naturellement au \ieil ami de sa fami le, Lavenette se censtitua marquis, grand-chancelier de l'Empire Mandingue, garde-des-sceaux, grand juge, etc. El alors, peu soucieux d'offenser ou non les sentimens, les mœars, les préjugés de la nation, il se. crut tout permis et se livra grotesquementaux fantaisies de son imagination détraquée.
Il se fit faire, de deux peaux de buffles, un immense portefeuille à l'instar de ceux que colportent nos minisires d'Europe, et il immobilisa sous son bras cet insigne velu du pouvoir.
Il se fit faire pareillement, de divers lambeaux d'étoffe rouge, une robe à queue traînante, et un bonnet octogone de semblable couleur, à la façon de nos grands-juges de mélodrame et de cassation, d'après les souvenirs qu'il avait gardés de la Gaîté et de la salle des Pas-Perdus.
Quand il marchait, l'interminable queue de sa robe élait portée par deux noirs en rob.? noire, qu'il avait décorés du titre pompeux de secrétaires d'Etat.
Quand il exhibait en public sa figure sillonnée de bizarres tatouages, c'était avec un attirail de gardes à faire dépit au pus fastueux vizir.
Enfin, il exigeait qu'on le traitât d'Excellence et de Monseigneur.
Jus (ue-là Monseigneur n'était que ridicule. On se contentait de gloser à ses dépens. Mais il voulut étendre à autrui ses innovations, et ce fut là son tort. Monsieur le marquis de Lavenette, dont la vue bornée n'avait point pénétré sous cette superficie d'usages qui recouvre notre civilisation européerine, s'imagina que c'était civiliser les Mandingu s, que les plier forcément à ces usages, sans importante véritable, et dont la plupart seraient même fort absurdes aux yeux a'une raison sévère. Monseigneur i.e perdit aucune occasion de se moquer hautement des costumes du pays ; et, comme il vit que son éloquence était impuissante à les déni iner, il se mit en tête de les anéantir par décret, en sa double qualité de chet de la justice et de président du Conseil des ministres, lequel Conseil n'existait pas. Il puMia dans ce but une foule d'ordo mues dont la forme éiait imitée de ; otre grimoiie officiel, et dont le fond eût pu passer pour l'œuvre d'un pensionnaire de Charenlon. Je n'en citerai que des échantillons.
La première exigeait de tout Mandingue qui voudrait faire Hsage de sa voix, de son coutetu ou de son briquet, un cautionn- m nt préalable de c^nt mille plumes d'auiruche, i util Mite du pays, sous prétexte qu'on peut nuir*à autiui parla lingue, le fer tt le feu. Cette ordonnance souleva une v olente émeute.
La seconde o d instituait des 1 icia|e&
ou tout Mandingue d rendre à danser, sous p ine!
d'être censé ne le point savoir, l'eût-il appris infiniment mi iux ailleurs. Seconde émeute.
La troisième ordonnan a ; nie de rede]
vances sur i - il. , s, le > bauffage, I
i la lumière, l'air, 1 nté, la maladie, la naisJ
sance, la \ e, la mort, tt \ La forme de ces impôts éia't sij vicieuse, que leprudu t suffis: i. a peine pour salarier les in-1 nombrables fonctionnaires qu'on chargeait de le percevoir. Troisième émeute.
La quatrième ordonnance créait un parchemin marqué, et
SI
LOUIS DESNOYERSJ
commandait de s'en servir, sous peine de nullité, pour toutes les transactions civiles et commerciales. Celait subordonner la sainteté de l'engagement a la formalité d'un poinçon. Quatrième émeute.
La cinquième ordonnance abolissait la conscription et la confiscation, et néanmoins créait le tirage et les amendes, ce que les esprits sérieux regardèrent comme une plaisanterie supercoquentieuse. Cinquième émeute.
La sixième ordonnance prescrivait a tous les établissemens publics de se fermer de très-bonne heure, ce qui dii minuait d'aulant la sécurité nocturne des honnêtes gens. J Sixième émeute.
1 'La septième ordonnance prohibait le port de toute espèce d'armes, depuis la badine jusqu'à la massue, ce qui, par compensation, augmentait d'autant la sécurité nocturne des malfaiteurs. Septième émeute.
La huitième ordonnance proclamait la liberté complète de l'industrie, et adjugeait au gouvernement une foule de monopoles, celui des jeux publics, celui des munitions de chasse, celui des tabacs, etc.; d'où il résulta que, par esprit d'opposition, l'on ne s'amusa plus qu'à ne pas s'amuser ; que les animaux finirent par manger les hommes au lieu é'être mangés par eux, et que le tabac que l'on fuma dès Ion fat excessivement cher, mais détestable en revanche. Huitième émeute ; et comme la gourmandise y était intéressée, celle-là surpassa toutes les autres en violence.
Mais ce fut surtout dans les formes de la justice que Son Excellente le garde-des sceaux apporta son esprit de bouleversement, et neutralisa tout le bien qu'avait pu faire Robert-Robert. Monseigneur décida, notamment, que la justice ne se rendrait plus, comme par le passé, sans frais, saDS embarras, sans lenteur ; mais qu'à l'avenir elle coûterait eher, et serait entravée dans sa marche par une foule de formalités. A cet effet il créides recors, des huissiers, des procureurs, des avocats, des juges de tout calibre. Lui-mêase ne dédaignait pas de siéger en cette qualité toutes les fois qu'il s'agissait d'une afLire importante. Le bon sens naturel de Sancho-Pança a laissé de louab'es souvenirs dans l'île de Baraiaria, où il dicta de si équitables arrêts. Lavenette ne peut guère être accusé d'avoir voulu marcher sur les traces du compagnon de don Quichotte. Si les jugemens qu'il commit à tsambara vivent encore dans l'esprit des Maudingues, c'est par des souvenirs moins ihilanthropiqnes.
Et d'abord, Son Excellence importa dans les causes civiles un principe de conciliation fort bizarre, qu'il avait retenu de la plupart de nos justices de paix, et qui, à force de les concilier, finissait presque toijours par brouiller à mort les deux parties plaidantes. Ce principe mervei leux consistait à partager le différei.d. Voici comment la chose se pratiquait.
Un Mandingue ne devait pas une seule queue d'autruche, pas même un seul petit coquillage, à un autre Mandingue, son voisin. Ce voisin, qui était un malhonnête homme, n'en traduisait pas moins le premier devant Son Excellence, et réc amait cinquante plumes d'autruche qu'il prétendait lui être dues. L'un niait, l'autre affirmait. Comment faire? s'inquiéter de la vérité? s'enquérir des antécédens de chaque partie ? rechercher les probabilités du fait allèguent conclure pour ou contre en conséquence? C'eût été trop sensément banal. Son Excellence trouvait bien plus commode de partager le différend. « — Ecoutez, disait il d'un ton paterne. » L'un de vous prétend qu'il lui est dû cinquante plumes » d'autruche, et l'autre prétend n'en pas devoir une seule. ■>I1 est impossible d'ère moins d'accord. J aime à croire
• cependant que vous êtes de bonne foi tous deux. Je vous » recommande donc un peu de modération. La paix ne vit
• que de concessions mutuelles. Un mauvais arrangement » vaut mieux encore qu'un bon procès. Partagez le différend.
• Vous, qui prétendez ne rien devoir, vous payerez vingt- » cinq plumes d'autruche ; et vous, qui prétendez avoir droit » à ciHquante, vous vous contenterez de la moitié. Allez en
paix.»
