‹ Le siècleChapitre 160 sur 173 · RETOUR A LA RÉALITÉ · texte numérisé non relu

RETOUR A LA RÉALITÉ

En mer. — Intérieur d'un négrier. — Scènes de bord. — Il signor Calarinno.— Une épidémie. — Laveneue s'entoure d'un cordon sanitaire. — Maître Pierre, rlit le Trapu. — De quelle orginale mani re il signor C.afarinno pratique la philanthropie. — Mortalité. — Justice eipéditive. — D'une singulière façon de se servir ries or el des donc — Une mère. — La joie ou la mort ! — Alerte ! — Horrible sacrifice. — Ils Bourbon.

Il n'avait fallu rien moins qu'une Impérieuse nécessité prur forcer dos amis à prendre, passage sur un bâtiment de cette espèce. L'intéti'ur du négrier éta'ait les p us tristes, les plus olieiix tableaux. L'entrepont et le fond- de cale étaient divisés en quelques chambrées , où plus de trois cents nègres gisaient enla.-ses sur deux rangs, en face les uns ries autres, de telle 'açon qu'ils ne pouvaient s'y tenir qu'accroupis. Un anneau de fer, afenanl aux parois du navire, les y fixait par le milieu du corps, en même temps que leurs bras, leurs jambes et leur cou étaient re enus par des chaînes communes, aff euses guirland s de fer qui serpentait nt de l'un à l'autre, et soumettaient chacun aux mouvemens ou à l'immobilité de tous. Deux fois par jour seulement, on faisait descendre un peu d'air et de noHnilare dans ces noirs et fétides tombeaux. Un garde s'y promenait sans cesse, é.iiant les paroles, les gestes, les angoisses, et répondant à chaque plainte par Ui e injure, à chaque prière par un coup de fouet. Ou eût dit de Satan veillant aux pertes de l'Enfer.

L'âme généreuse de Robert.Robert souffrait vivement au ni'! eu de t'iles miser, s ; ma's c'était vainement qu'il s'efforçait rie les adoucir en inspirant au capitaine des forbans quelque sentiment d'indnlgeoce et di commisération : ses plus touchantes instances venaient sa briser contre l'odieuse nécessi é de maintenir ce que ce. négociant de chair el d'os app lait le bon ordre, c'est à-dire une parfaite réi-ignalkn, de la part de ses victimes, aux plus cruelles souffrances qu'il soit possible d'imaginer. Et («ailleurs, par une exception

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

assez bizarre parmi les gens de ce vil métier, cet homme était un de ces jongleurs de phi anthropie dont ia sensibilité dépasse toujours, en protestations d'humanité, la sensibilité la plus vraie-, qui font le mal au nom du bien; qui, comme la gent fé'ine, cachent des griffes sous le "velours de leurs pattes ; dont la feinte douceur est cent fois pire que la brutalité des autres, et chez qui la perversité est d'autant plus abominable, que c'est la cruauté avec l'hypocrisie de plus.

Tel était l'homme contre la cupidité de qui Robert-Robert croisait souvent, arme Irop impuissante ! cette logique instinctive qui vient de l'Ame, et nou point d'une éducation fausse. Lorsqu'après les plus vives instances en faveur de quelques pauvres nègres, Piûbert- Robert s'était trouvé parfaitement d'accord avec son antagoniste, et croyait enfin l'atteindre au cœur par un dernier argument, bien trempé, bieu affilé, celui-ci échappait à la conclusion, et parait le coup au moyen de son inévitable : Mais. Le châtiment suivait son cours.

Ce Mais avait une large place dans la langue d'il signor Cafarinno : c'était le nom de ce forban. Il signor Cafarinno, Italien d'origine, avait exercé bien des demi-métiers avant d'en venir à trafiquer de ses semblables. Envoyé à Paris par son père pour y achever son éducation, à l'époque où une partie de l'Italie était réunie à la France, il y fit son droit dans les estaminets et les guinguettes. Son adresse au billard devint proverbiale dans tous les mauvais lieux, et lui servit d'abord de profession. Le punch, les liqueurs et le café qu'il gagnait au carambolage lui étaient acquittés secrètement par le maître du logis, non pas sous forme liquide, mais sous la forme moins ébriétante de pièces d'argent. Quant à son caractère, on y pouvait distinguer déjà cet exécrable mélange d'hypocrisie et de cruauté qui en é;ait le fond. Il tenait à honneur de terroriser tout le .monde, quoiqu'il ne fût véritablement redoutable qu'au billard. Il lirait grande vanité d'une force musculaire peu communp, comme il y en a d'autres qui font la roue avec leur esprit. Il abusait sottement djun courage acquis, à tant le cachet, dans les salles d'armes et dans res tirs. Envieux, sot et méchant, il dénigrait ses supérieurs, provoquait ses égaux, maltraitait ses subordonnés. Les premiers le dédaignaient, les seconds le méprisaient, les troisièmes le haïssaient. IVen n'égalait sa doucereuse brutalité envers ceux dont il n'avait plus rien à espérer, si ce n'était sa plate, et fade, et souriante obséquiosité envers ceux dont il attendait quelque chose encore. Mais malheur surtout à quiconque se trouvait par hasard sur le chemin de son intérêt I Droits acquis, services antérieurs, convenances, équité, rien n'arrêtait son impudent égoïsme Le mensonge ténébreux était en pareil cas son arme favorite. Il disait faux en arrière des gens avec un aplomb, une conviciien feinte, une bonhomie assurée, dont Basile lui même se fût émerveillé. C'eût été un dangereux coquin s'il eût pu joindre un peu d'esprit à sa perversité ; mai-; ses calomnies avaient leur contre-poison dans leur bêtise et dans leur excès mêm . Voila pour ses égaux. Quanta ses inférieurs, il les injuriait grossièrement, les menaçait et les frappait à la moindre négligence dans leur service, tout en protestant ù chaque parole de son profond amour pour l'humanité, la liberté, l'égalité, la fraternité.

Les mots de probité et déloyauté n'avaient pas un sens moins hypocrite dans sa bouche. Le nombre de ses dupes égalait celui des fournisseurs dont il captait la confiance. On citait de lui plusieurs opérations industrielles qui fusaient l'escroquerie ; et c'était l'argent extorqué, sous forme d'emprunt, à ses amis et à ses connaissances, qui dé rayait journellement l'élégante calèche avec laquelle il les I". ussait ensuite.

