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LOUIS DESHOYBRfc.
plus d'avocats que de causes, plus de médecins que de ma-
lâdttS.
Robert-Robert eût pu acheter quelque lucrative fonction, parmi celles qui sont restées vénales. Mais.d'une part.il eût cru faire acte de cupidité en cherchant à augmenter, sans peine etsans nécessité, sa fortune déjà considérable ; et d'autre part, il n'était pas plus partisau pour lui-même que pour les autres du brocantage des charges.
Robert-Robert eût pu fonder quelque grand établissement industriel ou commercial, et, grâce aux capitaux prépondérans qu'il y eût versés, il eût facilement ruiné à son profit tous les établissemens rivaux. Mais il regardait la concurrence à chances inégales comme une véritable guerre civile, avec le vol de plus et le courage de moins.
Robert Robert eût pu exercer de même cette autre profession, la plus fructueuse de toutes, précisément parce qu'el'e n'en est pas une, laquelle consiste, selon l'expression consacrées/aire valoir ses fonds à la Bourse. Grâce aux relations qu'une grande fortune procure toujours dans le monde officiel et télégraphique, il eût réalisé presque à coup sûr des bénéfices immenses. Mais son inflexible probité regardait les jeux de Bourse comme un brigandage légal, comme une lutte de fripon à dupe, ou tout au moins d'aigrefin à imbécile, et, filouterie pour filouterie, il eût mieux aimé se livrer naïvement à la spéculation du mouchoir de poche et de la tabatière.
Enfin, Robert-Robert eût pu escalader l'administration publique, d'autant plus aisément que les meilleures paces y sont toujours données par préférence à ceux des assaillans qui en ont le moins besoin. Mais son puritanisme et sa loyauté ne lui eussent pas permis de servir, ne fût-ce qu'en qualité de gardechampêire, un gouvernement avec lequel il n'eût pas été toujouis eu paifaile conformité de principes. C'éuit un étrange esprit que ce Robe, t Robert 1
Cela posé, il hésita filtre trois professions : — celle de mécanicien, — celle d'astronome, — et celle d'agriculteur.
Il choisit la dernière, comme la moins recherchée, par cela même qu elle est la plus digne de l'être.
Robert Robert se fit donc son propre fermier, et se mit à exploiter la terre qu'il avait héritée de son père, et dont il put décupler l'étendue, au moyen des fonds considérables qu'il avait arrachés aux griffes de maître CormoraD.
for bon sens, son acti\ité, sa prudente audace en matière d'ici nations, firent bientôt de son vaste domaine la ferme- BSOOèle de la partie de la B élague où il était situé La prospérité de ce bel établissement exerça une heureuse influ.-iue sur l^sprit de ses voisins, et l'on peut dire qu'il leur enieigkja véritablement le métier d'agriculteur. C'est un rude et 'lidj.jle métier qui exige un bien rare mélange de pratique et <le Ihéorie, et dont, par conséquent, la plupart des paysans Le .■ e doutent pas plus, que la plupart des citadins auxquels il in.-pire de très-beaux livres.
Robert-Robert fit plus encore. Bien différent de ces égoïstes qui se contenteut de végéter agréablement dans leur intérêt propre, comme l'escargot dans sa coquille, et qui croient avoir rempli tous leurs devoirs envers la société, lorsqu'ils n'ont ni volé, ni incendié, ni a?sassiné,Robert-Robert pensa que tous les devoirs de l'homme ne sont pas renfermés d ins le code. Il consacra donc la moi ié de ses revenus à doter son village d'une Ccole pour les enlans, d'un hôpital pour les malades, d'un lieu d'asile p.ur les vieillards. Roberi-Robert s'efforçait d'imiter en cela les prodiges de munilicence privée que motsieur et madame de Lamartine ont exécutés à Saint-Point,— un de ces petits coins du globe que Dieu a oublié de féconder et d'embellir, et auxquels, dans la suite cl s emps, il accorde en compensation un homme de génie et une femme de cœur pour réparer sa négligence.