Que résultat il de cette façon de trancher les contestations
par le milieu ? C'est que, dans toute cause, il y eut nécessairement une partie de lésée : soit celle qui, ayant droit au tout, n'en recevait que la moitié; soit celle qui payait cette moitié, ne devant rien du tout. Les filous du pays eurent bientôt connaissance du système conciliateur de Son Excellence, et l'exploitèrent avec fruit au détriment des gens hoenétes.
Ce fut bien pis encore dans les causes criminelles. Comme tous les esprits bornés et faux, Lavenette était susceptible des plus funestes routines. A force d'entendre le récit des crimes dont on lui adressait le rapport, à force d'interroger des prévenus, de se trouver en face d'eux et de dispostr de leur sort, il avait contracté une véritable jauaisse de (rimes. Tout innocent lui parut suspect, tout suspect lui parut coupable. Sa sensibilité s'tmoussa et fit place à un besoin d'émotions fortes que rien ne put rassasier. Il eut besoin de condamner, et toujours, et sans cesse, comme de prendre du tabac. 11 estimait journée perdue, celle qui s'était écoulée sans condamnation. Si un accusé parvenait d'aventure à lui prouver son innocence, celui-là lui devenait odieux, par cela même qu'il élait innocent. C'était une sorte de vol que l'accusé faisait a son juge, en lui ravissant le prétexte d'une condamnation. Lavenette l'eût volontiers condamné comme coupable de ne l'être pas. Enfin, quand il condamnait, c'était avec cette indifférence qui naît de l'habitude qui fait que l'on condamne par métier, comme il y en a d'autres qui fendent du bois, et qui n'empêche pas le juge dediner, de causer, de bien boire, bien manger, bitn rire, bien digérer, bien dormir, ni même d'aller au bal, deux heures après avoir condamné à mort un de ses semblables.
Et cependant Lavenette élait resté bon homme. Comment concilier ces contrastes ? 0 a,binie du cœur ! ô bizarrerie de l'esprit humain !
Celte ardeur procédurière était arrivée chez lui à un tel degré de monomanie, qu'il disait naïvemett aux magistrats ses subordonnés : — « Ça ne va pas I ça ne va pas ! Nous » n'avons eu que quinze crimimls cette semaine. Ça n'est » pas suffisant ! L'ordre social est en darger ! Ne nous r.é* » gligeons point ! La justice ne doit pas ralentir sen cours. » Cherchez bien ! furetez bien 1 Tâchons, l'autre semaine, de » reprendre notre niveau. Il est impossib e que, dans un " Etat bien gouverné, il n'y ait que deux grands crimes par «jour. La société éplorée a les yeux sur no^s. Rassurons ■ la société. Informons, poursuivons, condamnons I P us il » y aura de criminels, plus la société sera rassurée. N'ou- » bl ions jamais que la justice est le premier besoin des peu- » pies 1 Chaud ! chaud ! ■
Les actes et les paroles de Lavenette étaient bien propres à soulever de vifs mécontentemens, et par malheur l'auimadversion publique ne s'arrêtait pas au ministre et montait jusqu'au maître. C'était vainement que Robert-Robert s'empressait d'annuler les folles mesures de son serviteur, aussitôt qu'il en avait connaissance : on attribuait ces révocations à la peur, et non pointa la raisou du monarque. On savait mauvais gré du mal, on ne savait pas bon gré de la réparation.
Les conseils, les injonctions même de Robert-Robert, n'avaient guère plus d'effet sur l'esprit exalté de Lavenette. « — Ne vous inquiétez pas des criailleries de ces barbares,» lui répondait Son Excellence. «Nous ne sommes pas ci\ili- f ses pour rien. Les peuples sauvages, cela crie toujours. Si ' l'on se mettait à écouter de pareils drôles, on ferait, ma loil ' de la belle besogne!... Des gens qui ne savent ni lire, ni ' écrire, ni calculer, ni s'asseoir, ni saluer, ni juger, ni se moucher I qui n'ont aucune idée de la littérature, de la peinture, de la cuisine, de l'acrobatisme, de la pharmacie, de l'orthopédie, de la justice! qui ne possèdent ni tribunaux, ni théâtres, ni athénées, ni palais, ni bagnes ! qui n'avaient ni percepteurs, ni douaniers, ni ministres, ni huissiers, ni avoués, ni gendarmes I qui enfin ne savent pas même ce que c'est qu'une fourchette, une cuLler !... Voilà pourtant ce que monsieur de La Harpe ne craint pas d'appeler une nation I... Allons donc 1... Un troupeau, soit 1 une meute, une
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
cohue, je le veux bien I Mais une nation? nenni I Fermons l'oreille à leurs stupides clameurs, comme le chirurgien aux gémissemersdes malades qu'il opère. Faisons leur bonheur malgré eux. Employons la rigueur s'il le faut. Un peuple ne saurait trop souffrir quand il s'agit pour lui d'ê re heureux. Mais, pardon : de grands soins me réclament ailleurs. Je n'ai encore condamné personne aujourd'hui. Je cours réparer cete négligence. Votre Majesté m'excusera si je la quitte. Les criminels avant tout I »
Faute de pouvoir calmer les excès de ce zèle civilisateur, Robert-Robert Ht plus d'une fois enfermer le monomane, mais ce dernier s'échappait par la fenêtre, et réparait bien vite le temps p rdu. Robert-Robert eût avisé sans doute quelque enipêchemeat plus efficace, s'il n'eût conservé l'espoir d'abdiquer bientôt.
Et cependant, le négrier ne reparaissait point à la côte ! Chaque jour notre héros tournait tristement les yeux de ce côté. Il comprenait que c'étaii la seule voie qui reslAt à ses compagnons, pour éviter l'orage populaire qui déjà grondait sourdement,
Quelques signes précurseurs en annoncèrent bientôt l'approche. Le peuple mandingue adorait une fausse divinité qu'il appelait Yankar, et qu'il représentait sous la forme d'un blanc. Le culte qui lui était rendu consisiait dans certains rites grotesques, dans des danses et des contorsions, dans des offrandes de fruits et de fleurs, et, singulier contraste 1 dans l'immolation des prisonniers de guerre, lorsqu'ils n'avaient pu être vendus comme esdaves à quelque bâtiment négrier. L'homme, suivant les croyances valgaires, était issu d'une grosse araignée ; l'âme ciait immorl Ile, et passait d'un corps dans un autre' Corps. Celle des rois, des héros, des pontifes, passait seuk dans le corps des blancs, qu'ils regardaient, quoique noirs, «onrme une race supérieure aux noirs. Outre celle divinité commune, nommée Yaukar, chaque tribu, chaque famille avait son Obi ou fétiche. C'étaient des dents de chien, de tigre et de civette; des œufs d'oiseau et de poisson ; des morceaux de bois rouge ou jaune; des branches d'épines, des têtes de singes et de perroquets. Les desservans de ce culte étaient choisis parmi les premières familles ; ils exerçaient sur la foule un ascendant qu'ils devaient à la puissance surnaturelle qu'on leur attribuait. Leur chef surtout, appelé le grand Woodnous, jouissait d'une autorité qui balançait souvent l'autorité même du roi. Il était rare qu'il n'y eût pas rivalité entre ces deux pouvoirs.