Le billard et l'amitié étant venus pai-à-peu a lui faire défaut, et les marchands s'étant lassés de donner sans i sans recevoir jamais, il plaça ses moyens d'existence dans d'ignobles métiers qu'il n'est besoin de vous dire; puis il se lit croupier de roulette, recors, marchand de (haines de sûreté, prestidigitateur, auditeur unique et salarié d'un cours de langue chinoise, membre d'un comité philanthropique, mouchard, inventeur de pâtes pectorales, maquignon, etc.;.

et enfin, tout vaniteux d'un talent littéraire qu'il n'avait pas, il se mit, en désespoir de cause, à écrire de longues dissertations humanitaires en faveur du maintien de l'esclavage des noirs, pour des journaux, heureusement exceptionnels comme lui, qui étaient soudoyés en Europe par les planteurs des colonies. Cette noble occupation intellectuelle, jointe à la perte d'un procès en police correctionnelle pour eccamotage de foulards dans la poche de ses voisins, lui inspira l'idée de mettre ses théories en pratique, et priva de son honorable personne la France, ingrat pays où l'on était conspué quand on prêchait l'esclavage des noirs, et poursuivi par les gendarmes quand on volait par mégarde le mouchoir des blancs. Il s'engagea au service d'une compagnie clandestine d'armateurs, reçut d'elle le commandement du brick le J'aulour, et, sous prétexte de courir sus au commerce anglais de la mer des Indes, se fit marchand d'homm»s, sans plus de façon ni de remords qu'il se fût fait marchand de coco ou de briquets puosphoriques.

Une effroyable circonstaEce révêla bientôt ce caractère dans sa comique hideur. Il y avait huit jours que le f'aviour avait quitté la cote de Bambara, lorsqu'une épidémie typhoïde se déclara sur ce navire. Né des souffrances, des privations, et de l'entassement de tant de créatures humaiues dans un espace si étroit, si fétide, le miasme empoisonneur frappa plHs particulièrement les noirs, mais peu-à-peu atteignit quelques-uns des blancs Cette maladie présentait d'eflrayans symptômes. Elle décharnait le malade et le couvrait tout emier d'une couleur livide, affreux linceul d'où bien rarement on réussissait à l'arracher. Elle tuait incessamment une foule de victimes. Robert-Robert, Simon Barigoule et le Parisien se consacrèrent jour et nuit au soulagement des malades, avec un dévoûment que ne ralentissaient ni la fatigue, ni le danger, ni ie dégeût même, et qu'il signor Cafarinno proposait pompeusement comme exemple au reste de l'équipage.

Griffard fut le premier parmi les blancs qu'atteignit l'affreuse maladie, et s'il parvint à la dompte»» négligé qu'il était, comme tous les passagers de sa couleur, par i'officier de santé du bord, ce fut au zèle de Robert-Robert que, cette fois emore, le misérable dut son salut.

Lavenelte fut exempt du mal, mais il éprouva quelque chose de pis que le mal même: il éprouva la peur du mal. Afin d'échapper à la contagion, il s'était frotté d'ail des pieds à la tête ; il avait bourré ses poches de clous de girofle et de cannelle ; il tenait à la main un énorme citron, et le por ait à sesnarines chaque fois qu'un autre individu lui adressait la parole. Pour tout au mende il n'eût pas reçu une poignée de main de Robert-Robert lui-mèaie. Il faisait un long détour lorsqu'on passait à côté de lui, et si, malgré cette précaution, il arrivait que la moindre partie de ses vêlemens fût frôlée par ceux du passant, il se bâtait de la laver au vinaigre.

Ainsi préservé contre l'épidémie, il se promenait le jour sur le. pont du navire, et se blottissait la nuit da'is quelque coin écarté, ne mangeant d'ailleurs que du sucre, dans la crainte d'avaler quelque mels infecté.

■ — Ah ! Dieu ! > s'écriait-il à chaque instant en perlant vivement la main sur telle ou telle partie de son corps où il s'imaginait éprouver quelque chose d'extraordinaire; ■ ah! Dieu! me voilà pris I ... Mais non, je me trompe : ce n'est qu'une crampe de fatigue. Ah! Dieu! c'en est fait !... Mais non, je respire : ce n'est qu'un borborygrre d'avpélit. Ah ! D ni! plus d'espoir!... Mais non: c'est l'oreille qui nie tinte. Ah! Dieu ! ayez pitié de moi '.... Mais non : c'est ce diable de cor au pied qui me fait mal. Il y aura changement de temps. Au surplus, qu'importe ! c'est reculer pour mieux sauter; nous devons y passer tous. Oh! pourquoi faut-il que mon

Mi)

LOUIS DESNOYERS

jeune ami se soit si vile dégoûté du trône!... Nous étions si bien àBambara! Quelle magnifique position sociale il m'a fait sacrifierl... Premier ministre, gardedes sceaux, grandjuge, bien nourri, bien vêtu, bonoré, logé,"chauffé, salué, raccommodé, me consacrant à civiliser un grand peuple, et ayant toujours quelque beau criminel à juger pour me distraire !... Cela valait un peu mieux, certes, que de venir s'empester dans un pareil repaire! Voilà pourtant ( je ne cesserai de le lui reprocher jusqu'au tombeau), voilà ce que. l'auteur de VHUtoire générale d(s royages ne craint pas d'appeler des villes flottantes*.... Quelle exécrable manie de faite de l'esprit !... Ah 1 monsieur de La Harpe, monsieur de La Har... Oh ! Dieu! qu'est-ce que j'éprouve là? C'est bien la maladie celle fois ! Je n'en saurais douter à ces picotemens de n-z ! C'est par le nez que l'épidém'e me prend 1 Ah ! Di... Alcltoum! Mais non, je me trompais encore: ce n'était qu'une envie d'é... Atchoum !... d'éternuer. »

Son Excellence l'ex- marquis de Lavenelte dut être propriétaire d'une santé bien robuste, pour ne point devenir malade de la crainte seule de le devenir.

