‹ Le siècleChapitre 168 sur 173 · EN · texte numérisé non relu

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PARIS ABVO&QTIOHi.

Quantum mutatus ab iliol...

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Je me voyais transporté comme

par enchantement au milieu d'une cité immense.

» C'était gnnd comme Londres, régulier comme Pétersbourg, luisant et sain comme une ville flamande, monumenté comme Rome, splendide comme l'antique Eabylone, et plein d'animation comme Paris moderne.

» Quelle était cette ville eu je venais d'éclore, pour ainsi dire, tant il m'était impossible d'y rattacher ma présence à aucun acte de locorao ion ?

» Quelle était cette ville où mon costume ne pouvait être que celai d'un étranger, et où, cependant, de la bouche même d'ouvriers qui passaient, j'entendais un français plus pur, plus élégant, plus gracieusement accentué, que le français dont il me restait comme un vague souvenir d'avoir été victime, quelques minutes auparavant, à une séance de l'Académie?

» Quelle était celte ville dont le merveilleux ensemble ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu, tandis que dans certains détails je retrouvais assurément quelque chose de la physionomie de notre Paris actuel ?

» Figurez-vous une belle personne qu'on a pu voir enfant et qu'on retrouve jeune femme. Quel est le nom de cette jeune femme? Quel est le nom de cette belle cité? Où suis je enfin ?

» Mon esprit se perdait en conjectures.

» Je marchai bien longtemps dans toutes les directions, sans rien trouver qui me révélât le mot de cette énigme» Chaque pas au contraire augmentait mon incertitude.

» Et par exemple, cet amas de pierres, un des plus inutiles, mais un des plus beaux que jamais des hommes eussent eu la sublime sottise d'entasser; cette carrière aérienne ; ce triple pont que la vanité guerrière avait jet* à l'entrée de la ville, et sous les arcs gigantesques duquel coulait à flots pressé-: un fleuve de piétons, de cavaliers, d'équipages, de chaises de no- te, qui s'en allaient grossir l'océan de l'intérieur; c'était bien, selon toute apparence, l'arc-de-triompbe de l'Etoile; mais cet aie était complètement achevé. Comment croire à l'identité?

» Ces longues et poudreuses ail' es, c'étaient bien nos Champs-Elysées; ce dûme aux reflets d'or, ce pont aux statues géantes, ce frontispice de temple grec, ces deux palais jumeaux, celte place, cet obélisque, cette rue toute pareille a notre rue Rivoli ; et cette colonne de bronze , et oe jardin peuplé de marbre, et cette église aux mille colonnes ; toutes ces merveilles accumulées en un si petit espace, c'4Uitbi«n cette entrée de capitale, la plus magnjgpme qui soit

LOUIS DESNOYERS

dans !e monde; c'était bien là cette incomparable avenuede luxe, d* richesse et de chefs-d'œuvre, par quoi l'on pénètre, de ce côté, dans les misères, dans les c'oaques de l'intérieur ; admirable préface de ville, qui, comme tant d'autres préfaces contemporaines, vaut mille fois mieux que le corps de l'ouvrage I

• Mais ici même, que de différences I Cette rue était sombre de vétusté ; cet obélisque n'étalait plus ses lambeaux de toile peinte ; ces statues paraissaient amoindries ; cette Madeleine s'était convertie en Gloire; que vous dirai-je? Ce pavillon des Tuileries, au fond duquel, pendant tant de siècles, s'engloutirent les épargnes populaires, ce pavillon vorace continuait bien aussi de déployer, de chaque côté de ses flancs, ses ailes longues et noirâtres, comme un immense vautour qui va prendre son vol; mais quel changement à l'entourl et quel changement surtout dans ses vastes entrailles I Plus de soldatesque au dehors, et plus de valetaille au dedans! Des courtisans nulle part, et du peuple partout I La foule y pénétrait avec un sans-gêne qui me parut fabuleux, à le comparer à mes souvenirs les plus récens. Je la suivis machinalement; mais si je pouvais voir en elle les grenouilles delà fable, je ne vis point la de soliveau. Ces sa- Iobs, tOHt dorés encore, étaient changés en une sorte de balar où venaient s'étaler, de tous les coins du pays, je n'ose dire de la France, les produits annuels de l'industrie nationale. Le luxe y conservât une place, mais une place bornée k l'indispensable. Il é'ait aisé de voir qu'une forte impulsion d'utilité avait été donnée, je ne savais comment, à toutes les variétés de cette industrie. Pour une élégante voiture destinée à bercer plus mollement l'opulence, vous y trouviez vingt espèces de charrues ; poHr un objet de pur agrément, vingt machines destinées à ménager les sueurs de l'artisan, et à les rendre plus productives ; pour un tissu de petite maltresse, pour un joujou de dandy, pour une brillante fadaise, vingt sortes d'étoffes aussi bonnes que belles, vingt améliorations de la vie domestique, vingt découvertes d'une louable commodité. Ajoutez que c'était à peine si l'on rencontrait cà et là quelqu'une de ces sottes inventions dont le moindre défaut est d'être inapplicables, comme il en paraissait tant dans nos Expositions à nous, et qui ne prouvent qu'une chose : jusqu'à quel point de futilité peut aller une des plue utiles facultés de l'homme, l'imagination, lorsque l'égoïsme est son unique instinct, lorsque le but d'une rapide fortune est le seul appât qui la tente, lorsque enfin elle se jette sans frein moral à travers l'infinie région de ces impossibilités qui sont comme la folie des hommes raisonnables.

d Le bon marché de la plupart des objets exposés ne m'étonna pas moins que leur nombre et leur excellence. Le bien- 8tre général avait naturellement profité de tout ce qu'avait perdu le luxe de quelques-uns. Or, l'intelligence humaine n'eût pu enfanter seule de semblables résultats ; les capitaux avaient dû la suivre sympaibiquement dans cette voie de l'utile et féconder ses inspirations.