La générosité de Robert Robert le fit bénir des gens pauvres, mais le Ut maudire des pauvres gens, dont elle accusait imp icitement l'indifférence. Aussi, quand vinrent les élection municipales, les gens panues ne votant pas encoreà celle époque, il n'obtint pas même une seule \oix dans la commune pour les hautes lonciions de quatrième adjoint* Les
pauvres gens, qui avaient alors le privilège du vote, lui préférèrent unanimement un maître de forges à qui l'on n'avait pas à reprocher le moindre bienfait. Au contraire.
Cependant, les charmes et les travaux de la campagne ne lui faisaient pas tout-à-fait oublier les attraits et les divertissemens de la ville. Robert-Robert venait passer régulièrement trois ou quatre mois, chaque année, à Paris, afin d'y retremper son intelligence au courant des idées contemporaines.
Robert-Robert tenait, non pas seulement à manger, à boire et à dormir avec les hommes de son temps, mais encore à agir, à penser, à sentir avej eux.
Rossini, Victor Hugo, Béranger, Dumas, Henri Monnier, Lamennais, Beethoven, Lamartine, Vernet, Géricault, etc., n'eurent pas de plus fervent admirateur.
C'était sur la fin de la restauration.
Jusque-là les tendances de son esprit avaient été purement artistiques et littéraires. La révolution de juillet, dont il fut témoin à Paris, lui imprima subitement une direction toute nouvelle. Il s'abstint avec ub soin égal de demander les faveurs d'un gouvernement dont il blâmait la marche rétrograde, et d'accorder son concours à des factions dont il ne comprenait pas du tout la marche prétendue progressive. Evidemment Robert Robert n'était pas homme à se rallier à aucun des partis d'alors. C'était un de ces esprits essentiellement logiques qui ne peuvent adopter aucun drapeau, car il n'est pas de drapeau dont les plis ne renferment plus ou moins d'erreurs, parmi plus ou ni"ins de vérités. Aussi passait-il aux yeux de ses intimes pour un être complément vide d opinion politique, ce qui arrive toujours aux yeux des gens dont on ne partage pas sans réserve l'opinion particulière.
Et pourtant, la politique était devenue l'objet principal de ses méditations. Ti on bien avisé pour ne voir dans la grande explosion de 1830 qu'une «impie révolution d'almanach royal, il se mit à relié, hir profondément sur les nécessités sociales dont elle lui parut être l'iffrayant symptôme. Il étudia successivement les divers systèmes de Saint-Simon, di Fourier, de Cabet, de Pierre Leroux, de Robert Owen, et de tant d'autres philosophes socialistes, communistes et amphigouristes. Il resta convaincs qu'abusés sans doute par l'excellence de leurs intentions, tous ces législateurs de l'humanité n'oabliaient qu'une seule condition pour rendre leurs doctrines appli ables : c'était de r» faire d'abord l'humanité.
Robert-Robert trouva plus simple d'inventer un système pour lui tout seul. A la bonne heure. Nous en fûmes peut-être l'unique confident, et nous ne dûmes même qu'au hasard d'en avoir connaissance. C'était dansle courant de t852. Robert- Robert fit alors une maladie que lui causèrent probablement son dégoût du présent et son impatience de l'avenir. Cette maladie dut être bien grave, à en juger, non pas tant parce qu'il en mourut, que parce que les médecins n'hésitèrent pas à l'appeler une fièvre nervoso biliosocerébro politico-philanthropique.Le pauvre malade fut saisi, un soir, d'un transport spasmodiquequi alla jusqu'au délire. Il se mil à rêver ton», haut, comme on le fait dans e sommeil magnétique. Nous étions présent. Nous recueillîmes involontairement les paroles du moribond. Ce furent les dernières qu'il devait prononcer.
Son testament contir-usit dignement sa vie. La part de ses proches et la partn éme de ses amis étant largementassurées, il donna tout le reste d< ses biens aux institutions de bienfaisance, aux sociétés intellectuelles et aux écoles primaires, très différent encore de certains imbéciles, lesquels meurent aussi bêtement qu'ils ont vécu, Le dernier terme de l'égoîsme
ROBERT.ROBERTi — ÉPILOGUE.
est sans contredit de rester inutile aux autres, même par sa mort.
