CHAPITRE YiNGT-TROISTÊME
Quelques détails préliminaires qui seraient placés ailleurs tout aussi bien qu'ici. — I.'i e Bourbon. — Sainl-Dcnis. — Vio coloniale. — l'n peu de justice. —Eclaircissement d'un long mystère. — Maître Corm ran. — Son portrait. — Probité administrative de ce vertueux iuterdint. — Reddition de comptes. — Le mémoire monstre. — Robert-Robert se retivr.!-!-il des griffes de l'intendant? — Superbe discours du jeune homme. — Réapparition d'il signor Caf.rinno. — Un encan d'hommes. — Réapparition un grand Woodomis. — Une juste, mais horriMu catastrophe. —Que devient Griffard. — Chacun selon ses gjûi-.
J'aime as»ez peu ces interminables descri| (ions au milieu (lesquelles beaucoup de mes vénérables confièr-.-s sep'aise't à enfouir leur action principale. Il me sen ble v< ir • e-' petites miniatures des cxpoHtions du Louvre, qui sont magniliqnément entourées d un cadre de dux pieds de largeur. Le cadre vaut dix fris plus que le tableau. Toutefois, pour vous faire attendre tin peu plus longtemps la s Ue '.e cette histoire, il me convient de placer ici quelques détails sur l'i e où nous avons vu aborder nos héros J urais pu prendre pour texie de celle digression un suj t parfaitement étranger au sujel principa . Vous devez dotic me savoir beaual .
ta ■ ipa'e de l'île est Saint Denis, q e au-
jourd'hii plus. abitans. F gnrez-vous nn ru-
ban de mai ons se d apriceusement eclr lameret
les n ' j ii î m bordent le^ contours. r> vaut
v us si tlre's . mit ii doublerai a mobile forêt dt> mâtures qu'agitent sans er se les v g es d'une baie à moiiié D i ière vous, pa." delà e.-* o nages, 1rs pi s et les s dent liées, ou voit les morues dessiner sur un ciel b:eu
AVENTURES DE ROBERT ROBERT
leurs formes vaporeuses et fantastisr|ues D'épaisses nuées en descendent régulier m. ni ei d < ' p I « > eut en grondant, sur Ja ri' lie végétation des enlises, leurs loups plis d'ali Sire l : defeu, pui.- repreonenl leur essor comme une i.oire écturpe qu'emportent les vents.
Les principales rues de celte ville pittoresque sont larges et garnies d'un doub e rang de citronniers et dorai. fers. O les des taubourgs sont plus spacieuses e< core el ojt quatre ta, gs d'arbres de chaque côté, Enire ces arbres et les matons, on voit de vastes prairies plantées de fruits de toute espèce, et séparées de la voie publique par des baies ; de tillrhls -, de telle sorte qu'à l'intérieur la ville iout entière ; offre le frais aspect d'un immense jardin. Ajout, z aux en- ; chantemens e! -: cet ensemble que les forêts environran'es sont comme illuminées, dnrai.t la nui*., p.r t'es myriade s de mouches à ftu qui promènent dans tours les directions leurs étince! an tes clartés. Rirn n'égale, en grandiose et en coquettei ie, la btauié capricieuse de ce va- te pa orama.
Les bru antes aricurs du climat jettent naturellement beaucoup d'indolence, de paresse u èine dans la vie ''es colons. Dormir le jour, mollement étendus sur un hamac qu'une enveloppe de gaz défend de l'approche des mou tiques, et que berce L main noi chalante d'un nègre: se lever avec a brise du foir pour vaquer à ses affaires, ou ec li\rer dans uue pirogue aux doux halanceraens rie la mer et du vent; a-pin r après la nuit, et la nui' manquer d'air, de clme, de repos ; s'tsseoir, nouveaux Tantales, devant une tab'e que la vanité charge de mets succuiens auxquels l'hygiène défend de toucher, sous peine d'une toule de maux; emprunter de ce cel ardent et caprici ux ses caprices et son ardeur, et, en toutes choses, substiaier les plaisirs l^-ux d'un luxe effréné et vain, aux plaisirs simples, aux plaisirs vrais; en un mol, se dénattre sans trêve contre l'ennemi, sans être vaincu mai; sans le vaincre : telle est la vie du plus grand nombre de; créo'es. Retenus là par l'intérêt, par l'habitude, par la nécessité, par les mille liers ind.stru-iib es qui en thatnent l'homme libre, ils regardent leur séjour comme un exil, et ts:ireii sans ersse vers la Fran e. Le moindre souvenir qui leur vient -le ce côté de l'Océan, réjouit et rafraîchit 1-ur âme, comme la brise qui s'en élève délasse ci rafraîchit leur corps. Ils ressemblent, pour ainsi dire, à des anges pré ripiiés qui se sot viendraient des c eux, et do t l'aile frémissante ne tendrait qu'à s'ouvrir po r reprendre son vol \er; lr: divine patrie.
