‹ Le siècleChapitre 23 sur 173 · C. Delacour · texte numérisé non relu

C. Delacour

Pour les imaginations exaltées et poétiques, la vie est partagée en deux parts : l'espérance et les regrets.

A leur entrée dans la vie, ces imaginations parent l'avenir, l'amour, l'amitié de couleurs si éclatantes qu'il est impossible, quelque belle que soit la réalité, qu'elles n'éprouvent pas de cruels desappointemens et qu'a mesure qu'elles touchent un de ces bonheurs qu'elles ont rêvés, elles ne se disent pas, tristement déçues et découragées : « Ce n'est que ce/a! n

Puis, quand une a une se sont effeuillées toutes ces illusions comme une rose au vent, quand soi même, poussé par un stupide amour de la sagesse et de la vérité, on en a péniblement arraché qiielques-unes et qu'on a fini par se convaincre que ce bonheur qui colorait nos songes n'est qu'an enfant de notre imagination, **

Il advient que l'on n'a plus de foi à l'avenir ou qu'on le trouve si pes savoureux qu'on en détourne les lèvres, el que le passé même nous parait une mystification, mais qu'on ne peut s'empêcher de regretter, et l'on s'efforce de ruminer et de remâcher sa vie,

Comme les vieilles femmes pauvres remettent plusieurs fois de l'eau chaude sur le marc de café.

Aussi bénissons-nous tout ce qui nous rapporte un souvenir, tout ce qui nous le rend présen et vivant.

Arrivé à moitié de la vie, il n'y a pas une fleur, pas un arbre, pas un brin d'herbe, pas un son,,pas une couleur, pas un parlum qui n'apporte avec lui son souvenir.

Ainsi, pour nous qui écrivons ce livre, et qui, pourla première fois, avons vu un noueux chèvrefeuille sur la tombe d'une jeune fille, l'odeur du chèvrefeuille nous rappelle toujours un cimetière, et il nous semble que l'âme emprisonnée dans la bière avec le corps monte aNce la sève de l'arbuste et s'échappe de ses fleurs pour retourner au ciel en suave parfum. Pour nous, le chèvrefeuille sent l'âme et l'immoria iié.

Des liserons qui rampent el g) impenl en lai'sant retomber leurs fleurs en cloches blanches, roses, violettes, nous rappellent certain treillage de certain jardin où nous ne saurions entrer aujourd'hui sans nous sentir le cœur horriblement serré.

Mais ce qui surtout ramène à nous un souvenir bien complet et bien intact, c'est la musique, c'est un air que nous avons chanté ou entendu a telle ou telle, époque de notre vie -, c'est comme un chant magique qui galvanise un moment de notre vie i ffaeée et le fait passer devant nous.

Pour le vieillard dont les genoux tremblent et la tète hoche, je gage qu'entendre l'air que chantait de sa douce voix la première femme qu'il a aimée lui rend pour cinq minutes dix-sept ans, ses illusions, son amour, l'éclal de son regard, je dirais presque sa fraîcheur el sa fera ; mais au moins j'affirme que, pour un moment, sa tète cesse de hocher et ses genoux de trembler, et que ses cheveux paraissent moins gris.

Aussi, tel air insignifiant pour lotis a une harmonie céleste pour un seul, parce que ie n'est pas à l'oreille, mais au cœur qu'il résonne.

Nous hc pouvons fredonner sans émotions l'air sur lequel nous faisait former dis pas monsieur Cornet, notre maître

de danse, quand nous étions au collège, duquel n sieur

Cornel les mous onl été perdus, car nous sommes resté le plus mauvais danseur de France.

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