Aucune luite de ce genre n'avait cependant éclaté depuis l'avènement de Robert-Robert Celui-ci se souciait peu de disputer pied à pied, aux envahissement du grand Woodnous, une puissance qu'il lui tardait d'abandonner tout entière. Le grand Woodnous, de son côté, s'accommodait parfaitement de la sage déférence que lui témoignait le jeune prince. C'était la pi entière fois qu'il se trouvait vis-à-vis d'un chef temporel si respectueux, si docile. Tout allait donc pour le mieux, lorsque Lavenette vint se jeter entre eux et briser sottement tous les liens qui les unissaient. Monseigneur ne perdait jamais l'occasion de tourner en ridicule la foi religieuse de ce peuple. Cette foi était grossière, soit; mais il y a toujours, dans les nias fausses croyances même, un sentiment de moralité qui mérite le respect de tout homme de sens. Il faut dissuader de telles erreurs, il faut les combattre par la raison, non les bafouer, les violenter. C'est ce que ne comprit pas Lavenette. Ses moqueries prirent peu à-peu un tel degré de fréquence et de vivacité, que le grand Woodnous en conçut un implacable ressentiment. U dissimula, mais son âme, profondément ulcérée, embrassa
tous les blancs dans une commune haine, y compris Griffard, qui pourtant l'excitait secrètement. U ne songea plus qu'aux moyens de se délivrer de cette race maudite, soit par l'ex- , pulsion, soit par l'extermination.
Le grand Woodnous avait quarante ans environ. Il était grand, mince, maigre, et néanmoins robuste. Ses yeux, ardens comme des charbons, lui donnaient l'air d'un inspiré.' Il savait cacher l'impétuosité de ses haines sous des formes onctueuses, so'ennelles et presque amicales. Il procéda méthodiquement à ce qu'il appelait le grand œuvre de délivrance. Il essaya d'abord d'un moyen doux, point bruyant, point dangereux, dont ses prédécesseurs avaient souvent usé avec succès envers les princes taibles et stupides dont ils cherchaient à se défàre sans scandale. Il se présentai la porte du palais et demanda audience, accompagné d'une députât ion de pontifes et de chefs indigènes, à la suite desquels deux noirs marchaient, portant des lacets soigneusement cachés sous un voile noir. L'excès même de leur respect inspira ur.e vague inquiétude à Robert-Rebert. Il se tint prudemment sur ses gariies. Le grand Woodnous lui fit neuf salutations profondes, en tournant à pas mesurés autour du trône. Après êlre revenu à son point de départ, il lui offrit des œufs de perroquet, et prit enfin la parole.
« — Illustre prince, niagnaume Abaldy, grand buffle de Bambara, » dit-il ; « ô loi, le plus sage, le pus vertueux, le pus puissant monarque de la terre, tu dois être fatigué du fardeau des affaires publiques, après les grandes cheses que tu as faites. Quelque chagrin que nous éprouvions à la seule pensée de nous séparer de toi, notre amour et notre reconnaissance nous inipo eut le cruel devoir de l'engager au repos. Repose toi, grand prince! Tu as assez lait pour le bonheur de tes sujets. Ils te supplient par notre bouche de jouir enfin toi-même de celte tranquillité, de ce bonheur qui sont incompatibles avec les soucis du trône. Repose toi. La gratitude de tout un peuple est un lit de fleurs sur lequel le sommeil est doux. »
Robert-Robert corn rit d'instinct la perfidie de cette bienveillante invitation. Tant qu'il était le souverain, sa personne était inviolable et sacrée : nul n'y pouvait loucher sans crime; mais une fois rentré dans la foule par la déchéance eu l'abdication, il eût pu êlre saisi immédiilement, sur l'ordre du Grand-Pontife, ainsi qu'il était arrivé en pareil cas à plusieurs de ses devanciers, et être livré sans sacrilège au lacet des exécuteurs. Il sentit qu'il était dans un de ces momens décisifs où il faut payer d'audace et opposer la violence à l'hypocrisie.
« — Je te sais gré, » répondit il avec un mélange d'ironie et de fierté, « je te sais gré des alarmes que te cause ma santé, et des vœux touchans que tu fais pour mon bonheur. I1 est vrai, j'ai beaucoup fait, mais il me reste beaucoup à faire. Il me reste surtout à punir les traîtres, les séditieux I il me reste à punir les lâcher, les hypocrites qui viennent ici, jusque dans mon palais , tendre sous mes pas d'odieuses embûches! il me reste à te punir, toi, tout le premier, toi, le grand Woodnous, qui oses attenter à la majesté suprême !
» — Je ne sais ce que Ta Majesté veut dire, ■ répondit en balbutiant le grand Woodnous, que l'énergie du jeune hemme avait frappé d'étonnement et de trouble; « mais je Le crains rien , je puis braver tes menaces : le fer se brise en approchant des favoris du grand Yankar. Je suis invulnérable! i
u — C'est ce que nous allons voir, » reprit Robert-Robert. « Holà! mes fidèles serviteurs!» j
Simon Barigoule, le Parisien et les autres Français accoururent aussitôt près du trône, à la tête des gardes d'élite. Robert-Robert saisit la hache de l'un d'eux, la brandit en l'air, et la laissant retomber au dessus du grand Woodnous, fit semblant de vouloir lui trancher la tête. Celui-ci, pâle de frayeur, se jeta vivement la face contre terre pour éviter le coup mortel.
«—Eh bienl • lui dit ironiquement Robert-Robert, • pourquoi doue cet efftoi?... S'il est vrai que lu sois invulnérable,
LOUIS DESNOYERS
et si le fer se brise en t'approcbant, pourquoi crains lu si fort le tranchant de celui ci?...
• —Il faut le juger sacs délai I • s'écria Lavenette.
» — C'est inutile, » reprit Robert-Robert; « je lui pardonne. Relève-toi, grand Woodnous, et sois sans crainte. Il suffit à ma gloire de t'avoir abaissé. Mais pas de nouvelle insolence I tu apprendrais à tes dépens que bous avon«, toi le eou moins invulnérable, et moi le bras moins fatigué que tu ne serobbis le croire. Va-t'en I
» — Ah I Dieu ! » dit tout bas Laver ette, » qu»l dommage 4e renvoyer un pareil criminel!... un auteur d'attentat horrible!... un criminel d'é ite! .. »
Le grand Woodnous se retira humble et confus, mais non moins irrité dans l'âme.
Lorsqu'il fut sorti, le seigneur Buzinska s'écria lamentablement :
«—Voici tantôt cinquante ans quej'ai l'honneur de rrési 'er aux rites de ce puissant Empire, mais c'est la prenrère fois que je suis témoin d'une si monstrueuse infraction aux lois de l'étiquette. Oui, grand roi, permettez à votre très humble, très obéissant 't très respectueux S'j t de vous le dire, vous venez de porter la plus grave atteinte aux coutumes du royaume. La bienséance exigeait que vous vous laissassiez tromper par les insidieuses paroles du gra^d Woodiious , que vous ab tiquassiez et que vous fussiez éirang'é sur l'heure. Tout se fût passé selon les règles. Mais i eut-être il en est temps encore. Je n'imaginp pas que les disposions' du grand Woodnous soient cha' gées Au contraire. Or, il ne doit pas être bien loin. Permettez-moi de le rappeler avec ses portelacets. Ce sera l'affaire d'un instant. Dans cinq minutes vous n'existerez plus , c'est possible , mais du moins un grand scandale aura été réparé.
» — Ne vous donnez point cette peine, » lui répondit Robert Robert, qui ne put s'empêcher de sourire du fanatisme eoutumicr de son grand-maître des cérémonies. « Puisqu'il faut que l'un des deux périsse en cette circonstance, ou 1Etiquett* on moi, meure l'Etiquette, et vive le Roi!