Sousl'Empi e, ma nifique époque où nous reporlece.te histoire, l'Ile Bourb c ûlce la Réunion) était la seule coloniequi nous ffti restée dans la merdes Indes. La trahison, la faiblesse ou la chance des combats avait lait tomber toutes les autres au pouvoir des Anglais. E. e dut l'avantage de n'être pas profan.'e par le pied de l'étranger, aux deux hommes d'intelligence et de cœur qui commandaient, l'un, à son administration, l'autre, à sa marine. C'étaient le brave g néral Desfouneaiix, qui existe encore, et l'intrépida contre amiral Linois, qui égala les merveilleuses prouesses des Jea • Bart et des Duguay-Trouin.
Parmi les marins dont l'indomptable valeur contribua le p'us au sjlut de la colonie, il faut, citer César Bourayne, cap'laifede la Cam itère, (régale qu'illustre à tout jamais le combat soutenu par elle devant l'île Bourb n. le 20 avril 1805. Une circonstance, futile en elle-même, prouve avec quelle i oide intrépidité t os marins aff o lent souvent les plus terribles daug^rs. Ce jour-là, contrairement aux habitudes françaises, Cétar Bourayne avail placé en avant l'une des deux pointes de son chapeau qu'une baie atteignit et fit tourner fur sa tète. • —C'est juste, » s'écria gumenl Bonrayne; et s'adressanl à monsieur de Lscouvraye, undeses officiers: ■ — M 11 chapeau était mal pheé; le Anglais s'tu a ie e Mit et ve u eut bien me serv r de valet il.' ebamilerci , n es iems! •
il lr t ' il r :iu-si le capitaine Lucas, le même qui com man ait. •- Trafal ^r. le ledouiablc yaisséau de soixante et qm o ze . non tua Nelson, et qui n amena pavi
qu'après tvoir per lu cinq ier« vingt-deux b m es sur six eent •.(Uaranie-tio:s qui composa eut son équipage. Le 4 mai
1806 à Saint Cloud,N;poléon U décora, de sa main, de la cnixdecommandeurde la Légion d'honneur, e>n présence de lo ulf la ourt-np riale, ait si une le brave Infernel, cap:. a ne de l'Intrépide Le 0 novembre 1819, à l'âge de cinquan e-cinq ans, le. Lamlaine Lucas est mort a Brest du plus cruH de ous les maux, le chag: in d'un vieux militaire qui ne peut plus respirer l'air qu'où t respiré 1rs envahisseurs et qui n'a pas la force de survivre à la grandeur fie a patrie.
I faute t r aussi Surcouf, in rép de corsaire qui commandait/e Triton, i-rtit bri.k de vingt-six canons de douze, avec cinquante h mniM d'équipage, et qui n cstmortàSatu;. Mao qu'en l'année 1827.
Et aussi ISiquct, c'Ubre corsaire, qui commandât un petit lotigr« de quatre canons et de soixante ft dix hommes d'equi,a.e. Pa vie joyeuse et dissipée lui avait valu ie sur nom de Ch niqueur parmi les rrarins.
Tous c. s humm-s acomplitenl des prod'g»s d'audace H d'baLilué qui paraitroi t f;.buleux dans la suite des temps. Is soutinrent dignement dans ces parages la gloire et la puirsince du nom lançais. Honneur à leurmémoirél 11 y «unit ingratitude, il y purait dénidejustice,à ne point ret.dre homu.age au souvenir de ces l raves gens, lorsque le ha.-ard en fournit l'heureuse occasion. Cènes, ce n'est pas trop de dépeustr un peu d'encre pour ceux qui ont dépensé tant Je be&u sang pour nous!
La mission que la Papide avait reçue de l'Empereur consistait à détacher imméd atement la plus grandi parie d-s forces navales auxquels l'ile Bourbon servait aors décentre pour les diriger aussi promp'ement que possible vers la France où de grands desseins exigeaient alors la concei t-ationdepresque toute notre marine. Malheureusement les dépêches ne passèrent point assez lo' des mairs deGtiffard àce!:es du G i.v rneur-général de l'île, par suite des circon tances que nous avons narrées dans le cours de cette histoire. La plupart des bî imens de la stat on étaient allés cr< 1er dans les Antilles. *tiu d'occuper utilement, contre 'es Ang'ais, des jot rs que l'absence de toutortlresuptrieurasak laisses .-ans emploi. Il fallut envoyer àleur recbeicbe, et les rappe'er, ce qui en'rai ,a de nouvelles perles de t;mps, d'hommes et de navires. P us -'e quatre m- is s'écoulèrent avant que la tinte ralliée pût quittei I î ■• pour se rei 'ire à l'appel de l'En e reur. et s'il en e t '.cm. s encore prêter sou indispensable concours à l'exécution de yastes projet d'où dépendait peutêtre le rai al de la Franco.