Il signor Cafarinno se donnait beaucoup de mouvement en présence du fléau qui dévorait sa cargaison. A voir l'empressement qu'il mettait à procurer tous les secours possibles à ceux d'entre les noirs qu'avait frappés la contagion, à voir l'inqu'étude avec laquelle il s'informait de leur état, à voir sa douleur enfin lorsqu'il fallait jeter à la ner ceux qui avaient succombé, on l'eût pris certainement pour un philanthrope digne d'entrer, à deux battans, dans les Sociétés d'Europe les plus distinguées en ce genre. Et cependant la cupidité seule échauffait son zèle. Je n'ose en dire autant des Sociétés.

« — Avez-vous fait nettoyer le parc? » dit-il un jour, pour la centième fois, à l'un des hommes de l'équipage, d'une voix doucereuse, empreinte encore d'un reste d'accent italien, et dans cette odieuse langue des négriers où les esclaves sont indignement assimilés aux bêles.

» — Je vous ai déjà répondu cent fois que c'était fait, » répliqua d'un ton rogue le brutal marin.

»— Il ne souffit pas de dire, maistre Trapou ; il faut azir aussi. Vous savez bien qu'il est indispensable de tenir ce bétail là aussi propre qu'aucun autre , surtout en temps de maladie. Ce n'est point par intérêt queze parle, quoiqu'il s'azisse de ma fortoune ; c'est par houmanité. Il y a plous d'oune heure que le moindre coup de balai n'a été donné dans l'écouriedes hommes. Vous n'en avez pas soin, maistre Tra pou. Perché votre néglizence est cruelle et peut nous coût-r cer. On voit bien que votre cœur il s'est entlourci au métier, et que vous n'avez qu'oun trois-centième dans les bénéfices de la pacotille.

» — Bah ! bah ! ces animaux-là sont toujours assez bien ! » répliqua maître Trapu, qui paraissait avoir de secrets motifs, je p.e sais encore lesquels, pour surexciter le mécontentement des nègres, à force de mauvais traitemens.

« — Zamais assez, maistre Trapou, zamais assez ; perché c'est l'avis des planteurs et des moralistes. Faites balayer de nouveau l'écourie des hommes, et laver au vinaigre celle des femmes.

• —Encore!... Ce sera la dixième fois de ce maùn ! Vous verrez que bientôt il taudra t-ire" et frotter la cage de ces oiseaux sans plumes ni plus ni moins que des boudoirs de muscadins et de pelites-maitresses!

» — Ze voudrais bien que cela foût possible ; perché ils en vaudraient cent pour cent de plous.

» —En attendant, vous éreintez l'équipage. Tout le monde est sur les dents. Vous sauverez quelques-unes de ces bêtes 1

noires, mais .vous aurez tué de fatigue les blancs. Quant à moi, n, i, ni !... je ne fais plus rien aujourd'hui ! Si vous tenez à ce que les ("curies soient nettoyées, vous n'avez qu'à prendre le balai vous-même.

■ — Pfr Dio ! maistre Trapou, z'aime à être obéi sans tant de façons, entendez-vous ! Ze vous en ai prévenou avant l'espédilion : lacez de voi.s souvenir de nos .conventions, si vous voulez que ze m'en souvienne moi-mèm-, au moment du règlement des comptes. Ze souis bon, vous le savez; ze souis escellent ; il me répougnerait de faire le moindre mal à oun insette ; ma, lorsqu'il y a nécessité, vous savez queze broûle proprement ouae cervelle. Perche l'intérêt zénéral avant tout I

11 signor Cafarinno posa sur l'épaule de maître Trapu une main qui pesait au moins cinquante livres, tandis qu'il portait l'autre à l'un des pistolets de sa ceinture Maîire Trapu comprit l'irrésistible éloquence de ce geste, et tout en murmurant quelques vagnes menaces , il se mit en devoir d'exécuter les ordres de son chef.

« — Capitaine, » dit alors Lavenetle qui avait entendu cette conversation, "je vous réitère mes offres de servi es judiciaires. Voilà un gaillard qui me semble irrespectueux! Si vous désirez le faire mettre en jugement, je ne vous demande que la préférence. J'ai acquis une assez jolie habitude de ces sortes de choses, dans les fonctions de garde dessceaux que je viens d'exercer chez les Mandingues, à la satisfaction générale, j'ose le dire. Vous pouvez compter que je ne négligerai rien pour mériter la confiance dont vous m'aurez bonoré. »

Une autre fois, ce fut au chirurgien du bord que le capitaine adressa son philanthropique baragouin :

« — Eh bien! » lui dit-il , « comment se porte- t-cn auzourd'hui ?

» — Lf s blancs vont assez bien, capitaine. Je vous remercie pour eux.

» —Eh ! diavolol qui vous parle des blancs?... C'est des des noirs que ze veux parler.

» — Toujours mal , capitaine. Cinq de trépassés celte nuit.

» — Àh\ Dio\ vous me fendes le cœur!... Mit, dou moins, ce sont des vieux ?

» —Ce sont les plus jeunes, les plus forts, comme toujours en pareil cas.

■ — .lh 1 Dio\ Ah ! Dio] messieurs les requins, ils me coûtent cer à nourrir ! Perché, si cela continue, ze souis un hoiiime rouiné!

» —Malheureusement, capitaine , cela ne prend guère la tournure de cesser. Et tenez... en voici un sixième qui vient de tourner l'œil, et qu'on monte sur le pont pour le jeter à l'eeu.

» — Ah ! Dio\... oun homme souperbe... Quel dommage de mourir ainsi à la fleur de son azel... quand on vaut deux mille francs comme oun liard !... Ma , étes-veus bien soûr qu'il soit mort tout-à fait?

■i — Ma foi I vous pouvez voir vous-même... Tout ce qu'il y a de plus mort, ce me semble.

» —Ah\ Dio !... Et dire que la médecine elle n'a pas encore pou trouver le moyen de ressousciter les zens, sourtout quand ils valent oun pareil prix !... Convenez qu'elle est bien impouissante, et que ses prétendous progrès, ils sont encore de singouliers mensonzes !... Ma, ze souis snûrque ces coquins de nègres, ils y mettent de la mauvaise volonté. Ils font esprès de ne pas guérir ! S'ils s'ostinent à mourir comme des mouces, c'est encore par rancoune, par esprit de venzeance, et pour rouiner les honnêtes zens comme moi qui les ontacetés I Ces lètous-là sont capables de tout! Ça n'a

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

aucoune idée dou zousle et de l'inzouste ça se permet de mourir comme si ça ne faisait de tort à personne! Ça ne sonze pas qu'en mourant c'est oun vol, oun véritable vol qu'ils (ommeltent au prézoudiie de leurs propriétaires ! Les misérables! Ils mériteraient qu'on les fousil ât pour leur apprendre à vivre.