Or, quelques mois plus tard, en 4855, voulant rendre ub hommage à sa mémoire, nous réunîmes les souvenirs qui nous étaient restés de cette scène quasi somnambulique, et, les ayant résumés autant que possible sous une forme littéraire, nous les publiâmes dans un recueil qui paraissait alors chez l'éditeur Guillaumin, rue Vivienoe, et qui était intitulé Paris révolutionnaire. Il nous sembla naturel de donner le titre de Paris révolutionné à ce rêve étrange, dont nous croyons devoir reproduire ici les principaux fragmens. Celte reproduction nous est conseillée par une foule de considérations :
4° Nous ne saurions terminer plus logiquement le présent Épilogue ;
2° Les idées de notre héros , devenu homme , compléteront naturellement la vie de celui que nous avons raconté enfant ;
5° Ce voyage de l'imagination à travers les utopies de la Terre, fait un nécessaire pendaut aux exeursions de Larouline parmi les singularités delà Lune, et peut-être trouverat-ou quelque intérêt à comparer ce que l'esprit exalté d'innovation a rêvé ici-bas, avec ce que l'esprit ultra-conservateur a entrevu là-haut ;
4° L'opuscule en question a été publié pour la première fois en 4833, c'est-à-dire en plein Louis- Philippe: — nous ne saurions croire que ce qui paraissait anodin alors pût être devenu téméraire en pleine République ;
5° Enfin, l'addition de cet opuscule à la présente édition des Aventures de Robert-Robert, fera de cette édition la plus complète de celles qui ont paru, comme elle en est d'ailleurs la moins incorrecte, nous osons le dire.
A coup sûr, beaucoup de nos lecteurs trouveront fort saugrenues quelques-unes des idées qui y sont émises. Ils trouveront que ce sont bien là les rêvasseries d'un homme qui a une nervoso bilioso-cérébro-politico philanthropie. Mais ils sont trop sensés pour ne pas comprendre, en même temps, que nous reproduisons un travail de celte espèce, dans un Musée littéraire, et à la suite A' Aventures plus ou moins romanesques, non pas, Dieu nous en garde! au point de vue dogmatique et politique, mais purement et simplement au point de vue de la philosophie, de l'histoire et de la fantaisie, comme nous reproduirions en lieu opportun, (ceci soit dit sans autre comparaison), le Tétémaque, Candide, VEmile, la République de Platon, Vlcarie, ou telle autre utopie sociale. Il n'est pas sans importance, en effet, pour les lecteurs sérieux, de constater où en étaient déjà certains esprits aventureux, il y a plus de quinze ans.
Et puis, à côté d'idées qui pourraient sembler encore paradoxales, extravagantes, ou, si vous l'aimez mieux, légèrement nervoso-bilioso cérébro-politico-philauthropiques, il en est une foule d'autres qui ont déjà reçu leur complète app'icatlon depuis le 24 février, ou qui sont mainienant à l'état de polémique, ou enfin, qui sont, à l'instant même, en voie de mise en œuvre.
A ce point de vue encore, l'opuscule de 4833 n'est pas tout-à fait indigne de piquer la curiosité en 4848 C'est dans cette conviction quenousnous abstenons de rien changer à la pensée, nous bornant à supprimer quelques longueurs et quelques passages dont l'intérêt de circonstance anécessairement disparu. Nous ne saurions donc trop engager les amateurs de prophéties rétrospectives à ne pas oublier en lisant celles qui vont suivre, qne cela se publiait, nous le répétons, il y a plus de quinze ans. Cesl dans le rapprochement de ces deux dates : 4835 et 4848, que se trouve en effet le principal mérite d'un ouvrage de ce genre, si tant est qu'il en ait un seul. Qu'ils en jugent eux-mêmes.
Il est inutile de les prévenir que c'est Robert-Robert qui parle dans cet opuscule nervoeo-bilioso-cérébro-poliUcopbW lantropique.
itt.
UN REVE DE ROBERT- ROBERT