» — Hélas! hélas! « reprit le seigneur Ruzinska, a peu près en ces termes, « où a'ions-no'js? où courons-nous? Que le puissant Yankar protège l'Empire! Les temps sont bien cha'gés! Le monde dégénère! les bonnes traditions s? p°rdent! l'innovation roule à pleins bords! l'abîme des révolutions est rouvert! Nous dansons sur un volcan! Les princs ne veulent plus se laisser étraegler! Malheureux Mandingues! malheureux roi I »
Quant aux courtisans, ils avaient favorablement accueil'i le grand Woodnous à son entrée dans la salle du trône, car ils regardaient déjà Rcbert-Rebert comme un homme strangulé; mais qu;nd l'astucieux \ ontife eut suicombé dans son entreprise , ils l'accablèrent absent de sarcasmes et d'injures. Il y en eut même qui allèrent jusqu'à le traiter de polisson.
Ainsi va le monde en Afrique.
Cette émeute de palais s'ébruita promptement et rendit au jeune roi un peu de son prestige. L'énergie plaît aux masses, et le. succès leur impose, quel qu'il soit. Il y a d'ailleurs beaucoup de g--ns qui, par caractère, par peur ou par position, se rangent toujours du coté du vainqueur.
Une autre circonstance contribua à neutraliser momenla. néraent les mauvais desseins de ses ennemis : ce fut leur multiplicité même, et par conséquent leur désunion. Il était fort de leur faiblesse.
Au premier rang de ces ennemis, il faut placer d'abord les différens chefs dont l'avènement de Robert-Robert avait déjoué les prétentions au trôae. Il y en avait de fort plaisan tes dat-s le nombre.
Celui ci, par exemple, se croyait des droits imprescriptibles a la souveraineté , parce que son quairisaïeul en avait été dépossédé.
Celui là, un véritable idiot, se croyait appelé au pouvoir suprême, parce qu'il avait eu un homme de génie dans sa famille.
Ce troisième se trouvait digne du commandement, parce qu'il n'avait pas même le talent de savoir obéir.
Ce quatrième, et c'était le plus populaire, était décédé depuis trois cents ans; mais on n'avait jamais pu persuader à certains fanatiques que le héros ét»it tout-à fait mort. Ils s'attendaient chaque jour à le voir débarquer à la tête de cinq cent cinquante-trois mille hommes.
Chacun d*s vingt prétendans affectait naturellement un profond dédain pour res dix-;:euf autres, intriguait sourdement, se posait secrètement en maître, distribuait par anticipation des places, des titres, des. décorations, des sinécures à quelques intimes, et trônait à huis clos, pour la satisfaction d» ses païens, de s"s amis et de ses domestiques.
Le parti de chacun d'eux se grossissait1 naturellement des badauds, des niais, des ambitieux, de tous ces esprits sans consistance qui se dégoûteraient du meilleur gouvernement possible, parce seul motif que ledit gouvernement serait le meilleur depuis trop longtemps ; et aussi de cette inévitable cohue de routines invé érée?, d'espérances éconduites , et surtout de so'licitatinns renues.
Il y avait (n<uite.— tonte question de prétendant écartée, et au point de vue purement social , — le parti du passé, le parti du présent, le parti de l'avenir.
Il y avai' le parti de ceux qui regrettaient l'ancien gouvernement, non point comme ayant é-é le meilleur, car ils l'avaient vivement attaqué de son vivant, mais simplement parce qu'il n'était plus.
Il y avait le parti de ceux qui adoraient le gouvernement actuel, non point pour ses mérites , mais simplement parce qu'il était.
Il y avait le parti de ceux qui désiraiest un gouvernement nouveau, non point pour être gouvernés mieux, mais simp'ement parce que celui-là n'était pas encore.
Il y'avait le pani de ceux qui voulaient que le gouvernement fût si nul, si inerte, que ce fût absolument comme s'il n'existait pas.
Il y avait le parti de ceux qui vou'aient qu'au contraire le gouvernement fût si absolu, si omnipotent, que les gouverneurs eussent été le principal , et les gouvernés l'accessoire.
Il y avait le parti de ceux qui voulaient le gouvernement absolu d'un seul, i rétendant que c'était le plus beau.
Il y avait le parti de ceux qui voulaient que tout le monde gouvernai tout le monde, prétendant que c'était le meilleur.
Il y avait le parti de ceux qui voulaient que ce fussent les gouvernés qui gouvernassent le gouvernement.
Il y avait le parti de ceux qui savaient bien quels gouvernemens ils ne voulaient poin', mais qui ne savaient pas quel gouvernement ils voulaient.
Il y avait le parti r^e ciux qui voulaient un gouvernement Impossible, et reparlai-nt de rien moins que de refaire la nation à l'usage de ce gouvernement, au iieude faire le gouvernement à l'usage de la nation.
Il y avait ie parti de ceux qui étaient seuls de leur avis.
Il y avait le parti de ceux qui étaient de l'avis de tout le monde.
Il y avait le parti de ceux qui n'étaient de l'avis de personne.
11 y avait le parii de ceux qui regardaient la force comme le seul moyen de persuasion, et qui passait n leur vie à tailler, à emplumer et à aiguiser des flèches, à l'écart, cor.tre le gouvernement.
Il y avait le parti de ceux qui, regardant au con'raire li pfrsuasion comme la seule force licite, prouv.ient admirablement comme quoi le gouvernement ne valait rien, mais néanmoins devait être maintenu religieusement jusqu'au jour où il permett-ait qu'on le renversât, afin que la chose se passât légalement.
Enfin, il y avait le parti de ceux qui, en fait de gouvernement, n'en voulaient d'aucune espèce.
J'en passe, et des pires.
Cela formait un total de trois ou quatre cents partis, de nuances très différentes, sans compter ceux qui étaient de toutes, ni ceux qui n'étaient d'aucune.
Mais deux opinions surtout divisaient en deux camps principaux la masse des populations mandingues. Ces deux
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
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opinions étaient exactement les mêmes an fond, et ne différaient que sur la forme. On étaU parfaitement d'accord sur la chose, on ne pouvait s'entendre sur le mot Ceux ci, par exemple voulaient que le gouvernement fût quelque chose comme une monarelre républicaine, qu'ils appelaient Bambira. Ceux-là, au contraire, voulaient que ce fût quelque chsse comme une république monarchique, qu'ils appe'aient Ribabam. Les esprits Us plus graves s'étaient passionnas pour ou contre; on discutait avec cha eur, awc furie ; les meilleurs amis s'étaient brouillés i ce sujet ; l'intérieur des familles avait été désolé par d'incessantes querelles, par de coupables inimitiés; des parens s'et:iicnt bar> tus à mort; des (ils avaient outragé l- ur père; des pères avaient maudit leurs fils ; la guerre civile avait ensanglanté la patrie; depuis cinquante ans les citoyens s'emprisonnaient tour à tour, et se jugeaient, et se condamnaient ; enfin, telle était l'aveug e haine des deux partis que le dernier des Bambarathtes fût volontiers pendu de ses mains le dernier des Rababamisies , et réciproquement. Tout cela pour une simple question de mots! tant il est vrai que dans les dissensions humaines, l'acharnement de la lutte es' presque toujours en raisou directe de la futilité de la cause.
Comment s'entendre dans une telle cohue de systèmes? Chacun haïssait cordialement le pouvoir existant, mais per sonne n'osait le renverser, de peur d'en faire la proie de ses rivaux. On se réunissait secrètement pour clabaurler ; on déclamait, on criait, on menaçait ; mais on n'agissait pas. On eût pu s'indigner ainsi sur place pendant un siècle sans danger réel pour l'Etat.
