‹ Le siècleChapitre 37 sur 173 · MAGDELEINE A SUZANNE · texte numérisé non relu

MAGDELEINE A SUZANNE

Tu me fais injure, Suzanne, de croire que j'use avec toi de dissimulation. U faudrait que je fusse, bien folle de renoncer ainsi a une amitié q i a toujours éié pour la plus grande pari dans ce nue j'ai ru de bonheur.

Non, dans mon vague ennui, la présence de celui que lu appelles mon ancien amant n'est pour rien.

Il est devenu raisonnable, et l'amitié qu'il nous témoigne, a Edward et a moi, n'a rien qui puisse alarmer. Je te l'avouelai.à lui, femme, que ses succès dans le monde, le rang qu'il y occupe par son esprit et son caractère, peuvent justement rendre un peu hère la femme qui a é:é aimée de lui comme je l'ai été, car il m'aimait bien, ma bonne Suzanne.

Il est peu ( bangé ; seulement le chagrin parait avoir laissé sur son visage de? traces profondes. Il y a du deuil dans ses yeux incertains, dans ses habitudes de corps nonchalantes, dans sa voix qu'il semble laisser tomber de sa bouche sans dessein. Mais quand il s'anime , quand quelque chose va à son coeur ou à son esprit, son regard, comme autrefois, brille gomme i n éclair.

Ce qu'il y a de plus remarquable en lui, c'en son sourire. Quand il vient colorer son visage, ce n'est plus le même homme; ce sourire fait l'effet du soleil sur la verdure. Comme le bonheur l'aurait rendu beau, Suzanne! il y a quelques jours, une femme remarquait combien il y a de jeunesse dans ce sourire. C'est vrai, dit il en souriant encore, mais amèrement : mon sourire est jeune . je m'en suis si peu servi '■

Non: ma Suzanne, il n'est pour rien dans ma tristesse, j'éprouve au contraire un grand plai-ir à le rendre hvureux par notre amitié. Tout ce que je peux lui donner de boulin1! me par; Il une, r< siiiuiion 1 1 une expiation de ce qu'il a souit 1 1 à cause de moi.

il n'v a pas d'amour possible entre lni et moi. Mon Ed«

warJ et mon enfant me protégeraient contre le danger, si le danger se montrait.

Stephen est pour nous un bon ami , et l'affection que lui. iémoigne Edward m'est un sûr garant qu'il ne voit pas plus de danger que moi.

C'est donc ainsi que toi, et Ion mari, que je déteste, vous sacrifiez l'amitié à la fortune et à l'ambition? Je suis bien tentée de te délester aussi. Mais qui aimerais-je, ou du moins qui aussi bien que toi comprendrait mon cœur et toutes mes folies?

\ oici ce qui avait confié à Magdeleine une partie des souffrances deStephen.

C'était dans un salon , il était tard : une grande partie des Conviés était partie; le peu de personnes qui restaient s'étaient resserrées autour de l'an e, et on en était venu à causer plus intimement. La franchise deStephen avait excité celle des autres, et chacun racontait des histoires qui lui étaient personnelles.

Quand ce fut au tour de Stephîn, il reprit les derniers mois d'Edward, qui avait raconté gaiment quelques-unes des anecdotes de leur bonne et insouciante pauvreté.

— Non , dit Siephon , la pauvreté n'est pas toujours une bonne chose, et j'ai le droit de le dire, moi qui en ai souffert pendant presque toute ma vie, moi qui suis son élève et qui n'ai d'instruction que celle qu'elle m'a donnée.

« Mon père, qu'un emploi lucratif eût pu mettre dans l'aisance, par des habitudes de désoidre, vivait dans une sorte de pauvreié; ma mère était morte peu de temps après la naissance de mnn jeune frère; une vieille servante la remplaçait près de nous.

» Notre logis avait toute l'apparence de l'aisance et même d'une sorte de luxe, et nous avions quelquefois des bouffées d'opulence pendant lesquelles l'argent se dépensait avec une ridicule prodigalité: puis pendant longtemps on retombait dans un état voisin d:- 1 indigence : mon frère et moi nous étions mal babilles et mal nourris , souwnt nos souliers étaient percés, nos pantalons déchirés et rapiécés, et noire linge sale.