» —Vous auriez delà peine, du moins en ce qui concerne le plus grand nombre. Le souvenir de leur pays, la bonté de l'esclavage, les souffrances, les avanies,' les mauvais trailemens, voilà ce qui leur met le désespoir dans l'âme. Et alors ils n'ont plus qu'un vœu, les femmes surtout, dont l'exaltation va jusqu'au délire: c'est d'échapper à tant d'humilialions, i.e regrets et de maux, par la seule voie qui leur soit ouverte, la mort. Ceux et celles qui sont bien portans se laissent mourir de faim, ou bien se tuent les uns les autres, dès qu'ils peuvent recouvrer l'us3ge de leurs bras et qu'on les a perdus de vue. Ceux et celles qui sont malades refusent obstinément de prendre aucun remède.

» — Ah ! Dio !... Ma il faut les leur faire avaler de force, dans l'intérêt de l'houmanité. Vous n'y mettez point assez de philanthropie, doc.'eur. Ze devrais retenir le prix des morts sour vos appointemens.

» —Vous voulez rire 1 les vôtres même n'y suffiraient pas ! Enfin, il y en a qui poussent le désespoir jusqu'il avaler les immondices qui les entourent, afin de hâter encore leur dernier moment. Je vous le dis, capitaine, tout blasé que je suis sur les scènes d'hôpital : c'est un spectacle dont rien ne peut donner l'horrible idée.

«—Hélas ! à qui le dites vous, docteur?... Quel est l'homme sensible qui ne zénvrait profondément sour le sort des inforlounés.... à qui appartiennent de si méçans garnemens !... Quant à moi, cela me navre. Ze donnerais bien dix mille francs pour que (ohs, ils vécoussent encore. En voilà plous de qcuinze milhque les scélérats, ils me fout prrdre avec leur ridicoule manie de se souicider. Le souicide est immoral, c'est connou. Ah I docteur, mon bon, mon excellent docteur, ze \ous en prie per caiith : redescendez près dVux, tâtez-leur le pouls, raisonnez-les, donnez-leur bien toutes les drogues qu'il faudra, ne néglizez rien pour 1rs sauver de gré ou de force. Soez z que c'est oun devoir d'houmanité. . envers leurs malheureux propriétaires!

■■—A la bonne heure! mais vous me permettrez, capitaine, de songer aussi à ceux des blancs qu'a frappés le fléau, et à qui je n'ai pas encore eu le temps d'administrer le moindre secours.

» — Eb ! diavolo ! laissez donc là vos blancs !... Ze ne fais pas la traite des blancs, moi !... Qu'ils vivent ou non, qu'importe'... Oun de perdou, dix de retrouvés ! Tandis qu'oun nègre, c'est autre çose : ça ne se trouve pas sous des feuilles de çoux !... Ma, qu'est ce quez'enlends là-bas? »

Une sourde rumeur bourdonnait dans l'entre-pont. Il signorCafarinno prit son porte-voix, et ^'approchant du grand panueau, cria de toutes ses forces dans l'intérieur du navire, comme si ses prisonniers eussent pu le comprendre : « — Piano ! piano ! s'il vous plaît, messieurs les diavoli! Ne me forcez point à ouser de moyens estrêmes qui répougnent à la douceur de mon carattère !

» — Capitaine,» interrompit maître Mailloche, gabier du bâtiment, qui accourait pour rendre compte à son chef, « ça m'a tout l'air d'un commencement de révolte. Ce sont les noirs de Bimbara qui se donnent des airs de cane, à l'iBStigation de ce gueux de sorcier que le ciel confonde !

» — Douque 1 parles-lou ?

» —Eh I mais, pardieu ! du numéro vingt deux, vous savez? ce flandrin qu'ils appellent leur grand Woodnous, leur grand-poniife, et que vous avez baptisé du sobriquet de Lucifer, à cause de sa haute taille, de son air sournois, et de ses yeux qHi reluisent comme des chandelles. Ce grand coquesigrue n'a cessé de leur prêcher, depuis rembarquement dans son affreux patois, qu'ils sont bien jobards de se résigner à Martin-Bâton, et que leur monsieur Yankar les maudira s'ils ne se revengent; que rien n'es; plus commode; qu'il suffit de le vouloir ; et patati et patata. Ces blagues là, sans compter beaucoup d'autres, ont produit de l'effet à la

longue, sur l'esprit de ces imbéciles. Mais, minute! Il parait que, pour se venuer de quelques bisbilles qu'il aurait eues avec vous, maître Trapu est entré dans la manigance, et que, suis avoir l'air de rien, il s'est mis tout-à l'heure à ouvrir les ( adeLas de quelques-uns. Pour peu qu'on le laisse faire, nous ne serons bientôt plus maîtres du bâtiment. Ils sont là plus de trois cents, et nous ne sommes pas trente. La partie ne sera pas égale. Quant à moi. si j'avais un conseil à vous donner, ce serait de faire fusiller immédiatement tous les mutins, afin de couper court à la révolte.

• — Tais toi, imbécile ! • interrompit il signorCafarinno. «Toujours louer! toujours touer!. . vous n'avfz que ce mot-là à la bouce !... C'est de la barbarie !... On voit bien que la vie d'oun homme, ne vous coûte rien !... Pas de sang, ze vous ordonne!... Qu'on s'empare tout de souitc de maistre Tr:>pou et de Loucifer; qu'on me les amène, et qu'on réençaîne les autres avec toute la solidité et toute la douceur convenables ! Allez ! »

L'ordre du capitaine fut ponctuellement exécuté. Maître Trapu fut amené, et il lui brûla la cervelle sans plus ample informé.

« — Ze souis désolé,» lui dit-il piteusement, ■ d'être obhzé de te faire oune si mauvaise plaisanterie -, ma la nécessité l'essige.» Pan !