11 appartenait à un scélérat, déjà coupable de tant d'autres machinations, de rallier toutes ces haines, de s'en faire le généralissime, et de les pousser dans la même voie, pour satisfaire l'envie qui le rongeait au cœur. Griffard se lit l'âme de toutes les conjurations. « — Il insulte votre religion, » disait-il au corps sai-erdotal ; « —il méprise votre gloire, » di>ait-il aux guerriers ; « il vous tyrannise, • disait-il au peuple; « — abattez, abattez! » disait il à tous. « Il y aurait lâi heté à subir plus longtemps ce fantôme de roi ! Unissez vos efforts, rejetez ce bambin dans le néant d'où votre crédule admiiaiion l'a "tiré. Vous discuterez pai-iblement ensuite les titres de chacun de vous. Le trône appartiendra au plus digne. O peuple de héros, rappelle ton ancienne énergie ! sois digne de tes ancêtres ! sois digne de toi-même ! Le grand Yaukarest là-haut, qui aies yeux sur toi ! N'hésite plus ! venge ses temples profanés, ses prêtres meuacés, ses guerriers avilis, ses peuples opprimés! Hâteloi d'exécuter ses célestes vengeances I Ce serait sHr loi que retomberait ton t le poids de sa colère Déjà même, soisen sûr, c'est en punition île la pusillanimité qu'il a couvert la patrie de sauterelles et île mariugouins. Certes, nies paroles ne sauraient te p:traîi re suspectes. Quoique blanc, je ne puis supporter le spectacle de la tyrannie, de l'injustice, de l'impiété; et je prelère, à des compatriotes ingrats et médians, le peuple généreux et bon qui m'a donné l'hospitalité. Aux armes donc, héroïques Mandingues ! A. bas les ministres I à bas le tyran ! •>
De telles déclamations étaient de l'huile jetée sur la (lamine. Toutefois les conjurés hésitaient encore. Tant un gouverment, même le plus détesté, a de force, encore et inspire r"e crainte, par le fat seul de son existence. I.e pouvoir, c'est comme un de ces énormes granits que nous a légués l'ancienne Egypte. Cela reste eu place par son propre poids. Plus cela pèse, plus cela dure. Une fois debout, il est aussi difmile de les jeter à terre, que lorsqu'ils tout à terre il est difficile de les remettre debout.
Il fallait don: une occasion déterminante pour coulriiiidre ces farouches conjurés à pa ser enfin aV la parole à l'action, Griffard résolut de la faire naître, et ne songea plus qu'a préparer, à l'insu de tous, l'odieux guet-apens où il voulait les précipiter tous, peuple et roi.
Depuis longtemps on avait perdu l'ec gérance de revoir à la côle le négrier. Quelque tempête f^ns doute l'avait fait manquer à sa promesse de refour. Roneri-Robert avait néanmoins obtenu qu'on l'attendit encore, et qu'on différât le massacre des prisonniers que Sibidon s'était engagé à li vier, en paiement de l'eaude vie et du rhum d^nt il étai mort. Mais enfin, Griffard ayant persuadé aux insurgés que leur tyran, comme il appelait Robert-Robert, n'avait d'autre but que de s'approprier à lui seul le prix de ces esclaves, ij fut résolu secrètement qu'on les Immolerait malgré lui, sans plus de délai, le surlendemain, qui était un jour de fête. Le grand Woodnous se rendit immédiatement dans les cabanes où on les gardait. Il attacha au cou de chacun d'eux un collier d'où pendaient trois noyaux. Ce nombre symbolique signifiait qu'il ne leur restait plus que trois jours à vivre. Le grand Woodnous fit ensuite publier par toute la ville que la fête aurait lieu, selon l'usage, le se ond jour d'après, vers le milieu du jour, sur la grande place du temple. Chacun fut invité à préparer ses provisions pour le festin commun.
Le jour fatal étant arrivé, toute la popuation de Bamhara et des environs s'assembla sur la grande place. Griffard s'en vint trouver Robert-Robert. Ct dernier n'avait aucun soupçon de l'horrible but de celte fête. Il était demeuré dans son palais, étonné seulement de la solitude où le laissaient ses courtisans, si nombreux naguère, mais dont chaque jour éclaircissait les rangs, depuis que sa puissance était sourdement minée. En ce moment pas un seul n'était U. Ils s'éiaient tous absentes sous prétexte d'une colique, d'une entorse, dune migraine, pour attendre à l'écart les événemens qui couvaient, et se tetir à même d'en profiter, quel que fût le vainqueur.
Les sauveurs, les congratulateurs, les orateurs, les conseilleurs, les demandeurs, les brocanteurs, etc., toute cette cohue des premiers jours, si empressée, si dévouée, si prête à mour:r sur les marelies du trône, qu'était-elle devenue aussi?... Elle s'était réfugiée sans doute au plus profond de si s demeures, et sauvait le trône à cinquante pieds sous terre. Il faut aller chez les sauvages pour voir de ces félonies-là I
Celte solitude avait conduit Robert-Robert à de tristes réflexions sur l'espèce humaine. It s'était misa méliter pour la centième fois le mtnwto dont sa mère lui avait fait présent au moment de leur séparation, et sur les pages duquel la haute ra-son de cetie femme avait tracé, pour son enfant, de si fages, de si tendres conseils. Griffard le surprit dahs cette touchant^ occupation, et lui révéla ce que les conjures, le grand Woodnous en têle, avaient tramé contre l'autorité suprême. Après quoi, affectant la plus siiicère affeciion, le traître lui conseilla d'assister, lui aussi, à cette fêle.
<, je n'ose vous engager à mettre ob tacle à l'immolation des prisonniers,» lui dit-il peifiiement, « car il serait plu i que téméraire de heurter si violemment les préjugés de. ce peuple stupide. Mais, si la prudence et la raison d'Etat cimmandent à votre sensibilité cet atroce spectacle, votre présence im. osera du moins aux conjurés et paralysera leurs audacieux projets lu horrible massacre aura été commis sous vos yeux, mais en revanche votre puissance sera sauve.
■> —Eh ! que m'importe ma puissance? ■ s'écria Robert- Robert en se levant vivement. «Il y a quelqu» cho-e de plus préi icux pour moi : c'est l'honneur. Lisrz, mon ami, liiez. La Providence elle-même semble avoir dirigé mes yeux sur ces lignes de ma mère.i
Robert-Robert posa ses lèvres sur le mémento, puis le tendit à Griffard en lui désignant du doigt les maximes suivantes :
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LOUIS DE9N0YERS.
• g Etre complice d'une faute, par faiblesse, au lieu de
• l'être par volonté, c'est être aussi coupable, avec la lâcheté » de plus. Quelle que soit la prétendue nécessité qu'on allé- » gue, quelle que soit la violence dont on use envers toi, si «jamais on te propose quelque action mauvaise, y eût-il » danger de mort, ri on fils ! refuse et sache mourir. Mieux » vaut laisser tuer son corps, que non pas son âme.»
c —Vous le voyez, Griffard,» interrompit Robert-Robert.
• Eh bien I telle sera ma règle de conduite. Oui, certes, j'assisterai à cet odieux festin, mais ce sera en maître, et ion ni timide spectateur. L'abominable sacrifice Ee s'accomplira point sans obstaele, dussé-jey périr moi-même! Je vous remercie de l'avertissement, Griffard ; je reconnais Jù votre amitié.
