CXV11I
Stephen voyait Edward et sa femme presque tous les jours, le soir en les quittant il savait qu'ils a.laient se coucher, et il avait une peine incroyable à cacher la lurcur qui le brûlait.
Il s'était fait présenter dans leurs sociétés; il dansait et chantait agréablement : personne n'était mieux mis que lui, n'était mieux informé des nouvelles et ne les racontait avtt plus d'esprit, et quand il arrivait lard dans un salon, il trouvait tout le monde désœuvré et ne sachant que faire sans lui.
Sa fortune et son esprit lui avaient procuré les plus brillantes connaissances.
Le frère de l'électeur, auquel il avait rendu un petit service, avait parlé de lui à son trère.qui l'avait invité à aller passer quelque temps à la résidence.
Il s'était concilié l'amitié des artistes et des littérateurs; il ne paraissait pas uu livre nouveau qu'il ne l'eût le premier pour le faire lire à Magdeleine; pas un opéra n'était représenté qu'il n'eût une loge à offrir à Edward et à sa femme. Par momens, Edward se défiait de cet empressement; mais il ne le voyait faire aucune impression su1" l'esprit de Magdeleine, et d'ailleurs il «levai1 beaucoup d'argent à Stephen, et il se voyait sur le point d'être obligé de lui faire de nouveaux empruns.
MAGDELEINE A SOJEàttW.
Je ne sais si c'est à ton absence, chère Suranné, que jp dois attribuer l'ennui que j'éprouve ; ce n'est pas bien de m'abandonner ainsi ; voiià tantôt trois mois que tu es à la résidence, et tu ne m'as écrit qu'une mauvaise petite lettre de dix lignes.
Je ne puis comprendre ce que j'ai, Suzanne : je ne souffre pas, mais je suis découragée.
Je suis aussi heureuse avec mon mari qu'il est possible de l'être; je ne vois aucune autre femme qui le soit plus que moi, et je ne sais trop ce que je pourrais demander de plus, il m'aime et se montre pour moi bon, complaisant et empressé; je ne forme pas un désir qu'il ne s'occupe de le satisfaire : les femmes me félicilent et me portent envie.
Et pourtant je me sens amèrement décourag- e ; l'âme d'Edward n'est pas en haï munie avec la mienne; il y a une foule de mes sensations que je ne puis lui communiquer, parce qu'il ne les comprendrait pas; il n'y a rien en lui qui exalte el e h au fie l'imagination et qui inspire l'amour. J'ai pour lui une bonne et tendre affection; mais il ne peut alimenter l'amour, et il ne peut même sertir a l'amour de prétexte suffisant, car lui-même il n'a ni exaltation ni poésie; i
SOUS LES TILLEULS
m'aime tranquillement et à son aise; l'amour a sa place mar- j quée dans sa vie et ne dépasse jamais les bornes : il n'y pense que quand il est an lit.
J ignore si toutes les femmes sont comme moi , ma cLère Suzanne; mais cela ne suffit pas à mon cœur, que je sens douloureusement mourir d'inanition, .l'ai un époux qui m'aime et que j'aime, et cependant je ne puis partager avec lui toute ma vie, il faut que, je garde pour moi seule certaines peines et certains honneurs qu'il ne pourrait comprendre et qu'en souriant il traiterait de rêves et de folies.
SUZANNE \ MU.nrLEI\E.
Ta lettre m'inquiète, Magdeleine; comment se fait-il que jusqu'à te jour tu n'aies p;.s senti re vide dont tu te plains, et que tu t'en avises quand, depuis deux mois, ton ancien amant est auprès de toi ?
Comment se fait-il que tu ne me parles pas de lui? c'est pourtant une chose qui a quelque importance.
Comment se fait-il aussi que tu ne me parles pas de ton enfint, de l'enfant d'Edward?
J'ai peur, Magdeleine, car ce qui autrefois était une folie, serait aujourd'hui une folie plus grande encore, et, déplus, un crime.
Mais je suis folle de m'inquiéter ainsi et de te faire part de mes inquiétudes à propos d'une lettre que tu auras peutêtre écrite un jour de mauvais temps et de mal de tête.
Rassure-moi et écris-moi souvent, car nous passerons la fin de l'été à la résidence; les occupations de mon mari le e tiennent auprès de l'électeur.