» — Je n'ai rien à objecter au fond contre la teneur de la sentence,» pensa Lavenettte; « mais la forme me semble illégale, et voilà un homme de tué contrairement à toutes les règles d'une justice bien ordonnée. A sa place j'en appellerais 1 »

Quant à Luci'er, il signor Cafarinno le lit attacher le long du grand nât, et le condamna à cinquante coups de fouet.

« — Je me charge volontiers de l'exécution, » s'écria maître Mailloche : « cela me dégourdira le poignet. J'y sens du rhumatisme; j'ai besoin d'un peu d'exercice.

» — Non, non, » répliqua le capitaine; « lou ss !e bris trop roude : tou leur gâtes louzours la peau. Le casimir noir, il est précieux. Thomas s'acquittera mieux de la besogne : il a oun talent tout particulier pour leur faire le plous de mal possible sans qu'il y paraisse à l'tstérieur. A Thomas ! »

Il ne fallut pas moins que l'énergique interv nlion de Robert-Robert pour arrêter le bras de Thomas au vingtcii quième coup de fouet. Le grand Woodnous fat emporté râhnt, frotté de vinaigre, et réinstallé à fond de cale, où tout rentra dans l'ordre, c'est-à-dire dans le silence du désespoir.

Robert-Robert, dont le coeur saignait au milieu de si poignantes misères, s'approcha alors d'il signor Cafar.nno, tt se promenant avec lui sur le pont, il lui dit :

« — En vérité, capitaine, je ne puis eoficevoir comment, avec l'exquise sensibilité qui caractérise toutes vos paroles, vous avez pu vous chaiger d'une mission aussi dure, je dirai même aus si barbare, que celle de commander un pareil bâtiment.

» — Que voulez vor.s! ze souis estrêmemfnt sensible, il est vrai ; ze ne pouis voir écraser oune mouche sans que les larmes me viennent aux yeux ; ma, c'est zoustement par sensibillté quft ze me souis décidé à faire la traite drs noirs. Quand la p'ace, elle s'est trouvée vacante, ze me souis dit : « Si ze la laisse prendre par oun autre, ce peut être oun méçant garçin qui fera beaucoup souffrir ces infortourés. Moi, au contraire, ze souis oun homme ertrêmemenl bon, ze souis soùr de leur épargner bien des désagrémens. Prenons-la donc. " Et voila perché U me souis sac rilîé. Ce n'est point pour les bénéfices de l'opération, tant s'en faut! c'est par dmiùment, par houmaniié ! La preuve, c'est que ze soHis membre honoraire de presque toutes les seciétrs philanthropiques qui florissent sour la sourface dou globe.

„ Ma foi, capitaine, il me semble pourtant que vous n'y allez pas de main morte peur un philanthrope !

„ nà, per nio ! si ze les bals, vous avf z pu voir que z'y mets toute la délicatesse possible. C'est pour leur.bien; c'est encore par houmaniié.

LOUIS DESNOYERS

» — Vou? avez beau dire, capitaine, votre noumaniié aurait pu prcudre une meilleure direction, et laisser à de moins philanlhn p»>s tout l'odieux d'un pareil trafic

» — Oui, certes, c'est oun cdi- ux trafic ! Ma la nécessité l'essige. Sans négriers pas d'esclaves, sans esclaves pas de colonies, sans colonies pas de colons, tans colons pas de rhum, pas de café, pas de soucre. Ce serait oune vraie calamité pour ceux qui aiment ces 2gréables denrées. Donc il faut don soucre, dou café et clou rhum ; dor;c il fsut des colons, dons il faut des colonies, donc il fiut des esclaves qui les cultivent ; donc enfin il faut des marçands d'e-claves. Telle est l'impérieuse nécessité qui a imposé à ma philanthropie cet odi-ux, je dirai plus, cet esséexable métier.

» — J'entends," reprit ironiquement Robert-Robert qui vit combien sa logique d'honnête homme était impuissante contre l'hypocrisie paradoxale de ton interlocuteur : ■ c'est par humanité pour les amateurs de rafé au lait?

» — Eh! eh I » fit à son tour l'cx-marquis de Lavenette qui s'était approché sur le dernier syllogisme d'il signor Cafarirno ; « le raisonnement du capitaine est diablement fort ! La vie et le bonheur des nègres méritent bien, en effet, quelque considération, quoique, à vrai dire, ce soient des êtres fort mal appris : j'en sais quelque chose. Mais il faut convenir, d'un autre côté que le rhum, le sucre et le café ne sont pas non plus des choses sans importance aux yeux du véritable philosophe. »

Cependant la mort, bien plus q-^e la science du docteur, atténua peu-à-peu la violence de l'épidémie, dont la cause principale, l'tticombrement, s'affaiblissait par le nombre même des victimes. Des scènes d'un autre genre attristèrent alors nos amis. Chaque jour deux fois, les esclaves étaient amenés sur le pont, par petites troupes, tantôt les hommes, tar tôt les femmes. Il est impossible de peindre le so.nbre désespoir de ces malheureux. Dès que l'un d'eux parvenait à tromper l'active surveillance dont, ils étaient l'objet pendant ces p-omenades au grand air, celui-là se jetait à la mer. Plus de vingt se précipitèrent ainsi en quelques jours, et de ce nombre furent six femmes. L'une d'elles était mère. Pauvre femme que la cupidité du chef de sa tribu avait enlevée à sa patrie, à sa famille! Depuis lors elle avait refusé toute nourriture : il avait fallu l'alimenter de force. Belle et robuste le mois d'iuparavant, elle avait dépéri comme la plante dont les racines sont restées dans le sol qui la vit n;.itre, et d'où quelque mal' violente l'a arrachée. Son regard était fixe, farouche, sanglant; elle avait perdu la raison, et un sourire stupide crispait continuellement ses lèvres.

Il signor Cafarinno, le dévoué protecteur du rhum, du sucre et du c>fé, la fit repêcher aussitôt, avec une philanthropie d'au moins quinze cents francs, prix mercantile de la victime. Ou la remonu seule à bord. Soti enfant ne pendait plus à sa mamelle tarie. Le châtiment du fouet lui fut infligé, pour son bien, et jour le bon exemple, telos l'expression du sensible forban. Pendant l'abominable supplice, la malheureuse mère , à qui le frais subit <l*. l'eau avait rendu un peu de sa raison, ne laissa pas échapper la moindre plainte; elle ne murmura que ces terribles mots : « Du moins ils n'auront pas mon tils ! Il est sauvé des blancs : le rtqu n l'a mangé! »

Malgré le déchet qu* ehaque promenade, sur le pont risquait de faire a;nsi subir à sa car^a som, Il sig or Cafarinco exigeait que ces exhibitions eussent lieu régulièrement

soir et matin.