•. — Comptez sur moi! • répondit Griffard avec un sourire diabo'ique.
> — Marchons donc ! « reprit Robert-Robert, « et à la garde de Dieu ! »
Le seigneur Buzinska opposa douloureusement à la sonie de Robert Robert les règles immémoriales de 1 étiquette, qui lui défendaient de paraître en public sans avoir fait uoe magnitique toilette. Mais, nonobstant ces lamentations sur la dégénérescence de la génération contemporaine, le jfbine roi se mit en man.be, accompagné du Parisicn.de Simon Barigoule, des cinq autres marins qui avaient survécu, et «lu corps indigène qu'il était parvenu à o'ganwer à l'emopéeni.e, et qui lui était personnellement dévoué. Griffard les suivit à dislance, puis les quitta et revint lâchement au palais dont il se mit à fureter les appartcineos, je ne Fais dans quelle méchante intention. Quant à Lavenetle.il refusa de se commettre personnellement dans la bagarre, sous prétexte que sa di.nité de magistrat s'y opposait.
« — JNul ne peut être juge et partie tlavs sa propre caHse,» dit-il. «Mon devoir est de rester complètement étranger aux fai'sque je puis être appelé à juger ensuite. Chacun ton élat. La justice ncdot se mêler des choses que 'orsipi'il n'y a plus rien a faire. Commencez par dompter les facti abattez la révolte, ^surez la société éploréf-, j'interviendrai alors, la bahnee de T> émis à la main, et vous pouvez vous en fier à moi du soin de veuger l'ordre public rétabli ! Ah ! grand sournois de Woodnous ! je vais donc pouvoir (e juger enfin ! Sois tranquille, ce ne sera pas Ion.: ! «
Il dit, et se b'ot'.it dans le coin le p'us reculé du pakis, pour s'y livrer tianquiilement, ajouta t-il, a la méditatien t'es trente-six codes dont il se proposait de doter la nation mandingue.
XVII f
Toute la ville de Bambara avait ce jour-la un air de fête inaccoutumé. On n'entendait de toutes parts que des cris de joie, mêlés au bruit d'instrumens dive-s. A l'heure convenue, d'innombrables convives s'accroupirent , devant le ten.p'e, autour d'un vaste espace sur lequel était servi.1 uee immense quantité de gibier au poivre, de viandes au riz, de baffles rôtis, de chiens au piment, de fruits, de poi sons, de talia et de bura. Dans l'intervalle compris entre l'assemblée et les marcl. es du temple, se dressaient trois cents poteaux, à chacun desquels était attaché par le milieu ducerps, par les bras, par les jambes, par le cou, l'on .les Mozambi ques ou d^s Jalafes dont l'immolation allait servir de dénomment a l'orgie, des vainqueurs. Lis apprêts du supplice étaient p acéslà, sous les yeux des vii tintes qu'on avait couronnées de fleurs. Parmi ces instrumens de mort s'en trouvait un qu'on appelle nlwuef, nom que ce peuple donne également à ses tombeaux. Celui-là est tonné d'un morceau de ser(.entlne, aplati, taillé en ovale, parfaitement po i, tran-
chant sur les bords,de la longueur de quatre pieds, et pepeé de deux trous dans lesquels passent deux baguettes très flexibles qui le lixeut sur un mauebe de bois où elles sont liées par des tresses en poil de bête. Cet instrument e^liibé dans un pied en noix de coco, auquel il est aussi atta hé par des tresses de même maticre. Ses horribles fondions sont de découper les membres des \ictimfs. A la tin du repas, quand les convives ont la tête échauffée par les fumées dis liqueurs fortes, le grand Woodnous a coutume de se lever, et de se rendre sur le lieu du sacrifice, accompagné des tora/i ou empoisonneurs, des manatin ou suceurs de saug, des pirah ou assommeur», et des kirag ou porteurs de nbouet. La musique résonne, et la foule lait retemir l'hymne des vengeances. Les victimes, de leur côté, entonnent le chant de mort, insultent leurs bouneaux, provoquent leur (oière, et demandent des t- urmens q: i puissent foire éclater tout leur courage. Pendant ce temps, le grand Wuodnous s'approche successivement de chacun des prisonniers, tt lui adresse so enne lement ces quesiious d usage :
«—N'es-tu point de tell-; nation, ennemie de la nôtre, qui a lue nos frères?
» — Oji, et je m'en fais gloire ! » répond fièrement le prisonnier.
» —Eh bien ! c'est pour venger lear mémoire que nous te vouons ù la mort.
» —Je l'accepte, rsais mon ssng retombera sur toi et sur les tiens
■ — Quel supplice choisis-tu ?
" — Celui que t-i voudras, pourvu que ce soit le plus cruel. Je vous brave tous et vous méprise, ton dieu, tes bourreaux et toi I »
A ces mois, le grand Woodnous lève au-dessus de la tête du prisonnier la baguette de niaii^her qu'il lient à la main. Il le désigne ainsi aox exécuteurs qui le frappent aussitôt, soit d'une flèche empoisonnée, soit o'un coup de massue, soit d'un coup de nboatt, profoi dément, mais de manié e a ne | a> ie tuer tout à- ait, aiiv qui la foule | uisse prolonger son supplice et se repaître plus longtemps de ton agonie. Quanti tou'es les victimes ont reçu ce i renier ù-coni[ te de doulei.r, le grand Woodnous agite par trois fois sa btguette du côté dupuple. Le peuple se précipite à ce signal, comme une meuie furieuse, tn poussant d'affn uses imprécations; il se rue sur les victimes, coupe leurs liens, leur fait subir mi le tourmens, dépecé leurs ca i..vres, en dis;:er>e les fornb.aux, exé.me à i entour des danses fiénétiques, et s'en dis,-.ule le crâne et les tibias : les tibia--, pour orner ses cabanes, en guise de trophées; le crâne, pour s'en faire une coupe d'honneur. G'orieux sont Us tnfons qui reçoivent de leur père un grand nombre de ces aboniinabcs héritages, et glorienx les pères qui les lèguent à leurs enfai.s !
Les préliminaires de cette tuerie commençaient sur la B°niangde B.mbara. L'hymne de vengeance et l'hymne de mort étaient entonnés ries deux côtés, au bruit d s instrumens, et croisaient dans l'air leurs exécrables refrains. Les convives, ivres de bura et altérés de sang, atMidai nt impatiemment le signal. Enfin, le giand Woodnous, s'étant approché processunnellemcnt des pri onfiiers,en aviit déjà déMgnédeux qii étair rit tombés aussitôt sous la massue de ses bourreaux. Ce fut à .e moment que l'obert Il-bert déboucha :nr la p'ace, à la tête de sa royale escorte. L'apparition soudaine du jeune prince, qu'on croyait timidement enfermé dans son palais, Irap'.ade stupeur les assi tans. 11 y tut un instant de silence et d'bésita ion dans cette foule si tumultueuse et si ardente auparavant. Robert-Robert en ri H ta avec h bileté.