■ Quoi qu'il en soit, les Expositions analogues dont j'avais été témoin jusqu'alors, et qui pourtant m'avaient semblé déjà si belles, surtout dans la partie officielle du Moniteur, n'étaient véritablement qu'une boutique de friperie, en comparaison de la solennité industrielle qui se déroulait si magnifiquement sous mes yeux.

■ Je n'étais pas à bout d'admiration! L'aile gauche du Louvre— (si toutefois c'était le Louvre) — avait été achevée. Cette place, parfaite image du Carrousel, était totalement libre et un monument de marbre blanc s'élevait majestueusement du milieu de son immensité, en mémoire de la dernière Révolution. J'ignore quel pouvait être le numéro de celle-là.

• — Mais, mon Dieu ! • m'écmi-je, ■ si c'est bien là Paris, comment toutes ces merveilles?... J'ai beau fouiller dans mes souvenirs : ce que j'y trouve de plus récent, c'est que la nuit dernière, au lieu de menumens on ne voyait ici que des guérites, et que ce beau pala's n'était illuminé que pour des fête* royales I Où donc est maintenant le locataire de ce pa-

lais?... Que si, au contraire, cette ville n'est point Paris, quelle est donc cette ville? •

» Ainsi pensais je en m'éloignant de cette place, qui ressemb'ait tout à la fois, et si bien et si mal, au Carrousel dont j'avais souvenance.

■ D'autres surprises m'attendaient.

■ Je ne remarquai point de monumens nouveaux, mais tous ceux que j'avais vu commencer et interrompre, tous ceux qui, la veille encore, attendaient leur première ou leur dernière pierre, tous avaient été achevés, et recevaient, ainsi que la plupart de leurs aines, une plus utile destination. Les prisons, par exemple, étaient devenues des bibliothèques populaires ou des écoles industrielles ; les somptueuses écuries de la Couronne s'étaient transformées en hospices où l'artisan infirme avait enfin dépossédé le cheval bien portant. Chacun son tour! Le tour du cheval semblait être passé.

» L'antique et puante Cité avait fait place à un quartier sainement bâti, qu'embellissait un beau jardin public.

«D'autres jardins, plus ou moins grands, avaient été plantés de distance en distanee, de manière à ce que l'habitant de chaque arrondissement eût là, tout près de sa demeure, pour ses momen< de repos ou de convalescence, un peu d'air, de soleil ou d'ombre, et ne fût plus forcé de faire d'abord un long voyage pour être à même de se promener ensuite.

» Je cherchai vainement aussi tous ces quartiers verminenx qui couvraient, aux trois quarts, la surface de l'ancienne ville, comme une lèpre réputée incurable. Je ne vis partout, dans les faubourgs non plus qu'à l'intérieur, que de belles maisons neuves, où ?e trouvaient réunies toutes les conditions de sécurité, de bien-être et de salubrité. D'abondantes fontaines en purifiaient les cours ; de suffisans trottoirs les bordaient à l'extérieur; de larges rues séparaient leurs élégantes boutiques. Car de larges rues avaient été percées dans tous les sens et remplaçaient les immondes ruelles de l'autre ville.

«Ces rues, parfaitement assainies d'ailleurs par l'eau des bornes-fontaines qui en baignait incessamment le milieu, étaient remplies d'une population moins horriblement bigarrée que l'ancienne. Les costumes, les professions, 'es moyens de transport, étaient loin sans doute d'y présenter l'impossible spectacle d'une parfaite égalité de fortunes ; on y voyait ce même to-hu-bo-hu de voitures de toute sorte, ce même croisement d'éiégans équipages et de grossiers chariots, de fringans tilburys et de lourds omnibus, de riches chevaux et de pauvres piétons; ce même mélange inévitable de luxe, d'utilité et de médiocre sort; mais dans des proportions moins discordantes. La misère n'y traînait ses haillons nulle part ; le carrosse du corrompu n'y heurtait plus à chaque pas la hotte puante du chiffonnier, cet autre carrosse de la pourriture; le mendiant en gants blancs n'y éclaboussait plus le mendiant aux pieds nus ; en un mot, l'âme n'y était pas attristée sans cesse par ces poignat.s contrastes qui font douter du ciel et de l'enfer.

■ Ce qui me frappait surtout dans ce vivant panorama, c'était l'air sérieusement empressé des passans. Très peu d'oisifs, et poii t de paresseux. Point de ces flâneries à regarder cou'er l'eau ; point deces badaHderies de boulevards; point de ces stationnemens sur les places, autour des gobelets d'un jongleur ; point de «es petites pertes de temps, qui font des mois au bout de l'année. Il était évident qu'un but utile appelait tout ce monde. C'était b en. Ne me parlez pas de ces cités où l'homme ne s'éveille jamais i omplétemeiit,où sa marche en plein jour est une marche de somnambule. Trop de hâte est un excès sans doute ; mais j'aime mieux le vo'r courir que le voir se traîner. La fièvre, au pis-aller, vaut mieux que la léthargie. Il en est d'une cité comme du corps humain. Ces rues qui la sil'onnent dans toutes les directions, ce sont les veines de cette cité ; et ce monde qui s'y meut, c'est le sang de ces veines : plus ce monde y sera stagnant et lourd, plus la cité sera souffrante; plus ce monde y circulera rapide, plus la cité deviendra florissante.

• Un autre caractère qui ne put m' échapper, ce fut l'air de

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