« — Nous avions pris trois cent cinquante noirs, » di* '

sa;til; « en voici déjà so's'anle-deux de fljmbé». C'est beaucoup trop sans doute, aux yeux de tout véritable ami de i'hounianilé; »i<i, ce qui me console, c'est que tlar.s <e zenre d'iridouslrie philanthropique, il est de règle de pe'dre un tiers f t plcus de lato'alité. Nous avons donr encore oune marge de cirquante individous; nous travaillons encore sour le velours. Faisons-leur prendre de l'essercice, au risque d'en perdre encore quelques-uns. L'essercice est saloul:iire. Ceux qui survivront vaudront cent pour cent de plous. Il y aura compensation. Tout Lien calccu'é, la pLilsntbropie veut qu'on ait, en pareil cas le plus grand soin de la santé de sa marçandise. Seulement, vous autres, n'en faites monter que cinquante à ta fois, et attention ! Veillons au grain, pas de négligence, l'arme au poing, l'œil ouvert, l'oreille au guet, et qu'au premier z. ste souspect dou côté de la mer, oun vigoureux coup de fouet rappelle le délinquant à l'amour de la vie. Ne craignez pas de frapper : c'est pour leur bien. ■

Le fouet! tel était le grand moyen de persuasion d'il signor Cafannno. Dans l'état de stupeur et de morne désespoir où les malheureux nègres étaient plongés, aucun d'eux ne craignait la mort; mais alors même qu'on la désire le plus, on craint la douleur encore. C'était sur cette peur de la souffrance, dernier instinct qui survive dans l'homme, que le philanthrope capitaine du l'autour avait fondé l'obeissance passive qu'il exigeait. Tout se faisait au fouet, dans ce séjour maudit. 11 ne fallait rien moins que cette terreur pnur ob'enir des nègres qu'ils se levassent, qu'ils se tinssent debout, qu'i s se couchassent, qu'ils prissent quelque nourriture, qu'ils montassent sur le pont, et qu'ils consentissent à y faire le moindre mouvement. On les rangeait sur deux files paralèles. Les hommes de l'équipage se tenaient par derrière, le bras armé du redoutable martinet. Le capitaine se plaçait à l'ouverture des deux rangs, ayant pour vis-à-vis, à l'autre extrémité, le griotc, espèce de ménétrier choisi parmi les noirs. Quant tout le monde était en place, le tam-tam donnait le signal des ris et des jeux, comme disait l'ingénieux corsaire; le griote jouait les airs nationaux de chaque tribu ; et a'ors, bon gré, mal gré, il fallait que ces malheureux exécutassent, pour cause de santé, 1rs danses favorites de leur pays. Si d'aventure il signor Cafarinno en remarquait un qui y mît un peu de fatigue ou de nonchalance : « — Ohé ! » criait il au marin le plus rapproché du pauvre diable, • soignez moi le numéro six ! Ce gaillardlà semble être ennouyé de s'amouser! On dirait qu'il danse sur des œufs à la coque, et qu'il a peur de les casser! Çaud, çaud ! cinglez-loui les mollets : ça loui redonnera dou zarret 1 ça le remettra en g -île! Çaud, çaud! la gaîté est la mère de la santé; c'est le privi ége clés belles âmes; c'est à cela qu'on reconnaît les consciences poures comme les nôtres. Çaud, çaud! amusons nous, rions, danson», sautons, folâtrons! La joie ou la mort, ptr Dioi C'est par ordonnance du médi ci n. Çaud, çaud! messieurs les diavoli ! En avant le fouet, et vive la zoie !

» — C'est étonnant, » se disait Lavefiette, <■ comme ce Cafarinno a de bons momens ! Il a bien quelque inégalité dans le caractère, mais en général c'est un bon enfant, un gai vivant. Il n'y a pas de risque que celui-là engendre mélancolie 1 Je n'ai jamais vu pareil boute en-train. C'est un luron qui ferait danser des montagnes et rire des portes cochères, tant sa gailé est communicalive ! Teiu faible que je suis depuis celte fatale épidémie à laquelle j'ai échappé par mira de, je suis bien sur que, s'il le voulait, il me ferait danser tout comme les autres. Sa belle humeur est vraiment enchani resse ! »

Robert-Robert en jugeait autrement que l'étroit cerveau de son compagnon de voyage. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il ei tendait dans cet odieux repaire de brigands1, lui gonflait le cœur d'indignation. I lus d'une fois, après avoir épuisé vainement tout ce qu'il avait de bons raisonnemens ou de sévères protestations, il se surprit à porter machinalement la main sur le main ho de son poignard, tout frémissant d'une sainte colère, et se demandant s'il n'était pas de son devoir d'homme de venger d'un sçul coup l'humanité

AVENTURES DE ROBERT-ROBERT

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tout entière, sur l'un des m nstres qui la déshonoraient le plus dans leur personne, qui la marlyrisaie l le plus dans U personne des mitres. Il lui fallait toute sa force d âme pour résister 5 celte généreus • tentation, et se retirer loin bien Ion, le front rouge Je colère, lai-ssnt pieusement à laPiovid*ece le toin de venger la victime et de châtier le bourreau « — Oui, mon Dieu, je ( ro:s en vous ! h s'écriait il ni levant au t-ie! des yeux qu'obscurcissaient des p'eurs ri'hidignaiion -, i' je crois fermement en vous I Le crime, autant que, la venu, prouve vo're exi tenep. Il ne. se peut poil t qu'en fin de compte il n'y ait pas là haut dis récompenses pour celle-ci, des châlimens ;our celui-là. Il est juste, il ist indispensable que les mùères et les atrocités de celte vie trouvent leurs compensations dans une autre. C'est d^ns cette conviction mébraniab e que moi, homme, j'épargne encore cet exécrable bourreau d'hommes! »

Or, un jour que, comptable à ce Satan du poète qui, du bout de sa fourche, s'amuse à tourmenter les damnés, il sigu.or Cafarinno se donnait sur le pont le plaisir d'un de ces bals hygiéniques, et que, \e violon à la main, comme il appelait son fouit, il raclait de son cuisant archet les épaules des mslheureux 1 è/res pour les nu ttre en parfaite humeur;, ce jour là, maître MaiHo lie, qui était de factio'i dans la huntite, accourut tout essouflé au milieu de la tête, et sécria :

« — Alerte, capitaine, alerte ! Je viens de découvrir ua bâtiment à l'horizon.