.< — Halte la! « t rîa-t- il au grand Wosdnous. « Tu me réponds f ur ta tète do la vie d.- ces malheureux. Ce sont mes prisonniers, et non les liens Je :es ai pris, sous ma sauvegarde : mnlheur à toi, si tu oses portr la main sur eux!
n — Malheur à loi-même, jeune téméraire I » cria de son
le grand Woodnous. « Malheur â toi, qui as apporté
dans ce pays le trouble et la | rofanalion ! Malheur â t i.
qui opprimes les Mandingues sous le poids de la plus
odieuse tyrannie! Malheur â toi, qui viens jusqu'au pied de
AVENTURES DE ROBERT-ROBERT
nos autels insulter aux plus saintes cérémonies de notre culte! Malheur à toi ! Et vous, Man lingues, peuple héroïque, peup'echerà Yankar, » continua l'énergumèoe en s tournant du côté de la foule dont l'agitation grandissait à cl acune de ses paroles, comme les flots à chaque souffle de la tempête; « et vous, Mandingues, jusquea à quand laisser- z-vous impunis ce ramas d'étrangers qui abusent si indignement de votre hospitalité? Jusqu su quand laisserez-vous avilir votre gloire, mépriser vos usages, bafouer la religion de vos ancêtres ? C'en est assez ! c'en est trop ! Aux ai me s ! Je vous en conjure, je vous l'ordonne, au nom du grand Yankar, au nom de vos fétiches, au nom de vosaïeux, dont voire lâcheté a fait rougir les vieux ossemens dans leur tombeau : vengezvous, vengez enfin tout requevous avez de pluscher ici-bas, de plus sacré là-haut I Frappez l'étranger I frappez le tyran ! frapp; z le sacrilège ! Aux armes !
» — Aux armes !»rép ta la toule d'une voix unanime: «aux armes! à bas le traître I a bjs le tyran! mort à limpie! »
Le seigneur Buzinska, ne pouvant plus maîtriser sa douleur, s'écria pressentent, en s'tdressant aux deux partis:
■ Arrêtez! Au nom du salut de l'Empire, an en z ! Croyez en ma viei le expérience : vous avez loit ious deux, sinon quant au fond, du moins quant à la forme. Jamais on ne discuta de cette façon entre ennemis de votre rang, fr'i vous, ô mon vénérable pontife, vous avez envie de vous révolter ; et si Vous, ô mon auguste maîne, vous avvz le ridi cule de vous défendre, rien de mieux ! je ne m'y oppose poli t : cpla ne me regarde pas. Maî> ce qui me regarde, c'est que les choses, de part et d'autre, se passent dans toutes les règles : c'est que vous vous querelliez avec tous les égards que les lois de l'étiquette commandent à des personnes de votre rang. »
Ces belles paroks du gratid-msitre des cérémonies f e perdirent malheureusement dans k' tumulte rie 'a foule. Jugeant dès lors ses tentatives inutiles, il se relira à l'écart, s'asst sur une pierre, devint indifférent à tout ce qui se passait, comme un homme méconnu, et, posant sa têtu afflgee dans le ceux de ses deux n'ains, il se prit à gémir s.ur la décade»; e de l'époque 1 1 sur la ruine d^s honi.e> doctrines.
Cependant la fou e s'avançait menaçante contre Robert- Robert. Les si ns voulurent lui faire un rempart de kurs corps, nuis il les é.arta amicalement, et marebani seul, sans armes, à !a rencontra des furieux, il s'arrêta à deux pas d'eux, immobile, la poitrine-découverte.
L'audacf de jette démarche j>ta l'incertitude dans l'esprit de la fou'e. Cett bras s étaient levés: aucun n'osa frapper. Le plus profond silence avait succédé aux voeilératiuiis. Robert-Robert iciiiinua de s'avancer "lentement, seu1, les bras croisés sur la pcitiine. La nul itude recula devant lui, comme refoulée par la mâle, furie de. son regard. Il s niait bien, toutefois, que le moindre incident pouvait c mettre son triomphe, et changer en nouvel'es fureurs l'éloi iiementetradmiralion d'une populace dont les impre si ins 01 1 toujours tant de mobilité. En > ffet, le grau i Woodnous, n'ayant jas relropadé d'ure li^ne finir par se trouver seul .i seul, enre les deux camps, avec son Jeune antagoniste. Ses èvres, qui tremblaient de co'èrc, parvinrent enfin à articuler quelques paro'fS. U s» retourna vers les siens, et, les apostrophant avec ii dign lion, leur reprocha e r acheté et menaça de les maudire au nom du grand Yankar. I n'en fallut pas davantage pour arrêter le mouvement rétrograde de la fou'e. Robert Robert coin >rit qu'il n y avait p us à ba lan er el qu'il fallait frapper que qu- gran I coup, .-'e tournant du i ftiédes siens, et leur désignant le grand Wondnous: « — Gardes, » s'éeria-t il, « qu'on arrête <c factieux!» Simon et le Parisien accoururent .1 la tê e du corps d'élite qu'ils commandaient : ils saisirent le g^and Woodnous et le g '.nouèrent. Mais cet exemple de sé>érilé tut vain. Les esprits étaient trop exa tés par la boisson, et l'ambitiui des nnneurs avait été trop bien stimulée par Grifiard, p ui que l'autorité du jeune prince \ùi se. tirer d'un tel g'iet a; eus sans coup férir et par le seul emploi de la force mora e. La vuede leur chef religieux qui je débattait violemment entre
les mains des gardes ses gestes, ses appels, ses reproches, ses excita1 ions de toute sorte au nom du grand Yankar, les encouragemeiis des provocateurs, les fumées du hura, et plus encore la honte d'avoir reculé un instant devant le si peut nombre de leurs adversaires, tous ces motifs rendirent aux assaillaus leur fureur première. Les menace* re> ommencèrent, la foule s'ébranla de nouveau, et ba»<bar'.tis/es, rababamUte.i, etc., tous les partis qui se trouva'ent là, etsu'lout les indifîéreiis, se nièrent avec rage pour délivrer le grand pontile Lésant ruissela de tous côtés. La lutte lut acharnée. Enlin, après mille alternâmes, et malgré des prodiges d'intrepiùlè, la petite iroup-1 de Robert-Robert allait succomber sous le nombre, lorsqu'il vint à la pensée de celui Ci de dé ivrer les prisonniers. Ces malheureux, ru haut des poteaux a';x quels i s étaient attachés ne cessaient d'invoquer leurs dieux en faveur de nos héros, et accab aient les Mandingues dfs plus insultantes malédictions. Leurs liens furent coupés, leurs bras ramassèrent les a^mes qui gisaient sur le sab'e, et ils se précipi èrentdans la mêlée avec, toute la fureur du désespoir. Ce renfort inattendu changea complètement la fa"e de l'affaire. Les rével es furent dispersés, leuis chefs lurent pris, et le champ de bataille, jonché de cadavres, resta au pouvoir d'Ahaldy,
En ce moment même, comme pour saluer le triomphe des vanqueurs, un coup de canon retentit au loin st,rla mer. Tous les yeux se portèrent de re côté. C'était le négrier, si longkmps attendu, qui apparaissait enfin. Nos amis répondirent au sslut du brick par u> e décharge g'nérzle de mousquetene. L- britk s'approcha le plus possible de la côte, cargua ses voiles et jeta 1 ancre. Le capitaine d-î ce bâtiment, qui s'était justement appelé le Vautour, mit à la Eier une petite, embarcation, la ihaivea de provisions diverses et surtout de iqueurs, et descendi à terre ; vec quelq es gens de son équipage, il ne fut pas peu surpris des révolutions qui, pendant son absence, avaient b< ukversé de fond en comblé l'empire de son défunt <»mi, le grand Sibidoo. Robert-Robe t, q; e cette terrible émeute n'avait pis remis en goût de gouvernement, p-opo a qu'on l'admit à bord du bri. k, lui et les sien% i n qualité de passage s ei moyennant salaire. Le marché fut cond i, mai-; à une con !i ion qu'exigea le capitaine : c'e t qu'il lui serait remis assez de noirs pour c mpiéter la cargaison d'esclaves qu'il avait recrutée çà el là sur ;es côtes d'Afrique, et dans laquelle le< mauvais traitemens et lesmaladiesavaient déjà produit le nombreuses lacunes. Qu Ique répugnance que Robert-Robert éirouvâtà la pensée à un pareil trafic, il lui fallut y consentir dans l'intérêt même du pays. Srn choix devait porter, en ttkt, sur les principaux chefs que le sort des armes venait de faire s- s prisonniers, et qu'il n'eût pu laissera Bambara sar s exposer le royaume à toutes les calamités d une guerre civile. Il ne les li>ra toutefois qu'avee r serve e p e-se de pouvoir les racheter plus tard, quoique 'eur révo te et sa victoire lui donnas: ni bien quelque dro;t de leur inflig-r une peine si faille, <n compaiaisou des >upplices que prescrive: t tn pareil cas les coutumes de ces contrées. Qu mitedeux des, y compris le gant WoodBOU», furent irjpjsporl^h à bord Cu /'autour. On I s deposi dans l'entrp-pfint de ce bâ.imeîit, eux places qu'avait déjà ridées la Mofr, cette renie du cloaque de chair humaine qu'on np^el c un négrer.