Les nombreux aeci lens du voyage de no* héros n'avaient pas porté moins de dommage a' x intérê s de Robert-Robert. La long'e rca adie de f-u son oace, monsieur Duroc, avait permis aux hommes dVff<ires, qui pullu ent aux co'onns, d'usurper peu-à-peu, ainsi que nous l'avons dit, la fo'tuue coi sidérable du moribond, et de s'y rerra .cher comme dans
o a e envahie p^r surprise. Lecbèfdecs Mandrins de sacn a ail êlé int ndant-g*néral de monsieur Duro;. Il se nomr a;t Barnabe Cormoran. C'était un boni ne d'une cin-
; .ii' d'à nées : œil pstit, brîl'ant, presque entièrement ca In1 sousdï lo gs et >piis sourcils; lou lie p;ncé . physionomie fauss-e, geste obséquieux, démarche grave; «y ni la p u le onctueuse et l'éch ne tl xib e . p enant sol m e ement une prise de tabac; poli jusqu'à la fa leur, protesta t sais cess de son dévcûo ut, de son d emeni, d-
sa probité; Ditteur, râbleur, ne s émouvant ja*. ais. ne se
■ m de rien; nujours calmeetdoux; souiianl g i ta un d anvais comp iment ; répondant à une injure par un b ssc louange; commettant ui e nor.eur avec toutes les formes de ta plus extrême "b igeance ;un de c s ban tue-i en ndoni Boaaparte disait iu'ob lepr infligerait vngtcoaps de pied sans déranger lu moins du monde l'agréable imj.as-
LOUIS DÉSNOYERS;
slbilité de leur visage. Monsieur Cormoran avait commencé par êire procureur, et conservait de cet amique m-tier la P'rruque. la poudre, les manchettes, l'I abii noir, la eu oite, les soHli^rs a bouc es, le jabot, la canne à pomme d'or, i'es pitietosti processif, ISul ne s'entendait mieux à maiig-r l'huile et ;'; no laisser que 1 écaille aux plaideurs.
Voici quel avait été le plan d maître Coimoran. Nanti depis longtemps des pi inj pouvoirs de monsieur Durée que la goutte paralysait dans son fauteuil, il s'était entendu avec la plupart des voisins de ce dernier ; il s'ét.it lait intenter par eux, au .-tijel de \ lantationsqui touchaient aux leurs, une fouir de p-rlils procès de conven ion qu'il a* ait eu grand soin de perdie Une partie des plantations de monsieur Buroc avait ainsi été ajoutée gratis, et très-légalement, par autoriié de Juslii e, aux plantât ons de ces honnêtes requérait*, lesquels aval ni pmagé l'usupation avec l'honnête défendeur.
Monteur Cormoran s'était ensuite fait at'aquer, au nom de son e aire, eu payement d'aui iennes dettes imaginaires, par une foule de chenapans de son espèce, avec lesquels il avait partagé de même «s nouvelles rapines.
Monsieur Cormoran avait touché fort régulièrement le prix des denrées qu'il avait vendues ; mais, par une distraction liieti naturelle, il avait oublié d'en remettre les espèces à son maître, et s'était home à les inscrire comme reçues sur les registres de celui ci.
C'était aussi par distraction que, profitant de la longue agoi ie de monsieur Durée, il avait fait di<parat:re delà maison, par la main de valets Infidèles, leut l'argent et tou> les hijoux de quelque valeur, sous prétexte de les iuettie en lieu plus sûr. CV tait emoie par distraction qa'tl avait laissa condamner par défaut son maître au payement d'une som'iie importante qui n'était pa« due. et qu'ayant négligé, par suite de cette même distraction, de faire op O'iiiou en tetp> utile, il avait laissé cett<i coi damnation devenir détinitive, tt mettre es exiiropriation forcée une gran ie partie des propriétés de monsieur Duioc qui l'ignorait compté emeoi ; et ce a, sans publiiité, saus concurrence, au moyen de la suppression des affiches ; dételle sorte que, le jour de la venie, son affilé se trouva le seul enchérisseur présen1, et de.int acquéreur de terrains immenses au plus vil piu possible. Monsieur cormoian avait étudié la chicane on France
Quai t au surplus des proprié'és qn'il n'eut ni le temps ni la possibilité d'usurp*r par les mêmes moyens, l'intendant les épuisa, les ru^na. les déftouilh de leurs a'bres, de leurs fruits, de leurs plantations de toute nature, et a défait du fond, s'a jugea du moins la surperfice.
Au lieu l'avt ir à reçue! lir lu h-rit'ge de plus d'un million, Robert Robert se trouva t donc redetoir plus ('e cent mille é^us, à titre de légataire universel, pour solder entiô renient toutes les Jettes q<ie son oncle laissait.