» — Halte ! o interrompit à ces mots l'o'lieux maître des ballets. • Ass z de dan e pour ce matin! F^i es rent'er celte négrail'e dans ses appartenons. Doublez les sentinelles, deuil z les fers, doublez les corrections. Aitt ntion au commandement ! Où dis-lou, maistre Mailloche, que tou as aperçou le navire?

« — Là-b=is, capitaine : au vent ; cinglant droit comme un I sur nous.

» —Est il gros?

»'— Je crois qu'il a plus de canons qu'un hérisson n'a d'épics.

• —Voyons donc.»

Le capitaine prit sa longue-vue et grimpa vivement au haut de la mâture.

«—Toutes les bonnettes au vent ! » cria-t-il bientôt de son observatoire.

En quelques secondes le brick se couvrit rie voiles. «—C'est oune corvet e anglaise,* reprit-il un instant après. « Je l'aperçois très-bien maintenant. Elle nous gagne oun pocou. Je crois qu'elle manœuvre à nous couper le chemin. Attention, enfant : Pare à virer de bord 1 » L'ordie fut exécuté immédiatement.

« — La corvette contiuoue de venir sour nous grand Iran,* poursuivit-il ai rès un nouvel examen ; « e le force de voiles, nous calons de plous en plues ; av;;n' dtux heures nous serons gagnés, et p'r Dio, gare aux dragées de l'Anglais!... Détestai. les Anglais!» aiouta le marchand o'houmies en descendant d.' son nosie aérien: « ça veut se donnr des ai' s de défendre la traite et de courir soùs aux négriers I Poure hypocrisie I Ce t tout boanemenie pr ur la faire euxmêmes, el s'en attribouer le monopole. Voilà tout! Ze ne sais pas perché ma l'ai touzours essécré cette nation-là. C'e-t oun iieuple d'égoïstes, de tracassiers, de brocanteurs, de ma çauds de bric-à-brac, qui ne pensi ni qu'J l'a zeni, et qui pour deu\ sous v n liaient leurs semblables! »

Cette diatribe était singulièrement placée dans la bouche d'il slgnor Cafarinno.

• —Allons, allons,» ajoula-t-il après avoir supputé je ne

LE SIECLE, — l\.

sais quoi sur les c'nq doigts de sa main ; « quoiqu'il en co'"te à ma sensibilité et à ma bonrse, il n'y a pas à balancer. Notre cargaison est trop lourde : le poids nous empêc- de ga^nfr leïarze; il faut nous aH-zer L'homme size doit savoir sacrifier mo lié pour ue pas perdre tout Presto ! priato I A fond de raie ! Amenez oune centaine de ces intorlounés, et qu'on les z ne a l'eau pour le salout de leurs camarades! Ce qui doit nous consoler de ce pénible sacrifice, c'est que c'eil leur imposer l'occasion d''>un dévoùmente sonblime, d'oun trait d héroïsme et d'abnégation personnele, vraiment digne de hgou er dans la Mor.ile e* atsion. Presto', presto'. D'abord le- vieux!... pouis les infirmes !... pouis les malades 1... pouis les femmes !... En oun mo'e, ce qu'il y a de moins pr cieux. Ma surtout les plous gros : ça pèse.ça.iieni de la place, et cependant ça ne vaut pas oun liard de plous par tête. Allons ! prexto ! presto ! »

Robert Uobert, le Parisien et Simon Barigoule essayèrent de s'opposer à l'exécu ion de celte abominable mesure. Ce fut en vain : tout ce qu'ils purent obtenir, ce fut la grâce de Lavenet'e dont, par une erreur volnnta'ie, il signor Cafaiinno voulait al'éger le bâtiment, ayant frint de le prendre pour un sauvage, à cause de sa figure, si bizarrement tatouée, mais, en réalité, pour économiser un véritable nègre. La pauvre homme l'échappa belle pour la centième fois Quant à ses défenseurs, que pou aient-ils f lire pour .es autres victimes contre vingt adversaires ? Ils ne pouvaient pas même mourir, car le forban était un trop bon philanthrope poor se priver, par leur trépas, du prix de leur passade, on se contenta de les désarmer et de les reléguer sous bonne garde à l'avant du navire. C'est de là que, le cœur plein de rage et l'imprécation à la bouche, ils furent obligés d assister à l'effroyable opération. Les n grès désignés la subirent avec indifférence, quelque -uns roêm° avec joie.

« — Vous voyez bien que vous faites de l'indignation à tort' d cria le capitaine à nos amis. « Ces zens là sont en çantés de la préférence. Quant à moi, qui seul aurais peutêtre le droit de zém r sour oune si grande perte, ze me conso'e et z'épronve même de 'a satifassio'n en noyant uni de beaux et valables gaillards, par la douce pensée de faite dou moins linéique ço>e -mi leur soit agréable. L'homme i ui porte oun cœur véritablement philai thrope n'a pas de plous cannante zouissance ouede contiibouer à la fé icité de ses semblables •

Malgré ce raisonnement bien digne des précédens,Robert- Robeit s'assit à l'écart, le cœur rempli d'une indic b'e horreur. H se cacha la ti^ute à deux mains pour ne point-ouiller son regatd de 1 exécution d'un tel crime. Chaque fois qu'un noir ion hait à ! ea i, le bru.t souri de cette chute faisait tressaillir notre jeune ami, et retentissait douloureusement jusqu'au fond de son âme.

« — Mon Dieu ! mon Dieu ! » s'écriait-il alors avec un mélange d'amertume et de foi ; « ne preadrez-vous point pitié de noire pauvre humanité I »

VH.