» On nous envoyait à l'école, et nos petits camarades nous nié, risa:ent; le maître d'école lui- même nous punissait plus que les autres; mon frère, qui était plus jeune que moi (nous étions alors tout pelilsi, avait pour tout cela uneenliêre insouciance. Je crois le voir encore avec ses yeux bruns pétillans , ses bonnes grosses joues , ses cheveux blonds, lins comme de la soie et tout bi u les : il était si gai, si joueur, qu'on lui pardonnait le plus souvent sa pauvreté; le maître lui montrait quelque affection, et ses camarades jouaient volontiers avec lui; mais moi, j'étais fier et je senlais douloureusement, retomber sur mon cœur le mépris qu'on laissait percer pour rous; il s'amassait en moi de longs ressentimens, et la moindre chose m'exaspérait et me menait en fureur; J'étais â l'affût de toutes les humiliations, et je n'en laissais pas passer une.

» Comme nous étions mal habillés, s'il venait des parens voir les élèves, on nous faisait metlre derrière les aut'es et tlans le coin le plus obscur. Le dimanche, tous les autres enfaus avaient des habits de fête; nous, c'est tout au plus si l'on nous mettait une chemise blanche , et le maître nous donnait des punitions pour avoir un prétexte de ne pas sous mener à la promenade avec les autres : mon frère profilait de cela pour courir après les poules et atteler les lapins à de pe: ils chariots; moi, je pleurais dans un coin. I! venait m'embrasscr et me disait : Qu'as tu donc, Stephen ?

• Tous les autres enfjns apportaient des paniers bien gar nis de nourriture et de friandises pour leur repas du milieu du jour; nous, très-souvent nous n'avions pas suffisamment pour omis nourrir. Mon petit frère était si Joli, si gai, le voir souffrir m'aurait déeuiré le cœur horriblement; une larme de lui m'aurait donné envi» de me tuer; Je faisais

ALPHONSE KARR

. semb'anl de n'avoir jamais faim pour lui en laisser davantage; et puis comme il n'était pas comme moi hargneux et querelleur, ses camarades partageaient avec lui des friandises; il m'en apportait la moitié, nuis pour rien au monde, tout petit que j'étais, je n'auiais consenti à profiter de la libéralité de nos camarades, que je n'aimais t as.

» Encore, quand ou jouait, quand on luttait, je me tenais a l'écart; je refusais obstinément de prendre part aux jeux des autres, parce que je savais que mes vêtemens, déjà vieux et usés, se déchiraient facilement et que je n'en avais pas d'autres pour les remplacer ; les autres disaient que j'étais poltron et que je n'osais ni luUei ni jouer avec eux. Jamais nous n'avions les livres nécessaires pour apprendre les leçons que l'on nous donnait ; mon frère les apprenait mal ou point, et souvent ses camarades lui donnaient dis livres; moi, j'étais forcé d'emprunter un livre et d'apprendre pendant le temps de la récréation. Quelquefois on ne voulait pas m'en prêter ; alors je ne savais pas ma leçon : rien n'aurait pu me décider a dire que nous n'avions pas d'argent pour acheter des livres ; la pitié des autres m'aurait fait mourir : je disais que je lf s avais perdus ou déchirés, et l'on me niellait en prison, et là je pleurais encore.

» Et mon pauvre petit frère, à travers les fentes delà porte, venait me consoler et rire, et me raconter les bons tours qu'il jouait aux camarades, et je lâchais que ma voix ne trahît pas que je pleurais, car il aurait pleuré aussi, et les larmes n'allaient pas à sa bonne petite ligure si gaie : je me sentais fort, et j'aurais mieux aimé porter du chagrin pour deux que de lui en voir à lui.

» Ainsi je n'ai pas eu d'enfance ; le bon lire, les jeux, l'insouciance, je ne connais rien de tout cela.

" Plus lard, j'ai vécu avec Edward dans une pauvreté bien gaie; mais depuis, seul, j'ai senti la faim, la faim qui déchire la poitrine qui abat et décourage, qui fait voir le soleil et les jours ternes, qui ôte toute la force de sentir, qui empêche de croire à des jours meilleurs.

» Et c'est ma pauvreté qui a causé la mort de mon frère, de mon Eugène I »

A ce moment, Stephen, qui avait commencé son récit presque gaiment, s'arrêta, mit son mouchoir sur sa bouche; mais bientôt des sanglots convulsifs s'échappèrent ; il se leva, demanda sa voiture et s'enfuit.

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