Robert Rob r; d .nna en rêva' i lie la liberté aux Jalafe s et aux Mozambl mes, pour récompenser le. service qu'us vena ent de lui rendre, cl il kur fit reprendre le chem n de leurpajs. Ii abdiqua ensuite le pouvoir Bkprême, séanca tenanie, en faveur du chef de ses gardes, vieux guerrier
&OUIS DESNOYERS
plein de sens, d'énergie et d'humanité, qu'il jugea éminemment propre à assurer le bonheur du peuple mandingue.
« — Yankar soit loué ! » s'écria le grand-maitre des cérémonies • Puisse le nouveau souverain de Bambara restituer à l'étiquette la force et la sp'endeur qu'elle a failli perdre en ce funeste jour, et qui cnt fait peDdant tant de siè les la gloire de ee magnifique empire ! »
Ayant ainsi réglé pour la d mière fois les affaires de l'Etal, Robert Robert songea à faire ses préparatifs de départ. Mais, comme il prenait dans ce but le ch»min de son palais, des tourbillons de flamm* ft de fumée, s'é exèrent de ce cô é, et il vil accourir Griffard. suivi de Lavenetle et de Ja> quoi, l'un portant l'autre. Grffard lui apprit que, dats leur fuite et pour se verger de leur défaite, des bandes de révoltés avaient mis le feu à sa roya'e iemeure, et qu'à l'instant niême «Ile s'écroulau' en cendres. Robert-Robert regretta les amas de pjudre d'or, de deots dé épuans et d'autres matières prêteuses qu'elle renfermait, et qu'il destinait au radiât de ses prisonniers. 11 regretta surlout les imporlantes dépêches que lui avait remises le commandant tlottard pour l'escadre frai ça'se de la mer des Indes, et qui, placées par lui, avec une bi?n fatale précaution, fous le chevet de sa cocche, dans leur mince étui de fer-blanc, venaient d'être anéanties par le feu ou ensevelies sous les décombres. Griffard ne put s'empêcher de porter la main sur sa poitrine et de sourire diaboliquement en entendant Robert-Robert exptimer ce patriotique regret. Pourquoi ce geste? pourquoi ce sourire? pourquoi cet inrci die? pourquoi sa présence au palas pendant la lutte sanglante qu'il avait excitée? La suite de cette histoire nous donnera peutêtre le mot de ces coui ables f'nigm- s.
Quant à Lavenelte, Son Excellence avait employé le temps d'une façon moins péri leuse que nos héros. Se trouvant seul dans l'appartement le plus reculé du palais, en téte-àlê'e avec Jacqnot, et n'ayant personne à juger dans un tel moment, il s'était mis a jug'-r le petit tn mal pour se tenir en haleine. Le crime qu'il reprochait au pauvre singe, c'était de lui avoir volé une noi» i)e coco, «vec les circonstances aggravantes de voies de fait et d'abus de confcam e. C'eût été un plaisant spectacle ! Le magistrat, revêtu de tous ses insignes, interrogeait gravement l'accusé, lui demandait ses nom, prénoms et qualités; s'informait du lieu de sa naissance, de son âge et de sa profession; s'enquérait des circonst nces du crime et des motifs qui l'avaient fa t commeilre; cherchait à lui prouver éloquemment toute la noirceur d'un pareil acte; l'engageait au repentir par le tableau de sa famille dent il risquait de. faire le déshonneur, et par la perspec'ivede léchafaud qui ne pouvait lui manquer s'il persévérait dans cette fumste roule; requérait enfin les peines les plus sévères contre le quadrumane, au nom de ! . mora'e publique et de la société éplorée. Pendant ce temps, Jaiquoué ait accroupi sur un siège, en f«ce de son juge, imitant ses gestes, faisant entendre des cris perçans, et répondants chacune de ses questions par des gambades et des grimaces. Ce fut dans cette situation éirangement comique que Monseigneur fut surpris par l'incendie. Il fallut lever la séance, quitter le palais croulant, et fuir dans la direction que, par bonheur, Griffard lui indiquait involontairement en fuyant lui-même. Mais le prévenu, effrayé par le feu, saut» sur les épaules de son juge, et, s'y cramponnant des quatre pa'tes, ne voulut point abandonner ce lieu d'asile pendant lout le trajet du palais au rivage. On eut beaucoup de peine à lui faire lâcher prise.
Ceite circo.siarce même ne put égayer les derniers momens que nos amis pa-sèrent a terre. Hélas ! a quel petit no.mb ela mort venait de les i é luire encore! Robert-Robert. Sinon Barigoule, le Parisien, Griffard et Lavenelte, furent les seuls q.ii s'embarquèrent. Les aulre a»aient péri djns la lune »t gisaient sur ce sol d'Afrique qui avait déjà ba le sa' g de tant rie leurs camarades I
Mouseigii'ur le marqcis de Laverette était peu fia' té de remelir le p ed dans reqw monsieur rie La Harpe avait l'audacedapp-lerunewi^/roiVan^mais lorsq/il fut à bord, la vue du grand Woodnous fil diversion à son mécontente-
ment. « — Enfin! » s'écria-t-il, • ma prédiction va donc s'accomplir ! Capitaine! je vois que ces insignes vous révèlent ma qualité. Si ce grand coquesigrue se comporte mal, je vous offre mes services ; je me charge de le juger ; j'en ai jugé bien d'autres!
» — Ze n'ai pas besoin de vos services, • répliqua le eapi'ainedu Vautour. «Nous avons ici oun grand zouze qui en xaut bien oun autre : c'est malire Mariin-Raton, c'est ce beau nerf de bœuf que vous po'ivrz voir d'ici, accroc* au grand Diàt. en compagnie de maitre Mar inet. et d'autres mazistrats de pareil < alihre. Au lieu d'avoir à znuzer les autres, pren z girde vous-même à ce< zonzes à I »
Le caiitaine dit, tourna 'e dos, et donni le signal du départ. Une heure après, Robert-Robert avait perdu d'1 vue la superbe Bmliara , la eaptale de ce turbulent empire, où, lr rsqu'il était préent, on maudissait son nom ; où, dès qu'il fut absent, on éleva une magnifique colonne eu son honneur.