La prévision du chef de ces bandits de mer ne larda pas de se réaliser. Grâce :< I bor ible sacrifice des captifs qui le surchargeaient, le b i k ail ué lili deux oo trois uœt s de plu* à I heure l eut b entât perdu de vue le pavillon de la corvette anglaise, el enfin, a tes trente-deux |ours de traversée, il s'en viol fièrement jeter l'ancre dans le port de Saint- Dei i-, cap t le de l'I r Boa ton, aqueile, en ces temps-là, portait le nom d Ile <:e la Réunion.

11 sigiui i : f no lit conduire immédiatement, dans des

cabanes disposées à cet i ffrt sur l'une des faces de la grande plac3du marché aux esclaves, ce qui lui resiaii de sa nombreuse pacotille de noirs. Il les fit se reposer pendant plH-

Si'

LOUIS DESNOYERS

sieurs jurs, les fit bien manger, bien boire, bien dormir, îe tout son . peina du fou t, ..lin qu'ils fussent aussi forts, au<si bien porlans q' e possible, pour I- grand jour de l'i xbibition publi |ue. Ces! ainsi que les marchanda d- volaille engrai.-sent.de force, leurs dindes et le.rs chapons avant de les mettre en v. me.

Le grand Wondnous élait le seul Mandinpue q«i eûl curveeu aux souffran' es du bord, aax ravjf es de l'épi* émie, 1 1 ai'x dérimations de la grandi' noy;de Lo: ert-Kobert fcvait pensé qu'il éiait de sa loyauté de racheter la liberté du pauvre m ir.Dn prix avait été convenu entre lui et lecapiame; mais ee dernier avail lixé pour le payement un terme, p lequel la convei ti( n devail êire regardée comme non avenue. Or, ce délai était expiré. Des soins impérieux n'avaient pis permis à notre jeune ami de remplir cet engagement. Aussitôt débarqué a Samt-Denis, il s'était lait conduire, accompagné de Simon Barigoule, eu Parisien, de Jacquot et de Ravenelle, cbez son oncle Durnc dont l'habitation était situ.ée a 1" m s d" ta ville. Le bon vieillard était ago-

nisant quand le fils de sa sœur bien-aimée se présenta di «on lu. La gout'e avait gagné sa poitrine et l'étouffait. Il ™n' ps son neveu d'un œ'1 fixe et hébété -, puis

«oui-a-coup, comme si la mémoire lui revenait, il serra convulsivement la mr!n du jeune homme, sourit une •ois, et dit tout bas : « — Ce doit cire lui !... Comme il lui ressembi*!... Trait pour trait!... Mon Dieu! je vous remercie ! »

Ce lurent là ses adieux à la vie. Une heure après il n'était plus.

La fortune que monsieur Duroc laissait à son neveu élait immense, mais vivement disputée. Notre héros n'avait eu affaire, jusqu'à ce moment de sa vie, qu'aux élémens, aux sauvages et aux bêtes féroces. Son habileté et son courage en avaient triomphé. Devait il triompher de même des adversaires autrement dangereux qu'il lui resiait à vaincre : les intentons coloniaux, les hommes de loi. les chicaneurs de toute espè.e;' Ces gens-là s'étaient niebés peu-à-peu dans la fortune de nonsùur Duroc, pendant les d(rn ■ rs mois de sa vie, comme un essaim de frelons dans les compartim ns d'une ruche d'abeilles absentes, il s'agissi débusquer ces usurpateurs, des divers postes eu chacun d'eux s'était établi à grand renfort de ruses, de mauvaise foi, ue déprédation. Telle fut la formidable besogne qui absorba tout d'abord notre héros.

vin.

Pendant ce temps, que faisait son implacable ennemi ?

Griffard avait disparu après îe drbsrqu-m nt, er per-onne n'avait pu donner de ses nouvg les. Après avoir mis le feu, de sa propre main, au palais de Bambara, ainsi que vous l'avrz soupçonné sans doute, i: avait dérobé sons le chevet de la royale couche, les dépêches qu'avait remises à Robert- Robert le commandant de !a rapide. Il avail soigneuses ent caché soit larcin à bord du fauteur, ci, dès son arrivée à Saint Denis, îi avait quitté furtivement ses compagnons de traversée, et s'élai' rendu cbez le Gouverneur-général colonie, pour s'a tribuer eif rontémenl le mériled'avolr c nserve 1 précieux <!""oi Outre les di êches de Napoléon, destinée;, a l'escadre française de la mer des in 'es, le capi-

ne Flotlard avait ii séré dans le mê ne tube de fer I soigneusement cacheté el s< s papiers,

au nombi Irauvait le journal du bord i

Rapide. Cj fatal registre contenait j ur i»,- jo ir les lait? et i rs , soit à bord de la fr-gaLe, soit a b„rd du radeau, a moit du brave commandant.

Griffaid ignorait cette circonstance.

<■ — Gouverneur", ■> dit il audaci-usrmerrt, * Je m' pomme Griffard, je suis un des naufragés de la Rapide ; c'< si à moi qu'au un nieni (Je sa mort le capitaine Floltanl acnfié cet importint message, il m a fallu lie.! du courage pou*- rem pi r cette mission! Mais il se m'^ppariient pas de faire mon éloge. Vi ici.

• — Vous en serez dignement récomj ensé, » répondt affectueusement le gouverneur. Après quoi il prit 'e tune, rompit le scel, en tira les papiers e' en lut rapilementle i ont' nu, uon sans froncer plus d'une fois le sou cil.

» — Ah! ali!» s'écri-t il enfui, avec une ironique sévéri té, • c'est vous, monsi ir-, qui cites vou« nommer Griffard?... J'en sui« fort aise!... Cela m'éj arguera de plus amp'es recherchés. A tout mérite sa récompense :•

Griffard ne se sentit | as ■ e joie m entendant ces mots: il se vit déjà lieutenant de t i{ il i e, amiral.

» — Il).à! garde- ' n >e; rii le Gouverneur en se tournant d i (ô é i:es soldats qui étsient en faction à sa porte. • Au nom de l'Empereur, qu'on arrête cet homme) »

Griffard ebanec a, comme foudroyé par l'imprévu autant que p^r la sévérité d' n tel ordre. Il pà'it. laissa la tête et se lai'sa conduire sans essayer un seul rsot de justification. Les soldats furent obligés de 'e soutenir dans sa nT- relie dé» fail acte. Quelques in tans après, les portes de la prison se èrent en ^r\'. ça* t mr ce misérable.

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