Ce fut après la levée des scellés que maître Cormoran dénonça piteusement à Robert -riohert ce splendlde résultat. I.e Parisien, accompagné de Jaeq iot, sen petit singe, était présent à la séaure en qualité d'ami, rie même que Simon Barigoule. Lavenette y figurait aussi. Le tribunal colonial l'avait nommé iuhrogé tuteur, en raison de pouvoirs qu'a so départ de France madame ItoMt et monsieur Dupré aaient ru sein de lui omettre a tout tvénenient. ,(in i|n'M pût as«'ster légalemei t imbert R ber< qu.- sa minorité eût emiir'ch* -e terminer ses affaires lui même. Celle statue était présidée par un homme de loi.
L'homme de loi dormait, car il était blasé sur les escro-
queries de ce gerre. Lavenette s'étcnalt bien un peu qu'une fortune si considérable eût pu s'évanouir comme une buile de savon, m is il trouvait les comptes de mai re Connu an parfaitement régulier.--, être jouvait s'empêcher de Je proclamer un parfait honrcie homme. Le petit singe s'était assis en face de l'intendant, et imitait chacun de ses ge>;es, en lui faisant la grimace. Simon Ba igoule et le i'a jsien trépignaient de colère et d'indignation. Roberl-Roberl conservait seul celte impassibilité qui l'avait «i lien servi déjà en lanl de circonstances difkciles, et ui est le précieux attribut de toutes les âmes toi tentent trerap es.
I.nr>que maître Cormoran rut narré, avec pièces a l'appui, 'o:.s les 'ais de sa ruineuse gest.on, il aniva entin au mém- ire in folio qu'il appelait modestement sa petite note.
• — Helaslmon «lier monsieur,» di'-il d'un air dolent, « vous le voyez, la succession de f u mo. sieur Duroc se réduit a bien peu de i hose... : tiniion cent q i le »cus de dettes. Dieu m'est témoin que ce n'est pas ma f'Ute si vous n'en a\fz pas davantage à ncuelHir Je n'ai épargné nizêe, ni soins ni sacrifices même. Vous te sauriez croi e tiut ce qu'il m'en a coûté ! J'y suis consid rablement eu m en. Mais que vr.ulez vous ? c'ét.it un homme sans éi onomie, sans ordre, sans prudence, en un mol (passez moi l'expression), un vrsi panier percé.
» — Monsieur,» s'é-ria vivement RoVert-Rr.bert en se redressant avec fierté, « l 'on tentez-vous d'avoir ruiné mon on le, et repentez son nom un peu p us que sa fortune ! Il ne lui restait point assez de, forre pet r défendre l'une, mais j'en ai déjà suffisamment pour défendre l'autre.
» — ADUu ne plaise,» reprit avec confusion l'»x inten dant, «à Dieu ne p'aise que j'aie le malheur d'off t^er en quoi que ce si il la mémo-re de monsieur Duroc ! C'était la I c le des humains. Mais, hélas ! le sort des honnêtes ge c'est justement d'êtr- dupes d> s Irions qui l'es ci rcon viennent Alt ! si je n'avais pas été là pour défendre monsieur vo're oncle contre le< em û h' s qu'on lui tendait de tout' s paris, vous eussiez, eu à déplorer de bien plus g atds mé- 'ompies ! »
Ici maître Cormoran donna gravement lecture du compte a'iainisiratit qui lui était ''û par 'a succession. Ce mémoire était divisé m cha ilr s de trois vu quatre pages chacun. Dès qu'il en achevait un :
« — Est ce tout enfin? » lui demandait on.
» — Oui. messieurs, c'est tout,» répondait-il. « Ah ! pardon... j'ouidiais... Je n'avais pas remarqué la suit • .. Il y a en ore que que chose... un tou; pe'it chapitre...; mais «'est bien le dernier cette fois...; et d'ailleurs c'est moins que tien ! »
De découverte en découverte, malire Cormoran poussa ainsi jusqu au quinzième numéro. Eu voici la teneur :
• Appendice aux quatorze chapitres ci-dessus.
» Item. Cent vingt-deux nuits et demie passées par ledit demandeur, sans pouvoir fermer l'oeil, à cause des vives inquiétudes que causaient à son amitié les affaires de feu monsieur; 1- tout, calculé sur le taux des émolumens de six mille francs qui étaient a loués 3iiiit demaiHcur par eu mo sieur, et qui, raisonrablement, ne pouvaient s'entendre que -le la rémunération de son travail de jour; le tout, disje. a*e- la eratifl atii n de la nionié en sus p ur labeur de nuit, évalué, au pus juste, en raison de son dévoûrn Ht iuébranlable pour feu monsieur, à 1» simple somme de :